1.- Les Nations et l'Ethique

            Nous étions de nouveau réunis, mon ami Jacques, sa femme Thérèse, et moi, chez l'oncle Martin pour un déjeuner simple, entre amis. Après le café, nous ne manquâmes pas de parcourir les thèmes de l'actualité, notamment le terrorisme international et, comme toujours, ce fut Thérèse qui se lança la première :

            ‑ D'après le grave et spectaculaire événement du mardi 11 septembre de l'année dernière, je constate que les nations ont aussi besoin d'éthique pour vivre ensemble en paix. Pensez-vous que l'ONU pourrait jouer vraiment le rôle de gardien de l'éthique ?
            ‑ C'est le souhait général du monde politique, dit Jacques. Cependant tous les dirigeants des nations n'arrivent pas à se mettre d'accord, bien que la majorité des peuples veulent la paix. Faut-il définir d'abord ce qu'est l'éthique d'une nation pour comprendre ce paradoxe de la démocratie ?

            ‑ Nous avons, il n'y a pas longtemps, abordé le problème du Moi et l'Ethique* en quatre chapitres, dit l'oncle Martin. Heureusement, car nous ne saurions pas étudier la question de l'éthique d'une Nation sans passer par le problème du Moi et ses conceptions de l'éthique.
            - Bien sûr, intervint Jacques. L'éthique d'une nation dépend des citoyens qui la composent, des individus issus de sociétés diverses ou de groupes ethniques dissemblables. Or, si les composants sont disparates, l'éthique nationale ne tend‑elle pas à être noyée ou plutôt diluée dans la pluralité ?

            ‑ Tu as tout à fait raison, fit l'oncle Martin. Toutefois, même quand il s'agit d'une nation formée d'une seule ethnie, cette dilution existe toujours, car entre individus il y a toujours des différences de niveaux de développement, des aspirations opposées et des motivations diverses susceptibles de ralentir et même de bloquer le cours de son évolution.
            ‑ Ainsi, on peut rencontrer chez un groupe minoritaire un niveau d'éthique supérieur à celle des nations, et l'inverse chez la majorité des individus, observa Thérèse.
            ‑ Car ce sont les individus qui contribuent à l'éthique des nations, en essayant de respecter ce qu'on nomme le sens civique, ajouta Jacques. Tout le monde le sait, mais ne l'applique pas souvent. Le respect pour autrui commence par le respect ou l'estime de soi.
            ‑ Cela me fait penser à Confucius, dis-je. Pour ce grand « sociologue », c'est le perfectionnement de soi qui permet de gérer la famille, diriger un pays, faire régner la paix dans le monde. On peut conclure que l'éthique individuelle conduit à l'éthique des nations.

            ‑ Il y a aussi l'action inverse, dit l'oncle Martin. Bien que la nation soit créée par des groupes d'individus de diverses mentalités, elle exerce en retour une influence positive sur ses habitants, car la nation représente l'idéal, l'espoir de tous ceux qui la peuplent. Et c'est là le hic, l'envers de la médaille. Les habitants d'un pays, à force de s'identifier, de s'investir dans cette entité de nation, peuvent commettre divers crimes en son nom, ou l'aimer jusqu'à se sacrifier pour elle.
            ‑ Ou la détester, voire la trahir, interrompit Jacques.

            ‑ En réalité, les trahisons sont moins fréquentes que la haine de son pays, continua l'oncle Martin. C'est cette idéalisation de son pays qui s'avère néfaste. Les citoyens s'identifient à la nation vénérée en y projetant leur amour en même temps que leurs agressivités et leurs fantasmes. Et ils nomment patriotisme la cristallisation de ce mouvement qu'on peut dire passionnel, dont les sentiments vont des idéaux les plus élevés aux pires atrocités, comme les génocides et les guerres.

            - Le sentiment patriotique est normal, dit Jacques. Mais le chauvinisme, cette forme de patriotisme passionné mêlé d'orgueil et de haine, est tout à fait négatif Les causes profondes de la première guerre mondiale, puis de la seconde sont là pour en témoigner, sans parler encore de la situation politique actuelle.
            ‑ En effet, continua l'oncle Martin. A part l'orgueil et la haine, il y a, comme nous l'avons constaté ci‑dessus, cette peur de voir diluer l'éthique nationale dans la pluralité des mentalités. C'est cette hantise qui mène au racisme, au nazisme ou au génocide.
            ‑ Je comprends pourquoi, par autodéfense, la plupart des pays industrialisés n'acceptent pas facilement l'immigration des gens venus d'ailleurs, dit Thérèse.
            ‑ Cette peur n'existe pas chez une nation autonome, sûre d'elle-même, continua l'oncle Martin. L'éthique d'un pays dépend moins de sa superficie, de sa puissance militaire ou économique, que du nombre de citoyens qui ont le sens de l'éthique.
            ‑  Appris grâce à la civilisation ? interrogea Thérèse.
            ‑ Bien sûr, continua l'oncle Martin. Les civilisations marquent les étapes du progrès humain. Toutefois, elles ne produisent pas que des gens cultivés ou instruits, même si ces derniers n'ont pas tous le même degré d'éthique. En développant les diverses potentialités de l'être, le progrès technique suit le progrès humain, et malheureusement, le dépasse. Le déficit d'une évolution humaine globale venant du décalage du développement spécifiquement intellectuel avec le dévveloppement affectif  engendre des gens à problèmes, résultante néfaste non seulement pour ces derniers mais encore pour les autres et pour le monde environnant.

            ‑ En effet, observai-je. Les statistiques de l'OMS ( Organisation Mondiale de la Santé ) démontrent que les taux comparatifs des problèmes mentaux ( névrose, psychose, troubles de comportement, etc.) sont relativement plus élevés chez les habitants des pays industrialisés que chez ceux des pays en voie de développement.
            ‑ Dans ce cas, les Indiens d'Amérique et les aborigènes australiens qui ne sont pas encore souillés par les grandes civilisations auraient relativement plus le sens de l'éthique que les gens civilisés des nations industrielles, remarqua Jacques.

            ‑ Tout à fait exact, mais ils n'en sont pas conscients, dit l'oncle Martin. Sinon ils ne seraient pas influencés par les mœurs de ces civilisés qui les initient aux jeux et aux boissons.
            ‑ Et la place des religions dans l'éthique ? questionna Thérèse.
            ‑ Elles ont une place primordiale, dit l'oncle Martin. Le principal but de n'importe quelle religion est d'aider les gens à maîtriser leurs pulsions dont la plus primitive est de vouloir tuer son prochain.
            ‑ Pourtant, presque toutes ont failli à leur tâche depuis plus de quarante siècles, même en ce qui concernent les nations dites civilisées avec leurs guerres de conquête et de reconquête, constata Thérèse.
            ‑ Pour les aider à contrôler les pulsions en général, continua l'oncle Martin, le but des religions est de créer un code pour la vie individuelle des gens et des règles d'éthique concernant leur comportement en société.

            ‑ C'est aussi celui de certains philosophes en Orient, ajoutai-je. C'est Confucius, le vieux sage, qui a dicté la première, voire la principale, règle d'éthique du monde :
            "Tous les hommes, entre les quatre mers, sont frères, 
             Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on vous fît".

            ‑ Très juste, continua l'oncle Martin. On peut simplement utiliser, selon le sens commun, le langage universel : « Il y a des choses qu'on ne fait pas ». Mais les gens préfèrent compliquer les choses. Incapables de maîtriser leurs pulsions diverses, ils croient en un Dieu extérieur qui les protège et à un diable qui les incite au mal en les détournant du bien. Ils ignorent que le bien, le divin, coexiste en eux avec le mal, le démoniaque. Ainsi, ils vivent constamment dans la peur de ces deux entités qu'ils créent en dehors de leur être ( Cf. « Le Moi et l'Ethique ).

            ‑ Et quand éclatent divers conflits et drames ( familiaux, sociaux, mondiaux ), ils attribuent souvent les fautes aux autres, et appellent même Dieu à leur rescousse, dit Thérèse.
            ‑ En cherchant des boucs émissaires, ils vont encore plus loin, dit Jacques. Ils imputent les causes des dissensions aux valeurs diverses, aux religions dissemblables, aux civilisations différentes. Pour se justifier, pour réconforter leur foi vide ou leur mauvaise foi, ils inventent certains concepts comme ceux de choc de civilisations, de guerre des dieux, alors qu'ils font la guerre par dieux interposés, en exaltant leur orgueil et en dissimulant leur cupidité.

            - Les mass médias se sont mis à l'unisson, dit Thérèse. Après le 11 septembre 2001, l'hebdomadaire français "L'Express" du 1" novembre 2001 a sorti le titre "Pourquoi Dieu est de retour ? ". Un autre, "le Nouvel Observateur" a édité un numéro Hors‑Série en janvier 2002, avec des dossiers sur "La guerre des Dieux" et "Le choc des huit civilisations majeures".

            ‑ C'est l'éternelle recherche d'un bouc émissaire, ajouta Jacques. Dieu a bon dos, les civilisations de même, et bien sûr les diables...
            ‑ Le comble vient du même hebdomadaire ( le Nouvel Observateur du 20 décembre 2001 ) avec son dossier "Psychanalyse des fanatiques", continua Thérèse. Avec pour titre "Quand la peur de la femme mène le monde", Catherine David écrit un article clé dans lequel elle déclare que les fanatiques, les intégristes, religieux ou politiques, y compris les talibans, sont des gens frustrés, refoulés sexuellement, qui ont peur des femmes, peur de la différence des sexes.

            ‑ Toujours des interprétations justificatives, sans aucune crainte du ridicule, dis-je. Evidemment, les fanatiques de tous bords sont de nature extrémiste. Cependant, si l'on se réfère aux notions du Yin et du Yang, on remarquera que les individus qui recèlent trop de Yang ont toujours des problèmes avec les femmes parce qu'il manque chez eux l'élément Yin nécessaire à leur équilibre. Ils sont souvent agressifs et dominateurs non seulement vis-à-vis du sexe opposé mais aussi envers leurs proches et à l'égard du monde environnant.
            ‑ D'où les nombreux cas de femmes battues et d'enfants maltraités, dit Thérèse. C'est donc une erreur de parler de peur du sexe opposé ou de frustration affective.

            ‑ En outre, il faut aussi faire la distinction entre les fanatiques chefs de file et les fanatiques suiveurs, dit l'oncle Martin. Les premiers sont de vrais meneurs d'hommes, autoritaires, énergiques, exigeants, tandis que les seconds sont des passionnés, faibles, qui ont toujours besoin d'une figure forte, et d'un idéal élevé pour s'y identifier. Ces derniers font partie de la catégorie des moutons plutôt que celle des vrais extrémistes purs et durs.
            ‑ Pourtant on les met tous dans le même panier, dit Jacques. On en fait un amalgame pour mieux sévir, et quand les circonstances s'y prêtent, on divise pour mieux régner. La politique c'est de la manipulation.

            ‑ Ce n'est pas seulement en politique qu'il y a manipulation, dit l'oncle Martin. Cela existe dans les familles, dans les groupes sociaux, dans les milieux économiques, par divers moyens de communication verbale ou non verbale : mensonges, promesses, chantage, menace, provocation, intoxication ou désinformation. Les dirigeants politiques et les chefs de guerre sont des as de la manipulation avec leur langue de bois ou leur jargon spécifique.

            ‑ Penses-tu que les autres gens ( parents, enseignants, religieux ) utilisent la manipulation sans s'en rendre compte ? demanda Thérèse.
            ‑ Ils se servent simplement de lieux communs, dit Jacques. Les termes les plus courants sont : "Pour votre bien", "Pour votre salut" ou "Pour sauver votre âme" ou "Pour l'amour de Dieu".
            ‑ Tandis que les hommes politiques et les chefs de guerre sont plus hypocrites, dis-je : "Pour le monde libre", "Pour les lendemains qui chantent", "Pour sauvegarder nos valeurs" ou "Pour sauver notre civilisation".
            ‑ Tout cela c'est du passé, dit Jacques. Au début de ce troisième millénaire, le langage devient cru et plus agressif : "Guerre sainte contre les Satans", "Pour le bien de la planète ' "Lutte contre l'axe du mal", "Croisade contre les pays terroristes ou abritant les terroristes", "Guerres contre les pays voyous, non européens", etc.

            ‑ Malraux doit se retourner dans sa tombe, dit Thérèse. Le nouvel hôte du Panthéon croyait que ce nouveau siècle serait spirituel. Or, ce sont actuellement les extrémistes politiques et religieux qui mènent le bal et qui s'affrontent sans pitié.
            ‑ Il ne s'est pas trompé, il se montrait simplement impatient, dit l'oncle Martin. Le progrès humain est long et n'est pas rectiligne comme une simple droite ascendante. Et le monde humain a besoin des extrêmes pour progresser. Voici deux réflexions très intéressantes pour les hommes politiques qui gouvernent les nations :
            "Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens", et encore
            "Il ne vaut que par les ultra et ne dure que par les modérés. "
             ( Paul Valéry "Tel Quel", Cahier B 19 10, Gallimard, Paris ).
            ‑ C'est le langage d'un poète, dit Thérèse. Si les hommes politiques ou religieux avaient cette vision de la réalité, il y aurait plus de tolérance entre les gens et la paix régnerait déjà sur cette planète.
            ‑ Citons encore une autre réflexion de Valéry dans le même Cahier qui est aussi intéressante, dis-je :
            "L'homme est devant être dépensé, ou par les autres ou par soi. Et c'est ce qu'on appelle sa valeur. Et ôté cette valeur, l'homme n'est rien. "

            ‑ Cela veut dire que, maître ou valet, chacun a sa valeur ? questionna Thérèse.
            ‑ Exactement, dis-je.  Si chacun assume sa responsabilité.  Ce n'est pas une question de liberté. Le maître pourrait être dans sa vie personnelle ou sociale moins libre que le valet. En société, et surtout en famille, on doit toujours servir les autres, se dépenser pour les autres. On le fait en toute connaissance de cause, et sans se laisser abuser bien sûr.

            ‑ Peut-on parler de se dépenser dans le cas de celui qui se sacrifie pour sa foi religieuse ou celui qui se sacrifie pour son pays en temps de guerre ?, interrogea Thérèse.
            ‑ Evidemment, dis-je.  Mourir pour la bonne cause est honorable, si les acteurs en sont convaincus. On doit du respect à ces kamikazes ou à ces martyrs. Même s'ils sont, dans les deux cas, mal informés, par des manipulateurs qui les traitent en héros ou en terroristes selon qu'ils se trouvent dans un camp ou dans l'autre.

            ‑ Ne nous éloignons-nous pas de notre sujet ? s'inquiéta Thérèse.
            ‑ Nullement, ma chère, dit l'oncle Martin. Nous sommes toujours dans le sujet "Ethique et Nation". Nous parlons du comportement des citoyens et de leurs dirigeants. Car ce sont eux qui créent et qui constituent les nations. L'éthique d'une nation dépend de celle des individus de toutes les générations passées et présentes, et non pas seulement celle du siècle concerné.
            ‑ Dans ce cas, cette éthique est variable selon les actions et les réactions des citoyens ? demanda Thérèse.

            ‑ Variable suivant le moment et les circonstances, dit l'oncle Martin. C'est comme un compte accumulé avec gains et pertes. Il y a toujours un solde avec les actifs et les passifs, un compte qui est bonifié, qui est en déficit ou qui est en balance.
            ‑ Mais l'éthique des individus semble varier plus intensément que celle des nations qui paraît immuable, dit Jacques. Ainsi, il y a certains courants sociologiques qui décrètent que la société ou la nation n'existe pas, qu'il n'y a que les citoyens qui existent, donc priorité aux citoyens.

            ‑ C'est l'argument des individualistes, observa Thérèse.
            ‑ Certes, dis-je. Cependant il ne faut pas confondre cet individualisme égocentrique avec l'individuation qui est la conséquence d'une maturation. Ce n'est pas parce qu'on est individualiste, qu'on acquiert une identité. Mais celui qui arrive à ce stade d'évolution accepte son pays et les autres sans être forcé et sans avoir besoin de les juger.

            ‑ Si l'individualisme n'est qu'un stade où l'on cherche encore son identité, pourquoi peut-on dire qu'une personne a perdu son identité ? observa Thérèse.
            ‑ Ah ! C'est là une erreur d'interprétation, dis-je. Pour avoir perdu quelque chose, il faut d'abord l'avoir acquise. Or les individualistes n'ont chacun qu'un semblant d'identité. C'est pourquoi ils sont facilement sujets à des problèmes psychiques ou existentiels.

            ‑ Donc, une nation cherche aussi son identité ? demanda Thérèse.
            ‑ Evidemment, répondis-je. Son identité, comme nous l'avons constatée, est le creuset où se cristallise l'éthique, émanant de maintes générations passées, actuelles, et futures. Un citoyen doté d'une seule existence doit autant que possible éviter à ne commettre aucun impair pouvant le marquer et ternir son court séjour sur cette terre. Alors qu'un incident fâcheux d'une génération précédente peut être rattrapé par la génération présente et les générations futures.

            ‑ La nation est virtuelle, mais plus importante que l'individu qui doit agir en conséquence pour sauver l'éthique collective, ajouta Jacques.
            ‑ Comme si chaque nation avait aussi une âme qui doit son salut aux humains, dit Thérèse.
            ‑ Pas seulement une, mais deux âmes, dis-je. Comme les individus, qui ont chacun une âme essentielle et une âme existentielle ( Cf. Le Moi et l'Ethique ). Seulement, l'âme essentielle d'une nation dépend de la fusion ou plutôt de la coopération des âmes essentielles de toutes les générations qui entretiennent la flamme, l'éthique. Cette entité virtuelle sert de guide et peut influencer la génération présente et toutes les générations futures.

            ‑ Mais les âmes existentielles des citoyens peuvent aussi engendrer, à une époque donnée, par leur orgueil et leur besoin d'expansion, une âme nationale existentielle damnée, remarqua l'oncle Martin. C'était le cas des nations européennes, conquérantes en Amérique latine, en Afrique et en Asie.  Bien que leurs empires se soient effondrés les uns après les autres, leur âme essentielle, leur civilisation, leurs potentiels, leurs labeurs ancestraux, sont restés à l'arrière plan comme un fonds acquis par les générations précédentes.

            ‑ Je comprends alors la réaction de François Mauriac, dit Jacques. En parlant du IIIe Reich, il disait : "J'aimerais qu'il y ait deux Allemagne". Ne savait-il donc pas qu'il y a aussi cette dualité chez la nation comme chez l'être humain, quand l'identité, et partant l'éthique, n'est pas tout à fait acquise ?
            ‑ De sorte que je peux parler aussi de deux France, de deux Italie, dit Thérèse.
            ‑ Et de même, deux U.S.A., deux Russie ou deux Chine, ajoutai-je.

            ‑ Peut-on interpréter cette manière de voir comme une manière de justifier leurs actions barbares et illégales ? demanda Thérèse.
            ‑ Non, répliquai-je. Les dirigeants d'une nation ignorent souvent que, par leurs actions, ils engagent la nation entière. Et qu'ils le veuillent ou non, leurs agissements pendant une génération peuvent contribuer au renforcement ou à la dégradation de l'éthique de leur nation, de cette conscience collective selon Jung, cette âme nationale virtuelle avec ses archétypes et ses mythes.

            ‑ Ainsi, les historiens auraient tort de chercher à démolir ces mythes et à juger un pays à travers une époque critique, dit Thérèse.
            ‑ Théoriquement, un historien doit seulement relater les faits, dit Jacques. Or, le plus souvent l'histoire est "réécrite" selon les diverses interprétations des historiens qui, vu leur formation, ne sont ni politiciens, ni stratèges, ni psychologues, ni philosophes. Ils doivent rapporter des événements d'une époque passée et non pas présente. Ils ne pourront jamais se mettre à la place des autorités d'antan qui avaient une autre façon de penser et d'agir dans des circonstances qu'ils n'ont pas expérimentées eux-mêmes. La crise ou la catastrophe étant passé, ils jugent à froid, par procuration, c'est-à-dire en aveugle.

            ‑ D'ailleurs, il y a un autre aspect, ajouta Thérèse. Une nation ne peut être accusée en quoi que ce soit par des erreurs de quelques dirigeants ou affairistes. Il faut tenir compte aussi des réactions d'une grande partie de la population qui a des opinions non politisées, sans calcul, ni arrière-pensée et qui représente bien l'âme du pays. De grandes manifestations, répétées, de cette majorité populaire, ont déjà prévenu ou fait arrêter certaine guerre de nature politico-économique que l'on nomme par pudeur géopolitique.

            ‑ C'est exact, dit l'oncle Martin. En outre, pour saisir l'idée de ce que c'est une nation, comme pour comprendre ce qu'est un être humain, il est nécessaire de poser un postulat fondamental. Y a-t-il progrès éventuel ou bien évolution possible pour une nation comme pour un individu ? Car si l'on ne croit pas au progrès humain on ne doit pas prétendre qu'une nation puisse accéder à l'éthique. Les deux processus vont de pair.
            ‑ Tout à fait juste, interrompit Jacques. Alors, dans l'état actuel de l'évolution de l'humanité, aucune nation n'a pu encore atteindre l'éthique. Nous avons remarqué que, comme chez les individus, c'est toujours ce sentiment d'orgueil conjugué à une soif d'expansion et un besoin d'acquisition de biens matériels, qui est la principale cause de la faiblesse d'une nation, et de l'effondrement des empires.

            ‑ Ainsi, le culte de Napoléon, c'est la célébration de l'orgueil, dit l'oncle Martin. Comme celui d'Alexandre ou de Gengis Khan. Sans parler de ces empires monarchiques austro-hongrois, ottoman, japonais ‑ ou de ces empires coloniaux ‑ espagnol, portugais, anglais, français et autres ‑ dont aucun n'a pu résister à la marche implacable de l'histoire.
            ‑ Viendront à leur tour, les empires russes et chinois, ajouta Thérèse.
            ‑ Sans aucun doute, dis-je. Malheureusement, aucun des dirigeants de ces grandes nations n'est lucide ou visionnaire.

            ‑ Les hommes lucides ou visionnaires ne font pas de politique, répliqua l'oncle Martin. Et si par hasard quelques-uns en font, ils ne restent pas longtemps au pouvoir. Je pense par exemple à Gorbatchev. Ce réformateur voulait la "glasnost", réorganiser l'URSS, mais les autres dirigeants conservateurs lui reprochaient de vouloir démembrer la grande Russie.
            ‑ On lui rendra raison après des années de guerre avec la Tchétchénie, et probablement avec d'autres républiques encore, dit Jacques.
            ‑ Dans ce cas, le monde ne connaîtra jamais la paix, dit Thérèse. Dans ce contexte, il y a toujours des terroristes : Irlandais, Basques, Corses, Palestiniens, Cachemiris, et plus nombreux encore dans d'autres mouvements, islamistes ou non ‑ traités de voyous ou de Satans ‑ au Moyen Orient, en Asie, en Europe, en Amérique, c'est-à dire sur toute la surface de la planète.

            ‑ Le problème ne vient pas seulement des terroristes, dit Jacques. Il vient aussi des pays qui, par leur politique ou par leur mauvaise foi, engendrent et suscitent le terrorisme, et même, par des moyens machiavéliques, provoquent, voire inventent le terrorisme pour pouvoir dominer et réorganiser le monde selon leurs intérêts nationaux.
            ‑ Les médias ne sont pas toujours dupes, observai‑je. J'ai lu quelques analyses et enquêtes de certains journalistes européens et américains qui abondent dans ce sens. En Occident, on appelle cela peindre le Diable sur la muraille ou jouer aux Cassandre. En Asie, nous avons un dicton pittoresque : L'eau trouble engraisse les hérons.

            ‑ Nous avons aussi l'expression pêcher en eaux troubles, dit Thérèse. Car l'eau trouble engraisse aussi les marchands de canons, sans oublier les investisseurs boursiers.
            ‑ Et comment faire pour garder l'eau claire ? demanda Jacques. Il faut couper l'herbe sous les pieds de ces semeurs de troubles et des profiteurs de tout poil que je trouve plus coupables et plus dangereux que les terroristes.

            ‑ Il y a une solution radicale, dis-je. Certains pays devraient surmonter leur orgueil qu'il confond avec l'intérêt national ‑ et renoncer à leur cupidité, pour faire régner la paix en ce monde et défier les véritables fauteurs de troubles. La majorité des pays du monde entier souhaiteraient :

            1 . ‑ Que le Pakistan, l'Inde et la Chine, laissent la liberté au Cachemire.
            2 . ‑ Que la Chine consente à libérer le Tibet, le Xinjiang de sa tutelle et accepte l'indépendance de Taiwan. De ce fait, elle aura trois alliés en plus, voire quatre, sur l'échiquier mondial. De même, elle pourrait éviter les intrigues des autres pays mal intentionnés qui voulaient la déstabiliser.
            3 . ‑ Que la Russie fasse de même avec la Tchétchénie et d'autres territoires qui ont soif d'autonomie. Ces derniers cherchent déjà des alliances extérieures qui ne s'intéressent qu'à leurs ressources pétrolières. Et en rejoignant l'Europe, elle n'aurait plus besoin de se défendre.

            ‑ Tout à fait de ton avis, applaudit Jacques. La grandeur d'une nation ne se mesure pas à sa seule superficie. Les pays qui ont perdu leur empire conservent toujours la lumière de leur civilisation et l'intensité de leur rayonnement. ( N'oublions pas certaines civilisations qui ont sombré dans l'oubli après avoir tant brillé, parce qu'elles ont gaspillé une grande partie leur énergie créatrice dans les entreprises de destruction. )

            ‑ En agissant avec sagesse, ces pays deviendraient même plus forts, secondés par des alliés plus sûrs, pour se faire respecter et écouter sur l'échiquier mondial, continuai‑je. L'Organisation des Nations Unies deviendrait une véritable Organisation des Nations avec des membres indépendants et non pas une Organisation fictive ou virtuelle composée d'une seule Nation toute puissante avec des vassaux dociles d'une part, des pays voyous ou indésirables de l'autre, dans un monde vivant en état de couvre‑feu perpétuel.

            ‑ Evidemment, dit Jacques. Si les membres de l'ONU étaient vraiment forts et indépendants, la question palestinienne serait résolue depuis belle lurette. En outre, il reste encore certaines séquelles de la seconde guerre mondiale que le monde politique semble ignorer. La réunion des deux Viêt Nam et celle des deux Allemagne sont acquises, pourquoi celle des deux Corée est‑elle retardée ? Si la Chine n'avait pas de problème avec Taiwan, il n'y aurait plus d'armées défensives étrangères au Japon et en Corée du Sud, et les habitants de la Corée du Nord pourraient manger à leur faim. C'est ridicule de penser que le monde a vraiment peur des bombettes du Pakistan, de l'Inde et de la Corée du Nord, et des pétards probablement mouillés de l'Irak. Le Bangladesh a pu être indépendant, pourquoi le Cachemire ne pourrait-il pas être libre ? 

            ‑ Ah ! mes chers amis, intervient Thérèse. Vous êtes des rêveurs, vous parlez comme si ces nations avaient déjà acquis une vraie éthique.
            ‑ Nous sommes d'accord que ce n'est qu'un vœu pieux, dis-je embarrassé, mais étant de nature optimiste, nous voulions ne pas perdre tout espoir, en gardant toujours notre confiance envers l'humanité, dans ses périodes de grandeur comme dans celles de ses dérapages ( et non de sa "décadence" ).

            En silence, l'oncle Martin nous regarda avec son sourire serein.
            Thérèse vint se lover doucement contre son mari, Jacques, qui ferma alors les yeux comme un bouddha en méditation.
            Je me levai d'un coup pour ouvrir toute grande la fenêtre, remplir mes poumons d'air frais, puis j'expirais lentement avec un profond soulagement.

            Au dehors, la nuit sans lune étendait son voile de ténèbres ; les cris des grillons rivalisaient avec le concert des grenouilles de l'étang du fond du jardin.


            Le Mont-sur-Lausanne
            Automne 2002

 

            *Cf : /2.-foi-et-ethique (La foi et l'Ethique)

            **Cf : /derni-c3-a8re-chance-pour-l-onu (Dernière chance pour l'ONU)

              Le Moi et 'Ethique /le-moi-et-l-ethique

                   retenue par un cheveu du Bouddha ( ! )