1.- L'art d'êre grand-père

                              ( Propos à bâtons rompus d'un vieux grand-papa)

            Les adultes qui fument ou qui ne fument pas n’ont jamais l’idée de chercher à savoir ce qui se passent dans la tête des petits enfants. (Photo à gauche : Thalia, à deux ans, fit un câlin à son grand papa, en regardant sa maman).

            Ce n’est en devenant plusieurs fois grand-père que j’avais pu perfectionner mes connaissances universitaires en psychologie de l’enfant.

            Lors de ses visites hebdomadaires chez nous, pour prendre l’air, je promenais souvent ma petite fille Thalia dans son landau, puis dans sa poussette, puis à pieds, dans le parc de jeux d’une école enfantine de la Commune du Mont.

            Situé  au bord d’un ruisseau, le grand terrain est parsemé de  banquettes, garni de rampes en bois  et de tubes métalliques de diverses formes et de plusieurs dimensions.

            Vers ses trois  ans, Thalia  y choisit une petite installation et me dit : « Voici ma maison ». Puis elle m’invita à y entrer pour m’offrir une tasse de chocolat. Une autre fois, nous buvions du  thé. (Photo à droite :  Thalia dans sa "maison" métallique).
            J’entrais dans son petit jeu, et semaines après semaines, nous recommencions ce cérémonial presque à chaque promenade dans ce coin.

            Ce jour là, elle avait quatre ans et demi, j’entrai le premier dans son home :
            « - Qu’est-ce qu’on va prendre aujourd’hui ? lui demandai-je.
            - D’abord on fume une cigarette, me répondit-elle.
            Fortement surpris, je lui dis :
            - Tu sais bien que je ne fume pas, ta grande maman non plus.
            -  Pourquoi ?
            -  Parce que ce n’est pas bon pour la santé.

            -  Pourquoi papa fume ? me demanda-t-elle.
            -  Parce que c’est son habitude, dis-je automatiquement.
            -  Quand je serai grande, je fumerai avec mon papa, me répliqua-t-elle avec fermeté. »
            Je fus de nouveau étonné par sa décision que je ne puis rien dire. Je pensais que pour elle « fumer avec » était un acte d’amour, de solidarité envers son père et rien d’autre. J’en fus même ému.

            En rentrant le soir, je relatai notre petite conversation à ma fille, sa maman, qui me semblait un peu soucieuse, sans formuler aucun commentaire.

            Quelque temps après, lors d’une nouvelle promenade, j’entrai dans son petit domicile en plaisantant :
            « - On commence par une cigarette ?
            -  Non, me répondit-elle avec un grand sérieux, mon papa va cesser de fumer, et moi je ne sucerais plus ma lolette
(la sucette).
            -  Bravo, je suis très content, dis-je. Je prendrai volontiers du thé cette fois ».
            Je ne fus pas seulement content, mais heureux au fond de moi-même en constatant que mes deux êtres chers avaient pris une bonne résolution. 

            Un mois plus tard, en allant vers le parc de jeux, je lui fis remarquer :
             « - J’ai vu que tu n’as plus besoin de ta lolette. Bravo ! , tu as tenu ta promesse.
             -  Mais papa fume de nouveau,
me répondit-elle tristement ».

             Je me suis senti aussi affligé qu’elle. Il y avait derrière sa réponse une certaine déception.  Elle avait gagné son pari, mais pas son père. Comment  pouvait-elle comprendre le revirement de son père ?  Je ne sus pas de quelle manière la consoler.
            Comment expliquer à une petite fille qui n’avait pas encore cinq ans la complexité de la situation, les réactions des adultes, la subtilité des mots besoin et habitude ? .
            Pour un bébé, c’est le besoin de téter, de sucer, qui devient une habitude, plus facile en général de s’en passer, selon chaque enfant. Thalia vit le renoncement de la sucette comme un défi, un jeu d’enfant.

            Mais pour l’adulte, c’est le processus contraire qui se produit. La force de l’habitude se transforme à la longue en un besoin difficile à s’en défaire. En outre, le conditionnement biologique de la nicotine lui impose suivant les cas ses lois inflexibles. Comme un rituel, certaines personnes doivent recourir à la cigarette pour faciliter le début d’un sommeil, pour pouvoir se rendormir la nuit, pour bien  se sentir le matin en se réveillant. Au travail, ils s’en servent pour affronter leur patron ou leurs subordonnés, trouver la convivialité avec ses collègues, et tout simplement remplir leur tâche quotidienne. Pour combattre le stress quand c’est nécessaire. C’est un besoin essentiel et même primordial de sa vie individuelle et sociale.

            Quand j’étais étudiant dans un pays socialiste en 1951, je logeai à deux au campus, avec un autre qui était en train de terminer son droit. La cigarette y était rare à cette époque. Mon camarade passait une partie de son temps à quémander à droite et à gauche un bout de cigarette.
 

            « Tu me fais de la peine, tu n’as qu’à cesser de fumer, lui dis-je.
            -  Ce n’est pas si simple, me répondit-il. J’ai un examen bientôt. Sans cigarette, je ne peux pas travailler, ni réfléchir. Tu as de la chance de ne pas fumer, tu ne comprends pas cette torture quand on est en manque.
            -  Mais je te crois, dis-je. Veux-tu m’excuser de mon ignorance en la matière ».

            Les non fumeurs n’ont jamais l'idée de ce qu’endure un fumeur. Ils y voient souvent une preuve de mauvaise volonté, un manque d’intérêt pour la santé et surtout un acte d'égoïsme qui leur fait subir la fumée passive. Surtout à l’époque actuelle où ils commencent à se révolter ouvertement.
            L’année dernière, en pleine campagne d’antitabac, le rédacteur d’un journal du dimanche avait écrit dans un court éditorial que le tabagisme est un vice. J’en fus choqué par ce manque de psychologie. Dans les semaines suivantes, son nom disparut du journal. 
            Le sujet est encore tabou. Certains fumeurs peuvent l’admettre sans autre, mais pas les non fumeurs qui le décrètent en moralistes indignés. Certains habitués défient les autres en disant que fumer est le seul plaisir qui leur reste. D’autres se justifient même en déclarant que ceux qui n’ont pas de vice apparent auraient d’autres vices cachés plus graves.

            Ayant passé un quart de siècle dans un Centre universitaire de psychiatrie,  j’avais rencontré pas mal de fumeurs chez les professeurs, les médecins, les infirmiers, et les patients en traitement. J’avais supporté la fumée passive, sans rechigner, dans les contacts avec le personnel traitant, dans les réunions de travail et dans les séances de présentation des cas cliniques. A cette époque, on était plus tolérant envers eux, les majoritaires.

            Cependant avec les patients fumeurs, j’avais dû recourir à un petit artifice. Quand ils me demandaient, après s’être assis devant moi, s’ils pouvaient allumer une cigarette, je leur répondais invariablement : « Attendez un peu, vous le ferez après ». Puis, je leur parlais, leur faisais faire des tests en cas de besoin. Pendant tout ce temps d’entretien, comme par miracle, ils oubliaient toujours leur habitude quotidienne.
            Je pense que le fait de venir chez le psychologue créa une certaine angoisse qu’on peut calmer par une attitude sécurisante. Parfois, c’est le psychologue qui se trouve angoissé face aux patients.

            Une fois, étant entré chez une collègue pour chercher un dossier important, je trouvai cette dernière devant un cendrier plein de mégots pendant que son patient ne fuma pas.
            Donc, ce n’est pas l’envie ou le désir qui pousse à fumer, mais un besoin irrépressif qu’on ne peut  remplacer que par une autre habitude.

            Au début de mes études à Genève, j’avais travaillé une fois dans un camp d’été pour adolescents à  Saint-George au-dessus de Nyon. Je fus à l’aise avec les enfants, étant autrefois chef de troupe scout. J’avais remarqué que la responsable du camp, une éducatrice française, prenait tout le temps des Maxiton. Ne sachant pas ce que c’était à cette époque, je lui demandai si elle était malade. Elle me répondit que ce n’était qu’un calmant, sinon elle devrait recourir aux cigarettes auxquelles elle avait pu renoncer sur ordre de son médecin qui lui prescrit ce médicament en remplacement. Cela s’était passé en été 1952.

             Actuellement, il y a prolifération de stimulants et de neuroleptiques ; les occidentaux en sont les plus gros consommateurs. Il y a des fumeurs qui les prennent en même temps avec les cigarettes, parfois avec de l’alcool en plus. Et les non fumeurs en minorité, qui ne veulent pas tomber d’une dépendance dans l’autre, reprochent souvent aux premiers leur mauvaise volonté et leur égoïsme. Ils ne réalisent pas que les effets du conditionnement physiologique crée toujours un besoin vital et irrépressif comme décrit plus haut.

            Pourtant, certains ont de la chance de s’en tirer, comme moi, par hasard. Quand j’avais quinze ans, je fabriquai une pipe avec une tige de fleur de lotus recourbée. Je la coupai d’une longueur de douze centimètres environ et creusai le bout dur situé en dessous des pétales. Par ce trou, j’introduisis un brin de tabac chipé dans le petit pot de mon grand-père. Le résultat de cet essai solitaire fut désastreux. Je toussotai, crachai, et voilà comment se termina cette expérience  insolite, mais salutaire pour moi.

            Dans ma famille, mes parents étaient d’abord des fumeurs. Ma mère cessa de fumer à cause de ses crises d’asthme. Mon père, par solidarité avec elle, décida de suivre son exemple et y parvint sans peine.
            Faut-il une motivation ou plutôt un défi pour cesser de recourir à la cigarette ?

            A mes anciens patients qui voulaient savoir comment faire pour s’en passer, je ne leur parlais pas de volonté, ni des dégâts physiques pour eux et pour leurs proches. Je leur dis de se demander pourquoi et pour qui ils fumaient, en insistant particulièrement sur les divers effets des conditionnements physiologiques  et psychologiques.

            Et je leur racontais parfois cette anecdote que l’acteur de cinéma américain, Kirk Douglas avait relatée dans son ouvrage autobiographique « Le fils du chiffonnier » :
            En voyant que son père, un chiffonnier, avait pu cesser de fumer, il se dit pourquoi lui-même n’était pas capable de suivre l’exemple paternel, lui qui est soi-disant  plus instruit, plus évolué que son géniteur. Il usait donc d'un stratagème qui consistait à garder constamment une cigarette dans la poche de son vêtement. A chaque fois que le besoin de fumer se faisait sentir, il la sortait, la regardait et se demandait : « Qui est le plus fort, toi ou moi ? »       Evidemment, il ne put s’accepter comme le plus faible et  remit aussitôt son petit mais impitoyable adversaire dans son coin, en attendant la prochaine tentation !. Il paraît que cela marchait à merveille.

            S’agit-il d’un problème d’ego ? ou de leurre ?. Parfois dans la vie, on a besoin de laisser son ego de côté ou de se leurrer, surtout pour la bonne cause, et pour sa survie. 

 
            Chère petite Thalia, j’espère que quand tu arriverais à l’âge de vouloir essayer ta première cigarette, ta mère aurait l’occasion de te montrer ces lignes, car je ne serais plus là pour t’en parler.

           Quant au problème d’ego, tu comprendrais plus tard que la taille de l'ego serait inversement proportionnelle à la qualité d’une personne. Autrement dit, plus son ego est petit, plus sa personnalité est grande. Tu parviendrais alors à ta pleine maturité et continuerais ton chemin avec un vrai bonheur et une parfaite sérénité.

            Je t'avoue que je ne me sentis, qu'à partir de ce moment bénéfique, bien à l'aise dans mon rôle de psychologue, de professeur, et en particulier, d'être humain à part entière.

             Avant cet éveil, je ne jouais que de la comédie dans une pièce mélodramatique, au milieu d'un monde virtuel où j'évoluais à contrecœur, ou avec résignation, dans un climat de haine, de rancune et partant de peur et d'angoisse, passant du sentiment d'infériorité à celui de supériorité et vice-versa. Sans le savoir,  j'y créais souvent des conflits, réels ou imaginaires. Avec inconscience, je me terrorisais et agìssais de même avec mes proches  ( y compris ma femme et mes enfants ), mes amis, mon entourage, mêmes avec mes patients  et des personnes inconnues. Heureusement pour moi,  je ne commettais que peu de  dégâts parce que je sentais qu'il y a toujours quelque chose à l'intérieur de moi,  très supérieure à mon ego, qui me guidait sur le droit chemin et qui me retenait quand je risquais un écart quelconque.

             Je réalisais enfin dans notre vie, que l'ego constitue le véritable diable en nous, et que seul le divin qui y réside  pourrait l'influencer, voire le maîtriser, et personne d'autre ! Mais la plupart des gens n'admettent pas facilement leur coexistence. C'est là le drame mondial de notre temps. Et cela peut traîner encore des siècles !

             En écrivant ces lignes, je ne sais pas pourquoi les larmes me montent aux yeux ; j’ai probablement l’impression de laisser pour toi, chère petite Thalia, en même temps qu'une confession intime, un testament pour bien affronter ton existence.

             Je constate soudain, avec soulagement,  que ce sont aussi des larmes de joie ! 

            Affectueusement,
            Ton grand-papa
            Abano, automne 2005.
 

            PS.- Comme tu aimes les animaux et les Indiens, je vais te raconter une petite histoire :

            Un chef sioux parle de la vie à son enfant. Il lui dit que l'être humain abrite en son sein deux loups qui s'affrontent continuellement. L'un est méchant, agressif et haineux, l'autre profondément doux, calme et pacifique. "Probablement, c'est le méchant loup qui va gagner le combat, pronostiqua l'enfant  -  Cela dépend, répondit le père, c'est celui que tu nourris qui prendra le dessus".

            Je ne sais pas si l'enfant arrive à comprendre facilement la leçon, mais je la trouve vraiment magnifique. Elle est, à mon avis, infiniment supérieure à celles contenues dans des multitudes livres philosophiques, théologiques, psychologiques, … bref, dans tous ceux  qui  abondent les bibliothèques de sciences, dites humaines, dans le monde.

            Et si tu arrives un jour à en saisir le sens, chère petite Thalia, je ne ferais plus aucun souci pour toi et pour ton avenir ...

           A voir :  /2.-l-art-d-c3-aatre-grand-p-c3-a8re (Ma petite fille et la violence)