1.- Pensée chinoise et Civilisation vietnamienne


            La culture vietnamienne, comme la culture coréenne et la culture japonaise, a pour fondement  la civilisation chinoise.
            Confronté à la civilisation de la Chine pendant dix siècles d'occupation ( quatre reprises à intervalles irrégulières, entre 111 avant l'ère chrétienne jusqu'à 1789 ), les Viêtnamiens accèdent aux bases de trois courants anciens de la pensées chinoise : le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme. Les deux premiers, apportés par l'occupant chinois, sont issus d’une source antique qui remonte au IXè siècle avant l’ère chrétienne : le Yi king. Le dernier courant est venu de l'Inde en faisant un détour par la Chine.

                                        

                    Le Yi king ( IXè siècle avant J.- C.) 

           Ce livre trois fois millénaire est appelé en Occident « Livre des changements », « Livre des Mutations », « Livre des transformations » ou « Livre des métamorphoses », toutes désignations qui mettent l’accent sur l’idée de Mouvement. En effet, le mot chinois Yi signifie mouvement ou changement ou déplacement ou transformation, suivant les cas et les circonstances.

            Le mot " king" signifie livre sacré. Au sens propre, il désigne la trame d’une étoffe dont les fils peuvent être combinés de diverses façon pour former des figures ou des images. 
            Le Tao ( la Voie ) du Yi king a pour emblèmes  le Yin et le Yang, qui renvoient à la fois à l’ordre social et à l’ordre cosmique, dont le fonctionnement cyclique est constitué par la conjugaison de deux manifestations alternées et complémentaires.                                           

            L’opposition "Yin-Yang" n’est pas, comme dans la pensée occidentale, une opposition absolue, dualiste, analogue à celle de l’Etre et du Non-être, du Bien et du Mal, de Dieu et du Diable... C’est une opposition relative, rythmique, alternée, de deux aspects antithétiques ( comme le jour et la nuit, l’hiver et l’été, le ciel et la terre, l’homme et la femme... ), de deux entités vues comme antagonistes mais complémentaires, étant deux manifestations d’une même réalité, le Tao. 

          En utilisant deux signes : un trait ( - ) et deux traits ( - - ), comme l’informatique avec le chiffre 0 et le chiffre 1,  le Yi king recourt déjà depuis l’antiquité à un langage  binaire pour traduire les combinaisons du Yang ( - ) et du Yin ( - - ) et construire des trigrammes et des hexagrammes. Ces symboles associés représentent les manifestations du Tao, engendrées par les interactions dynamiques du Yin et du Yang, qui se reflètent dans maints phénomènes naturels ou situations humaines, considérés comme des phases ou des étapes d’un changement incessant.

            La connaissance du Tao, l’esprit ou la loi de ce changement, symbolisée par 64 hexagrammes, permet d’avoir une vue pertinente des événements, d’y découvrir la conjoncture présente parmi diverses forces de conjonction ou d’opposition afin de donner des conseils adéquats ou de prendre des décisions opportunes. On attribue ainsi aux sentences et aux commentaires accompagnant chaque symbole combiné une valeur prophétique qui n’est en fait que le fruit des expériences d’une tradition millénaire.
            Chacun des 64 hexagrammes peut encore se transformer en un autre par un mouvement correspondant d’un ou de plusieurs traits ( Yin  et/ou  Yang ),  permettant d’atteindre le nombre de 4096 positions différentes (  64 X 64  = 4096 )  qui sont censées épuiser toute les solutions possibles d’une action humaine dans son contexte  spécifique.

            ( Dans le jeu des possibilités des réactions humaines, plus les choix sont variés et multiples, plus est grande la liberté de réagir et d’agir, plus est complexe la faculté de décision et de prévision ).
            Le Yi king, basé sur une dialectique immanente ( une dualité naturelle de deux entités opposées et complémentaires ), n’est pas seulement un livre de divination, il est à la fois un enseignement religieux, un système philosophique, engendrant des applications psychologiques et sociales ( guide et thérapie ).
            L’historien chinois Seu-ma-Ts’ien ( IIè siècle avant J.- C. ), biographe de Confucius et de Lao-tseu, a relaté que le premier usa trois manuscrits du Yi king à force de les consulter et que le second le citait constamment. 


                Confucius  ( 551 - 479 avant J.- C. )  

            Au début de la première occupation, au IIè siècle avant J.- C., les Chinois introduisirent au Giao-Chi ( ancien Viêt Nam ), leurs dialectes et quelques coutumes et usages pour faciliter les relations avec le pays soi-disant "pacifié". Ce n’est qu’à partir du IIIè siècle de l’ère chrétienne que furent diffusés  les enseignements du Confucianisme et du Taoïsme.

            Confucius se réclame de l’héritage spirituel de l’Antiquité. Sa doctrine a pour base le perfectionnement moral de l’homme et les règles du gouvernement des peuples, à travers un principe fondamental, le "Li". Ce mot est généralement traduit par rites, rituel,  courtoisie, ou convenance, termes qui impliquent des dispositions intérieures aussi bien que des modes de comportement extérieur. Confucius répétait sans cesse à ses disciples que le véritable  "Li" vient du cœur. Dans sa méthode d’éducation, il accordait peu de valeur à la culture de l’intelligence si elle ne s’accompagnait pas d’un bon équilibre affectif, et, c’est qu’il comptait sur l’enseignement du "Li" pour réaliser un tel équilibre. « L’érudition de l’homme, peut-on lire dans "Entretiens", un classique du confucianisme, doit être disciplinée par l’action du "Li". Un homme, ainsi armé pour affronter la vie,  demeure fidèle à ses principes, même au milieu des plus grands troubles  et en face des plus grandes tentations ». Un tel homme observe le respect des origines, considéré comme une vertu éminente, parce qu’il aide à une compréhension parfaite du Tao. Le respect et le culte des origines, des anciens, conduisent au respect et au culte des ancêtres désignés par le mot "Hiao", la piété filiale.

             Le modèle de l’idéal confucéen est le "kiun-tseu" ( littéralement traduit par "un être royal" ), que l'on peut comparer à la rigueur au mot anglais "gentleman". Avant Confucius, ce terme avait un sens analogue à celui de "gentilhomme", et désignait un homme de bonne naissance, dont les ancêtres s’étaient élevés au-dessus du commun, et qui gardait son rang quelles que soient ses incartades. Dans cette optique, un homme sans naissance ne pouvait prétendre au titre de gentilhomme. Confucius déclara au contraire que n’importe quel homme pouvait être appelé "kiun-tseu" ou "gentilhomme" si sa conduite était noble, désintéressée, juste et bienveillante. D’autre part, il considérait que personne ne pouvait prétendre à ce titre sur le seul critère de sa naissance. Etre "kiun-tseu" ou "gentilhomme" était pour  lui uniquement une question de caractère et de comportement. Ce principe d’égalité sociale valait aussi pour l’égalité des hommes dans le monde : « Tous les hommes, entre les quatre mers, sont frères » dit-il déjà cinq siècles avant l’ère chrétienne.
             La doctrine de Confucius, partant de la connaissance de la nature humaine, vise un bonheur accessible ici-bas pour tous les hommes. Son enseignement pratique comprend, d’une part, les règles de l’éthique individuelle et, d’autre part, le modèle de gouvernement destiné à apporter à chaque être humain la plus grande part possible de bien-être et la plus grande possibilité d’accomplissement personnel. Ce développement optimum ne peut être atteint que par la "réalisation humaine dans l’action", par la recherche de l’équilibre ou plutôt de l’harmonie avec le milieu ambiant  (  La "Doctrine du Milieu", un des quatre grands classiques confucéens ).


                        Lao-tseu ( 570-490 avant J.- C. ) 

             Comme son contemporain Confucius, Lao-tseu se réclame aussi de l’héritage spirituel de l’antiquité, mais s’est abreuvé plus près de la source, le Tao du Yi king. Il était considéré comme le rival de celui-ci, parce qu’il avait une optique diamétralement opposée. Confucius s’adresse à l’être social, Lao-tseu vise l’individu. Confucius croit à l’efficacité du savoir et de la culture, Lao-tseu doute de l’utilité de l’éducation et de la science, et cherche le bien-être dans l’union avec la nature, en se détournant du monde. Confucius, lui, cherche le bonheur dans l’harmonie avec la nature en y intégrant le monde.

             Si l’attitude de Confucius apparaît moraliste et rationaliste, celle de Lao-tseu confine au spirituel, voire au mysticisme. Cet antagonisme se manifeste dans un récit assez piquant dans lequel l’historien chinois Seu-ma-Ts’ien relate la rencontre des deux Sages :

              Confucius qui prétendait transmettre seulement les enseignements des Anciens rois sages, se rendit au pays de Tcheou pour interroger Lao-tseu sur la notion de  "Li" ou  "rites" (  convenance,  conduite à suivre ) :

              « 
Les os de ceux dont vous parlez ne sont aujourd’hui que de la poussière, répondit Lao-tseu, et il ne nous reste que leurs paroles.
              Lorsque le Sage se trouve dans des circonstances favorables, il monte sur un char ; quand les temps lui sont contraires, il erre à l’aventure. 
              J’ai entendu dire qu’un habile marchand cache avec soins ses richesses, qu’un homme de haute vertu n’aime pas se donner l’apparence de la sagesse.
              Débarrassez-vous des ambitions, des désirs, de ces attitudes conventionnelles  qui ne vous sont d’aucun secours. Voilà en bref, quelle est mon opinion
 .»

              Avec cet esprit de liberté et d’humilité, il est évident que les disciples de Lao-tseu devaient remettre en cause toutes les institutions humaines comme étant nuisibles à l’expression de la véritable nature de l’homme. Ils attribuaient la cause de la déchéance humaine à l’enseignement de vertus artificielles, et rejetaient tout savoir et cérémonial des Confucianistes, jugés pernicieux. Les Taoïstes prônaient le retour à un état de simplicité primitive dans lequel la nature originelle de l’homme n’avait pas encore perdu son brillant par le fait des contacts mondains, et n’était pas enchaînée par les règlements sociaux. Cet état de "retour à la source" est appelé "quiétude". Et la "quiétude" ne peut être atteinte que par le "wou-wei". Littéralement, "wou" exprime une opposition, le non, et "wei" signifie agir.

             Dans le Tao-tö-king, livre classique du taoïsme, qui enseigne la doctrine par des sentences,  Lao-tseu dit :

             
« En ne faisant rien, tout est fait,
              Qui conquiert le monde le fait souvent sans avoir rien fait.
              Lorsqu’on est forcé de faire quelque chose,  
              Le monde est déjà hors de votre atteinte. »


              Le Maître dit encore :
 

             « Qui possède le plus
              Subira la plus lourde perte,
              Mais celui qui est content de son sort est invulnérable.
              Celui qui sait s’arrêter de sa propre volonté,
              Survivra. »


              Le sens du "non agir"  est révélé dans ces  sentences :

              « Engendrer, nourrir,
              sans vouloir asservir.
              Agir sans vouloir réussir.
              Gouverner sans vouloir régir. 
              Telle est la Vertu mystique. »


              Jusqu’en 1912, l’emblème du " wou-wei" se trouvait au-dessus du trône impérial, comme signe du principe suprême de l’art de gouverner.

              Un autre concept du Taoïsme, difficilement interprété par les Occidentaux, est la notion de "Vide". Voici  comment en rend compte le Tao-tö-king :

              « Trente rayons se rejoignent au moyeu,
              mais c’est le vide de la roue qui la rend utilisable.
              D’argile pétrie est façonné le vase,
              mais c’en est le vide qui le rend utilisable.
              Au toit, aux murs, portes et fenêtres,
              le vide rend la maison habitable. »


             Ces exemples concrets aboutissent à ces conseils sibyllins, exposés dans une autre strophe :
              « Veux-tu ouvrir et clore les Portes du Ciel ?
              Il te faut pouvoir être celui qui reçoit.
              Veux-tu tout voir et tout savoir ?
              Il faut qu’en toi se fasse le Vide. »



                  Tchouang-tseu  ( 369 - 286  avant J.- C. ) 

              Le célèbre disciple de Lao-tseu, qui préférait s’exprimer avec des paraboles plutôt qu’avec des sentences, raconta comment eut lieu sa rencontre fortuite avec la pensée du Maître :

              Tchouang-tseu se promenait dans le parc de Tiao-ling lorsqu’il aperçut un grand oiseau qui passa en effleurant son front de ses grandes ailes et se posa dans un bois de châtaigniers. Il lui courut après avec une arbalète à la main. En se tenant à l’affût, il vit alors une cigale absorbée dans son chant sur le tronc ombragé d’un arbre. Une mante religieuse leva ses pinces et l’attaqua, tandis que le grand oiseau fondit sur les deux, ce qui donna à Tchuang-tseu l’occasion de l’abattre. Il ramassa son gibier en soupirant  « Hélas ! en se faisant du tort, ils se sont attirés du malheur !». Survint un gardien qui le poursuivit en l’insultant.

            Rentré chez lui, Tchouang-tseu resta trois mois sans sortir de la maison. Son disciple, Lin-Tseu, lui ayant demandé la raison de cette retraite, il répondit : « J’ai mis tout ce temps à me convaincre que, pour  rester longtemps en vie, il ne faut pas guerroyer avec les autres. En suivant sa passion, on oublie sa nature. A toujours batailler, on finit par avoir son tour. J’ai appris cette leçon du grand oiseau et du garde-chasse de Tiao-ling ».

              Tchuang-tseu préférait ainsi enseigner par la méthode indirecte, se donnant comme exemple ou racontant de petites histoires des siècles passés. En voici une :       
              Ki Sing-tseu dressa un coq de combat pour le roi Siuan des Tcheou. Au bout de dix jours, on lui demanda si le coq était prêt. « Non, répondit-il, l’oiseau est encore gonflé d’orgueil et sûr de son souffle. » 
              Dix jours plus tard, interrogé de nouveau, il répondit : « Pas encore, l’oiseau réagit aux autres coqs comme l’écho ou l’ombre. »
              Dix jours plus tard, à celui qui l’interrogea, il répondit : « Pas encore, son regard brille et son souffle est bruyant. »
              Enfin, dix jours plus tard, il déclara : « Le coq est à peu près prêt. Il ne s’émeut plus au chant d’un autre coq. A le voir on dirait un coq de bois. Son potentiel est parfaitement intact. Aucun coq n’osera l’affronter. Tout coq lui tournera le dos et s’enfuira. ».

              Après cette anecdote de caractère psychologique, en voici une autre, d’essence  philosophique :
               S’accrocher à la connaissance exclusive d’une chose en ignorant que celle-ci n’est pas différente des autres choses, cela rappelle le conte intitulé  "Trois, le matin" :

              Un éleveur de singes distribuait des glands à ses pensionnaires en leur disant : "Je vous donnerai trois glands le matin et quatre le soir. Qu’en pensez-vous ?" . Tous les singes se mirent en colère. " Je vous en donnerai quatre le matin et trois le soir. Qu’en pensez-vous ?" . Tous les singes furent enchantés.
              En réalité, le nombre total des glands n’a pas changé, mais la première proposition avait provoqué la colère et la seconde, la joie. L’éleveur a su s’adapter à la nature des singes. C’est ainsi que le Sage dose l’affirmation et la négation en se reposant sur le Tao, en adoptant une double conduite : Affirmer ou infirmer un même concept de vérité suivant l’état et les circonstances dans lesquels se situe l'événement.
              Le traducteur du chinois de l'anecdote nomme cela  "une validité ambivalente". Pour ma part, je préfère parler d' "une variation dialectique" ou plus prosaïquement, de  "souplesse d'esprit".  

              Meng-tseu ( 372 - 289 avant J. - C. ) dont le nom latinisé devient Mencius. 

              Disciple de Confucius,  contemporain de Tchuang-tseu, Meng-tseu tenta de faire la synthèse entre l’individualisme de Lao-tseu et la morale confucéenne. Comme son Maître, son enseignement était basé sur la culture morale pour toute les classes sociales. Cependant, il fit précéder le principe  "Li" du principe  "Jen"  ou principe humain ( humanitas ). L’idéogramme "Jen", composé du caractère "deux" et du caractère "homme", implique l’idée de coopération entre deux individus ainsi que la notion de réciprocité déjà contenue dans ce célèbre précepte de Confucius : « Ne faites pas à autrui ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous fît » (  Entretiens  ). Et dans un autre : «  Les hommes des quatre mers sont des frères » (  Quatre Livres  ). Meng-tseu reprend cette notion de fraternité universelle développée par son Maître en insistant sur le « Jen » :
              « Le "Jen" est le cœur de l’homme » ( dans le langage chinois le mot "cœur"  renvoie à la nature originelle. L’idéogramme "Sing", qui désigne celle-ci, est composé de deux éléments : "cœur" et "naissance" )...
              « Le grand homme est celui qui ne perd pas son cœur d’enfant »...
              « Celui qui a sondé le fond de son cœur connaît son "Sing". Celui qui connaît son "Sing" connaît le Ciel. Préserver son cœur, nourrir son  "Sing", c’est servir le Ciel  ( le Tao ) »...
             « La voie de ( toute ) doctrine n’est autre que la recherche du cœur perdu », observa le Maître.

              Meng-tseu associe le "Jen" au principe de gouvernement du peuple. Ainsi : « Le Jen est le cœur de l’homme, la justice est la voie de l’homme » :
              « K’ie et Ch’eu - deux rois de l’Antiquité, bannis pour leur tyrannie et leur cruauté - perdirent l’empire pour avoir perdu l’amour du peuple. Ceux qui perdent le peuple perdent leur cœur. Pour gagner l’empire, il est un chemin : l’amour du peuple. Pour gagner le cœur, il est un chemin : faire ce que le peuple aime et ne pas faire ce qu’il hait » (  Quatre Livres  ).

              Ainsi, à l’encontre de Confucius qui enseignait l’obéissance et la soumission absolue aux supérieurs  - au Roi, au Maître, au Père - , Meng-tseu relativise ces rapports hiérarchiques en affirmant « qu’ils ne sont valables que si  le roi  agit en roi, le maître en maître, le père en père. Lorsque le Roi faillit à sa mission, le Ciel lui retire son mandat et le peuple peut user de son droit à la révolte. Car le peuple est plus important que le souverain » :


              Le peuple d’abord                                            
              L’Etat vient après                                               
              Le Roi est négligeable
 .                                    .
           
              Cette formule de Meng-tseu fut perçue comme révolutionnaire en cette époque dite "féodale".
              Par ailleurs, sa théorie de la nature originelle de l’homme était très controversée à l’intérieur même du mouvement confucéen. En effet, pour Meng-tseu « L’homme est essentiellement bon, il porte en lui une nature céleste » (  Quatre Livres  ).
               Autrement dit, l’homme naît bon. Seule la contrainte extérieure - ou intérieure - peut le rendre mauvais. Le débat que le Maître eut sur ce sujet avec le philosophe Kao-tseu est resté célèbre :

              Kao-tseu déclarait :  "
Notre nature est comme un tourbillon d’eau. Si une brèche est faite à l’est, l’eau coule dans la direction de l’est. Si la brèche est faite à l’ouest, l’eau coule vers l’ouest. La nature humaine ne fait pas de discernement entre le bien et le mal, exactement comme l’eau ne fait pas de différence entre l’est et l’ouest."

              -  "Il est exact, rétorquait Meng-tseu,
que l’eau coulera indifféremment vers l’est ou l’ouest, mais pourrait-elle en faire autant en haut et en bas ? La nature humaine  est disposée à la bonté comme l’eau est portée à couler vers le bas. Il n’existe pas un seul homme privé de ce penchant au bien, comme il n’existe pas une seule eau qui ne coule vers le bas. Or en frappant l’eau fortement, vous pouvez la faire jaillir plus haut que votre front, et si vous la canalisez au moyen de conduites ou de digues, vous pourrez l’élever au sommet d’une montagne. Mais alors, ce n’est pas la nature de l’eau qui agit ainsi, mais une force extérieure qui agit sur elle. De même, lorsque les forces extérieures contraignent les hommes à faire le mal, c’est que leur nature y est forcée" ( Meng-tseu, IV, 1 ).

               Pour conserver cette bonté innée, l’homme doit la cultiver avec le plus grand soin et la vigilance la plus constante. Comme les cinq sortes de céréales, elle doit être arrosée, recevoir les rayons du soleil, et être fertilisée jusqu'à sa maturité. La principale fonction de l’éducation est donc de développer ces bons sentiments qui sont inhérents en nous. Pour y arriver, nous devons faire montre de beaucoup de persévérance, car de même que le grain ne grandit pas en un jour et met un certain temps pour mûrir, l’être humain est long à s’épanouir. Vouloir indûment hâter son développement est aussi nuisible que le négliger.

              « En visitant ses champs, raconte Meng-tseu,
l’homme de Sung se désolait parce que le jeune grain n’était pas monté aussi haut qu’il aurait dû. Il essaya donc d’aider  sa croissance en tirant sur les pousses. En rentrant chez lui tout couvert de brins et de mauvaises herbes, il dit à ses enfants : «  Je n’en peux plus, j’ai aidé le grain à pousser ». Son fils sortit en courant pour voir ce qui était arrivé et vit que tout le grain s’était desséché ! ».

              Meng-tseu en tira la morale suivante : « Il y a peu de gens en ce monde qui n’aident pas leur grain à croître. Ceux qui estiment inutile d’éduquer leur cœur sont comme ceux qui négligent d’arracher les mauvaises herbes, tandis que ceux qui aident leur cœur à grandir ( artificiellement ) ne font que tirer leur récolte par les racines. Non seulement cela n’offre aucun bénéfice, mais cela fait du mal » ( Meng-tseu II, 1 ). 


              Etant donné que tous les hommes naissent également bons, comment se fait-il que  certains deviennent mauvais ?  Meng-tseu répond à cette question par une autre parabole, en comparant les hommes à des graines semées dans des sols différents. Celles qui tombent sur un terrain fertile et humide procurent une riche moisson. Tandis que celles qui tombent sur un sol aride et rocailleux ne donnent pas  grand-chose. De même les hommes diffèrent en fonction du milieu dans lequel ils grandissent. C’est pourquoi il faut tenir compte de l’environnement dans lequel vivent les hommes. « Si vous voulez qu’un enfant s’expriment dans le dialecte de Ts’i, dit Meng-tseu, vous n’avez qu’à l’envoyer dans l’état de Ts’i, où il apprendra ce dialecte avec les gens qui l’entourent. De même si vous désirez améliorer votre bonne nature, il vous faut fréquenter des hommes vertueux » (  Meng-tseu,  III, 2 ). 

                         Siun-tseu  (  340 - 298  avant J. - C. )

              Autre disciple de Confucius, Siun-tseu soutenait une thèse inverse de celle de son contemporain Meng-tseu, tout en faisant l’éloge du  "Li" ( rites, rituel, convenance ).
              Siun-tseu commence comme suit son fameux chapitre intitulé : « La nature humaine est mauvaise » : 

              « La nature originelle de l’homme est mauvaise : ce qu’il possède de bon en lui est le résultat d’une éducation acquise. Les hommes sont nés avec l’amour du gain : s’ils  se laissent aller à cette tendance naturelle, ils deviennent cupides et querelleurs et font preuve envers les autres du plus grand manque de considération et d’intégrité. De naissance, les hommes envient et se haïssent : s’ils donnent libre cours à ces dispositions, ils deviennent vils et violents et sont entièrement dénués de loyauté et de bonne foi. A sa naissance, l’homme a l’appétit des sens, la passion pour la beauté des sons, des couleurs et des formes : s’il se laisse dominer par eux, il devient licencieux et désordonné, et n’a de respect pour le « Li », ni pour la vertu.

              Il est alors  évident que se conformer à la nature originelle de l’homme et lâcher la bride aux impulsions des instincts, conduit fatalement aux rivalités, à la rapacité, à l’anarchie, et incite l’humanité à retourner à l’état de sauvagerie.
              Il est donc essentiel que les hommes soient transformés par les « maîtres » et les lois, et soient guidés par le « Li » et la justice. C’est seulement alors  qu’ils sont courtois et altruistes ; à cette seule condition, on peut faire régner l’ordre.

.             A la lumière de ces faits, il est clair que la nature de l’homme est mauvaise et qu’il ne devient bon que sous l’influence de l’éducation ».
              « Le Maître », qui tenait déjà la place d’honneur avant, fut élevé aux nues par Siun-tseu :
              « Un homme qui ne connaît ni maître, ni préceptes  ( principes ), s’il est intelligent, deviendra inévitablement un voleur. S’il est brave, il deviendra un brigand. S’il est capable, il deviendra un fauteur de troubles. Si c’est un scientifique, il ne s’intéressera qu’aux phénomènes étranges. Si c’est un logicien, il n’émettra que des arguments absurdes.
               Mais si cet homme a un Maître et des préceptes, s’il est intelligent, il deviendra alors rapidement un « lettré » ( homme de culture ). S’il est brave, il inspirera le respect. S’il est capable, il réussira tout ce qu’il entreprendra. Si c’est un scientifique, il mènera vite ses recherches à bonne fin. Si c’est un logicien, il résoudra facilement tous les problèmes. 
              Un Maître et des préceptes constituent donc les plus précieux trésors qu’un homme puisse posséder. Etre dépourvu de Maître et de préceptes est la plus grande des infortunes. L’homme qui ne connaît ni Maître ni préceptes exalte sa nature originelle. Celui qui a un Maître et des préceptes cultive au plus haut point sa personnalité ».

              Confucius affirmait : « L’homme peut agrandir la Voie ( le Tao ), la Voie ne peut - par elle-même - rendre l’homme plus grand »  (  Entretiens,   XV, 28 ). Siun-tseu, par contre, ne laissait à l’homme ni l’initiative, ni la liberté de penser. Il voulut donner à la morale une base bien définie, en obligeant chaque génération à suivre aveuglément les préceptes des Classiques tels que les commentaient les Maîtres. « Rejeter la Voie du Maître et suivre sa propre Voie, dit Siun-tseu, c’est comme si on demandait à un aveugle de distinguer les couleurs … ».
 

             Suite : /2.-penss-c3-a9e-chinoise-et-civilisation-vietnamienne (2.- Pensée chinoise et Civilisation vietnamienne)