1.- La clé du bonheur

                    De nouveau, nous étions réunis tous les trois chez Monsieur Martin, pour jouir, selon le mot de Jacques, du grand savoir ou plutôt de la Connaissance de son oncle, tout en profitant  de la fraîcheur d’un beau jardin verdoyant et ombragé.

                   -  Cher oncle, commença Thérèse, d’après toi, l’éthique est quelque chose de supérieur, au-dessus de la morale. Or actuellement, on parle aussi d’éthique professionnelle, d’éthique médicale qui sont autant de notions bien relatives. 
                   -    Il y a un autre terme plus approprié pour ces dernières, c’est celui de « déontologie », qui vient du grec deon, ontos « devoir », dit l’oncle Martin, tandis que celui d’ « éthique » vient du grec êthikê, êthos « mœurs », donc est plus près du sens moral. C’est pourquoi on confond facilement  morale et éthique.

                   -    La morale suppose donc un devoir, comme l’éthique, dit Thérèse.
                   -    Il faut reconnaître que la morale implique toujours des règles, des jugements, basés sur des opinions, des mœurs diverses, suivant les pays, les époques, dit l’oncle Martin. Cette variabilité incite les philosophes à rechercher un concept moins relatif. Spinoza  pensa  à un concept plus objectif : l’éthique venant d’une connaissance supérieure, intuitive. 
                   -    Kierkegaard définit trois stades, et ramenait l’éthique au deuxième rang après le stade religieux et avant le stade esthétique, intervint Jacques. Pour lui, l’esthétique appartient au niveau sensible, l’éthique au niveau réfléchi et le religieux au niveau divin.

                   -    Kierkegaard ne fait que reproduire les trois catégories de connaissance de Spinoza, dit l’oncle Martin : la connaissance sensible, la connaissance conceptuelle et la connaissance intuitive. Les deux philosophes ne sont d’accord que sur la première étape : l’esthétique. Kierkegaard est du même avis sur le caractère réfléchi et conceptuel de la deuxième étape, mais y voit le stade éthique, tandis que Spinoza  réserve cette place au niveau supérieur que  Kierkegaard appelle le stade religieux.

                   -    Wittgenstein considère aussi l’éthique comme une instance supérieure, inaccessible, ajouta Thérèse. Toutefois, il met esthétique et éthique sur le même pied ( Cf. : « Une quête inachevée »).
                   -    De son côté, Malraux rejoint Kierkegaard en pensant que « le christianisme et le bouddhisme sont des religions éthiques plus que métaphysiques », ajouta Jacques. Or ces deux religions, suivant les concepts et les pratiques, sont vues comme tantôt plus éthiques que métaphysiques, tantôt plus métaphysiques qu’éthiques.

                   -    Exact, dis-je, le confucianisme dans sa pratique s’avère apparemment plus éthique que métaphysique. Ainsi, le Kiuan-tseu, l'homme royal ( approximativement traduit en français  par « homme vertueux »  et en anglais par « gentleman » ) face à lui-même et à l’égard  de son l’entourage vit selon l’éthique de Spinoza. Il laisse au second plan la métaphysique et les manifestations que Confucius considère comme « des phénomènes qu’on respecte mais qu’on doit  tenir à distance. » ( il réserve la métaphysique pour son enseignement ésotérique ).

                   -  Descartes était plus précis quand il distinguait une morale provisoire et une morale définitive dit Jacques. D’ailleurs, la joie du souverain bien cartésien correspond à la béatitude de Spinoza, qui est, pour le premier, la voie royale, pour le second, la vertu même.
                   -    En effet, dit l’oncle Martin. Spinoza déclara, selon l’Ethique ( Chap. V, 42 ), que  « si nous parvenons à la béatitude ce n’est pas pour avoir maîtrisé nos pulsions ; au contraire, ce n’est que dans la béatitude spirituelle que nous trouvons le pouvoir de maîtriser nos passions ».

                   -    Il en est de même avec la notion de Vide de Lao-tseu, dis-je.  Nous ne pouvons pas obtenir d’abord la Viduité pour parvenir à la sérénité. L’état de Viduité n’est que la conséquence de la sérénité.  C’est seulement dans la sérénité qu’arrivent la paix, le bonheur, l’amour.
                   -    C’est vrai ! dit Thérèse. Dans le monde actuel, nous aspirons à la paix, au bonheur, à l’amour, en les cherchant à l’extérieur tout en ne voulant rien changer à l’intérieur. C’est comme si l’on mettait la charrue avant les bœufs. D’ailleurs, est-ce que l’Orient et l’Occident ont-ils la même notion d’éthique ?

                   -    En principe seulement, dit l’oncle Martin. Je suis d’accord avec Spinoza, mais je trouve que Kierkegaard a aussi raison. C’est comme la question de l’âme. Quand l’être humain arrive à sa perfection, il ne possède qu’une seule âme, tandis que dans son état imparfait actuel, on peut admettre qu’il en a deux. Les philosophes, anciens ou modernes, visant l’absolu, n’acceptent qu’une âme. Platon, plus près de l’humain, en voit deux  ( Cf. Le Bouddhisme en Occident ). Ils ont tous raison.

                   -    Descartes n’admet qu’une seule âme dans chaque être humain, dit Jacques.  Pascal, en parlant de la dualité de l’être, disait :  «  Cette duplicité de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes… » (  Pensées de Pascal, 417 ). Et tous les deux n’ont pas tort.
                    -   La  Trinité représente le Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, continua l’oncle Martin.
                   -    Peut-on dire que l’âme réside dans le Saint-Esprit ? questionna Thérèse.
                   -    Pas tout à fait, répondit l’oncle Martin. C’est le mystère du dogme chrétien. Même Goethe le repousse farouchement, bien qu’il croie fermement aux quatre Evangiles.
                    -   De son côté,  Freud, le père de la psychanalyse, divise l’appareil psychique en trois instances : le ça, le moi et le surmoi, dit Jacques. On n’y trouve pas non plus de place réservée à l’âme. Ou bien, on  trouve sa trace diffuse dans les trois instances à la fois.

                   -    C’est le mystère du dogme psychanalytique, plaisanta Thérèse. Toutefois, son disciple et dissident,  Jung, psychologue analytique, arrive à saisir à sa manière la question de l’âme  ( Cf. Le Conformisme, le Sacré et l’Eveil ).
                   -    En Orient, au Viêt-Nam, la croyance populaire imagine trois âmes, ajoutai-je. Le bouddhisme distingue huit niveaux de conscience :  ceux des cinq sens, celui du mental ou l’esprit, la conscience collective, et la conscience du Cosmos ou le Principe divin. Les sept premiers sont des constructions sensitives et mentales, donc conditionnées, aléatoires.  Seul, le Principe  divin ou  le Dieu immanent est supposé éternel.

                   -    Ces diverses interprétations de l’âme proviennent de cultures différentes, voire de mentalités dissemblables, continua l’oncle Martin. Comme l’Orient et l’Occident  ne se rapprochent que lentement, la notion d’éthique  ne doit être saisie que le dans un contexte relatif, au niveau actuel du développement  de l’humanité. On doit admettre, pour simplifier, qu’il y a une éthique occidentale et une éthique orientale. 
                   -    Entre les deux, il y a une éthique de l’Islam, du Moyen Orient, et aussi une éthique de l’Eglise orthodoxe russe,  ajouta Jacques.

                   -    J’adore l’âme russe, intervint Thérèse. Je viens de terminer « L’Eternel Mari » de Dostoïevsky. Cet auteur est pour moi un vrai psychologue, dans tous les sens. 
                   -    Tu n’es pas la seule, dit l’oncle Martin, Nietzsche a écrit : « La découverte de Dostoïevsky a été pour moi plus importante encore que celle de Stendhal ; il est le seul qui m’ait appris quelque chose en psychologie » ( DOSTOIEVSKY, André Gide, Librairie Plon, Paris, 1923, p. 127 ).  

                  -    A mon avis également, c’est le plus grand des psychologues, ajoutai-je. On peut dire qu’il fut le précurseur de la psychologie des profondeurs bien avant Jung. Il nous mène jusqu’au fin fond  et même au-delà de la psyché humaine.

                   -    En tout cas, j’aime moins Jung avec sa psychologie analytique et je ne supporte pas les autres psychanalystes, aussi célèbres soient-ils, répliqua Thérèse.
                   -    Tu es bien exclusive, mais tu as raison mon enfant, dit l’oncle Martin en riant. La psyché est quelque chose qu’on ne peut pas analyser. Mouvante et fuyante, dès qu’on y touche, elle est déjà loin, comme la vérité ou la réalité. L’idéal, c’est d’analyser sans avoir l’intention d’analyser.

                   -    Mais c’est impossible avec la pensée occidentale, répliqua Thérèse. Dans notre société, surtout avec les mass-média, nous analysons à  tout bout de champs : le bonheur, la vérité, la justice, l’amour, la haine, la violence, en compliquant les problèmes, en donnant des recettes diverses, sans pouvoir trouver de solutions adéquates. Comme si on avait besoin de tout analyser pour comprendre quelque chose !

                   -    Evidemment, l’analyse est primordiale pour la science expérimentale, dit Jacques. Mais on ne doit pas en faire systématiquement une méthode applicable aux sciences humaines. Descartes utilise aussi l’analyse, mais on oublie qu’il est en même temps savant et philosophe, et quand on dit que quelqu’un est cartésien, on ne voit que son côté méthodique et analytique.

                   -    Dostoïevsky a ce talent d’analyser sans analyser, dit l’oncle Martin. Ou plutôt, il le fait d’une manière indirecte et subtile. Il n’exprime jamais franchement ses idées à l’état pur mais toujours en fonction de ceux qui parlent, de ceux à qui il les prête, et laisse libre cours à ses interprètes. Dans ses romans, ce sont les personnages qui analysent leurs actes et enfin ce sont les lecteurs qui doivent les analyser à leur tour, à leurs risques et périls. Il ne conclut pas et ne donne jamais de clé, ni avant ni après avoir raconté l’histoire.

                   -    Mais c’est très frustrant  pour ses lecteurs et très embêtant pour lui, s’exclama Thérèse. Comment ses romans peuvent-ils avoir du succès si on ne les comprend pas, si leur auteur  joue  au « psychologue caché » ?  D’ailleurs, on peut les interpréter de travers !
                   -    C’est que Dostoïevsky n’est pas un orgueilleux, comme Wittgenstein, qui aime rechercher la célébrité, répondit Jacques. Même si ce dernier a fourni la clé de son Tractatus, ce livre n’a  pas eu le succès escompté  ( Cf. : Une quête inaachevée, Chapitre I ).

                   -    Ta femme a raison quand elle dit que c’est embêtant pour l’auteur, ajoutai-je. Le mot est trop faible. Je dirais dangereux,  car les autorités de l’époque, qui l’ont pris pour un anarchiste, à cause de ses idées avancées et de ses fréquentations suspectes ( comme c’était le cas de Spinoza ), l’exilèrent en Sibérie.

                   -    Spinoza a eu alors en plus de chance d’être traité d’hérétique, dit Thérèse. On l’a seulement excommunié de sa communauté ( Cf. : Une vie d’éthique, Chap. II ). Mais commençons par le début. Cher oncle, raconte-moi la vie de Dostoïevsky, s’il te plaît !
                   -    Cette fois, tu seras moins déçue qu’avec la vie réglée comme du papier à musique de Spinoza, dit l’oncle Martin. De tous les écrivains russes, il est pour moi le plus grand, le plus mystique, celui qui représente mieux l’âme de la Russie et même de l’Europe. « On s’attend à trouver un Dieu ; on touche un homme, malade, pauvre, peinant sans cesse … », c’est ainsi que Gide commence son livre critique sur Dostoïevsky, composé d’articles et de causeries diverses  (p.7, op., cit.).

                   -    C’est vrai qu’il était atteint d’épilepsie ? demanda Thérèse. Et que son génie venait de ce « mal sacré » ?
                   -    On ne sait pas au juste ! répondit l’oncle Martin. Selon certaines sources d’information, on dit que c’est en Sibérie qu’il a eu ses premières attaques. En réalité, il était déjà malade avant son exil, et la maladie n’avait fait qu’empirer, là-bas. Avec « un teint maladif », Dostoïevsky  a toujours été en mauvaise santé. Pourtant, c’est lui, le dolent, le faible, qui est pris pour le service militaire, tandis que son frère, très robuste, est dispensé.

                   -    Probablement, on sentait déjà chez lui une grande force mentale, malgré son piètre état physique, ajoutai-je.
                   -    Vous deux alors ! intervint Jacques, n’interrompez pas sans cesse notre oncle.
                   -    Cela ne fait rien, ils m’évitent l’ennui de monologuer ! continua l’oncle Martin. Né en l821, Theodor Mikhaïlovitch Dostoïevsky entre à l’Ecole des Ingénieurs de Saint-Pétersbourg en 1838, est nommé sous-officier du Génie en 1840, puis sous-lieutenant en1842. Il prépare alors des examens pour obtenir en 1843, le grade d’officier supérieur. Insouciant, il mène une vie dissipée, courant les théâtres, les concerts, les ballets, et les endroits de jeu, ce qui fait qu’il s’endette sans cesse. Il se trouve, malgré son traitement de 3’000 roubles, parfois sans un kopeck, vivant de lait et de pain, à crédit.  En 1846, il publie Les Pauvres Gens, qui eut un succès subit, considérable. Cependant, il écrit dans une de ses lettres  : « Je suis tout étourdi, je ne vis pas, je n’ai pas le temps de réfléchir. On m’a créé une renommée douteuse, et je ne sais jusqu’à quand durera cet enfer. » ( Correspondances, page 94, Mercure de France, février 1908 ).

                   -    Il est encore plus modeste que Spinoza et d’une humilité sans pareille, intervint Thérèse. C’est tout à fait à l’opposé de Wittgenstein ( Cf. : les chapitres précédents ).
                   -    C’est un caractère typiquement russe, spécifiquement oriental, et non pas une fausse modestie, reprit l’oncle Martin. Cette grande humilité a aidé Dostoïevsky à supporter la pire humiliation de sa vie. En 1849, il est saisi par la police avec un groupe de suspects, incarcéré, passe en jugement, se retrouve condamné à mort pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Ce n’est qu’au dernier moment que cette sentence fut commuée et qu’il fut expédié en Sibérie. A 28 ans,  cet officier au bel avenir, cet écrivain célèbre, fut traité comme le pire des criminels. Et pourtant, à travers son découragement et ses angoisses, reparaît sans cesse cet optimisme sans égal et cette vitalité débordante qui le soutinrent toute sa vie. « Dans l’homme, écrit-il dans une lettre, il y a une grande réserve d’endurance et de vie, et, vraiment, je ne croyais pas qu’il y en eût autant. Maintenant, je l’ai appris par expérience. ». Et alors qu’il était tout accablé par la maladie : « C’est un péché que de se décourager… Le travail excessif, con amor, voilà le véritable bonheur. »  ( Correspondance, op. cit. ).

                   -    Ah là ! Je trouve qu’il exagère un peu, interrompit Thérèse. Ou bien il écrit cela dans l’intention de rassurer son frère, ou bien il se console en pratiquant la méthode Coué. 
                   Saisissant le regard que Jacques lançait à sa femme, je répliquai aussitôt :
                   -    Tu as tout à fait raison, mais dans sa situation, préfères-tu le désespoir et les lamentations de Wittgenstein ? J’ai un faible pour les gens optimistes et dynamiques.
                   -    Il faut aussi qu’ils aiment la vie,  c’est pour moi l’essentiel, répliqua Thérèse.

                   -    Allons mes enfants, je suis  entièrement d’accord avec vous, dit l’oncle Martin en riant. Au contraire de Schopenhauer, Dostoïevsky déborde de vie et fait montre d’un très grand optimisme  : « Je m’attendais à bien pis, et je sais maintenant que j’ai une si grande provision de vie en moi qu’il est difficile de l’épuiser. » ( Correspondance, p.101, op. cit.)    De son calvaire, il en tire un fait positif, une amélioration de son état mental : « La constante méditation où je fuyais l’amère réalité n’aura pas été inutile. J’ai maintenant des désirs, des espérances qu’auparavant je ne prévoyais même pas. »

                   -    De quoi pouvait-il bien méditer dans cette contrée glaciale, contraint à des corvées épuisantes, au milieu de forçats en loques ? se demanda Thérèse avec un regard lointain.
                   -    En Sibérie, Dostoïevsky fit la rencontre d’une femme qui lui a mis entre ses mains l’Evangile, continua l’oncle Martin. L’Evangile était du reste la seule lecture qui fût officiellement permise au bagne. La lecture et la méditation de l’Evangile furent pour lui d’une importance capitale. Ainsi, toutes les œuvres qu’il écrivit par la suite  sont fortement imprégnés de l’esprit évangélique.

              -    Vous rappelez-vous de notre discussion sur « Le Conformisme, le Sacré et l’Eveil » ? intervint Jacques. Goethe dit à Eckermann, son ami,  le 11 mars 1832, le mois même de sa mort : « Je tiens les quatre Evangiles pour absolument authentiques, car on sent agir en eux le reflet d'une grandeur qui émanait de la personne du Christ et qui était d’une nature aussi divine que les plus parfaites manifestations du Divin sur la terre ».

              -    Bien sûr, répondis-je. Et je me rappelle surtout qu’il a dit que : «  La pensée de Jésus était pure ; il croyait en un seul Dieu et on offensait sa sainte volonté en faisant de lui un Dieu » ( Divan, pièces posthumes ). Dostoïevsky  comme  Goethe, a horreur des Eglises, de l’Eglise catholique en particulier. Il prétend recevoir l’enseignement du Christ directement et uniquement de l’Evangile. De même Nietzsche ne critique pas Jésus, mais se montre féroce envers  les théologiens de l’Eglise chrétienne ( Cf. : Le Bouddhisme en Occident ).

              -    Il est très intéressant et bien instructif de comparer les réactions si différentes que provoque la rencontre de l’Evangile sur deux natures, par certains  côtés si proches : celle de Nietzsche et celle de Dostoïevsky, dit Jacques. Je laisse ici la parole à Gide : « La réaction immédiate, profonde, chez Nietzsche fut, il faut bien le dire, jalousie, dit-il. Il ne me paraît pas que l’on puisse bien comprendre l’œuvre de Nietzsche sans tenir compte de ce sentiment. Nietzsche a été jaloux du Christ, jaloux jusqu’à la folie. En écrivant son Zarathustra, Nietzsche reste tourmenté du désir de faire pièce à l’Evangile. Il écrit l’Antéchrist et dans sa dernière œuvre, l’Ecce Homo, se pose en rival victorieux de Celui dont il prétendait supplanter l’enseignement (Cf. Conférence au Vieux-Colombier, op. cit., pp. 92 – 93) .

                   -    Gide avait raison, bien qu’il aille un peu fort dans ses paroles, intervint l’oncle Martin. Je préfère remplacer le mot jalousie par orgueil. La jalousie n’est que la conséquence de ce péché capital qu’est l'orgueil, un orgueil incommensurable qui le conduit à sa perte.
                   -    « Chez Dostoïevsky, la réaction fut toute différente - c’est toujours Gide qui parle - continua Jacques. Il sentit, dès le premier contact, qu’il y avait là quelque chose de supérieur, non seulement à lui, mais à l’humanité tout entière, quelque chose de divin … Avec humilité, il s’est incliné profondément devant le Christ … »

                   -    Cette humilité vient du respect de l’Evangile, dit l’oncle Martin. En acceptant la vérité de sa parole : « Celui qui s’abaisse sera élevé », l’humilité renvoie l’orgueil à l’autre extrême.  Les personnages de Dostoïevsky se regroupent, s’échelonnent sur deux  pôles : celui de l’humilité et celui de l’orgueil, qui constituent les secrets ressorts de leurs actes. L’humilité montre aux premiers le chemin du salut tandis que l’orgueil mène toujours les seconds vers la déchéance, voire la perdition.

                   -    Gide  les compare  à ceux de la Comédie humaine, ajouta Jacques : « Dans Balzac ( comme du reste dans toute la société occidentale, ou française notamment, dont les romans nous offrent l’image ), deux facteurs entrent en jeu, qui n’ont à peu près aucun rôle dans l’œuvre de Dostoïevsky ; le premier, c’est l’intelligence ; le second, c’est la volonté. Je ne dis pas que, dans Balzac, la volonté  mène toujours l’homme vers le bien et qu’il n’y a que des vertueux parmi les volontaires ; mais du moins voyons-nous nombre de ses héros atteindre la vertu par volonté et faire une carrière glorieuse à force de persévérance, d’intelligence et de résolution. Dans l’œuvre de Dostoïevsky, tout aussi bien que dans l’Evangile, le royaume de cieux appartient aux pauvres en esprit. Chez lui, ce qui s’oppose à l’amour, ce n’est pas tant la haine que la rumination du cerveau. »

                   -    C’est-à-dire une utilisation intensive de l’intellect au dépend des affects, expliqua l’oncle Martin en apercevant le regard interrogateur de sa nièce. L’intelligence est un moyen  d’action à double tranchant. Associé à l’orgueil, à l’expansion du moi, la volonté se transforme en esprit de domination, en désir de conquête.
                   -    En effet, continua Jacques. En ce qui concerne les  héros de Dostoïevsky, « … tout ce qu’ils ont en eux d’intelligence et de volonté, dit Gide, semble les précipiter vers l’enfer ; et si je cherche quel rôle joue l’intelligence dans les romans de Dostoïevsky, je m’aperçois que c’est toujours un rôle démoniaque. Ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus intellectuels …   Les héros de Dostoïevsky n’entrent dans le royaume de Dieu qu’en résignant leur intelligence, qu’en abdiquant leur volonté personnelle par le renoncement à soi. » ( Cf. Conférence au Vieux-Colombier, op. cit., p. 118 ) .

                   -    Si on n’a plus ni intelligence, ni volonté, ni soi, c’est la mort, protesta Thérèse.
                   -    Tu as tout à fait raison, dit l’oncle Martin en souriant. C’est que Gide utilise aussi le langage symbolique de l’Evangile. On ne peut pas résigner l’intelligence. Associé l’humilité, l’intelligence conduit vers la sagesse, la volonté personnelle se transforme en affirmation du moi essentiel, qui est le vrai soi. Le renoncement à soi est tout simplement l’effacement de l’ego ou du Moi existentiel. Et quand on a atteint cet état de détachement, on n’a plus besoin ni d’intellect, ni de volonté, ni de désir. On doit comprendre ici que s’effacer, c’est se mettre de côté, ne pas se montrer envahissant, pour laisser la place au Moi essentiel. Faire taire l’intellect pour écouter sa nature profonde.

                   -    Gide a fait une observation fort pertinente dans la même conférence au Vieux- Colombier, continua Jacques. « Certes, on peut dire que, dans une certaine mesure, Balzac est, lui aussi, un auteur chrétien, dit Gide. Mais c’est en confrontant les deux éthiques, celle du romancier russe et celle du romancier français, que nous pouvons comprendre à quel point le catholicisme du second s’écarte de la doctrine purement évangéliste de l’autre ; à quel point l’esprit catholique peut différer de l’esprit seulement chrétien. Pour ne choquer personne, disons si vous le préférez, que la Comédie humaine de Balzac est née du contact de l’Evangile et de l’esprit latin ; la comédie russe de Dostoïevsky du contact de l’Evangile et du bouddhisme, de l’esprit asiatique. »