1.- Le Bouddhisme en Occident

              Depuis quelques années, en Europe, surtout en France, un grand nombre de Chrétiens, même les non pratiquants, s’inquiètent de l‘extension du Bouddhisme dans leur pays, un mouvement progressif que les mass média considèrent comme un envahissement inattendu et inexplicable.

              Lors d’un passage à Paris, je me retrouvai chez un ami de longue date, Jacques L. Je profitai de l’occasion pour lui demander son opinion sur ce phénomène. Mon hôte est un universitaire qui refuse l’appellation d’intellectuel, et même de philosophe, bien qu’il ait soutenu avec succès une thèse sur Descartes. Connaissant son affinité pour le bouddhisme Zen, je lui posai une première question :

              -  Avant la visite du dalaï-lama, il y a eu celle du bouddhiste zen Taisen Deshimaru,  pourquoi ce dernier n’a-t-il pas suscité le même retentissement ?
              -  D’abord, le chef religieux du Tibet en exil est une figure internationale, tandis que le second n’était  qu’un Maître zen japonais de passage. Les Occidentaux, y compris les Américains, ont un faible pour les dissidents politiques, qu’ils dorlotent, se plaisant même à octroyer à certains le prix Nobel de la Paix. 

             -  Le dalaï-lama n’est pas un dissident comme les autres, dis-je. Il tolère Pékin, malgré Tien-An-Men. Il a  déclaré, lors d’une rencontre avec la presse : « Les deux grands buts ultimes qui me font courir le monde, ce sont le souci du bien-être des humains et la rencontre avec ceux qui pratiquent d’autres religions ». Les Occidentaux souhaitent qu’il exige la sécession du Tibet avec la Chine, alors qu’il demande seulement l’autonomie du pays pour que les Tibétains puissent exercer librement leur religion.

              -  J’y vois une preuve de tolérance, d’amour de la paix, dit mon ami. Les Français sont déconcertés par ce chef religieux toujours souriant, d’esprit trop ouvert, qui ne se prend pas au sérieux,  qui ne leur demande rien. Contrairement à d’autres gourous qui veulent réunir autour d’eux autant d’adeptes que possible, le dalaï-lama conseille aux gens de garder leur religion, car dit-il, ce n’est pas naturel de se couper de ses racines ; il prétend  même que l’étude du Bouddhisme peut les aider à consolider leur foi. Il va encore plus loin : « Ne vous convertissez pas, vous avez tout ce qu’il faut là où vous êtes, sachez-vous en servir. Prenez dans le Bouddhisme ce qui vous sert à devenir meilleur… ».

              -  Faut-il comprendre par-là que la religion n’est qu’un moyen pour parvenir au perfectionnement de la personnalité,  et que ce que l’on cherche, l’essentiel, est déjà en soi, là où l’on est ?  Pourtant la plupart des gens sont encline à chercher un Dieu qui les protège, qui les sécurise et quand celui-ci ne remplit plus ce rôle, ils en cherchent un autre.

              -  Si on saisit bien le message du dalaï-lama, Dieu  n’est pas interchangeable, ajouta mon ami. Seuls les moyens utilisés ( techniques de méditations diverses ) sont interchangeables.
              -  Dans ce cas, où est le vrai Dieu interchangeable ? demandai-je. Est-il  dans cette phrase du Bouddha : « Soyez votre propre flambeau, soyez votre propre refuge. Ne cherchez la sécurité en nul autre qu’en vous-même... » ? Il n’y a donc rien à attendre en dehors de nous ?

              -  Pour moi, cela signifie que « Dieu est en nous-mêmes », dit mon ami. Dans la Bible, cette idée est exprimée dans cette déclaration : « Le Seigneur parla à Moïse et dit : Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël, et tu leur diras : Soyez saints, car je suis saint, moi, le Seigneur, votre Dieu » ( Lévitique 19 :1-2 ) et  : "Celui qui s'abreuvera à ma bouche deviendra comme moi, et moi aussi je deviendrai lui, et les choses cachées se révéleront à lui."
( Évangile selon Thomas, log. 108 ).


              -  Je crois que Bouddha a aussi dit quelque chose de semblable : « Je suis Bouddha, celui qui est sorti de l’ignorance. Vous êtes des Bouddhas en devenir ! »,  dis-je. Le concept  chrétien de sainteté me paraît plus difficile à saisir que la notion bouddhiste de l’éveil.
              -  Pourtant l’essence est la même, dit mon ami. D’après saint Jean ( I, i ) : « L’essence divine est inaccessible au regard des mortels et cachée à toute intelligence ». Les  mystiques d’Occident et d’Orient l’ont  toujours su.

              -  La différence, c’est qu’en Occident on les excommuniait ou on les jetait en prison, tandis qu’en Orient, surtout en Inde, on les vénérait comme des sages, même les faux mystiques, dis-je.
              -  Chez nous, il y a  eu un vrai mystique qui était à la fois un  philosophe et un savant et qui, avec son Cogito, est aussi arrivé à cette conclusion que Dieu est en nous, dit mon ami.
              -  Ah ! le Cogito de Descartes, m’exclamai-je. « Je pense, donc je suis ». Cette formule est accommodée à toutes les sauces, transformée en : « Je sens, donc je suis », « Je parle, donc je suis »,  « Je respire, donc le suis », « Je fais dodo, donc je suis », et quoi encore ! 
              -  Ne t’excite pas, dit mon ami. L’important est d’abord dans  « Je pense » et non pas dans « Je suis », qui en est la conséquence.

              -  Que signifie « penser » pour toi ? demandai-je. Pourquoi Valéry disait-il : « Penser c’est perdre le fil » ?
              -  Quand  je pense, je peux réfléchir, aborder le présent, me souvenir du passé, anticiper l’avenir. Je le fais avec mon vécu, c’est-à-dire avec ma raison, mon cœur et aussi mon corps, avec mes fantasmes, mes rêves, ainsi qu’avec mes principes, mes convictions, mes préjugés divers. Suivant les moments, les circonstances et mes états d’âme, ces pensées peuvent s’entremêler, se déformer, se contredire, s’entrechoquer, s’annuler, de telle sorte qu’il arrive un moment où je ne peux plus en sortir. J’ai perdu le fil. De là viennent : l’angoisse, la peur, l’agressivité, les sentiments de culpabilité, et j’en passe.

              -  Peut-on penser sans perdre le fil ? demandai-je. Y a-t-il un moyen ?
              -  Evidemment,  Descartes lui avait donné le nom de  « Méditation métaphysique »,  dit mon ami. C’est le « Penser » cartésien.
              -  De quoi s’agit-il ? demandai-je. Je ne suis pas un spécialiste de la métaphysique  de Descartes!

              -  Il n’y a rien de sorcier, dit  Jacques.  Puis il se leva, tira un petit livre de sa bibliothèque  ( « Descartes »,  Georges Pascal,  Bordas, Paris 1986 )  et  se rassit en le feuilletant : Voilà, quand nous pensons, notre tête est remplie d’idées de toutes sortes. Pour Descartes, une idée relevant de l’imagination, est indépendante de la réalité formelle : « Toute idée étant un ouvrage de l’esprit, sa nature est telle qu’elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle, que celle qu’elle reçoit et emprunte de la pensée, et de l’esprit, dont elle est seulement un mode, c’est à dire une manière ou façon de penser » ( Méditations, III, AT  XI-A, 41 ) De même, les sens ne nous font rien connaître. L’expérience  est seulement pour nous l’occasion de « former » certaines idées « en ce temps là plutôt qu’en un autre » ( Notae in programma, AT  VIII-B, 359 ). Ainsi, « Que nos sens ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles » ( AT IX-B, 64 ). Enfin, pour Descartes, les représentations sensibles ne sont  pas sources de connaissances vraies.

              -   Donc sentir n’est pas connaître, ajoutai-je. Descartes était bouddhiste sans le savoir. Bouddha, évidemment dans un autre langage, nous avait déjà mis en garde contre ces  constructions mentales, provenant d’un Moi qui est aussi lui-même une construction. Les impressions de nos cinq sens et de notre mental, en interactions continues, ne sont que des signes conditionnés qui nous aveuglent. Bouddha est un nom commun qui signifie : celui qui est éclairé ou bien  celui qui est éveillé. La méditation bouddhique a pour but de parvenir à  cet éveil.

              -   Pour Descartes, méditer est l’équivalent de penser, dit mon ami. La méditation cartésienne consiste à s’exercer à détacher de l’esprit, les sens et l’imagination, qui s’alimentent et se nourrissent mutuellement. Ce détachement  est la condition de toute véritable méditation métaphysique.
              -   C’est exactement la même définition de la méditation qui apparaît chez Bouddha et chez Descartes,  dis-je. A part ce mot « métaphysique  » qui rebute les profanes.

               -   Toutefois, cet adjectif la distingue de la méditation courante que Descartes  avait définie par l’intuition ( intuitus mentis ), traduite en « inspection de l’esprit » dans les Méditations. Pour le philosophe, l’intuition  courante ne suffit pas, la méditation métaphysique est issue de l’intuition évidente jointe à la déduction nécessaire ( AT X,  425 ).

              -   La méditation courante est considérée comme un regard tourné vers l’intérieur de soi-même, une introspection visant à une prise de conscience du Moi, dis-je. Mais au fait, peut-on être juge et partie ? Un Moi construit et conditionné,  ne possédant pas une intuition évidente et une capacité de déduction nécessaire, est considéré comme un Non-Moi, aveugle, existant, mais inopérant. C’est pourquoi la notion du Moi et du Non-Moi bouddhistes déconcerte toujours tant de  disciples et de non disciples.

              -   Crois-tu que « quand le sujet est parvenu à admettre que le Moi n’est qu’une construction », la méditation peut changer de nature ? demanda mon ami.
              -   Exactement, répondis-je, mais ce n’est qu’un début. On est encore bien loin de l’éveil.
              -   Comme la découverte du Cogito, approuva mon ami. C’est la prise de conscience du sujet pensant. La formule : « Je pense, donc je suis » devient : « Quand je pense, Dieu est en moi ». Descartes avait écrit au début de la troisième Méditation qu’aucune puissance  « ne saurait faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose » ( cf. p. 45 ). Ensuite, dans la troisième preuve de l’existence de Dieu, il disait que l’essence de Dieu est d’être par soi :
              « De cela seul que j’existe, et que l’idée d’un être souverainement parfait, c’est à dire Dieu, est en moi, l’existence de Dieu est très évidemment démontrée » ( Méditations, III, AT-IX-A, 40 ).
              La méditation courante, dans ce contexte, change de nature, mais l’objectif final et ultime est la méditation métaphysique : détacher l’esprit des sens. C’est seulement quand on arrive à remplir cette condition sine qua non que le sujet sait vraiment que Dieu est en lui. Sans cette deuxième prise de conscience que je peux nommer métaphysique, toute méditation tournerait en rond, bien qu’elle puisse constituer une aide momentanée suivi d’un bien-être éphémère ( qu’il faut   renouveler plusieurs fois, comme dans les psychanalyses interminables ! ).

              -   Mon ami, je te dis franchement merci, dis-je tout ému. Tu m’as bien éclairé. Tu ne me croiras peut-être pas, mais  ton discours sur Descartes m’aide à mieux comprendre Bouddha et même Lao-tseu.
              -   Tu es bien modeste, dit mon ami. Je suis curieux de savoir ce que Descartes a de commun avec Lao-tseu.
              -   La méditation métaphysique, dis-je. Pour y accéder, Lao-tseu utilisait une méthode similaire à celle de Descartes, qu’il avait intitulée : « Faire le vide », que vous autres Occidentaux avez traduit par « Viduité ». Ce terme devient alors une notion métaphysique  sujette  à des discussions sans fin ainsi qu’à des interprétations aberrantes.
              -   C’est tout à fait comme la formule du Cogito, dit mon ami. En philosophie, comme en théologie, plus c’est compliqué, plus les gens sont attirés et ils gobent n’importe quel discours hermétique, pourvu qu’il soit nouveau, à la mode. Ils ne savent pas que la vérité est  toute simple, toute nue.
              -   Dans ce cas, celui qui aurait saisi le sens du Cogito n’aurait aucune difficulté à  aborder la Viduité, dis-je.
              -   Ah mon cher psychologue! s’exclama Jacques en riant. Tu veux me tester ? Eh bien ! je relève le défi ! C’est tout simple, je vais mettre en équation les deux mots : Cogito  =  Viduité   C.Q.F.D.!  En effet,  détacher l’esprit des sens n’a d’autre signification que vider l’esprit des sens. C’est une opération mentale indispensable à la méditation dite métaphysique. Or, cette fonction fait défaut ou  est bien mal utilisée dans la méditation dite courante.
              -   Bravo ! dis-je. Voilà le résultat d’une intuition évidente jointe à une déduction nécessaire. En plus, le sujet pensant est bien calé dans un fauteuil confortable, devant une tasse de café, au lieu d’être immobilisé, en  robe de safran, dans une posture malaisée.
              -   Ne te moque pas de moi ! dit mon ami. N’importe qui ayant un peu de jugeote pourrait  arriver à résoudre une équation, s’il avait toutes les données nécessaires. Ce n’est  pas si compliqué.

              -   La notion du Moi paraît aussi simple, dis-je. Les bouddhistes apprennent par l’enseignement dispensé qu’un Moi construit et conditionné ne constitue pas le vrai Moi. Pourtant, combien de temps perdu, combien de privations endurées,  combien de techniques de méditation essayées, de voyages initiatiques renouvelés ( notamment pour certains occidentaux mordus de religions exotiques ), pour arriver à cette connaissance, à cet éveil salvateur qui les aide à traverser allègrement cette existence, que dans leur état d’aveuglement,  ils nomment « océan de souffrances » et « rivages d’endormissement » !

              -   C’est aussi le cas des bouddhistes occidentaux, dit mon ami. Il y a, pour les Français en général, comme un paradoxe. Ils acceptent d’être traités de cartésiens mais ils n’aiment pas Descartes, peut-être parce qu’ils ne comprennent pas le Cogito, le « penser » cartésien.
              -   Tout simplement parce que la nouvelle philosophie et les méditations de ce philosophe  sont d’essence contraire à leur foi chrétienne, dis-je. Il est significatif que certains théologiens de    l’époque, même des théologiens protestants, l’aient accusé d’athéisme,  probablement à cause de ses preuves de l’existence de Dieu, qu’ils avaient trouvées infondées et inacceptables.  
              -   Cependant, les Français ont subi par la suite des courants de pensées bien plus nocifs encore pour leur foi chrétienne, avec d’abord la  pensée de Schopenhauer,  puis celle de Nietzsche. 

              -   Schopenhauer, continuai-je, après avoir étudié Platon et Kant, a fondé sa philosophie en grande partie sur la pensée bouddhique. Le salut de l’homme consiste à s’affranchir du vouloir-vivre ( le désir-vivre selon le langage bouddhique ) et donc de la douleur ( la souffrance selon le langage bouddhique ) qui en est l’expression.  Le monde est une représentation illusoire,  car il est perçu à travers le voile de  Maya ( qui en langage bouddhique signifie illusion ). Malgré cette inspiration, ses interprétations dévièrent vers une philosophie qui ne connaît que le versant  pessimiste de l’existence ( « Le Monde comme Volonté et comme Représentation » ). 

              -   Quant à Nietzsche, qui était influencé par Schopenhauer, reprit mon ami, il attaqua violemment les théologiens de l’Eglise chrétienne. Dans son livre  « L’Antéchrist », il écrit : « Le Bouddhisme est cent fois plus réaliste, plus véridique, plus objectif que le Christianisme », et  : « Le Bouddhisme est la seule religion positiviste que nous montre l’Histoire, et même dans sa théorie de connaissance ( un strict phénoménisme ), il ne dit pas guerre aux péchés, mais rendant à la réalité ce qui lui est dû : guerre à la souffrance ».

              -   Je vois dans « cette imprécation du Christianisme » ( sous-titre du livre ) un manque d’objectivité. Dans chaque religion, il y a toujours un  aspect positif, et un aspect négatif, un côté créateur et un côté destructeur, selon l’esprit et l’usage. Une forme de croyance constituant  une aide pour une époque peut devenir une entrave à une autre époque. Les théologiens s’accrochent tellement aux dogmes du passé en ignorant que le monde progresse. La peur de perdre la foi leur dicte parfois des réactions qui vont dans le sens contraire à leur intention première.

              -    Ce que tu dis est bien vrai, dis mon ami. Témoin cette histoire du suaire de Turin qui a mobilisé pas moins de 160 savants, mathématiciens, chimistes, historiens, théologiens, dans une réunion à la Mutualité de Paris ( mars 1998 ). Cette affaire qui n’a rassemblé qu’une partie du clergé et des chrétiens - le Pape n’avait pas pris position - a fait beaucoup de bruit pour rien.  Quand des rectifications ont paru dans les mass média, ils avaient bonne mine,  ces gens qui passaient pour plus réactionnaires que leurs prédécesseurs qui, des siècles auparavant ( en 1389, sous le règne du Pape Clément VII ), avaient déjà proclamé que le suaire n’était pas authentique. 

              -   Confucius a dit que « C’est l’homme qui grandit le système et non pas le système qui grandit l’homme », dis-je.  Il a dit aussi « Cette doctrine qui m’avait fait connaître  pourrait me faire blâmer ». De même, Bouddha : « Ma doctrine ne durera pas plus de cinq cents ans ». Pourtant, ces deux doctrines ont perduré jusqu’à maintenant, parce que certains de leurs héritiers ont su garder l’esprit et non la lettre.

              -   Encore exact, dit mon ami. Dans certains régimes politiques actuels, sous couvert des notions de démocratie, de solidarité et des droits de l’homme, règne encore la loi du plus fort et du plus riche. L’économie prend le pas sur la politique et le social dans nombre de pays, et souvent leur dirigeant les gouvernent selon leurs ambitions, leurs appétits et leurs pulsions. Dis moi,  cher psychologue, est-ce que le monde avance ou recule, avec ces histoires de pouvoir, d’argent et de sexe ?

              -   Bien sûr, tu le sais déjà mais tu veux me le faire dire, rétorquai-je. Eh bien !  Le monde avance, lentement mais progressivement, avec des hauts  et des bas. Paradoxalement, le pouvoir, les intérêts et le sexe sont trois puissants leviers qui poussent à l’action,  trois grandes motivations qui animent l’humanité dans le bon sens comme dans le mauvais sens. Mais je crois vraiment au progrès  et à la perfectibilité de l’être humain, qui a le privilège d’un libre choix. Le dalaï-lama, pressentant quelques réticences de la part des Français à  l’égard de son enseignement, n’a-t-il pas dit : « Une chose ne saurait être mise en doute : nous pouvons devenir meilleurs ! », suivi de ce grand éclat de rire qu’on lui connaît.

              -   C’est dommage, dit mon ami, les Français ne perçoivent le Bouddhisme qu’à travers la pensée de Schopenhauer, qui débouche sur une vision fort pessimiste du monde. ( A l’époque on l’avait traité de nihiliste, de philosophe de l’absurde ). Actuellement, pour divulguer la doctrine du Bouddha, les mas média inventent des termes qui collent à leurs préjugés comme  « la religion du pessimisme gai » ou « une religion sans Dieu » et  utilisent des mots  issus du christianisme comme salut, rédemption pour parler du bouddhisme.

              -   Nietzsche, qui avait subi l’influence de Schopenhauer, n’a pas compris non plus le Bouddhisme, dis-je. ( Son éloge du Bouddhisme n’était qu’une réaction virulente à l’égard des théologiens de l’Eglise chrétienne ). Dans son ouvrage « L’Antéchrist », il a dit que « dans la doctrine du Bouddha, l’égoïsme devient un devoir » ! Il  a  encore opposé au prétendu « nihilisme » du Bouddhisme sa vision enthousiaste du concept de  « surhomme ».

              -   Cependant, ces deux philosophes d’outre-Rhin ont été accusés tous les deux de nihilisme, dit mon ami.  Quand on comprend mal une philosophie, une idéologie, ou une religion, on a tendance à projeter, à interpréter et partant, à  déformer. Taine, Renan, Saint-Hilaire,  pour ne citer que quelques célébrités, étaient franchement allergiques au Bouddhisme, alors que  d’autres comme Michelet, Flaubert, Alfred de Vigny  avaient su le relativiser et même l’apprécier ; ce  dernier avait écrit en l859 : « La perfection du bouddhisme est plus belle que celle du christianisme, parce qu’elle est plus désintéressée ».

              -   En général, les gens ne disent pas toujours ce qu’ils pensent, ne pensent pas ce qu’ils  disent et  ne font pas toujours ce qu’ils disent ou pensent, remarquai-je. La religion, et la foi qui sont liées, deviennent un sujet tabou, surtout pour les psychiatres, pour les psychologues et mêmes pour les psychanalystes, en bref pour tous ceux qui ont à résoudre certains conflits de l’existence. Ils rechignent à aborder ce sujet délicat avec leurs patients de peur de  les blesser. Consciemment ou non, ils n’osent pas toucher à cette zone sensible qu’est le Moi. En effet, le Moi est une construction édifiée sur la base d’une autre construction qui sert de fondation : la religion. Quand on critique la religion de quelqu’un, celui-ci se sent critiqué. Si on enlevait sa religion à quelqu’un, même s’il la nie ou la déteste, c’est son Moi qui se verrait désemparé, voire perdu. C’est pourquoi il y a encore eu cette fin de XXe siècle des intégristes, des fondamentalistes, des talibans, et des particuliers, qui ne sont pas conscients de cet aspect psychologique. Cette réaction d’autodéfense visant à préserver une identité collective, entraîne l’intolérance et le racisme.

              -   C’est la  raison pour laquelle le dalaï-lama  a conseillé aux Français de  « ne pas  se convertir à une autre religion, de garder  la leur, car il n’est pas naturel de se couper de ses racines »,  comme je l’ai déjà évoqué au début de notre entretien, dit mon ami.
              -   « Ne vous convertissez pas, vous avez tout ce qu’il faut, là où vous êtes. Sachez vous en servir. Prenez dans le Bouddhisme ce qui vous sert à devenir meilleurs », continuai-je en scandant chaque mot comme une litanie. Je vais transmettre ce message aux Orientaux qui en ont aussi besoin.

              -   Le dalaï-lama est devenu un bouddha universel, celui qui accède à l’Eveil,  mot  peu utilisé par les Français, dit mon ami. Cependant, si ces derniers savent éviter depuis un certain temps le terme d’illumination, selon une traduction proposée par quelques soi-disant sinologues, ils continuent à l’appeler le Sage, ce qui leur attire cette réplique  : « La sagesse n’est rien d’autre que l’utilisation correcte de notre intelligence, qui nous permet d’analyser nos motivations et de corriger notre esprit ».

              -   Alors là, je croirais entendre parler Descartes, m’exclamai-je, tout excité. C’est bien le Cogito ou la méditation dite métaphysique ! C’est la revanche du philosophe français ! Le dalaï-lama est cartésien sans le savoir. Depuis combien de temps est-il en France ? quelques années, et il raisonne déjà comme Descartes, sans détenir un doctorat d’Etat comme toi. Parmi les Français,  quatre siècles après la naissance de leur plus grand philosophe et savant, combien en dehors de l’élite intellectuelle, ont su profiter de son enseignement ?

              -   C’est un paradoxe, dit mon ami, tout serein, ignorant ma pique ( je me demande où Jacques avait rangé son ego de Français ? ). Comme savant, Descartes était accepté par ses pairs, mais plus ou moins rejeté par les philosophes et les gens de lettre. Toutefois, ceux-ci se sont laissé séduire plus de deux siècles plus tard par les prétendus   absurdité et  nihilisme d’un philosophe d’outre-Rhin, qui avait clamé sur  tous les toits son anti-christianisme. Tu sais de qui je parle ? 

              -   Tu veux maintenant tester le psychologue ? dis-je en riant. C’est évidemment Nietzsche, traité de vieux fou par les Français, mais qui a  plus ou moins influencé le XXe siècle et toute une flopée de philosophes, de poètes, de musiciens, d’écrivains, même de psychanalystes, français et étrangers : Gide, Valéry, Sartre, Camus, Mallarmé, Breton, Malraux, Lacan, Bataille, Althusser, Foucault, Sollers, Heidegger, Goethe, Freud, Jung, Wagner, Thomas Mann, Zweig, Musil, Deleuze, etc. ( je cite ces noms pêle-mêle sans me soucier  d’aucun ordre chronologique ni alphabétique ).

              -   Franchement, je ne suis pas admirateur de Nietzsche à cause de son pessimisme, dit mon ami. Il avait écrit dans son texte allemand de « L’Antéchrist » le mot décadence en français   comme s’il savourait chaque lettre. Dans un autre, « Humain, trop humain », il a déployé un certain talent pour débusquer les travers de l’humanité, en manifestant un grand mépris pour l’espèce humaine.

              -   Jung a dit que ce qui avait perdu Nietzsche c’était de n’avoir eu qu’une vie intérieure, sans jamais n’avoir eu de contact avec le monde extérieur. C’est tout à fait juste, mais je me demande dans ce cas comment il a pu, sans s’y frotter vraiment, formuler des critiques si pertinentes contre cette face obscure de l’humanité. Alors, je pense à cette expression de votre Descartes : le Malin génie, pour désigner le Diable des chrétiens. Tu as dit au début de notre discussion que Descartes, avec son Cogito, « pense » que Dieu est en nous. Ce qui est dramatique dans le cas de Nietzsche, c’est que le Divin est en dehors de lui. Il n’a que le Malin génie pour  lui tenir compagnie.
              -   Et si le Malin génie était lui-même son Moi ! dit mon ami.

              -   C’est possible, dis-je. Cependant, si l’on peut faire cette déduction à propos de Nietzsche, très peu de personnes acceptent en elles la présence du Divin  et encore moins celle du Malin génie.  Jung,  le célèbre dissident de Freud, qui avait  élargi la notion de  libido freudien en l’assimilant au Soi, avait écrit : « La libido est Dieu et le Diable…Renier le Diable,  ce serait  méconnaître un élément de la divinité elle-même…Ce serait une amputation au corps de la Divinité » ( «  Métamorphose de l’âme et de ses symboles », Traduction d’Yves le Lay, Librairie de l’Université, Genève, et Buchet-Chastel, Paris, l953 ). Il faut aussi comprendre que Jung contestait l’image traditionnelle de Dieu transmise par l’Eglise, s’étant aperçu de la contradiction patente dissimulée dans cette interprétation du Divin.

              -   Je vois là le seul point commun entre le philosophe allemand et le psychologue suisse, dit mon ami. Quand Nietzsche annonçait  « La mort de Dieu », il ne visait  pas Dieu lui-même, mais décrétait la mort  de ce concept de Dieu, interprété et défini dogmatiquement par les théologiens de l’Eglise chrétienne. Les gens traitaient de nihiliste celui qui commettait un déicide. 
              -   Jung aussi avait lu les écrits de Nietzsche, dis-je. Toutefois, il ne niait pas en lui la coexistence de ces deux éléments essentiels de l’être, ce qui lui permettait d’avoir une connaissance directe, globale, du genre humain. Tandis que  chez Nietzsche, qui n’avait que le génie d’une spéculation aiguë, associé à une lucidité foncièrement pessimiste, n’ayant d’autre horizon  que son Moi, ce Malin génie, consciemment ou inconsciemment, se détourne de son Dieu intérieur, en laissant un vide, ce  manque lacanien, qui ne serait rien d’autre que l’absence du divin en soi ( Lacan, avait été doublement influencé par les écrits de Nietzsche et les kô-an du Zen ).

              -   C’est bien le drame de Lacan, mais c’est aussi celui d’une grande partie de l’humanité, dit mon ami. Ou plutôt c’est un dilemme : Pour coexister avec le Divin, il faudrait de la place pour deux. Or, le Moi est tellement encombrant qu’il envoie son Dieu intérieur au loin. D’autre part, il ignore qu’il est lui-même le Malin génie, c’est pourquoi il  expulse aussi celui-ci.  Mais alors, si ces deux éléments essentiels sont  au dehors, que va-t-il devenir ?  Il risque de n’être qu’un petit Moi qui se sent orphelin, en butte à un Dieu extérieur  inaccessible qui le juge, et un Malin génie qui le tient en esclavage. Sauf  s’il parvient  à réaliser que son Moi actuel n’est qu’un Moi construit et créé par lui-même, et qu’un Moi existentiel ne peut pas vivre sans la reconnaissance de la double existence en soi  de son Dieu intérieur et de son Diable impliqué. Dans ce contexte, le  nihilisme, ce serait l’absence en soi de ces deux éléments essentiels que sont le Divin et le Malin génie. C’est bien là  le Néant.  Le surhomme nietzschéen, ce serait l’être humain sans le Moi, un rêve impossible ! Que penses-tu, cher psychologue, de cette hypothèse issue de mes cogitations théologiques ?

             -   C’est de la métaphysique ! m’exclamai-je, tout comme cette phrase de Tchuang-Tseu dont j’ai mis pas mal de temps à comprendre le sens : « L’homme parfait est sans le Moi ». C’est  bien l’angoisse existentielle de Kierkegaard, de Kafka, et de bien d’autres phénoménologues : « Faire coexister Dieu et le Diable en Soi »! C’est le Moi  et le Non-Moi de Bouddha, ou c’est  « être » ou « ne pas être » de Shakespeare ? D’un côté, le Moi pressentant le  Dieu intérieur, mais qui a peur du Divin à cause du Démon  présent en lui, l’extériorise en imaginant un Dieu extérieur, ce qui entraîne un sentiment de vide et de culpabilité. D’un autre côté, le Moi sentant la tyrannie du Démon en lui, saisi par la peur, le projette aussi au dehors, car au fond de lui, s’il se détourne de Dieu ou même s’il le nie, inconsciemment, il a toujours peur du Divin omniprésent, ce qui suscite un autre sentiment de culpabilité. Voilà, je ne fais que traduire ton hypothèse métaphysique en langage psychologique ! En outre, j’ai remarqué, à travers mes expériences cliniques, que la plupart des patients, et aussi des non patients, appréhendent moins le péché que ce double sentiments de culpabilité. L’idée de la présence du Divin en soi engendrait donc pour celui qui l’extériorise, la peur des sentiments de culpabilité suscitant  simultanément  l’amour et  la  haine du Seigneur. Car la peur se transforme toujours en haine ou en agressivité.

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