1.- Mon père, cet incompris

          Ces pages, spécialement destinées à mes enfants et petits-enfants, leur apprennent à se souvenir de leur grand-père et de leur arrière-grand-père, ainsi que d'une partie de la parenté dans cette contrée lointaine de l’Orient.

          En laissant revivre sa mémoire, Nguyên vit surgir l’image de son grand-père en même temps que celle de son père. En effet, les deux étant liées, il ne pourrait évoquer l’une sans penser à l’autre. D’ailleurs, Nguyên croyait mieux connaître son grand-père que son père et avait une communication plus facile avec le premier qu’avec le second. Nguyên gardait toujours l'image de la mince silhouette d’un lettré authentique, une figure bienveillante avec un front légèrement dégarni, un nez légèrement aquilin, des cheveux longs noués en arrière en forme de chignon, une fine barbiche et surtout les ongles de la main, un peu recourbés et longs au moins de douze centimètres. 

            Dès l’enfance, Nguyên savait d’instinct que son grand-père l’aimait, de même que ses parents ; leur amour était pour lui une évidence. Il ne cherchait pas à en demander plus que ses quatre frères, et ses trois sœurs qui vinrent après. Sa mère, comme pour prévenir toute jalousie entre fratrie, lui disait souvent que si elle préférait les derniers parce qu’ils étaient encore petits, plus fragiles et demandaient plus de soins. Nguyên acceptait facilement cet argument mais aurait aimé avoir les mêmes droits que ses frères quant à la punition de leurs débordements presque quotidiens. Ils étaient si pleins de vigueur que les gens du voisinage comparaient souvent les cinq petits garçons à cinq tigres. Et Nguyên, le plus remuant de tous était le plus souvent puni. Sa mère (1902-1942) lui expliquait qu’étant l’aîné, il devrait donner l’exemple. Il était d’accord mais ne voulait surtout pas toujours être le point de mire et payer pour les fautes de l’un de ses frères tous aussi turbulents que lui.

          Le sens de la justice était pour lui plus important que le besoin d’amour. Si sa mère (photo ci-dessous à droite)  était facilement colérique, son père montrait sa sévérité par un semblant de colère qui n’intimidait nullement ce galopin qui n’avait pas froid aux yeux et qui supportait les fessées sans broncher. Il n’aimait pas que sa mère racontât ses incartades aux autres personnes qui rendaient visite à la famille. En écoutant à leur insu les conversations, il savait alors qu’il fut le second enfant et que son frère aîné fut mort-né. Elle raconta aussi que Nguyên fut le chouchou de son grand-père qui lui laissait casser les bibelots en porcelaine que son arrière-grand-père rapportait de la Chine quand il fut envoyé par l'Empereur Tu Duc comme ambassadeur avec le futur régent Nguyên văn Tường.

          Ce fut par hasard que Nguyên eut vent de ce détail, car au Viêt Nam il y avait comme une sorte de tabou. On fait le culte des ancêtres, on les vénère, mais on n’ose pas parler d’eux, même en prononçant leur nom. Nguyên ne savait rien sur eux par son père. Toutefois, il avait dû tirer les vers du nez de son grand-père pour savoir qui était le mandarin en costume de Cour posée en photo sur une table de l'autel des ancêtres dans la pièce principale de l’habitation. Nguyên sut que c’était le père de sa grand-mère décédée sans autre mention.  Par contre, il lui avait parlé de son arrière grand-père, ministre de la justice qui avait le droit de "couper la tête d’un coupable avant d’en référer à l’Empereur". Ce fut le seul détail obtenu, qui n’impressionna guère l’arrière-petit-fils. 

          Ce dernier fut mis au courant plus tard vers 1991, à l’occasion d’une visite au pays natal, par un cousin ( petit-fils du frère aîné du grand-père de Nguyên ) qui lui montra un décret impérial sur lequel leur arrière-grand-père Lê-Đình Tuấn, fut nommé ministre de la justice à sa retraite, en l’an 32 du règne de l’empereur Tự Đức. ( 1879 ). (Cf. Photo du document en fin de la page).  Etant très pauvre, il avait préparé son concours de doctorat tout en coupant les noix de bétel pour les vendre au marché ( une ancienne coutume traditionnelle de les mâchonner avec du calcium pour fortifier les dents ). Devenu gouverneur de province, puis ministre, contemporain du duc Nguyên Văn Tường, il fut envoyé avec ce dernier, par l’Empereur Tu Duc, comme ministres plénipotentiaires en Chine. ( Nguyên văn Tường fut nommé ministre de la justice en 1874 ). Ils scellèrent leur amitié en alliant les deux familles. Le duc donna une de ses filles ( Nguyên thị Tứ ) à Lê-Đinh Thống, le grand-père de Nguyên ( 5è fils de Lê Đình Tuấn ).

          Un autre cousin lui confia, quarante ans après, que la grand-mère de Nguyên, Nguyên thi Tứ, fut fille du duc Nguyên Văn Tường et de son épouse Nguyên-Khoa Thị Bồng, la fille aînée du Bố Chánh ( gouverneur de province ) Nguyên Khoa Học. D’où ces liens de parenté par alliance avec la famille Nguyên-Khoa. Il vivait dans l’ignorance de ces détails par le silence pudique de ses géniteurs. Au Viêt Nam, il suffit de savoir qu'on a de la parenté. Quelle discrétion !

          Il faut se rappeler que deux dignitaires de la Cour Nguyên Văn Tường ( Photo ci-contre ) et Tôn-Thât Thuyết ( Photo en-dessous ) jouèrent un rôle important dans l’histoire du Viêt-Nam. Premier et second régents choisis par l’Empereur Tu-Duc, ils aidèrent le jeune successeur, Hàm Nghi,  à secouer le joug des Français qui avaient imposé par force leur protectorat au pays. Lors du soulèvement pro-souverain ( Cần-Vương ), le 05.07.1885, la citadelle de Huê fut attaquée, puis reprise par les Français. Tôn-Thât Thuyết amena alors l'Empereur Hàm-Nghi à Tăn Sở - Quang-tri, une province au Nord, où se trouvait la base du mouvement de résistance. Le premier régent Nguyên Van Tường, qui eut pour mission de rentrer à Huê pour négocier, fut mis en résidence surveillée le 06.07.1885 par De Courcy, avec un ultimatum de deux mois pour rétablir la paix. A la fin des deux mois ( 05.09.1885 ), il fut arrêté pour non respect de l'ultimatum et envoyé à Tahiti, où il mourut empoisonné à Papeete ( 30.07.1886 ).

            Après plus de trois ans, grâce à une trahison interne, Hàm-Nghi fut pris le 26.09.1988, et livré aux Français. Tôn-Thât Thuyết put s’enfuir en Chine pour demander secours. L’Empereur fut exilé le 13 décembre 1888 à Alger ( Algérie ) où il fut décédé en 1943.

            Trente ans après, en 1915, le père de Nguyên, petit-fils du pire ennemi des Français, travaillait à la Résidence Supérieure de l’Annam, où se trouva l’administration française du Protectorat, comme « secrétaire-mandarin » ( fonction avec grade mandarinal du gouvernement impérial ).

            Un des parents avait confié à Nguyên que son père avait la protection d’un grand dignitaire de la Cour impériale, le duc Nguyên-Hửu Bài, un mandarin catholique, qui avait forcé le respect des Français. Il laissait son nom dans l’histoire du pays par ces vers populaires :

         "Đày vua không Khả,
         Đào mả không Bài"

                          Traduit en français : 

         Pas d'exil du Roi sans Kha,
         Pas de profanation des tombeaux royaux sans Bài.

            L’idée du Résident Supérieur Mahé de déterrer un des tombeaux royaux pour chercher des trésors, fut stoppée par Nguyên-Hửu Bài qui refusa de signer l'acte d'autorisation. Et quand le Résident Supérieur Fernand Levecque voulait prendre des prétextes pour exiler le Roi Thành-Thái avec l'accord des dignitaires de la Cour, le seul opposant fut Ngô-Đình Khả ( père du feu président Ngô-Đinh Diệm ).

            Nguyên n’avait pas su ce qui liait sa famille à celle de Nguyên-Hữu Bài. Son grand père lui avait dit que c’était une dette d’honneur entre ce dernier et son père.

            Il se souvint de l’époque où il avait six ou sept ans, lors des fêtes du Nouvel an vietnamien, il s'était rendu avec toute sa famille ( sauf son grand-père ) au domicile de Nguyên-Huu Bài avec des cadeaux. Tandis que leurs parents restaient debout les mains jointes devant la poitrine, Nguyên et son frère firent des prosternations au sol devant le grand mandarin qui trônait sur un fauteuil. Dans toute cette cérémonie, ce qui le frappa c’était la couleur rouge du pantalon de l’hôte. ( Ce qui est amusant, c’est que son frère, après 80 ans passés, lui dit avoir le même souvenir que lui : il fut choqué par ce pantalon rouge, car dans le pays,  personne ne porte un pantalon de cette couleur ).

           D’autre part, il y avait un autre lien dont Nguyên n’était pas au courant au début. Ce fut l’histoire de son bel-oncle. Une de ses tantes lui avait raconté que Phùng duy Cần, son beau-frère, petit mandarin, d’origine de Hà-Tịnh, province située au Nord, travaillait sous les ordres de grand-père quand ce dernier avait pour mission officielle de faire rénover la porte Nord (Ngọ-Môn), l’entrée principale de la Cité impériale de Huê (photo ci-contre).  Le jeune homme avait demandé la main de sa deuxième soeur (Lê thị Táo) à cette occasion. De cette union naissaient un fils et deux sœurs, dont la cadette, la cousine germaine de Nguyên, était devenue une femme sculpteur célèbre, après avoir pratiqué la médecine dentaire à Paris, sous le nom de Điềm Phùng Thị (Photo ci-dessous).

            Ce fut la fille de sa sœur aînée (Phùng thị Đậu), la nièce de Nguyên, qui lui avait raconté vers ses quarante ans, que son grand-père (Phung duy Cần) était le fils adoptif de Nguyên-Hửu Bài. Nguyên trouvait ridicules ces tabous-secrets de famille. D’ailleurs, ce fut tout à fait différent avec les racontars sur la vie du grand-père maternelle de son père, le duc Nguyên Văn Tường. Ce que Nguyên avait raconté ci-dessus à son sujet furent vérifiés par les faits historiques bien établis après le retrait définitif de l’armée française. Car à l’époque coloniale, les Français et même une partie de la famille royale pro-français avaient tout fait en inventant des fables pour ternir voire noircir ce grand résistant patriote. Ils avaient d’abord fabriqué une légende : un homme de grande taille, de figure blanche avec une barbe de couleur bleue (?), un extra-terrestre sans doute ! C’était l’Empereur Tự-Đức, le plus grand de la dynastie des Nguyên qui l’avait choisi comme Régent à cause de sa confiance en ce duc honnête et fidèle. Ses ennemis le décrivaient comme un être rusé, manipulateur, un Machiavel vietnamien. Ils l’accusèrent sans preuve d'avoir fait assassiner trois rois successifs, d’avoir des relations intimes avec la Reine mère ! Après l’échec du soulèvement cité ci-dessus, certains de ses adversaires ou ministres pro-français de la Cour disaient même qu’il avait trahi son pays en voulant coopérer avec les Français ! Pourtant, ce fut la France qui l’avait puni en l’exilant à Tahiti, où il mourut à cause d’une soi-disant entérite. ( Or dans un rapport médical secret, le médecin qui avait donné l’autorisation d’inhumer constata que quelques dents du mort furent tombées dans sa bouche et que les autres étaient branlantes ! ). Quand son corps avait pu être rapatrié, l’Empereur Khải-Định en personne donna l’ordre d’administrer cent coups de bâton sur le cercueil blindé. Il voulut encore sévir par la confiscation de la fortune et des biens immeubles de sa victime, mais dut renoncer à ce projet de punition, face à l’indignation d’une partie des ministres de la Cour et de l’opinion populaire, qui n’en étaient pas dupe. A son enterrement, il y avait beaucoup de monde, parmi lesquels certains membres de la famille de Tôn-Thât Thuyết.

            Evidemment, dans le manuel scolaire de l’histoire du Viêt-Nam, Trân Trọng Kim n’avait pas relaté tous ces détails. En outre, quand le Premier régent retourna à Huế pour négocier, l'historien nota qu'il revint "pour se rendre aux Français". L’auteur ne donna que la version officielle simplifiée avec des faits inexacts, fournis probablement par le Protectorat, portant sur la personnalité fantoche et les crimes supposés de l’ennemi de la France. De même, le Second régent, Tôn Thât Thuyết ( Photo ci-contre ), Ministre de la Guerre, choisi par l'Empereur Tự-Đức pour sa droiture et sa fidélité, fut traité comme un lâche, grossier et ignorant. Faute de pouvoir l'attraper, son père Tôn-Thât Đính, fut envoyé en exil à sa place avec le Premier régent. Pourtant, il fallait plus de trois ans pour triompher militairement avec ce mouvement révolutionnaire qui s'étendit du Nord au Sud de l'Annam.

           En 1931, quand Nguyên était encore à l’école primaire, il travaillait le soir à la maison. En récitant à haute voix sa leçon d’histoire sur ce chapitre concernant Nguyên-Văn Tường et Tôn-Thât Thuyết , son père et son grand-père, qui étaient présents et qui l’écoutaient, restaient de marbre. Pourquoi ne voulaient-ils corriger les faits et lui faire connaître la vérité ? Secret familial ? Discrétion voulue !

            Nguyên n’arrivait pas à connaître les sentiments et la pensée de son père, qui s’entendaient bien avec ses cousins du côté maternel.

            Son grand-père ne cachait pas son mécontentement contre ceux qui adoptent les manières occidentales. Quand Nguyên avait commencé sa scolarité, il citait Confucius : « Tiên học lể, hậu học văn » traduit en français : « Il faut apprendre les rites avant de commencer la littérature.» Les rites ne concernent pas seulement la politesse, mais la manière de parler, de marcher, de manger posément, de s’habiller correctement même avec des vêtements usés ou rapiécés, de s’asseoir sur une natte bien posée. En Orient, une personne est souvent jugée, à première vue, d’après son comportement.

          Suivant parfois son grand-père en ville pour ses achats dans certaines pharmacopées chinoises, Nguyên lui demanda pourquoi on appelait le Chinois Chú khách, Petit oncle, et un Français, Thằng Tây, un quidam français. « Parce que les Chinois nous apportent leur civilisation, dit-il, tandis que les français sont des occupants

           Il y avait des sujets que Nguyên n’osait jamais aborder librement avec son père. Sa  tante lui avait raconté que son père, qui avait été nommé à un poste de Préfet au Tonkin, avait cédé cette charge mandarinale à son frère aîné, qui par la suite mourut dans une attaque des bandits « les Pavillons Noirs » à la frontière limitrophe avec la Chine.  Nguyên, toujours curieux, alla tout de suite demander des détails à son grand-père. Il apprit que ce dernier et son frère aîné avaient fréquenté le Quốc Tử Giám (Ecole pour fils des mandarins, photo ci-dessus), sortis avec un titre Khiêu, correspondant au Tú-Tài (bac vietnamien). De plus, étant fils de mandarin, ils n’avaient pas besoin du titre Cử-Nhân (licence vietnamien) comme les autres candidats non privilégiés pour être promus Tri-Huyện (Préfet de District). Sous prétexte de rester auprès de sa mère, il avait laissé la place à son frère aîné.
          -  « Mais ma tante (Lê thị Tùng) disait que tu n’aimais pas être mandarin déjà avant, dit Nguyên. Et même que tu ne voulais pas te présenter aux examens triennaux.
          -  C’est vrai ! dit son aïeul en souriant.  
          -  Pourquoi ?, insistait Nguyên.
          -  Tu es vraiment curieux et entêté, mais je vais te le dire : « Le but de la vie est de se perfectionner et d’amasser un crédit de bonté pour ses ascendants (tu thân tích đức). Or, tout mandarin, dans l’exercice de sa fonction, pourrait agir d’une manière non conforme à son code de conduite, ce qui lui ferait perdre non seulement ce crédit de bonté mais encore laisser une dette à payer ( karma négatif ) à sa progéniture. La fortune, les honneurs et la gloire ne sont parfois que du vent ! ".


  

                 Nguyên se rappelle encore ces vers que son aïeul citait parfois :

                 « Trên đường danh lợi vinh liền nhục,
                 Trong cuộc trần ai khóc lộn cười ! »

                   Traduction :

                   « Sur le chemin des honneurs, la gloire côtoie la déchéance,
                   Dans le cours de l’existence, les larmes se mêlent aux rires ! » 

        « Faire du bien autour de soi, c’était son credo ». Il disait plusieurs fois à Nguyên : « Dù xây chín đợt phù đồ, không bằng làm phúc cứu cho một ngừơi ! » traduit en français : « Sauver un être humain vaudrait mieux que la construction d’une pagode de neuf étages ! ».

         Pratiquant la médecine traditionnelle, chinoise, il achetait de sa poche les produits pharmaceutiques bruts : plantes, tiges, racines, préparait tout seul les médicaments et les donnait gratuitement à ceux qui en demandaient. Les bénéficiaires apportèrent, suivant leurs moyens d’existence, des présents de toutes sortes : fruits, légumes, poissons, volailles, viandes, gâteaux, panier de riz, bouteilles d’alcool … A la vue de ces cadeaux, le médecin bénévole refusait toujours d’un geste de la main. Les clients firent semblant de partir puis se rendirent en catimini vers la cuisine à côté de la maison. Nguyên observait avec amusement ce manège qui se répétait plusieurs fois.

         Chaque année, au cinquième jour du cinquième mois, il aidait son aïeul à ramasser des plantes médicinales sur les pentes du Mont Ngự-Bình, à midi pile ( l’heure où les plantes conservent leur efficacité optimale ). En brassées, ils les faisaient sécher à la maison, en attendant la fabrication des remèdes.

         Sa réputation se propageait même jusqu’au Nord. C’était surtout certains collègues du père de Nguyên, mutés à Hanoi, qui faisaient la propagande d’un remède miracle de l'asthme provenant de Huê. Pourtant, s’il était efficace pour les étrangers, il fut sans effet sur la même affection chez sa belle-fille. La mère de Nguyên dut recourir à sa sœur, une des premières femmes du pays qui pratiquait la médecine traditionnelle et chinoise. Elle avait un frère qui exerça la même profession, qui mourut à trente ans, contaminé par le choléra chez des malades qu’il avait soignés pendant une épidémie.

         Son grand-père maternel fut un géant, par rapport aux gens du pays. Avec une taille près de deux mètres, il avait fait fabriquer sur mesure un cercueil en bois de santal qu’il plaçait à côté de la pièce principale. Il y trônait au milieu comme un pacha sur un grand meuble sculpté sur lequel il faisait servir sur place, le thé ou les repas. Vers ses quatre ou cinq ans, quand Nguyên lui rendit visite avec son père, il avait l’habitude de jouer à cache-cache, en se faufilant dans le cercueil parfumé et y restait jusqu’à ce qu’on vînt le chercher.

          Officier militaire, il dut quitter l’armée très tôt, relevé de ses fonctions et de son grade mandarinale, à cause de ses deux cousins Đoàn-Trung et Đoàn Trực. Ces deux révolutionnaires, avec une troupe armée étaient entrés dans la Cité impériale. L’assaut fut stoppé, ils furent pris et condamnés à mort en même temps que leurs grands-parents, parents, leurs femmes et leurs descendants (en lignes directes). Oter la vie à trois générations des coupables (tru di tam tộc), tel fut la loi du pays pour ce crime contre la royauté. Nguyên n’avait rien su de cet événement tragique. Pourtant, quand il lisait à haute voix sa leçon d’histoire concernant ce chapitre, il ne remarquait aucune réaction chez son grand-père et ses parents présents dans la grande pièce commune.

          Ce fut vers quinze ans, lors d’une visite au village maternel avec son père pour assister à une fête commémorative des parents de sa mère. Nguyên avait remarqué que les gens autour de lui parlèrent à voix basse comme des conspirateurs dans une atmosphère un peu lugubre. Nguyên insistait pour savoir les noms des parents commémorés auprès d’un jeune oncle (Đoàn Tồn) assis à son côté. Ce dernier, en chuchotant, le mit enfin au courant de tous les détails de la tragédie.

             Un peu plus tard, Nguyên chercha à comprendre le choix de la sœur aînée (Lê thị Tùng) de son père. Jouant un rôle d’entremetteuse, elle avait tout arrangé. Le père de Nguyên n’avait pas connu sa mère avant le mariage. Son frère Loan était pourtant un beau parti. Il y avait beaucoup de filles de familles de notables dans la ville de Huê et aux alentours. Nguyên avait l’impression qu’elle les évitait de même que celles de la famille royale. Pourtant, elle-même fut mariée à l’un des descendants directs de l’Empereur Gia-Long ! Quelle idée d’aller chercher si loin une belle-sœur dans un village situé à plus de 10 km de son domicile ?  Ce fut pour Nguyên un mystère de plus. Elle avait commis en outre un impair involontaire à cause de ces sacrés secrets familiaux !
            En 1866, leur grand-père maternel, Nguyển-Văn-Tường, Gouverneur des deux provinces Thừa Thiên et Quảng Trị, fut relevé de ses fonctions suite à la rebellion "Chày Vôi" menée par les deux frères Đoàn-Trưng et Đoàn-Trực, qui avaient assailli la citadelle de Huê ( cité plus haut ). Comment la sœur, en cherchant une épouse pour son frère, aurait pu savoir que la future belle-sœur, Đoàn-Thi-Anh, était issue de cette famille maudite du village An-Truyền ? 

           Le grand-père de Nguyên, à côté de ses connaissances médicales, possédait en même temps un don de guérisseur que lui avait transmis un chaman à l’époque où son père était gouverneur de la province Khánh-Hoà, au Sud du pays.

            Un pêcheur vivant sur une barque au bord de la Rivière des Parfum amena un jour son fils avec un bras en écharpe. Grand-père le fit asseoir sur un guéridon. Debout, en inspirant, il prit dans sa bouche une gorgée d’alcool de riz. Puis, retenant son souffle, il trace dans l’air avec un bâton d’encens allumé des figures cabalistiques en murmurant une formule magique, puis en expirant, aspergea le contenu liquide sur le bras endolori de l’enfant en le massant doucement. Tout de suite après, l’enfant put jouer avec son coude. Le pêcheur voulut payer, mais grand-père secoue la tête en souriant : « Vous ne me devez rien ! ». Le lendemain, le pêcheur apporta un gros poisson qui prit le chemin de la cuisine comme d’habitude.

            Pourtant, ce pouvoir magique n'avait aucun effet sur Nguyên quand ce dernier avait le même mal que celui de l'enfant du pêcheur. Le grand-père lui expliqua que ce fut un mystère, comme dans le cas de la mère de Nguyên avec son asthme : "Cela marche avec les gens étrangers, mais pas souvent dans sa propre famille".

            Le grand-père de Nguyên avait plusieurs cordes à son arc. Son Livre de chevet fut le "Y king". Nguyên lui avait demandé une fois la signification. Son aïeul ne l'utilisait pas comme un livre divinatoire en donnant des oracles, mais comme un livre de la philosophie de la vie dans lequel il pouvait trouver des conseils judicieux pour mieux se conduire suivant les lieux et les circonstances selon chaque situation présente ou future. Pour lui, il n'y avait pas de miracle, c'est la loi bouddhique "de cause à effet" (nhân quả) "Si tu fais du bien, rien de mal ne t'arrivera", qui fut déterminant. C'est l'individu qui construit lui-même sa destinée.

            (Devenu adulte, au contact de la culture française, Nguyên adoptait un credo d'inspiration kantienne :"Fais ce que dois, advienne que pourra !", formule un peu fataliste et moins déterministe, mais qui donnerait le même résultat).

            Toutefois, l'aïeul croit au hasard. Quand il sortait pour une randonnée ou un voyage, il consultait dans le même "Y-king" l'heure propice. Des proches vinrent aussi demander l'heure faste pour un mariage et même pour un enterrement. Il ne chômait pas, mais il préférait aider les gens par ses recettes et médicaments traditionnels ou chinois.
            Nguyên par contre, ne croyait pas au hasard, tout en regardant parfois son signe astrologique sur un quotidien, ou en achetant dans quelque rare occasion un billet de loterie. 
            Pourtant, il y avait des faits concrets et réels qui restent des mystères pour lui, même à l'approche de la fin de sa vie.

            Par curiosité, son aïeul se révélait un bon morphologiste, en étudiant tout seul les informations dans un de ces livres rapportés de Chine par son père. Il pouvait, par un seul coup d'œil, déceler chez quelqu'un une bonne ou mauvaise intention, une nature généreuse ou perfide.

            Un jour, il dit à son petit-fils de ne pas fréquenter un cousin éloigné N.V. An qui vint en visite, car il vit sur le front de ce dernier un "aura" maléfique ("sát khí") qui préfigurerait une mort insolite, inattendue et violente ("bất đắc kỳ tử"). Nguyên, de nature sceptique, n'en crut pas un mot … Quelques années plus tard, ce dernier était tombé dans un complot funeste. Pendant qu'il était Gouverneur des trois provinces du sud de l'Annam (Bình-Định, Phú-Yên, Khánh-Hoà) durant la tentative de réoccupation française 1945-1955 (Opération Atlande) avec le régime du gouvernement de Ngô-Đình Diệm, ses ennemis firent exprès de retarder l'envoi des fonds pour le paiement des soldes de l'armée sous ses ordres. Quelques généraux, infiltrés par Ngô-Dinh Nhu, le frère du Président, semèrent alors de fausses nouvelles, disant que le gouverneur avait bien reçu de l'argent, mais qu'il gardait pour lui pour l'envoyer en Europe. Les soldats, non payés après plus de deux mois et chauffés par cette désinformation, firent une nuit, l'assaut de la résidence du Gouverneur, et de la chambre à coucher du 2ème étage, le jetèrent en bas. Ceux restés au sol l'achevèrent par des coups mortels. Nguyên, en Suisse, avait reçu cette mauvaise nouvelle de Paris rapportant que son ami fut coupé en morceaux par des soldats rebelles ( ! ).

           Retour en 1943 : ( Souvenirs du Général Đổ Mậu - Sacramento 1995 ) 

         "La ville de Dalat, toute sombre dans ses rangées de pins immobiles semblait partagée notre désespoir. Avant d'aller se coucher, Nguyên Van An me fit cette confidence : "Si Bao-Đại revenait au pouvoir et le consolidait, notre organisation ne pourrait pas changer la situation actuelle à notre avantage, d'autant plus que Ngô-Dinh Diêm, notre chef, n'a pas l'étoffe d'un "héros pouvant créer un évènement favorable" ( sous-entendu : comme Hô Chi Minh ).

          Je ne puis oublier cette dernière remarque comme une plainte lancinante dans cette nuit lointaine : "C'est comme si nous étions atterris sur un vieux radeau pourri ballotant au milieu d'un torrent impétueux".

           Probablement, il avait confié son état d'âme à ses amis et ennemis qui le rapportèrent aux frères Ngô qui l'avait fait assassiner dix ans plus tard, quand ils avaient le pouvoir entre les mains …"

            Il fallait plus d'une dizaine d'années à Nguyên pour qu'il pût faire le deuil de son ami. Il le voyait souvent dans un rêve en train de bavarder ou de se promener en périssoire sur la Rivière de Parfum. Il n'oubliera jamais ce grand frère, un être trop intelligent, trop lucide, mais qui avait le malheur de faire de la politique !

            Nguyên se demandait alors s'il y a vraiment un destin, car il croyait plus à la destinée qu'au destin. La destinée pour lui est une construction de la personnalité, tandis que le destin semble être immuable. Selon l'optique bouddhiste, le destin est lié au karma qui est aussi une construction, mais du passé, une dette à payer ( Pourtant, il y a souvent confusion entre les deux mots ).

            Plus tard, il réalisa que dans la destinée il y a le destin qui lui est accolé. L'être humain peut maîtriser la destinée mais non "le destin qu'il porte au cou" ( "L'homme porte son destin attaché au cou" dit le Coran ). 
            L'être humain a toute sa vie, et sa liberté pour construire sa destinée. Personne n'est tenu pour responsable de son destin, mais c'est dans l'action orienté vers la créativité, vers un bon choix, qu'il peut "défier" son destin. S'il se laissait aller sans réagir, ou s'il avait bifurqué vers une mauvaise direction, c'est le destin qui le rattraperait ! 
            Le choix mène la destinée à son accomplissement, mais après, l'être humain n'est plus maître du chemin qui y mène, livré sans merci aux bras du destin !

        Suite :   /2.-mon-p-c3-a8re-cet-incompris (2.- Mon père, cet incompris)

       (Traduction en viêtnamien : /1.-gia-t-c-l-c3-8a-c3-acnh (1.- Gia tôc LE-DINH)

        Cf.  NGUYEN VAN TUONG Source Vikipedia, et Trân Xuân An (Giao Diêm).

            Décret impérial du 32 è année ( 1879 ) du règne de l'Empereur Tự Đức nommant Lê Đình Tuấn ministre de la justice à sa retraite.

             Photos extraits en 2 parties pour plus de visibilité ( Texte et Sceau impérial )