1.- Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil

                               ( Propos à bâtons rompus )

              Par un bel après-midi ensoleillé de fin d’hiver, nous nous promenions tous les  trois  au bord du lac Léman, au sud de Lausanne. Jacques, mon ami parisien, était venu me rendre visite avec sa femme, Thérèse, sociologue. 
              Au delà du lac, les cimes enneigées des Alpes, qui paraissaient si proches, semblaient présager un changement de temps pour le lendemain. A quelque cents mètres du bord, sur un petit rocher émergeant de la surface de l’onde, un cormoran étendit ses ailes pour un envol et pourtant resta comme suspendu dans son élan. Une volée de mouettes aux cris stridents disputaient aux cygnes,  aux canards  et aux autres oiseaux les morceaux de pain que deux enfants jetaient dans l’eau. (photo ci-dessous).

        Assis sur un banc, nous regardions le spectacle avec amusement.  
        -  Avez-vous observé que chez les mouettes aussi, il y a des timorées et des effrontées ? remarqua Thérèse, en riant. Puis, se tournant vers moi :    « Pensez-vous que les animaux aient aussi des états d’âme ? »
              -   N’étant pas dans leur peau, je ne  peux le savoir, dis-je. En tout cas,  il me semble qu’ils vivent simplement, pleinement, ici et maintenant, dans le présent, sans se préoccuper ni du passé ni du futur.
              -  Tandis que nous autres humains, ajouta mon ami, « nous ne vivons pas, nous attendons de vivre », comme disait Pascal. C’est d’ailleurs une constatation qui se vérifie. Nous attendons parce que nous ne sommes pas prêts.
              -   Et nous ne somme pas prêts parce que nous  ne sommes  pas encore éveillés, continuai-je.
              -    Qu’à cela ne tienne !  répliqua Thérèse. J’admets avec vous deux que les psychothérapeutes devraient être « éveillés » pour pouvoir bien exercer leur profession, et que certains autres recherchent la sérénité  et la quiétude. Mais si bon nombre de personnes ne veulent pas être « éveillés » ?
              -    Ou plutôt ils ne peuvent pas être « éveillés », rectifia Jacques. Pourtant parmi ces derniers, on trouve  des gens fort intelligents, très capables,  même des universitaires, des savants, des philosophes, et des chercheurs de toutes catégories.
              -    Pour comprendre le pourquoi, faut-il imiter les théoriciens de l’intelligence artificielle, dis-je.  Après avoir enregistré des résultats décevants, ces savants ont essayé d’attaquer le problème à l’envers,  en créant  au sein du  MIT ( Massachusetts Institute of Technology )  le AIL ou  Artificial Idiocy Laboratory.  La question  est ainsi devenue : « Qu’est-ce que l’idiotie ? », ou plutôt « Qu’est-ce que  l’inintelligence ? ». 
              -    Ou mieux encore : « Peut-on être  intelligent et bête à la fois? », nuança Thérèse.    
              -    Ta remarque est  fort intéressante, dit Jacques. Elle me fait penser à cette fameuse réplique du « Faust », de Goethe.  A l’incessante réclamation de Faust : « Je veux l’intelligence ! Je veux l’intelligence ! »,  Méphisto  répond : « L’intelligence  c’est ce qui se passe quand rien n’empêche l’intelligence de fonctionner ».  Nous pourrions poser la même question: « Qu’est-ce qui empêche l’intelligence de fonctionner ? ».
              -    C’est un « kô-an » ( question zen ), dis-je. Qui peut la résoudre parviendra sans peine à l’éveil.
              -    Vous avez  toujours de ces formules simplistes pour vous tirer d’affaire, dit Thérèse. Ce n’est pas une réponse.

              -    Trop difficile et trop long à expliquer, dit mon ami, venant à mon secours. Il faut tenir compte du contexte global d’un sujet et de la perspective  dans laquelle on le situe ; chacun de nous peut avoir des points de vue différents.
              -    C’est  là que réside le plaisir de la discussion, dit Thérèse. Voulez-vous me mettre à l’écart de vos débats ?
              -    Oh ! non ! protestâmes-nous en chœur. Jamais de la vie !

              -   Hypocrites et machos que vous êtes !, dit Thérèse en prenant une mine offusquée. Chez nous, à Paris, je vous entendais,  de la pièce à côté, proférer vos cogitations, d’un ton doctoral et empreint de narcissisme, comme si vous planiez au-dessus du commun des mortels !  ( cf. « Le Bouddhisme en Occident")
              -    Touché !, dis-je en riant.
              -    Excuse-moi, Thérèse, dit  mon ami, mais je croyais que pendant ce temps, tu étais plongée dans ton livre.
              -    Occupée par ses  beaux yeux et non  par ses fines oreilles, ajoutai-je perfidement. Tu ne connais pas encore bien ta femme, Jacques !
              -    Mettons là fin à la plaisanterie !, décréta Thérèse. J’ai dit tout à l’heure qu’on ne pouvait pas forcer les gens à se réveiller, même si certains en étaient capables. Comme explication, vos théories  psychologiques ou psychanalytiques ne retiennent que les aspects  biologiques et psychologiques.

              -    Eh bien, éclairez-nous, chère sociologue, lançai-je avec défi.
              -    D’abord, avez-vous entendu parler de Tocqueville ?, questionna Thérèse .
              -    Vaguement, dis-je en cherchant Jacques des yeux pour qu’il vînt à mon secours, mais ce dernier se contenta de sourire.
              -    Tocqueville, écrivain et homme politique, est né à Paris ( 1805-1859 ), commença Thérèse. Pour lui, le danger qui menace le régime démocratique  n’est pas le despotisme mais bien le conformisme. Dans cet état d’immobilisme, les citoyens s’oppriment en quelque sorte eux-mêmes, se condamnant  ainsi à une servitude volontaire.

              -    De même, concernant le développement de la personnalité humaine,  ce n’est pas l’oppression ou la pression sociale, mais le conformisme qui peut retarder le processus  d’évolution, dans la mesure où les individus créent eux-mêmes des barrières pour s’enfermer, poursuivit Jacques.  Exceptés ceux qui ont une certaine liberté d’esprit. 
              -    Ainsi, ajouta Thérèse,  Marcuse  ( 1898-1979 ) observe que la « sur-répression » rend la vie plus aisée pour un certain nombre de personnes, mais  les empêche par contre d’assurer le plein épanouissement de leur personnalité. Pour ce fondateur de l’école de Francfort, la « sur-répression » serait la conséquence non seulement du principe freudien de la réalité, mais aussi du « principe de rendement » qui régit les sociétés industrielles avancées. (L’homme unidimensionnel,  1964, Boston ).

              -   La « sur-répression » de Marcuse n’est pas de même nature que la pression sociale de Durkheim ( 1858-1917 ), dis-je.  Piaget ( 1896-1980  ) qui a élargi cette notion durkheimienne, y voit aussi une grande nécessité. La contrainte  extérieure qui engendre le conformisme et l’hétéronomie, devrait évoluer vers la coopération librement consentie permettant d’accéder à l’autonomie.

              -    Autrement dit, le conformisme règne, tant que le genre humain est encore bien loin de cette autonomie souhaitée, conclut Jacques.
              -    Exactement, ajoute Thérèse. La coopération librement consentie conduirait à une vraie démocratie,  vers un régime social optimal. Cependant,  dans le monde actuel, même les pays soi-disant bien avancés sur le plan de la démocratie, traînent encore péniblement sur le chemin de cette « solidarité organique »  ( ou entraide organisée ) dont parle Durkheim. Votre Piaget, comme Marx, a vu trop loin. Est-il vrai, comme on le dit, qu’il était marxiste ? 
              -    Piaget, sans le démentir, ne fit que rire de tels propos, dis-je. Se qualifiant d’épistémologue,  il ne  croyait  pas pouvoir changer hâtivement la société,  dis-je.  Son œuvre se limita  avant tout à l’étude de la genèse de l’intelligence, pour arriver à cette notion qu’il nomma le constructivisme qui écarte délibérément à la fois l’innéisme et le positivisme.

              -   Ancien disciple de Piaget, me demanda Thérèse, suivez-vous la même voie que votre Maître ? Que construit actuellement votre pensée ?        
              -    Je vais vous étonner, dis-je. Tout à l’heure, votre mari  a  demandé : « Qu’est-ce qui empêche l’intelligence de fonctionner ? » ; puis après, vous avez  relevé le danger du conformisme. Ainsi, tous les deux, sans le savoir, vous m’avez aidé à voir clair dans cette question : « Pourquoi la plupart des gens, même les plus intelligents, ne veulent pas se réveiller ? ».

              -    Je vois, fit Jacques.  Lacan pensait que : «  l’homme passe son temps à rêver et ne se réveille jamais »,  tandis que Freud prétendait que « du point de vue  économique  ( ou de la dépense de l’énergie psychique ), le recours aux fantasmes et plus généralement à la névrose est une solution toujours plus satisfaisante que la guérison », il demandait alors : «Comment se fait-il qu’ils ne s’en contentent  pas  habituellement ? ».

              -    C’est probablement de l’humour freudien,  dis-je, car nul autre ne connaît mieux que Freud les symptômes  de ce mal du siècle : anxiété, angoisse, réactions dépressives, obsessionnelles de toutes formes, pouvant aller de la perte de rendement, de l’obnubilation des  responsabilités, à des actes extrêmes menant parfois jusqu’au suicide. Qui peut survivre dans cette situation stressante ?.
              -    La « sur-répression »  dont parlait Marcuse en est la cause directe, ajouta Thérèse. Cette sur-répression est aussi néfaste que la pression sociale.
              -    Mais nous avons observé que la pression sociale a son côté positif ( cf.  Durkheim et Piaget ), dis-je, tandis que la « sur-répression » - provenant de la psychanalyse et de la technologie industrielle avancée - conduit les individus vers une société où émergent des formes de pensée et de comportement à une dimension (  L’homme unidimensionnel, 1964, Boston ). Cette pensée unidimensionnelle détruit la liberté intérieure, sans laquelle l’être humain ne peut grandir et demeurer lui-même. Marcuse avait raison sur ce point.

              -    Cela n’est vrai  que si on considère cette situation comme un constat propre au stade actuel de l’évolution humaine, dit Jacques.  C’est une vision courte qui exclut le progrès de l’humanité. Ainsi, je crois que Marcuse est au fond plus proche de Nietzsche que de Marx.

              -    Il ne faut pas oublier que Marcuse fut le maître à penser de la jeunesse de Mai 68, dit Thérèse. Ces jeunes révoltés  se plaisaient à attaquer à la fois Freud, Marx, et Dieu, avec leurs formules chocs : « Ni Jésus ni Marx », « Il est interdit d’interdire ». Adolescents, ils se sentaient à gauche, devenus plus âgés bon nombre virèrent à droite.

              -    C’est que leur révolte n’était qu’une réaction à cette « sur-répression », intervins-je. Ils prétendaient  changer la société, mais en même temps, ils avaient eu peur du changement. Ils appréhendaient Freud qui aurait pu révéler leurs pulsions encore mal maîtrisées. Se croyant à gauche, mais ayant  peur de s’engager trop loin, ils redoutaient l’idéologie de Marx. Ils se détournèrent de Dieu, par crainte du divin qui les gênait et qui ne leur apportait que des sentiments de culpabilité.

              -   En fait, ils  voulaient semer du désordre par peur du désordre, remarqua Thérèse.
              -    Ou plutôt, ils voulaient provoquer le désordre extérieur par peur du désordre intérieur,  rectifia Jaques. Autrement dit, ils voulaient un nouvel ordre tout en préférant garder l’ordre ancien. Cette réaction ambivalente et paradoxale conduit immanquablement à l’échec. Pourtant  cet  échec est un signe de vie, car dans notre existence, il n’y a pas  que le succès qui compte, mais aussi les larmes et les désillusions.

              -    C’est exactement le même état d’esprit dans lequel se trouve un patient qui consulte un psychothérapeute, dis-je. La demande d’aide indique un besoin d’émancipation de sa part. Face à  ses difficultés psychologiques, il veut le changement, tout en appréhendant un remaniement qui risque de bouleverser  sa structure psychique actuelle. Car il tient  trop à son moi acquis, à ses habitudes, à ses préjugés et à son mode de pensée.  Ce conflit entraîne une lutte et impose un choix existentiel, sans lequel il  ne peut pas évoluer.  
            -   De même, une société qui ne bouge pas devient un organisme sclérosé, dit Thérèse.  Et comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est le conformisme, cette force d’inertie, qui peut retarder le progrès social. 

              -    Le conformisme  ne date pas d’hier, dit Jacques, il est venu  avec la société, sous la pression sociale. La contrainte sociale force les individus à créer, à inventer des rites,  des conventions,  des lois, transformés de siècle en siècle en mœurs,  en coutumes,  en traditions... 
              -    Et  les mythes, les croyances, les religions ? demanda Thérèse.
              -    Elles sont  aussi comprises dans les traditions, dit Jacques. Un grand nombre d’individus qui composent la société actuelle, surtout la jeune génération,  grisés  par les progrès fulgurants  de la science et de la technique,  aspirent à une plus grande liberté. Ils croient pouvoir s’affranchir  rapidement des liens du passé : leurs traditions familiales, religieuses et même leurs origines.  Ils ignorent que les traditions  sont comme les tuteurs d’un arbre qui  l’aident à se  tenir debout pour bien grandir. Mais cette protection peut entraver la poussée de celui-ci quand il arrive à une certaine hauteur, de même que le conformisme risque de retarder le  processus de développement de la personnalité d’un individu.

              -    D’accord, dit Thérèse. Mais dans ce cas,  on peut déduire que l’humanité actuelle n’arrive pas encore à se maintenir droit et ne peut se débarrasser de ses tuteurs, que l’être humain n’a pas encore atteint un  degré d’autonomie suffisant pour se passer des liens qui le gêne. Car, la société actuelle montre un spectacle désolant, avec la montée de la criminalité,   de la délinquance, de la toxicomanie, sans parler de la mafia, des cartels de la drogue, des marchands de canons, ainsi que la corruption  et les écarts de conduites chez  certains  gouvernants..   

              -    Dans ce contexte, le conformisme reste encore une nécessité sociale, une condition de sauvegarde de la paix, dit mon ami.  Toutefois, cette contrainte sociale a souvent,  sinon toujours été, jusqu’à maintenant, utilisée  abusivement comme instrument de domination par la famille, par la société, par la nation. De là naissent les frictions, les heurts, les ruptures, les révoltes ( souvent issues de l’excès du conformisme ), et même les agressions et les guerres, alimentant le manque de compréhension, de  compassion, de solidarité, d’esprit de tolérance.  Il faudrait donc un conformisme éclairé qui amènerait l’individu à  garder ses diverses traditions, ses opinions variées, tout en respectant celles des autres, et en s’adaptant aux circonstances. Ce qui n’est pas le fait de tout le monde.

              -    Alors, le conformisme aura encore longtemps la vie belle, dit Thérèse. Puis se tournant vers moi : «  Qu’en pense le psychologue ? ».
              -    Je suis de l’avis de votre mari, dis-je, ainsi que du vôtre. Le conformisme éclairé est le fait d’un être éclairé ou  d’un Moi éclairé. Le Moi se construit et cohabite avec le conformisme qui est aussi une création, en même temps que le Moi. Le conformisme ne change de nature que quand le Moi change d’attitude et de mentalité. Je ne sais pas si ce que j’avance est explicite.

              -    Evidemment, dit Thérèse, j’ai observé que dans l’histoire de notre civilisation occidentale, le conformisme évolue, depuis le Moyen Age avec l’Inquisition,  la chasse aux sorcières, puis suivant les époques avec Copernic et Galilée, avec Newton, avec Darwin, avec Descartes, avec Nietzsche, avec Marx, avec Freud, avec Einstein,  avec Sartre, etc. et  avec le féminisme, avec ses hauts et ses bas  N’importe, il y a  une mutation  de la mentalité humaine qui  paraît bien  lente. Le progrès moral a de la peine à suivre le progrès  technologique.

              -    Ce décalage est visible et prévisible, dit mon ami. Ce qui complique la marche de l’humanité,   c’est le manque d’homogénéité dans le changement de la mentalité des gens. Les  gens ne sont pas égaux au point de vue du développement affectif, intellectuel, et spirituel. Les différences d’environnements géographiques, de milieux sociaux, de sphères culturelles, de niveau économique, et même de méthodes d’éducation, sont autant  de précieux apports d’enrichissement et d’évolution de la conscience humaine que de facteurs de troubles, de division et d’intolérance qui séparent non seulement les individus entre eux, mais aussi les sociétés et les nations entre elles, qui ont chacune une structure d’organisation distincte, et surtout divers intérêts antagoniques..

              -    Les sociétés  actuelles sont parfaitement conscientes de ce sentiment exacerbé de division, dit Thérèse. Elles réclament l’union, la solidarité, la liberté de l’esprit,  l’égalité pour tous, le bonheur pour tous… Malheureusement, ce besoin de « normativité » confine à l’uniformisation. Etre moderne, c’est se vêtir comme tout le monde, penser comme tout le monde, avoir des opinions comme tout le monde, faire l’amour comme tout le monde. Bientôt, le  « sexuellement correct »  européen suivra le « politiquement correct » américain.

              -    Ne soit pas si véhémente, dit Jacques en riant. Le conformisme  dans ce contexte change seulement de forme : la pression sociale est remplacée par la dictature médiatique, soutenue par des sondages manipulés et nourrie par des informations scabreuses, qui excitent une masse populaire plus ou moins hystérique. L’homme se disant moderne tombe ainsi de Charybde en Scylla.  La contrainte sociale guide l’individu vers un but  précis  : le progrès, même s’il est encore lent à venir,  tandis que l’impératif médiatique embarque la masse moutonnière, on ne sait vers quel rivage inconnu, vers quelle aventure sans lendemain !

              -    C’est ce qui fait peut-être son charme et son  attirance, réplique Thérèse. Sous ce nouveau joug, l’ego – ce petit moi - de l’homme moderne se sentirait flatté dans  le sens du poil,  libéré de ses responsabilités et de son libre choix, se fiant à un Etat-providence et à un Dieu extérieur sécurisants.  Alors, de quoi se plaint-il ?  Réalise-t-il qu’il est devenu encore plus esclave de cette prétendue libération  qu’avant ? 
              -    Voilà une sociologue qui devient philosophe au contact de son mari, dis je en riant. Regardez le lac si calme, le soleil qui décline à l’horizon et ces nuages rougeoyants ; dans un moment, il fera nuit. Hé ! Jacques, à quoi penses-tu ?
              -    Je pense à cette force  des traditions qui nous imprègnent, qui nous tiennent, dit Jacques ; ce conformisme nous suit probablement jusqu’à la fin de notre vie...

              -    Notre moi est conditionné par les traditions, qui deviennent un élément constituant de notre vécu, dis-je. 
              -    Nous ne pouvons pas nous débarrasser de ce vécu, sans lequel nous n’existons pas, ajoute Jacques. Il y a des sensations, des souvenirs qu’on ne peut pas effacer. L’angélus du soir, le sons des clochettes des vaches, et même l’odeur du fumier à la campagne...

              -    Qu’est-ce qui vous arrive à tous les deux ? intervint Thérèse, vous devenez sentimentaux tout d’un coup. Et vos théories exposées jusqu’à maintenant, c’étaient de la littérature ?
              -    Tout à fait, dis-je avec défi, c’est vous qui  avez voulu entrer en discussion avec nous au début. Vous ne savez pas que nous sommes de la race des rêveurs, des idéalistes, et aussi des aventuriers ?
              -    Je le  sais trop bien, répliqua Thérèse. Je jouais le jeu, parce que cela m’amusait et me distrayait.  Restons en là. Ah !  Quelle fraîcheur dans l’air, c’est le moment de rentrer. J’ai quelque chose à vous raconter après  le dîner.

              Nous quittâmes les bords du Léman, déserts à cette heure, en suivant des yeux, avec regret, le tournoiement des oiseaux migrateurs au-dessus de la surface du lac, teintée  de rose  foncé par les derniers rayons du soleil.


    

               Après le dîner, nous nous assîmes devant un feu de cheminée, avec un plateau de thé et de café. Thérèse prit la parole la première :

              -    J’ai bien aimé notre discussion de cet après midi, dit-elle, mais j’ai remarqué qu’à   plusieurs reprises elle dénotait un caractère plus ou moins spéculatif.  Marx a  écrit avec bon sens : « La discussion sur la réalité ou l’irréalité de la pensée, isolée de la pratique, est purement scolastique ». Je vais vous raconter une anecdote que vous connaissez sûrement :

              Il s’agit de cette querelle mémorable entre deux savants atomiques mondialement célèbres : Einstein ( 1879-1955 )  et Bohr  ( 1885-1962 ). Einstein, paradoxalement, affichait  une attitude fort réservée envers la théorie statistique des quanta développée par Bohr. Après des discussions véhémentes dont rien ne sortit, Bohr, épuisé par l’opiniâtreté d’Einstein, lui demanda : « Comment pouvez-vous admettre tous les éléments d’un raisonnement  et en rejeter les conclusions ?  
              -  Parce que votre conclusion n’en est pas une, répliqua Einstein. Elle revient à poser un principe d’incertitude. Mais l’incertitude n’est pas la science...  
              -  Ce qui est déroutant avec vous c’est que vous n’admettez pas les développements les plus récents de la physique atomique, alors qu’ils sont nés de vos propres travaux, dit  Bohr, découragé.    
              -  Je n’y peux rien, se contenta de répondre Einstein... Enfin, je crois que l’incertitude est seulement la distance qui nous sépare de la vérité...  

           Il marqua un silence avant d’ajouter : « Non, non, il n’est pas possible que Dieu joue aux dés ».  Les amis d’Einstein ont souvent répété cette phrase devenue familière : « Le bon Dieu ne joue pas aux dés ».
           -    Un mot dans la réponse d’Einstein m’a frappé, remarqua Jacques. C’est le mot     « vérité » dans : « l’incertitude  est  seulement la distance qui nous sépare de la vérité ». Je pense que le savant voulait probablement dire « divin »  au lieu de  «vérité », ce qui  déboucherait  naturellement sur : « Dieu ne joue pas aux dés ».

            Photo ci-dessus : Niels Bohr en pleine conversation avec Albert Einstein.

            Suite : 2.- Le Conformisme, le Sacré et l'Eveil /2.-le-conformisme-le-sacr-c3-a9-et-l-eveil