1.- Dieu ne joue pas à cache-cache

                       Le lendemain matin, nous étions de nouveau réunis sous la véranda de la villa de l’oncle Martin pour le petit déjeuner. Ce fut à nouveau Thérèse qui ouvrit la conversation :

                   -    Cher oncle, hier soir, j’ai passé de longues heures à chercher la différence entre ces appellations de Dostoïevsky :  « le Dieu-homme » et  « l'homme-Dieu ». C’est seulement vers minuit, après m’être remémoré notre discussion de la journée, que j’ai réalisé que le concept de surhomme de Nietzsche est identique à celui de Dieu-homme, que  Stavrogine confond avec celui de l’homme-Dieu de Kiriloff, qui voit en Jésus un parfait symbole ( Cf. : 2.- La clé du bonheur ) .

                   -    Deux siècles avant Dostoïevsky, Pascal avait déjà parlé de l’homme-Dieu, dit l’oncle Martin. C’est aussi Pascal qui a relevé cette dualité, cette contradiction des sentiments humains, qui caractérisent les personnages des romans de Dostoïevsky : « Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes » (  Pensées de Pascal, Ch. - M. des Granges, Garnier Frères, Paris, 1948, p. 174 ).      

                   -    Toutefois, je préfère Descartes à Pascal, dit Jacques. Le premier est plus modéré, plus tolérant, plus serein. J’aime surtout sa morale provisoire, son Malin génie, qu’il évoque avec un certain humour. Tandis que le second se montre angoissé, austère, dur vis-à-vis de lui-même, sans  parler de son ascétisme, son obsession de pénitence.

                   -    Il ne faut pas exagérer, dit l’oncle Martin. Justement, la faiblesse de Pascal cache une grandeur que nombre de philosophes et savants n’ont jamais atteinte. Sa recherche de Dieu, notamment, ne repose pas sur une méthode universelle comme chez Descartes. Connaissant les trois réalités de l’être : le corps, le cœur et l’esprit, la pensée pour Pascal est celle d’un esprit de géométrie : déductif et inductif à la fois , un  esprit de finesse, selon son expression,  capable de voir par intuition, d’un seul regard.

                   -    C’est un philosophe du cœur, ou plutôt un psychologue philosophe, ajoutai-je.
                   -    Jacques est fidèle, dit Thérèse en souriant. Vous ne pouvez pas le faire changer si facilement d’opinion.
                   -    C’est que je n’accepte pas ce jugement de Pascal sur Descartes : « Descartes inutile et incertain » ( *78, Pensées de Pascal, op. cit., p. 94 ) , dit Jacques. Nous avons dit dans une discussion que Descartes était un philosophe caché. En concentrant ses pensées sur le domaine de l’esprit, il choque et touche moins les gens que Pascal qui parle du cœur, c’est à dire des sentiments, des passions humaines.

                   -    En effet, Pascal aime retourner le couteau dans la plaie, dis-je. Il veut réveiller le monde et non pas seulement exercer de petits mouvements pour le faire bouger.
                   -    Chacun a sa manière de penser et de réagir selon son vécu, dit l’oncle Martin. Rien ne vous empêche d’accepter chez chacun ce qui vous semble bon et négliger le reste. Il ne faut pas vous identifier entièrement à un seul philosophe.

                   -    Ainsi, avant d’approfondir les pensées de Pascal, j’aimerais connaître d’abord sa vie, dit Thérèse. Cher oncle,  veux-tu me rendre ce petit service ?

            -    Volontiers, dit l’oncle en souriant. Blaise Pascal naquit à Clermont-Ferrand, le 19 juin 1623. Comme il avait perdu sa mère, à trois ans, son père Etienne, homme de loi, l’amena à Paris, en 1631, où il s’occupa de l’éducation de son enfant. Pas d’écoles primaires, ni de collèges à l’ancienne mode, pas plus que d’institutions modernes dirigées par des jésuites que fréquenta Descartes. Pascal n’est élève de personne, sinon de son père, qui se mit à l’instruire lui-même, avec sa méthode personnelle. Par les questions que Blaise posait sur la nature des choses,  leurs causes, leurs effets, et leurs rapports, il voyait  poindre déjà en son fils une intelligence exceptionnelle. Ainsi, sans aucune hâte, il ne lui enseigna le latin et d’autres langues qu’après douze ans, et il prit la précaution de cacher les livres de mathématique quand Blaise manifesta l’intention d’apprendre cette discipline, de peur qu’il néglige les premières matières.

                   -    Je comprends cela, interrompit Thérèse. Quand j’étais adolescente, tu me disais souvent : « Une chose après l’autre » ! , ou encore : « Qui trop embrasse mal étreint » !
                   -    Tout de même, tu ne vas pas me reprocher d’avoir fait obstacle à ton génie  précoce ? , dit l’oncle Martin en riant. D’ailleurs, tu n’en as fait qu’à ta tête, n’est-ce pas vrai ? C’est comme Pascal qui chercha à apprendre tout seul la géométrie. Quand son père découvrit par surprise qu’il en était à la trente-deuxième proposition d’Euclide, il fut épouvanté et pleura de joie, voyant en son fils un génie qu’il n’attendait pas. Alors il l’emmena, à quatorze ans, assister aux rencontres du Cercle mathématique de Paris. A seize ans, Blaise écrivit un Essai sur les coniques. A dix-neuf ans, pour aider son père dans la gestion de la collecte des taxes en Normandie, il réalisa la  première machine à calculer, effectuant les quatre opérations, invention qui le rendit immédiatement célèbre. Ce qui est bien extraordinaire, c’est que ses inventions et recherches sont entreprises pendant ses états maladifs, comme nous allons le voir par la suite.

                   -    Pascal a été toujours de santé fragile, ajoutai-je. Dans  « Blaise Pascal ou le génie français »,  Jacques Attali  raconte que dès l’enfance, Pascal était pris de temps à autre de très violentes et spectaculaires convulsions. ( op. cit., A. Fayard, Paris, 2000, p. 26 ).  
                   -    Etait-il un épileptique comme Dostoïevsky ? interrogea Thérèse.
                   -    A l’époque, la médecine n’arrivait pas encore à faire un diagnostic précis, répondis-je. Enfin, après l’intervention d’une rebouteuse, il fut considéré comme guéri. Attali en doute, car il  écrit par la suite : « … né sous le signe du prodigieux, Blaise sera toute sa vie pris en tenaille entre la raison et la foi, la sagesse et la folie. Incapable de contrôler son corps, il échappera souvent par des convulsions à chaque crise majeure qu’il devra traverser » ( op. cit., p. 28 ).
                   -    Il a sans doute raison, dit Thérèse. En outre, il y a de ces maladies que souvent la famille cache par pudeur.

                   -    D’ailleurs, continuai-je, durant toute sa vie, Pascal souffrit d’un état que les médecins ne parvenaient pas à diagnostiquer : migraines ophtalmiques, insomnies, maux d’entrailles, paralysies de certains membres. De fait, ces symptômes sont ceux-là mêmes dont souffrira Nietzsche, malade dès sa vingtième année, retraité à trente-cinq ans, et sénile à quarante-cinq ; ainsi que Kierkegaard, qui succombera à quarante-deux ans.
                   -    Ces pèlerins de l’absolu sont  « appelés à l’attention », selon le mot de Claudel, dit l’oncle Martin. « La maladie rend plus profond » dit Nietzsche. Il est vrai que la souffrance aiguise parfois la pensée métaphysique, mais Pascal n’est pas seulement un philosophe. Il est un scientifique, un expérimentateur, dont les inventions et les découvertes étonnent les savants et les mathématiciens de toute l’Europe. En 1652, il poursuit ses recherches sur le vide en rédigeant : Traité de l’équilibre des liqueurs et Traité de la pesanteur de la masse de l’air dans lequel il veut calculer la pression atmosphérique. En 1654, après avoir inventé la Géométrie projective et tout ce qui permettra aux ingénieurs des XIXe et XXe siècles de dessiner sur un plan les volumes des machines, il découvre la Géométrie du hasard, le calcul des probabilités. Il rédige le Traité du triangle arithmétique - dit Triangle de Pascal - et Résolution générale des puissances numériques.

                   -    Il est à remarquer que cette année 1654, prolifique en découvertes scientifiques, est une année où Pascal se trouve fort mal en point, ajoutai-je. Voici ce que relate Attali dans son essai : « En 1654, la santé de Pascal se dégrade encore. Il travaille à Paris, chez lui ou chez Roannnez - son ami  -  parfois couché … » ( op. cit., p.199 ).
                   -    Pourtant, il ne s’en plaint pas, continua l’oncle Martin. Dans une biographie « La vie de M. Pascal », écrite par sa sœur, Madame Périer, on apprend : « Mon frère avait pour lors vingt-quatre ans, ses incommodités avaient toujours beaucoup augmenté, et elles vinrent jusqu’au point qu’il ne pouvait plus rien avaler de liquide … ; comme il avait outre cela une douleur de tête  comme insupportable, une chaleur d’entrailles et beaucoup d’autres maux, les médecins  lui ordonnèrent de se purger de deux jours l’un durant des mois, de sorte qu’il fallait prendre toutes les médecines de la manière qu’il en était capable, c’est-à-dire les chauffer et les avaler goutte à goutte. C’était un véritable supplice, et ceux qui étaient près de lui en avaient horreur, seulement à les voir ; mais mon frère ne s’en plaignait jamais, il regardait tout cela comme un gain pour lui »  (Cf. Pensées de Pascal, Ch. - M. des Granges, Librairies Garnier Frères, 1948, p. 9 ).

                   -    Stoïcisme ou masochisme ? demanda Thérèse.
                   -    Pénitence, c’est ce que raconte sa sœur, dit l’oncle Martin. Elle voulait voir en son frère un saint et non pas un savant : « Ce furent ses infirmités qui l’empêchèrent de travailler davantage à son dessein ( elle supposa qu’il préparât l’Apologie du Christianisme ). Il avait environ trente-quatre ans ( en 1657 ) quand il commença de s’y appliquer. Il employa un an entier à s’y préparer, et à la fin de l’année, c’est à dire la trente-cinquième qui était la cinquième de sa retraite, il retomba dans ses incommodités d’une manière si accablante qu’il ne put plus rien faire les quatre années qu’il vécut encore, si on peut appeler vivre la langueur si pitoyable dans laquelle il les passa. » ( op. cit., p.19 ).  Et pourtant, en 1662, l’année même de sa mort, il lança l’entreprise des carrosses à cinq sols, tenant à la fois le rôle d’animateur et d’un des principaux actionnaires. Pascal créa ainsi le premier transport en commun de Paris, et probablement du monde entier. Toutefois ses amis et parents n’y virent   qu’un acte de charité pour venir en aide aux pauvres de Blois.

                   -    C’est ce qu’on appelle  la pieuse fraude des biographes qui voulurent imposer une continuité dans la vie de Pascal en ce qui concerne le côté religieux, ajoutai-je. Les travaux sur la cycloïde,  premier Traité de calcul intégral, au dire du grand spécialiste Emile Picard, sont de 1657-58, en  même temps que la préparation des Pensées, contemporain des Provinciales et  des Ecrits sur la grâce,  c’est-à-dire plus de trois ans après la Nuit de Feu du 23 novembre 1643. La passion des recherches scientifiques est vue par les parents et amis de Pascal comme une entorse à la progression régulière et linéaire vers la sainteté. Ils cherchent une excuse à cette défaillance en invoquant toutes sortes de maux censés pousser Pascal à revenir momentanément aux mathématiques pour oublier ses souffrances.

                   -    En effet, c’est ce que raconte la sœur de Pascal, dit l’oncle Martin. « Ce  renouvellement des maux de mon frère commença par les maux de dents qui lui ôtèrent absolument le sommeil. Mais quel moyen à un esprit comme le sien d’être éveillé et de ne penser à rien ?  C’est pourquoi dans les insomnies  mêmes, qui sont d’ailleurs si fréquentes et si fatigantes, il lui vint en une nuit à l’esprit quelques pensées sur la roulette ; la première fut suivie d’une seconde, et la seconde d’une troisième, et enfin d’une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres ; elles lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de la roulette dont il fut même surpris. » ( op. cit., p. 20 ).
                   -    Admirable, s’exclama Thérèse. On dirait qu’elle lit dans la pensée de Pascal. Mais c’est de la grosse ficelle comme on dit. Evidemment, la sœur cherche à comprendre et  à construire l’image de son frère à sa façon, quitte à inventer quelques pieux mensonges.
                   -    C’est sa manière d’aimer Pascal, mais l’a-t-elle bien compris ? , continua l’oncle Martin. Elle préfère un saint à la place d’un savant, même le plus génial de tout. Je crois que pour Pascal la religion est secondaire tant qu’il ne parvient pas à comprendre le pourquoi. Il ne cesse jamais d’être un physicien, d’expérimenter les faits, d’observer les effets, avant de découvrir le principe. Descartes pense que le monde divin est rationnel et que ses lois peuvent être trouvées par la seule logique. Pascal, au contraire pense que ce monde est une énigme à résoudre, un code à déchiffrer. Il a compris qu’il existe des lois régissant l’ordre et le désordre, des lois du hasard qui ne sont pas toujours logiques à nos yeux, mais que nous pouvons approcher en étudiant un grand nombre de cas.

                   -    Ainsi, Pascal est le précurseur de la méthode statistique, du sondage, du calcul des probabilités,  et tout ce qui s’ensuit, dit Thérèse.
                   -    Ce ne sont que des conséquences de ses recherches, continua l’oncle Martin. Ce qui est important c’est que Pascal arrive à  l’essentiel, à passer du hasard à l’infini, ou aux infinis. Passionné de sciences, il s’attache en même temps à étudier, à décrire l’incomplétude et la contradiction de la nature humaine. Situé entre deux infinis, l’être humain est faible : son imagination prédominante, maîtresse d’erreurs et de fausseté, sa vanité, ses passions, sa fuite dans les divertissements, sont autant d’obstacles à la réflexion ( à la connaissance de soi ) ; mais en même temps, il a soif d’absolu ( le roseau pensant ).

                   -    Cette soif d’absolu le conduit à la recherche de Dieu, intervins-je. Mais pour y  arriver Pascal ne théorise, ne spécule pas comme bon nombre d’autres philosophes. Il fait passer ses recherches expérimentalement par l’élément humain, à commencer par lui-même. Sa sœur raconte qu’il considère ses divers maux comme un gain. De même, il en invente d’autres, se soumet volontairement aux tortures d’« une ceinture de fer pleine de pointes qu’il portait autour du corps et qu’il mettait au contact de sa chair nue lorsqu’il s’élevait en lui quelque esprit de vanité ou qu’il se sentait touché du plaisir de la conversation ( Pensées de Pascal, op. cit. p.12 ). Sa famille ne trouva cet instrument qu’après sa mort.

                   -    Ne pensez-vous pas que le plaisir de mortification est aussi une vanité, un orgueil ?, demande Jacques. C’est comme échanger un petit plaisir pour un plus grand plaisir.
                   -    Très juste, approuva oncle Martin. Cependant, Pascal n’en est pas à un paradoxe près, car il fustige la vanité, l’amour propre. Il en est conscient, parce qu’il a eu sa période mondaine – pendant trois années - où il se plut à briller dans ces salons littéraires tenus par certaines grandes dames de l’époque. C’est pour cette raison qu’il se déteste, ou plutôt qu’il déteste son moi. «  Le Moi est haïssable », écrit-il  dans  un fragment des Pensées ( *455 Pensées de Pascal, Texte de l’édition Brunschvicg, op. cit., p. 190 ).

                   -    En a-t-il donné la raison ?, demanda Thérèse. La formule « Le moi est haïssable, dit Pascal » est devenue le leitmotiv préféré de certains romanciers qui le mettent  en général au début de leur préface afin de pouvoir étaler sans gêne leur moi dans presque toutes les pages de leur ouvrage.
                   -    C’est normal, dit l’oncle Martin. Chère enfant, ne sais-tu pas que quand un écrivain écrit,  c’est d’abord pour lui-même ?  Pascal précise sa pensée : « En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il  les veut asservir : car chaque moi est  l‘ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » ( *455, op. cit., page 191 ).
                   -    Il faut me le traduire, ce jargon du XVIIe siècle, réclama Thérèse.
                   -    Eh bien ! commençai-je en apercevant le coup d’œil complice que me lança l’oncle Martin. Cette citation me fait penser à  Krishnamurti et à Piaget, ces deux maîtres qui m'ont aidé à mieux  en saisir le sens.  Avec Piaget, j’ai appris le terme égocentrisme, et chez Krishnamurti, j’ai pris connaissance de ce moi dominateur, cherchant toujours son expansion au détriment d’autrui. Pascal a vu avant eux ces deux caractéristiques du moi : le côté égocentrique d’un moi qui se prend pour le centre, et le côté tyrannique de celui qui veut asservir son entourage.

                   -    Merci mon ami, dit Thérèse. Actuellement, surtout dans les mass-média, et dans les conversations quotidiennes, on parle souvent de l’ego à la place du moi  : « Tu as un sacré ego ! , C’est bon pour ton ego ! , Ton ego en prend un coup ! », comme si l’on a autre chose en plus que le moi. Par ailleurs, ce sentiment de haine  contre son moi-ego est-il autre chose que de la simple hypocrisie ?

                   -    C’est que, consciemment ou inconsciemment, nous savons que ce moi-ego n’est pas notre seul moi, dis-je. Nous sentons toujours qu’il y a quelque chose de supérieur  en nous, qui nous approuve ou qui suscite la honte, qui provoque des sentiments de bien-être ou des sentiments de culpabilité. Nous l’en avons déjà parlé au début ( Chap. 1 ).

                   -    Je m’en souviens, dit Thérèse. Maintenant, si vous voulez bien, j’aimerais connaître la vie sentimentale de ce génie qui prône la solitude.
                   -    Elle est fort banale, mais secrète et passionnée, dis-je. D’après Attali ( op. cit., Chap. 3 : Les jeux du hasard et de l’amour, p. 203 ), personne ne sait si Pascal a été amoureux, sauf l’auteur du livre : « Pour moi, dit-il, grâce aux rares informations dont les archives ont conservé la trace, ma conviction est faite : Pascal n’a été amoureusement épris que d’une seule personne dans sa vie, sa sœur JacquelineRien ne permet de savoir s’il eut jamais des relations sexuelles avec un homme ou avec une femme. »

                   -    Evidemment, à cette époque, il y avait plus de décence et de discrétion sur les questions de sexualité qu’aujourd’hui, observa Thérèse. D’ailleurs, en quoi le sexe aurait-il pu influer le génie de Pascal ? Même s’il y eut effectivement un problème d’inceste entre frère et sœur !
                   -    Il eut probablement moins d’influences sur le savant, que sur la vie affective et spirituelle du philosophe, dis-je.  Attali pense que cet attachement  passionné de Pascal pour sa sœur remonte à leur petite enfance. Il parle de couple : « Blaise et Jacqueline en 1648 : un couple » ( op, cit., Chap. 3 : Les jeux du hasard et de l’amour, p.132 ),  de jeu : « Les jeux de l’amour : Narcisse et d’Œdipe 1652-1654 » ( op. cit., Chap. 3, p. 203 ), qui cesse dès l’entrée de sa sœur au couvent. Attali évite toutefois de prononcer ce mot tabou : inceste.

                   -    Pourtant ce mot aujourd’hui n’a pas la même signification, la même résonance qu’à cette époque, dit Thérèse. Pour moi, j’en suis certaine, Jacqueline entre au couvent pour fuir cet amour interdit. Et elle attire son frère vers la religion pour qu’il puisse se séparer d’elle sans chagrin ni regret. Tous les deux, en déplaçant leur passion sur Dieu, utilisent la religion comme un tampon destiné à contenir leur amour impossible, transmué en grand Amour.

                   -    Bravo ! Tu pourrais écrire un roman là-dessus, ma chère enfant, dit l’oncle Martin en riant.  Pourtant c’est ce qui se passa en réalité. Les divers biographes de Pascal expliquent la conversion du savant par un accident de voiture en 1654, sur le Pont de Neuilly, où les six chevaux se précipitèrent dans la rivière, tandis que le carrosse demeurait sur le bord. 

                   -    Attali trouve que c’est une explication spécieuse basée sur un récit anonyme, dis-je. Il doute même de l’existence de cet accident : « D’abord, rien n’établit que cet accident a jamais eu lieu. Ensuite, Pascal n’en avait en tout cas pas besoin pour se rapprocher de Dieu. C’est de sa relation avec sa sœur que tout procède. Pas d’un sentiment de peur. » ( op. cit.,  Chap. 3 : Les jeux du hasard et de l’amour,  p. 211 ) 
                   -    C’est bien clair, dit Thérèse. L’accident auquel Pascal a pu s’échapper par miracle n’est qu’une pieuse invention destinée à renforcer la foi de ceux qui doutent de l’existence de Dieu. 
                   -    Il en est de même au sujet de l’interprétation de cette Nuit de feu que raconte Pascal, continuai-je. Cet  événement survenu le 22 novembre de la même année 1654 est vu comme une deuxième conversion ou dernière conversion du savant. Cette année 1654 est bien une année décisive : alors que la sœur entrait au couvent de Port-Royal, le frère se retirait de sa vie mondaine, après s’être converti deux fois.

                -     Au sujet de conversion, je dois spécifier que ce sont ses amis et ses proches qui emploient ce terme pour donner une signification aux événements et au comportement de Pascal, expliqua l’oncle Martin.

                   -    Depuis que sa sœur est au couvent, Pascal a tout essayé pour l’oublier. En vain. continuai-je. Il s’est juré de ne plus lui rendre de visites, puis revient sur sa parole : « N’y tenant plus … écrit Attali, au début de l’été 1654, il vient voir Jacqueline au parloir de Port-Royal. Et là commence une nouvelle phase, très intense, de leur relation. Il s’est résigné au départ de sa sœur. La seule chose qu’il veuille désormais, c’est ne pas la perdre, continuer à la voir et à lui parler, tous les jours si possible. Même à travers les grilles. » ( op. cit., Chap. 3, p. 211 ).
                   -    C’est bien le comportement d’un amoureux transi, et non pas celui d’un frère, observa Thérèse. Pascal doit souffrir énormément. Et il ne demande pas l’aide de Dieu ? 
                   -    Si, désespérément, dis-je. Attali raconte : « Dans une lettre que Jacqueline adressa à Gilberte, leur sœur mariée ( datée du 8 décembre 1654 ), elle lui raconte que leur frère vient lui confier qu’il éprouve « un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont. »  Façon de laisser entendre qu’il n’aime que les êtres qui n’y sont pas, autrement dit, Jacqueline. Il ajoute, dit-elle, « qu’il aurait aimé se rapprocher de Dieu, mais que Dieu n’est pas là.» Elle lui fait remarquer « qu’il est encore dans le monde et que Dieu ne veut pas de lui dans l’état où il est »  ( op. cit.,  Chap. 3,  Les jeux du hasard et de l’amour, pp. 210-211. )

                   -    Que pensait Jacqueline en faisant cette remarque ? demanda Thérèse. Aurait-elle voulu qu’il se fît moine pour faciliter leur séparation ?  Car tant qu’il était encore dans le monde, elle ne pourrait pas se débarrasser si facilement de son « collant » de frère. Comme je l’ai dit plus haut, il était indispensable qu’elle entre au couvent. Et devant un frère malheureux à cause d’elle, ce qu’elle peut lui dire comme consolation, c’est : « Dieu ne veut pas de toi, dans l’état où tu es ! ». C’est justement une raison pour qu’il bénéficie de la miséricorde du Seigneur, dans ce moment-là. Elle n’avait pas la vocation d’une nonne !

                   -    Pascal a bien tenté de se rapprocher de Dieu, dit l’oncle Martin. Seulement, il le cherche d’abord par la voie de l’intellect avant de procéder par le chemin du cœur ( il était cartésien ). Il en est parfaitement conscient  « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non la raison. La foi est un don de Dieu. » ( Les Pensées de Pascal, op. cit., p.147 )
                   -    Malheureusement pour Pascal, son cœur est déjà encombré par Jacqueline ; il n’y a plus de place pour Dieu, dit Thérèse.

                   -    Ce combat à la fois spirituel et instinctuel entre la raison et le cœur est pour Pascal une épreuve de force épuisante qui déclenche cette Nuit de feu, continuai-je. Deux jours avant, il s’est enfermé seul, sans manger, ni boire, ni dormir, pour lire la Bible. « Le 23 novembre 1654, raconte Attali, de 22 h 30 à minuit et demi, une sorte de feu l’éblouit. Blaise se sent échapper à son corps, il s’envole. Dieu est là pense-t-il. Il s’évanouit, ne se réveille qu’à l’aube. » ( op. cit., p. 212 )

                   -    Ce n’est pas une crise épileptique ? demanda Thérèse. Comme Dostoïevsky ?
                   -    Probablement, répondis-je. Attali le pense, mais ne le dit pas ouvertement. ( op. cit., p. 28 ) .  Personne n’en parle à cette époque. On avance timidement des qualificatifs : hallucination, folie ou choc d’un éblouissement. D’ailleurs, même Jacqueline ne croit pas à cette conversion. Quand Pascal lui raconta le lendemain sa nuit de feu, « elle se moqua de celui qu’elle appelle le nouveau converti », et quand il lui demande d’être son directeur de conscience « elle s’irrite, se demande si toute cette histoire de rencontre avec Dieu n’est pas un prétexte pour venir la voir plus souvent encore » ( op. cit., Chap. 3, p. 216 ).

                   -    J’ai lu  « La vie de Pascal », écrit par Mme Périer, sa sœur mariée (  Pensées de Pascal, op. cit., p. 2 )  dis-je.  Je n’y  trouve aucune allusion à  cette "nuit de feu" de son frère.
                   -    Pascal  a conservé une preuve de cette nuit de feu, un Mémorial qu’il a écrit dès son réveil, continua l’oncle Martin, qui se leva, entra dans son bureau, prit un livre sur sa bibliothèque, puis revint à notre table en le feuilletant. Voici le texte, je vous fais grâce des expressions en latin ( Le Mémorial, op.cit., page 71 )

                  L'an de grâce 1654
                  Lundi 23 novembre,
                  Depuis environ 10 heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.

                                           FEU

                  Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
                  Dieu de Jésus Christ.
                  « Ton Dieu sera mon Dieu » 
                   Il ne se trouve que par la voie enseignée dans l’Evangile.

                         GRANDEUR DE L’ÂME HUMAINE

                  « Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu. »
                   Joie, joie, joie, pleurs de joie.
                   Je m’en suis séparé :
                   « Mon Dieu, me quitterez-vous ? »
                   Que je n’en sois pas  séparé éternellement.
                   Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Evangile.
                   Renonciation totale et douce

                   Nous restâmes un moment en silence, comme pour laisser pénétrer en nous ces paroles mémorables.

                   -    Ce texte en deux exemplaires, cousus dans la doublure de son pourpoint, fut trouvé par un domestique à la mort  de son maître, dit l’oncle Martin. Il relate une expérience religieuse. Dans ce document, on n’y trouve aucune exaltation, ni l’emphase de saint Jean de la Croix, ni le lyrisme de Thérèse d’Avila, expressions de leur adoration pour Dieu.
                   -    En effet, dis-je. Je n’y vois pas trace d’hallucination, d’exaltation, ou de folie.

                   -    Mois non plus ! dit l’oncle Martin. Voyons l’ordre des mots de la phrase située sous le mot FEU. Pascal exprime au début, sa joie, d’une manière mesurée, même s’il pleure de joie et sent en lui la paix, mais seulement après la certitude, mot exprimé deux fois, suivi du mot sentiment, c’est-à-dire le cœur.  Ainsi, c’est l’union de la raison avec le cœur qui donne la joie et la paix. Et c’est l’esprit-raison qui déclenche cette fusion.

                   -    C’est la rencontre avec Dieu exprimée dans cette phrase «  le monde ne t’a pas connu, mais je t’ai connu » ? ajouta Jacques.
                   -    Cette rencontre avec le divin entraîne une grande joie, continue l’oncle Martin. Joie, Joie, Joie, Pleurs de joie, quatre fois le mot joie cette fois.
                   -    Calme, lucide, ordonné, après sa crise, Pascal reprit vite son esprit, observai-je.
                   -    Après la joie, vient la nostalgie de cet état de grâce, continua l’oncle Martin.  « Je m’en suis séparé ». Et ces prières : « Mon Dieu me quitterez-vous ? » Que je n’en sois pas séparé éternellement. »
                   -    Nostalgie, regret, prières, mais aucune plainte, remarquai-je. Pascal sait donc que cet instant privilégié est éphémère.

                   -    En effet, reprit l’oncle Martin. Kierkegaard disait : « Il s’agit, dans la vie, d’avoir vu une fois, d’avoir senti une fois  quelque chose de si incomparablement grand, que tout le reste paraît à côté être un néant : quelque chose qu’on oublie jamais, même si on oublie tout le reste. »

                   -    Je pense à Dostoïevsky, dis-je. Vers la fin des Possédés, le romancier russe décrit cet état de félicité où parvient Kiriloff : « C’est … ce n’est pas de l’attendrissement, c’est de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu’il n’y a plus rien à pardonner. Vous n’aimez pas non plus, oh !  Ce sentiment est supérieur à l’amour !  Le plus terrible, c’est l’effrayante netteté avec laquelle il s’accuse, et la joie dont il vous remplit … »
                   -    C’est la vision de l’éternité, ou l’union avec le divin, dit Jacques.
                   -    Exact, dit l’oncle Martin. D'après le Mémorial, le mode d’accès à cet état d’union avec le divin est indiqué dans ces deux phrases : « Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile. » et « Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Evangile. »
                   -    Certains commentateurs de ce Mémorial pensent que ce document livre le secret de Pascal, dit Jacques. A mon avis, il réside probablement dans ces deux phrases. 

                   -    Et dans la dernière phrase « Renonciation totale et douce », dit l’oncle Martin. Pascal a  compris que la grâce n’est pas suffisante. Ce n’est qu’un premier pas, comme l’éveil ou le satori zen. Pour la conserver, la seule solution est le renoncement à ce moi haïssable, une renonciation totale et douce, c’est à dire sans effort. Cela vient tout seul. Maître Eckhart, dans le commentaire sur l’Evangile de saint Jean, cite les Confessions de saint Augustin : « Tu me fais pénétrer à l’intérieur de moi-même dans une douceur inconnue ».
                   -    Pourquoi ce me avec ce moi-même, s’enquit Thérèse. C’est une tautologie. 
                   -    En effet, dit l’oncle Martin. Cela montre que le divin est en nous. Dans ses Soliloques, saint Augustin s’adresse à Dieu en ces termes : « Seigneur, je ne vous ai point trouvé en dehors de moi ; c’est que je vous cherchais mal au-dehors, puisque vous êtes en moi. »  Et c’est dans cet esprit que saint Paul dit : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi. »
                   -    Alors je comprends mieux, maintenant, ce vers sibyllin de saint Jean de la Croix : « Je vis sans vivre en moi » ( Cantique Spirituel, « Dans une nuit obscure » ), dit Thérèse.

                   -    Parce que la place du divin est presque tout le temps occupée par ce moi haïssable, cet ego encombrant, qui ne veut s’effacer à aucun prix, continua l’oncle Martin. C’est aussi saint Augustin qui dit : « Fais le vide en toi afin que tu puisses être comblé ; sors afin de pouvoir entrer. » Dans son sermon de Noël, un disciple de Maître Eckhart, Tauler, mystique du XIIIe siècle, ne parle pas autrement : « Si tu sors complètement de toi, Dieu entrera complètement, sans aucun doute, ni plus ni moins, car autant tu sors, autant il entre. »

                   -    Avec ces citations, tout devient clair, dit Thérèse. Ce n’est pas paradoxal, ni mystique, c’est simplement symbolique. 
                   -    Exact, dis-je. Pascal n’est pas un mystique. Tout l’Evangile est symbolique. Par la nuit de feu, il a enfin percé de mystère de Dieu et le mythe de la résurrection ( qui sont liés ), comme Dostoïevsky, comme Goethe, comme Jung ( Cf. : Le Conformisme, le Sacré et l’Eveil ) ; tous ont lu l’Evangile et y ont trouvé leur voie.

                   -    Cependant, Pascal va plus loin, continua l’oncle Martin. Curieux comme un scientifique, il s’est demandé d’où vient cette soif d’absolu chez « le roseau pensant », ce qui fait sa grandeur, et comment y parvenir. Dans le Mémorial, après le premier titre Feu, le second est intitulé Grandeur de l’âme humaine, dans lequel il livre le secret de son salut, qui se trouve dans l’Evangile : c’est par le renoncement de l’individu à lui-même que son âme atteint sa grandeur, cette renonciation totale et douce.

                   -    Y a-t-il une différence entre renoncement et renonciation ? demanda Thérèse.
                   -    Les deux  mots viennent du verbe renoncer, dit l’oncle Martin. Renoncement implique un effort, un acte de volonté :  détachement,  tandis que  renonciation  a la même signification qu’abandon. C’est quand l’on peut s’abandonner que l’on peut se détacher. Le détachement est une conséquence de l’abandon.

                   -    S’abandonner veut-il dire s’abandonner à soi-même, dans un état de non-moi ? demandai-je. Et quand on est dans l’état de non-moi, le détachement du moi ne pose plus de problème, l’ego n’existe plus. Certains parlent aussi de lâcher-prise, qui est aussi renonciation et non pas renoncement.
                

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