1.- A propos de la Logique de l'interprétation


              En marge du Colloque International sur l’Investigation Psychodynamique Brève
                                                    Lausanne  l3 - 14 juin  l998
                                                    ( Propos à bâtons rompus )


              Quelques jours après le Colloque International à la PPU,  je montrais à un ami de longue date le compte rendu du Colloque, y compris mon intervention intempestive et mes ruminations ésotériques.
              Après l’avoir lu, Jacques L., qui connaît bien le monde psychiatrique et les  psychothérapeutes me dévisagea d’un air sérieux :
              -  Tu as joué au Don Quichotte ou tu as voulu régler les comptes à ce milieu ; cela ne m’étonne pas outre mesure.
              -  Pas tout à fait, protestai-je en riant. Apparemment, tu as peut-être raison. Ce congrès m’a stimulé, en me donnant l’occasion de me défouler un peu. Je suis conscient de cette véhémence plus ou moins agressive.
              -   Je vois que tu prends  plaisir à parler du Zen et à citer Freud, et même Lacan, ce psychanalyste tant controversé.
              -   Je m’intéresse à ce dernier parce qu’il était influencé à la fois par Nietzsche et par les Maîtres Zen, auxquels il empruntait  la pensée et imitait maladroitement la pratique. Maniant aussi le paradoxe, il était prolixe et excité, tout le contraire du calme et de la sérénité orientale.             

      -  Il voulait surtout se donner en spectacle, ajouta mon ami. Avec sa grandiloquence, il alternait des moments de lucidité et de délire. Dans l'intervention d'une conférence à Bruxelles le 26 février 1977, il avait scandalisé ses confrères psychanalystes en les traitant "d’escrocs, de bluffeurs, d’hystériques, qui, ne sachant pas ce qu’ils disent, commencent à blablater … Du point de vue éthique, c’est intenable notre profession ! C’est bien pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un Surmoi comme tout le monde".
             -  Je ne pense pas que ce fut du délire, dis-je. A cette époque, il avait 76 ans avec derrière lui une longue expérience professionnelle. Cette brutale sortie provenait d'une prise de conscience, après avoir étudié la philosophie chinoise et surtout le Zen en dernier lieu.               
             -  Et ce "retour à Freud" ?, continua Jacques. Il osait pourtant s'en prendre à son Maître et à sa méthode : "Il s’agit de voir si Freud est oui ou non un événement historique. Je crois qu’il a raté son coup. C’est comme moi, dans très peu de temps, tout le monde s’en foutra de la psychanalyse. Il est clair que l’homme passe son temps à rêver, qu’il ne se réveille jamais".
             -  En tout cas, le Zen l'avait réveillé, répliquais-je. Il a osé dire la vérité et donné une bonne leçon à la plupart des psychanalystes. Certains l'ont compris en disant qu'il avait élargi le champ de la psychanalyse et l'avaient suivi jusqu'au bout. L'auditoire de la Sorbonne était toujours archi comble quand il donnait ses cours.
               -  Cependant, la plupart de ses paroles sont sibyllines, il utilisait un langage ésotérique avec des allégories difficiles à comprendre. Foucault l’a déjà fait remarquer : « Personne ne comprend. Mais tout le monde se sent concerné et c’est cela qui est très fort ! ».
              - Je dois admettre qu’il a laissé de belles citations devenues célèbres comme celles-ci : « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ou : « Aimer, c'est essentiellement vouloir être aimé » ou : « Si vous avez compris, vous avez sûrement tort ». C’était en plus un beau parleur. Il a su utiliser dans la critique la dialectique, sans toutefois pouvoir dépasser le paradoxe et la dualité.
              -  C’était aussi un bon comédien, ajouta mon ami, mais rappelez-vous de ce que répétait souvent le regretté Sacha Nacht : « Le psychanalyste guérit moins par ce qu’il dit que par ce qu’il est ».                              
              -  Nacht avait raison, dis-je, si l'on admet que « guérison » se borne à la relative « résolution de certains conflits instinctuels » et ne nécessite pas un changement par le déconditionnement, puis par la restructuration de la personnalité du patient.
              -  Tu demandes trop à la psychanalyse, remarqua mon ami.
              -  Je crois que Lacan était conscient de ces exigences ce qui explique son intervention à la Conférence de Bruxelles, en pestant contre sa profession et contre Freud. C'était un aveu d’impuissance avec une vision très pessimiste et même désespérée de la psychanalyse. Ainsi, après avoir fondé en 1964 l'Ecole Freudienne de Paris, il la fit dissoudre 16 ans plus tard en 1980, un an avant sa mort.         
               -  Il avait de la suite dans ses idées, remarqua Thérèse. 
              -  Pour ma part, je pense globalement qu'une psychanalyse bien conduite, s’avère encore un moyen thérapeutique utile pour l'avenir.
              -   Te voilà bien optimiste !  s’exclama mon ami.
              -   Je suis simplement patient et je crois en la perfectibilité de l’être humain, dis-je.  

              -  Même si ce dernier ne veut pas se réveiller, et préfère s’endormir comme l’affirment  "la question de Freud" et  l’invective de Lacan ?, demanda Jacques.
               -  Il y a un malentendu là-dessus, dis je. Quand Freud faisait allusion au sommeil et  les Maîtres Zen parlaient  d’éveil,  ils se référaient à un état qui  ne concerne que  le moi, de ce moi qui ignore le ça  (le Soi). Ce Moi n’est pas vraiment endormi, parce qu’il bouge, vaque à ses affaires, se marie, élève des enfants, touche à la politique, à la science, en voulant changer le monde, dominer la nature, et même une partie du cosmos. Pourtant, la plupart des gens sont continuellement insatisfaits, malheureux, anxieux, stressés, et j’en passe...
              -   Parce que, pour une raison que j’ai de la peine à expliquer, l’être humain a tendance à faire le contraire de ce qu’il veut, observa Jacques.
              -   Ce n’est pas nouveau, dis-je. Dans l’ancien testament, Saint Paul n’a-t-il pas déjà déclaré : « Car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais »?
              -  Plus près de nous,  l’écrivain Denis de Rougemont a aussi constaté «  qu’en secret nous préférons ce qui nous blesse et nous exalte à ce qui semblerait combler notre idéal de vie harmonieuse », et « que l’homme occidental aime au moins autant ce qui détruit  que ce qui assure le bonheur des époux », parce que « nous aimons la douleur et  le bonheur nous ennuie un peu... »  (L’amour et l’Occident, 1939).
              -  Je pense que c’est une tendance universelle. L’auteur voulait probablement éviter de faire un amalgame entre les peuples d’Occident et d’Orient, mais leur nature existentielle est partout la même.  Les Orientaux n’aiment pas sortir de la souffrance malgré la sérénité souriante de Bouddha, et même s’y habituent,  bien plus que les Occidentaux,  qui contemplent souvent la souffrance du Christ sur la croix. Dürrenmatt, votre écrivain controversé n’a-t-il pas dit « que l’être humain n’est vraiment authentique que dans le malheur » ? (« Grec cherche Grecque »)

              -  D’où vient cette forme de perversion donc témoigne la conduite  humaine ?  Elle ne se réduit pas seulement à cette perversité polymorphe que Freud a remarquée chez les tout petits enfants. Elle se trouve aussi chez les adultes partout dans le monde.
              -   Le poète Baudelaire n’a-t-il pas dit : « La perversité naturelle qui fait que l’homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau » ?
              -   Pascal a déjà dit : « Il y a deux natures en nous ». Les théologiens  opposent la nature humaine à la nature divine et pensent que l’union des deux ne peut se faire que chez Jésus-Christ. Tout à l’heure, vous avez parlé de nature existentielle, c’est pour faire pendant à la nature essentielle ?

              -   Il y a toujours chez les psychanalystes et les psychologues, une confusion des termes utilisés tels que moi, surmoi, ça, soi, conscience, inconscience, subconscience, idéal du moi, etc., dis-je. Chacun les interprète selon son école, d’après son entendement et ses expériences vécues. Pour les patients, ou non patients, je préfère leur parler  d’abord d’un moi existentiel et d’un moi essentiel. Sans être psychologue ou philosophe, chacun, sans exception, sent qu’il y a deux personnes en soi. Ce sentiment passe presque inaperçu quand tout va bien, mais devient tangible quand il y a conflit entre les deux. De même, en plagiant Platon, je pense qu’il pourrait y avoir aussi deux âmes, une âme existentielle et une âme essentielle.

              -   Tu touches là à un sujet tabou, observa mon ami. Hormis les philosophes, les théologiens,  et certains poètes et écrivains, les psychologues les psychiatres et les  psychanalystes  - exceptés  Georges Groddeck et C. G. Jung -  ne semblent pas se préoccuper de la question de l’âme, et encore moins de deux âmes.

             -  Pourtant, dans le langage courant, il y a des tas d’expressions concernant l’âme : sauver son âme, perdre son âme, prier pour son âme, pour le repos de l’âme de quelqu’un, vendre son âme au diable,  Dieu ait son âme,  perdre corps et âme, âme damné, âme en peine, se donner corps et âme,  dévoué corps et âme, de toute son âme, en son âme et conscience, état d’âme, vague à l’âme,  pleurer à fendre l’âme, la mort dans l’âme, rendre l’âme, rencontrer l’âme sœur, avoir  l’âme chevillée au corps, etc.,

              -   Vu de la sorte, dit mon ami,  on voit qu’il y a beaucoup de  confusion dans la signification de ces termes. Pour en bien comprendre le sens, ou les sens,  sachons que le mot âme vient du latin anima qui veut dire « souffle ». L’âme représente le principe spirituel de l’être humain, conçu comme séparé du corps et immortel (dans « rendre l’âme, en son âme et conscience, se donner corps et âme » ...). Une âme immortelle ne peut pas être jugée par Dieu, ni être vendue ou perdue et n’a pas besoin d’être sauvée.
              -   Selon l’Hindouisme, ajoutai-je, le terme qui représente l’âme est l’âtman, traduit par les occidentaux en Soi universel, est aussi conçu en deux Soi habitant ensemble dans le corps : le premier né de la femme est  mortel, le second, d’essence divine est immortel.     

              -   Descartes  n’a jamais accepté qu’il  y eût deux âmes.  L’âme qui est damnée, qui est chevillée au corps, qui ressent des états, des vagues, qui a besoin de repos, de prières pour être en paix, ne serait pas  immortelle. Elle est de nature affective ou émotionnelle,  comme celle qui représente parfois la conscience morale, quand il s’agit de force ou de grandeur d’âme : « Le peuple n’a guère d’esprit et les grands n’ont  point d’âmes » (La Bruyère). Et quel genre d’âme dans cette citation de Victor Hugo : « Le corps humain cache notre réalité. La réalité c’est l’âme », et dans celle de Romain Rolland : « De telles passions dévastent l’âme » ?

              -  Ainsi, pour faciliter l’analyse et saisir les différences, on pourrait alors concevoir deux âmes : l’une, « chevillée » au corps avec nos pensées et nos affects  (nature existentielle)  donc mortelle, et l’autre, immortelle (nature essentielle) qui ne connaît ni le bien ni le mal, ni le temps ni l’espace.  De même, on pourrait  aussi supposer un Moi  existentiel  ayant  un ça, une conscience, un inconscient, en interaction avec un Moi essentiel  possédant un ça originel, une Conscience et un Inconscient (ou Subconscient). Ainsi, on aurait deux ça, deux consciences,  deux inconscients !   

              -   Goethe, après Platon, avait aussi parlé de deux âmes dans la première partie de son Faust : « … deux âmes, hélas, habitent en mon sein (dit  Faust). L’une veut se séparer de l’autre. L’une dans un âpre désir d’amour, s’agrippe au monde par ses organes ; l’autre s’élève violemment, loin de la poussière, vers le royaume des grands précurseurs …».

              -   Freud a aussi conçu deux ça : l’un comme  « héréditaire », l’autre,  modifié adéquatement par le milieu, dis-je. Sais-tu d’où vient ce terme ça, qu’on croit à tort être inventé par Groddeck qui l’a transmis à Freud pour sa seconde théorie (topique)?  
              -   C’était Groddeck qui l’a repris dans une phrase de Nietzche, selon une notice autobiographique rédigée vers 1933.
              -    Mais il ne savait pas que Nietzche a emprunté  ce terme  aux  Upanishad dont l’unique réponse à la question : « Qui suis-je ? » est « Tu es Cela ». Cela désigne l’âme immortelle, le Soi immortel, le Soi intérieur ou le Moi intérieur.
              -   Tu crois que ça vient aussi de Cela ? demanda mon ami.
              -   Probablement, répondis-je. Ecoute cette traduction de Scott Fitzgerald d’un poème des Upanishads :

               «  Tout ce que vous avez été, et vu, et fait, et pensé,
                 Ce n’est pas vous, mais Moi qui le vis, qui le fus, qui le façonnai.
                 Pèlerin, Pèlerinage et Voie,
                 C’était uniquement Moi vers Moi-même :
                 Et votre Arrivée, c’était Moi-même à ma propre Porte.
                 Venez, Atomes perdus, attirés par votre Centre...
                 Rayons errants dans la vaste Obscurité,
                 Revenez et intégrez votre Soleil ».
                                                                                              ( Mantiqu’t-Tair )

              -   Quel beau poème ! s’exclama mon ami. Si je saisis bien, « votre Centre » désigne  « votre soi mortel »  ou votre « ego », et votre « Soleil », votre « Soi immortel »  ou « Cela » qui deviendrait « ça » avec Nietzche ! Je crois saisir maintenant le sens de cette formule nietzschéenne : « Deviens ce que tu es ! » et même celle de Freud : « Là où était le ça, le Moi doit advenir ! », parce que  « Pèlerinage et Voie », c’était uniquement « Moi vers Moi-même », et votre Arrivée c’était Moi-même à ma propre Porte.

              -   Dans un de ses ouvrages, dis-je, Groddeck donna au  ça une définition exactement semblable à celle de Cela : « Pour moi, il n’y a que le ça ! Quand  j’emploie les expressions corps et âme, j’entends par là des apparences diverses du ça, si vous voulez, des fonctions du ça. Dans mon esprit, ce ne sont pas des concepts indépendants, voire opposés ... » (Le Livre du Ca, Paris Gallimard 1973).
              -   Pour Freud, les trois instances : Moi, Surmoi et ça, sont des provinces d’un même pays, l’appareil psychique, séparé du corps physique. Freud tient à distinguer le spirituel  du corporel avec l’inconscient comme agent de liaison et médiateur.

              -    Il est vrai que ces divisions et ces distinctions facilitent le travail d’analyse, et la compréhension de la théorie freudienne, dit mon ami. Pourtant, elles jettent la confusion chez les jeunes psychanalystes et surtout dans les masse média assoiffée de vulgarisations sommaires.  A travers la psychanalyse, on considère Freud comme athée et matérialiste, malgré sa formule : « Là où était le ça, le Moi doit advenir ». 

              -    Mais son sens n’est pas facile à saisir, dis-je, et on y voit même comme une déviation chez Freud. Le ça freudien n’a pas la même constitution que le ça de Groddeck, sinon elle serait ainsi formulée : « Là où est le ça, le Moi devrait advenir ». Je croyais au début que c’était une faute de traduction, mais en  réfléchissant et en relisant la correspondance des deux  théoriciens, j’ai réalisé leurs différences de point de vue. En voici une phrase extraite de la lettre de Freud à Groddeck : « Pourquoi vous précipitez-vous depuis votre belle base, dans la mystique, abolissez-vous la différence entre le spirituel et le corporel, vous arrêtez-vous à des théories qui ne sont pas de mise ? ... » (Ca et Moi, Georg  Groddeck, Paris Gallimard 1977).

              -  Je trouve très intéressante l’attitude de ces deux hommes, remarqua mon ami. Malgré leurs différences de points de vue, Freud paraissait être plus tolérant avec Groddeck qu’avec Jung avec qui il était plus lié au début, surtout quand ils étaient ensemble aux Etats-Unis. Mais Freud n’admettait pas chez son disciple la notion de l’inconscient collectif, et surtout l’élargissement de la libido, noyée dans le ça.

              -  Juste un détail amusant, ajoutai-je. A la Clarck University où Jung était allé faire des conférences avec Freud lors de leur voyage Outre-Atlantique, il avait écrit (en septembre 1909) à sa femme, une psychothérapeute qui était aussi son assistante et sa collaboratrice. « Nous sommes ici les hommes du jour. Cela fait du bien de pouvoir vivre aussi un peu ce côté de la vie. Je sens que ma libido se régale ».

              -   Aujourd’hui, on se montre plus précis, Jung devrait dire « mon ego » au  lieu de « ma libido ». Ce qui revient au même. Avec ces deux termes, selon ses fantasmes on  vise au-dessus ou au-dessous de la ceinture. Jung n’avait-il pas dit : « Si vous êtes jungien vous faites des rêves à composantes jungiennes, si vous êtes freudien vous faites de rêves à composantes freudiennes ». D’autre part Jung était allé encore plus loin dans sa spiritualité religieuse (ce que Freud nommait « le flot vaseux et noir de l’occultisme ») Lors de leur rupture définitive, Freud écrit fin juillet 1913 : « Nous voici enfin débarrassés de ce saint brutal qu’est Jung et de sa clique de bénis oui-oui ! ». Pourtant, deux décennies plus tard, lorsque le médecin américain E.A.Bennet lui rendit visite à Vienne en 1932 (Freud avait alors 76 ans), et lui demanda comment il avait ressenti le départ d’Alfred Adler et de C.G. Jung, Freud répliqua que la séparation avec Adler  n’avait pas été une perte bien regrettable, mais : « Jung fut une grosse perte... ».  

                -   Il ne faut pas oublier que Jung était son disciple, ajoutai-je, mais un disciple qui devenait dissident, qui  parlait de l’âme et d’un Dieu intérieur, qui ne voulait pas être un vrai psychanalyste comme son Maître,  mais un psychologue analytique, qui considérait que « la  thérapeutique freudienne est au mieux comme une parmi d’autres », parce que « la théorie freudienne de sexualité est tout aussi occulte, c’est-à-dire elle n’est qu’une hypothèse pas encore démontrée, seulement possible, comme tant d’autres idées spéculatives ».


 

             

           

          

                                                      Freud et Jung, en photo après la chasse.

              - Groddeck, n’était pas un disciple comme Jung, précisa mon ami.  Dès 1903, plus ou moins influencé par  Nietzsche (certains voyaient même en lui un « héritier » de ce dernier), Groddeck avait déjà découvert sa voie dans l’exploration des profondeurs du psychisme humain avec cette litanie : « Deviens un enfant !.  – Deviens un enfant ! ».  Ce n’était qu’en 1917, qu’il avait pris contact avec Freud qui le considérait presque comme un égal : « Vous êtes un superbe analyste qui a saisi l’essence des choses ... Même si votre position sur la question de la différence entre physique et psychique n’est pas tout à fait la nôtre, vous devriez quand même vous considérez comme quelqu’un qui nous est proche et venir en aide dans notre travail ... » (Lettres de Freud à Groddeck le 5 juin et le 20 juillet 1917, "Ca et Moi" Paris, Gallimard, 1977). Groddeck répondit à cet accueil par un  grand enthousiasme et une humilité sans pareille.

              - C’était plutôt une soumission,  voire la dépendance d’une nature féminine à laquelle Groddeck s’identifiait plus ou moins. N’écrit-il pas à Ferenzi, son plus proche ami, dans une lettre du 12 novembre 1922 : « ... En d’autres termes qui sont tirés du cours des idées de la mode psychanalytique, je me sens bien dans l’imago du corps maternel avec son obscurité ... ». Est-ce qu’on pourrait en parler d’homosexualité latente ?

              -  Je n’aime pas ce terme dépassé, dis-je.  Actuellement, on sait que l’être humain est né bisexuel, c’est le nombre de chromosomes X ou Y qui détermine le sexe. En Extrême Orient, nous parlons de l’élément Yang masculin et de l’élément Yin féminin. Le pur Yang est un grossier, une brute. La pure Yin est une personne trop passive, trop soumise. L’être évolué est celui qui arrive à harmoniser ces deux éléments en lui-même, selon son sexe.

              -   Jung disait que l’homme doit accepter l’anima, l’élément féminin en lui, et la femme l’animus, l’élément masculin en elle, car ces éléments sont des manifestations de l’âme. Je dois préciser que Jung était très ouvert à la pensée de l’Extrême Orient. Son ami, le sinologue Richard Wilhelm, lui avait fait découvrir le Yi-King (ou I-Ging), un très ancien livre de sagesse chinoise exprimée sous forme d’oracles. Jung avait  rédigé l’introduction pour la version allemande.  Il avait encore reçu « Le Secret de la Fleur d’or »,  un séculaire texte ésotérique du taoïsme chinois, que le même traducteur lui avait demandé d’interpréter.  

              -   Toutefois, son concept d’anima et d’animus, d’apparence comparable à la notion du Yang et du Yin, revêt un caractère  plutôt statique. Il ne suffit pas d’accepter un état stationnaire. Tao est « mouvement ». L’homme évolué, ayant acquis une certaine maturité dans son processus d’harmonisation Yang-Yin, ne  reste pas rigide, confiné dans un immobilisme ressenti comme sécurisant.  Il doit être capable de se comporter aisément, sans effort, ni culpabilisation, tantôt yin tantôt yang, suivant  le moment, le temps et les circonstances, face à diverses situations et aux maints aléas de l’existence (familiale, sociale, nationale, voire mondiale). Cette souplesse de penser, de sentir, d’agir, cette faculté d’adaptation à la réalité s’avère être indispensable et nécessaire au développement de la personnalité des deux sexes, conclus-je.

              -   Et qu’arrive-t-il quand une personne est née avec une distribution aléatoire de Yin et de Yang, soit avec un surplus de yin chez l’homme, soit un surplus de yang chez la femme, demanda mon ami.
              -   Je crois que cela dépend de la proportion du « surplus » et aussi de la personnalité de l’individu selon son évolution, répliquai-je.
              -   Dans le cas de Groddeck que  nous venons d’aborder, il paraît qu’il avait bien accepté son anima, non ?

              -   Il faut reconnaître que l’acceptation  peut constituer un élément d’intégration pour les uns mais risque aussi  de devenir un facteur de perturbation pour les autres, suivant leur personnalité et leurs richesses intérieures. Quand l’acceptation est trop poussée, et que le taux du « surplus » dépasse une certaine norme,  comme chez les travestis,  quelques uns (ou quelques unes), éprouvent un besoin pressant voire irrésistible de changer de sexe. Les autres restent dans leur état, tout en voulant être intégrés de force, en réclamant un statut officiel d’égalité avec les couples mariés ou en concubinage, dans une société qui les exclue impitoyablement.

              -   En ce qui concerne Groddeck, reprit mon ami, celui-ci semblait se plaire dans son identification féminine. Est-ce à cause de l’erreur de sa mère qui l’habillait en fille jusqu’à l’âge de six ans et qui l’envoyait dans la même école que sa sœur aînée, chargée de le surveiller ? (R. Lewinter dans sa préface à « Maladies et Symboles », Gallimard 1969, Paris).

              -   C’est un des facteurs peu déterminants, dis-je. Le pourcentage des éléments Yin et Yang était déjà fixé, mais provisoirement, car la suite dépendrait aussi de l’évolution future du jeune Groddeck dans son milieu environnant à venir.
              -   Groddeck, en grandissant, ne paraissait  pas beaucoup changé dans sa fascination pour l’imago maternelle. Il avait proclamé que « La femme est l’authentique être humain » et encore : « L’amour maternel  est commencement et fin de tout ».

               Suite :  /2.-a-propos-de-la-logique-de-l-interpr-c3-a9tation (À propos de la logique de l'interprétation).

                    

                Voyage aux Etats-Unis d'Amérique des pionniers de la psychanalyse

                            Au premier plan : S. Freud, G. Stanley Hall, C.G.Yung
                      En haut de gauche à droite : A.A. Brill, E. Jones, S. Ferenczi
                                           (Université de Clark 1908)