1.- Souvenirs d'un écolier

              Institution Jeanne d'Arc  ( 1928 ) 

              Nguyên avait six ans, quand son père, confucéen de tradition et bouddhiste par conviction, le fit entrer dans une classe enfantine de l’Institution Jeanne d’Arc, une école catholique privée située au centre de Huê, la ville impériale de l’Annam, sous protectorat français à l’époque. C'était une classe mixte, avec une majorité d'enfants français.

              Le jour de la rentrée, ce fut son père qui l'y amena. La directrice de l’Institution, une religieuse vêtue de noir avec un plastron et une cornette d’un blanc immaculé, les accueillit dans son bureau avec un large sourire. Après s’être entretenu un moment avec elle et lui avait confié  son fils, le père sortit vite de la classe pour rejoindre son lieu de travail. Nguyên le suivit  jusqu’à  la porte d’entrée. Son père se retourna et le rassura : "N’aie pas peur, les sœurs sont très gentilles, je viendrais te chercher à midi". Puis il monta sur le pousse-pousse qui l’attendait.

              Regardant autour de lui, Nguyên fut étonné de voir quelques enfants français plus grands que lui pleurnicher silencieusement, tandis que d’autres s’accrochaient aux basques de leurs mamans qui les consolaient en les embrassant. Nguyên ne comprit pas pourquoi on pourrait s’attrister lors d’une grande occasion, et encore moins comment on pouvait se livrer à de telles effusions en public. Même en privé, sa maman lui dit que les caresses, même en privé, étaient réservées aux bébés. Ainsi, à six ans, Nguyên ne recevait plus de baisers de ses parents ; il n’avait d’ailleurs jamais vu ceux-ci s’embrasser. Il n’en ressentait aucun manque.

              Revenant dans la cour, Nguyên  resta seul à regarder les autres enfants courir dans tous les sens en foulant les feuilles mortes d'une grande surface de gazon, divisée en quatre par deux allées bordées de grands peupliers. Des petites filles jouaient à la marelle sur le sol nu.

              Une sonnerie retentit. Les élèves se mirent rapidement en rangs. Nguyên, hésitant, ne savait vers quel endroit il devait se rendre, quand une sœur à cornette le prit par la main pour l’amener vers un groupe de petits  qu’elle fit  entrer dans une salle de classe déjà à moitié pleine. Le nouvel écolier fut dirigé vers un pupitre à deux places situé dans la première rangée, déjà occupée par une petite fille vietnamienne un peu plus grande que lui. A côté, il y avait deux autres pupitres, la salle comportait cinq rangées.

              Nguyên se sentit un peu dépaysé. Il n’avait rien apporté avec lui tandis que les autres élèves avaient un petit sac à dos. Ces derniers étaient vêtus d’un ensemble tablier, tandis que lui portait un complet blanc, avec une veste boutonnée jusqu’au cou et  des culottes courtes. A la maison, il avait le même assortiment en kaki, couleur qu’il détestait. Il se rappelait que chez le tailleur, en ville, où son père l’avait emmené avant la rentrée, pour commander ces deux ensembles, Nguyên, déjà coquet, en avait demandé deux de même couleur blanche, avec veston à revers et pantalon long, comme en portaient certaines grandes personnes, collègues de son père, qu’il avait vues en visite à la maison.  Mais son père avait passé outre ces désirs vestimentaires. Celui-ci d’ailleurs s’habillait  toujours en costume traditionnel : turban et robe noires, pantalon blanc et babouches noires.

              "Silence !" ordonna la maîtresse. Nguyên sortit de sa rêverie en même temps que s'estompait le brouhaha de la classe. Soudain, un chœur  s’éleva : "Notre Père, qui êtes aux cieux…". Il ne sut que balbutier quelques mots incompréhensibles, puis se contenta de bouger les lèvres pour faire semblant de prier comme les autres.

            Vint la première leçon. La maîtresse, avec une canne, montra sur le tableau noir des mots français en prononçant chacun à haute voix, puis demanda aux élèves de les répéter. "Sortez vos ardoises !" dit-elle ensuite. Nguyên, embarrassé, ne sut que faire quand sa voisine fouilla le casier du pupitre pour en tirer deux ardoises. Elle lui en donna une avec un bout de craie. "Copie ce que la sœur a écrit au tableau" chuchota-t-elle. Nguyên copiait avec difficulté, car il avait l’habitude d’écrire chez lui avec un crayon ou une plume d’acier. Il effaçait, recommençait, effaçait, recommençait, car il voyait que ses lettres étaient plus grosses que celles de sa voisine. Après plusieurs tentatives, il arrivait à réduire tant bien que mal la taille de ses lettres, et copiait scrupuleusement tous les mots. La sœur passa ensuite vers chaque élève pour corriger les fautes. Il en avait fait des tas, car c'était la première fois qu'il écrivait dans cette langue.

            Une sonnerie annonça la récréation. Nguyên regarda sa voisine, une fillette un peu plus âgée que lui, qui lui sourit. Elle tira de son cartable un petit gâteau enveloppé dans du papier et lui en donna un morceau. Il le refusa puis, sur son insistance finit par l'accepter. Sortant avec les autres de la salle de classe, sa voisine alla jouer ensuite à la marelle avec d’autres filles. Nguyên se sentit soulagé car il n’avait pas encore l’habitude de jouer avec les filles. Il engagea une course poursuite avec un garçon de son âge, mais n'était pas encore arrivé à l'attraper quand la sonnerie retentit.

              Cette fois, la maîtresse, entonna une chanson française que les enfants répétèrent en chœur. Nguyên  resta bouche bée, car cela était nouveau pour lui.  Il eut envie de pleurer. La maîtresse vint à côté de lui : "Mon enfant, tu apprendras vite. Reprenons : Il était un … petit navire, il était un … petit navire …". Mais aucun mot ne sortait de sa bouche …
              Enfin, à force de répétition, Nguyên arrivait à imiter les autres élèves, mais avec un tel accent  qu’il fit rire toute la classe. Il en fut gêné. Sa voisine, probablement en guise de consolation, lui passa sous le pupitre un petit morceau de gâteau.

              Après quelques mois, Nguyên exprima le souhait de ne plus fréquenter l'Institution. Son père, ne voyant pas de résultats convaincants dans ce qu’il faut bien appeler une expérience, accéda sans regret au désir de son enfant.


            Après soixante quatorze ans, c'est tout ce dont se rappelle le petit écolier de l'année 1928 de l’Institution Jeanne d'Arc de Huê. L’éducation qu’on  y dispensait se limitait à un simple apprentissage de la lecture, de l'écriture et du chant. On n'y trouvait aucune des activités créatives et éducatives dont ses enfants et ses petits-enfants ont pu bénéficier par la suite.

            Nguyên reste imprégné du souvenir de ces petits morceaux de gâteaux que pendant quelques mois il avait reçus presque journellement, comme une habitude. Dans son for intérieur, il souhaiterait rencontrer une fois cette gentille contemporaine - qui, si elle vit toujours, est désormais octogénaire comme son voisin de table d'antan - pour lui offrir une tasse de thé noir avec quelques tranches de bon cake anglais.

            Le Mont-sur-Lausanne 

            Printemps 2002

             LE-DINH Tuê

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