1.- Souvenirs d'un scout

            Tuy Hoà - Củng Sơn - Février 1947

            Nguyên marchait d’un pas rapide. Encore une dizaine de kilomètres, le chemin parut plus long sans compagnon pour papoter.

            Il se contentait de rêver, de penser. Il pestait contre cette maudite guerre qui avait fauché son jeune frère âgé de vingt ans à peine. Revenant à Huê pour le Nouvel An vietnamien, il avait eu connaissance de sa mort au front sud en février 1946. Son père fut fort affecté par ce décès et pourtant, sans broncher, il laissa repartir son fils aîné. Nguyên sentit les larmes monter aux yeux. Il repensa au début de la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu'à maintenant où il ne faisait  que bourlinguer.

            En août 1945, Nguyên était instituteur à Đồng Hới, province de Quảng Bình. Il fut réveillé un matin par des haut-parleurs invitant toute la population de la ville à une grande manifestation : « Les Japonais ont capitulé devant les Alliés. Nous sommes libres et indépendants ». Sortant dans la rue, il rejoignit une foule de personnes formant une rangée serrée, certaines avec des poignards à la hanche, d’autres avec des drapeaux rouges à étoile jaune, pendant que les haut-parleurs déversèrent la marche des maquisards et des chants révolutionnaires. Reconnaissant par hasard un de ses scouts dont il fut le chef de troupe, ce dernier lui confia que la section provinciale du Việt Minh ( abrév. de Việt Nam độc lập đồng minh hội ) avait pris le pouvoir.

            Nguyên ne savait rien de ce mouvement politique. Cependant l'un des membres ( Nguyên en fut informé plus tard ), le commissaire scout de la province, Nguyển Tấn Cưu qu’il voyait presque chaque semaine, ne lui en avait soufflé mot. Probablement, ce dernier le jugeait trop jeune pour lui parler de politique, bien que Nguyên fût un vrai enseignant et un bon chef de scout ( il a  obtenu son brevet de Chef de troupe en 1943, à Bạch Mả, camp de formation dirigé par Tạ Quang Bửu, le commissaire scout national ).  A son premier poste d'instituteur à Lệ-Thủy, il avait créé une troupe scoute nommée "Trường-Dục", et à Đồng-Hới, il avait dirigé la troupe "Đào-Duy-Từ", héritée de son collègue précédent.

            A part ses activités d'enseignant et de chef scout, Nguyên avait encore trouvé le temps de fréquenter un groupe d’études spirituelles, animé par un cadre moyen des Travaux publics. Ce dernier passait de la Théosophie au Bouddhisme et enfin à l’enseignement de Krishnamurti, le sage de l’Inde. En outre, Trương Văn Ninh, le Maître, enseignait aussi l’acupuncture et la guérison par des passes magnétiques. Ce fut dans ce groupe que Nguyên avait rencontré sa deuxième fiancée. Ses premières fiançailles furent rompues à cause d’un amour non partagé, issu d’une passion de vacances. Il fut pris au dépourvu de devoir être marié juste avant le décès de sa maman, selon la tradition ancienne. Les deux fois, ce fut le père de Nguyên qui se démenait, allant à Vinh  ( Hà Tịnh ), puis à Lý Hoà ( Quảng Bình ) portant les mêmes boucles d’oreilles en or, afin de demander aux deux familles respectives, la main de sa future belle-fille pour son fils aîné. De nouveau, Nguyên sentit ses yeux humides, il devait beaucoup à son géniteur sans jamais pouvoir montrer sa reconnaissance !

            Il se rappela d'avoir parlé de son père à NT Cưu qui l'avait connu en tant que collègue dans l'administration française. Nguyên lui avait dit que ce dernier était le secrétaire particulier du nouveau ministre Trần Trọng Kim. C'était probablement, à cause de cette nouvelle que son chef scout routier NT Cưu l’avait écarté de ce mouvement, ou bien à cause de ses recherches spirituelles, jugées incompatibles avec l'action politique ?

            Enfin, Nguyên décida d’aller à Huế pour voir plus clair, et avant son départ, il passa chez Nguyên Tân Cưu pour le mettre au courant. Après une conversation sans intérêt, ce dernier lui remit un petit pistolet et lui demanda de le porter à son cousin habitant à An Cựu, banlieue de Huế. Vraiment, il se voyait être traité comme un simple scout qui serait fier d'avoir à remplir cette mission. Fâché, mais refoulant son amour-propre, il l'accepta en souriant.  Sac au dos, il partit d’un trait en bicyclette vers la capitale.

            Après avoir vu la famille, il vint chez son nouvel grand ami scout, Bạch Văn Quế connu à Bạch Mã, au temps où ce dernier gérait le camp de formation des chefs de troupe avec Tạ Quang Bửu. Nguyên lui révéla son désir d’aller voir la situation politique à Hanoi, et s’engager dans l’armée de libération. Il obtint une adresse chez un ami scout et une lettre de recommandation pour le Commandant de la Garde de la Capitale (Tự-vệ thành Hà nội ).

            Septembre 1945, Nguyên arriva à Hanoi le jour de la Fête de la mi-automne ( Fête Trung Thu ), juste deux jours après le 02.09.1945, Fête de l'Indépendance du Viêt-Nam. En descendant du train il avait pu trouver l’adresse de Phạm Biểu Tâm - étudiant en médecine - qui habitait avec le Dr Tôn-Thất Tùng, absent pour le moment. La rencontre entre deux scouts fut cordiale. Après le dîner, Tâm emmena Nguyên visiter la ville en grande fête. Les haut-parleurs entonnèrent la marche militaire, se mêlant aux chants des petits enfants portant des lanternes en papiers multicolores.

            Tâm lui fit savoir qu'en ce moment à Hanoi il y avait trois partis politiques qui se disputaient le pouvoir : Nguyển Hải Thần ( Việt Nam Cách Mệnh Đồng Minh Hội, abrév. Việt-Cách), Nguyển Trường Tam ( Việt Nam Quốc Dân Đảng ) et Hồ Chí Minh ( Việt Nam Độc-Lập Đồng Minh Hội, abrév. Việt-Minh ).

            Le soir, Nguyên fut fort surpris et gêné, de devoir en tant invité, partager un grand lit ( presque carré dit lit de Hong Kong, aux boules dorées et moustiquaire de tulle blanche ) avec Tâm et sa compagne, une jeune beauté célèbre de Huế. Pourtant, fatigué, il dormait d’un trait jusqu’au matin, malgré un parfum insistant. Au petit déjeuner, Nguyên s’enquit des nouvelles de sa cousine germaine Phùng-Thị Cúc. Son hôte qui la connaissait bien lui donna l’adresse de son amie, Phạm-Thị Châm-Liên, qui saurait où la trouver.

            En sortant dans la rue, Nguyên rencontra une troupe de l'armée chinoise du Général Lư-Hán envoyée par les Alliés pour désarmer les Japonais au Nord ( Tandis qu'au Sud les Britanniques laissaient la place aux Français ). Le spectacle du défilé des soldats fut vraiment affligeant : uniformes jaune sales en loques, le pas étouffé par des pieds enroulés dans des morceaux de chiffons tenus par des ficelles, en guise de chaussures. Seuls quelques officiers juchés sur des chevaux maigres en étaient pourvues. Tous eurent l'air piteux, affamés, comme celui d'une armée en déroute …

            La rue Lò đúc ( Rue des Fonderies ) lui sembla assez éloignée de Hanoi.  Vers la fin, il croisa sur son chemin des charrettes transportant les cadavres des morts de la faim, ramassés par les scouts de Hanoi. ( Au Nord, à cette époque, il y avait deux millions de morts à cause de Japonais qui stockaient tout le riz pour la guerre ). Pressant le pas, Nguyên repéra le No 101, un appartement dans un immeuble à un étage. Châm Liên qui ouvra la porte le reconnut en lui souhaitant la bienvenue. Pendant ses études secondaires à Huê, elle venait parfois en été loger dans la cabane au bord de la Rivière des Parfums, où son amie Phùng-Thị Cúc était en vacance chez son oncle, le père de Nguyên. Son ami, Nguyển Thương y passait aussi, en visite.

            Pendant cette époque de pénurie et de famine, elle vivait avec des amis qui partageaient les frais de logement et de nourriture : Nguyển Thương, Lê Kim Chung, qui avaient terminé le droit, Nguyên Chiển, diplômé en sciences, et un jeune étudiant dont Nguyên ne se rappela plus le nom. Chaque matin, les trois premiers allaient travailler, cartables sous le bras, au siège du gouvernement de Hanoi. Le soir, ils rentraient pleins de nouvelles de la journée, parlant de politiques, de leur rencontre avec le Président Hồ Chí Minh. Nguyên était content d’apprendre ces nouvelles. Le quatrième en les écoutant restait bouche bée. Autodidacte, ce dernier étudiait le marxisme avec des livres puisés dans la petite bibliothèque de ses aînés.

            L’hôtesse proposa à Nguyên de rester chez eux un moment en attendant le retour de sa cousine Phùng Thị Cúc, mais le jeune curieux en politique tint à payer sa pension un mois ferme, arguant que la mission de cette dernière pourrait durer plus longtemps.

            Il profita du séjour pour visiter les quartiers de Hanoi. Les rues étaient sales et pleines de marchants ambulants. Par hasard, il avait rencontré la même troupe de l'armée du Général Lư-Hán. En l'espace d'un mois, Nguyên fut surpris de voir ces soldats avant minables, maintenant comme ragaillardis, les pieds chaussés de sandales de cuir toutes neuves.

            Le soir, en rentrant au logis, il ne manqua pas au dîner de raconter cette subite métamorphose aux convives. L'un des trois lui expliqua que c'était grâce aux subsides du gouvernement qui devait entretenir cette armée, et encore il devait offrir beaucoup d'or, des kilos, au Général Lu-Han, pour le faire partir le plutôt possible. Pour cela, le Président Hồ allait faire une grande quête demandant la contribution de la population à cette initiative désignée sous le nom de "Semaine de l'or" ( Tuần lể vàng ).

            Nguyên ne sortait pas souvent. Une fois, se promenant près des bâtiments dévastés de la faculté de médecine, il entra par hasard dans un laboratoire plein de cadavres entassés. Il sortit vite en courant, mais l’odeur de formol le poursuivit au moins trois jours de suite.

            Il passait la journée à lire les journaux divers apportés chez eux par les trois collaborateurs du Président. Il essayait de parcourir quelques livres de Marx, sans y comprendre grande chose. Le jeune étudiant lui montra alors « Le manifeste du parti communiste ». Nguyên en fut tellement intéressé qu’il se mit à recopier à la main le livre de Marx et d’Engels sur un petit cahier. Le soir, il se contentait d’écouter les discussions sur la politique nationale et internationale.

            Après trois semaines, sa cousine Phùng Thị fut de retour. Elle n’avait que deux ans de plus que lui, mais il la considérait comme une grande sœur, plus intelligente, fort débrouillarde, connaissant beaucoup de gens de la résistance et très protectrice envers son cousin. Elle fut contente d'apprendre que son petit cousin était entre de bonnes mains. Elle lui demanda ce qu’il allait faire ensuite pour pouvoir l’aider, il répondit qu’il avait déjà un projet en tête.

            Début novembre 1945, Nguyên alla se présenter au siège de la Garde de la capitale ( Tự-Vệ Thành Hà nội ) avec la lettre de recommandation de son ami Bạch Văn Quế. Le commandant, Phan Tây, après l’avoir lue, le confia à un caporal, sans autre formalité.

            Le lendemain matin, après le salut du drapeau, la nouvelle recrue reçut une pelle. « Camarade, votre corvée de ce matin est de creuser les latrines ! », dit son nouveau chef en le conduisant vers un terrain vague derrière le campement. Nguyên respira profondément l’odeur des pins environnant, puis commença son travail.

            Vers midi, le caporal vint le cherchez : « C’est bien, cela suffit, camarade, allez vous laver avant le repas, puis, souriant : Que faisiez vous avant ? - Instituteur à Đồng Hới, répondit-il  - Moi aussi, mais dans un petit village » Ils se serrèrent les mains comme de vrais amis.

            La formation comprit les exercices militaires, les cours théoriques et les séances politiques. Ce fut le commandant, un ancien scout routier de Huế, qui donnait les leçons de lecture des cartes géographiques, de reconnaissance et d’orientation … Un jour, Nguyên constata que ce dernier se trompa sur un détail concernant l’orientation sur le terrain. Nguyên qui avait appris le sujet à Bạch Mã avec le Chef de Camp Tạ Quang Bửu, leva la main, alla au tableau noir et rectifia l’erreur. « Vous avez parfaitement raison, camarade, dit le Commandant ! ». Nguyên descendit l’estrade sous l’œil admiratif d’une trentaine de recrues assises. Mais au lieu d’être fier, il se rendit compte qu’il avaiz fait une gaffe en faisant involontairement perdre la face à son supérieur. « Sacré ego, ne peux-tu pas te taire ? », se récrimina-t-il. Il avait oublié ce précepte confucéen que son grand-père lui avait souvent répété : « Il faut tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler ». Ce fut trop tard « Que dois-je faire maintenant grand papy ? se demanda-t-il en soupirant. Heureusement, une occasion miraculeuse le sauva de ce mauvais pas.

            Les séances d’enseignement politique furent données au siège du IIème arrondissement de Hanoi par le maire, secrétaire du parti ( Bí-Thư khu Hai). Nguyên s'y sentit à l’aise, grâce à son séjour d’apprentissage à la rue Lò Đúc. Un jour, le secrétaire demanda à l’assistance : « Camarades, savez-vous quel conflit mondial nous guetterait plus tard si les forces militaires des grands pays devenaient inopérantes ? ». Un silence suivit quand Nguyên leva la main sous les regards curieux des autres. « - Ce serait un confit économique ! hasarda Nguyên. - C'est tout à fait juste ! Camarade, s'écria le secrétaire, en se tapant la cuisse". 

             Deux semaines après, à la fin d’une séance, il annonça aux auditeurs : « - La ville a réservé à notre arrondissement une place pour le 3è Cours de formation des Cadres de la Jeunesse ( Cán-Bộ Thanh Niên ). Quels sont ceux d’entre vous qui aimeraient être candidats ? Ensuite, vous allez voter pour choisir l’élu ». Personne n’avait répondu, sauf Nguyên qui leva la main. « - Tout le monde est d’accord ! demanda le Secrétaire en souriant ». Un applaudissement de l’assistance confirma le choix. La séance fut levé. Nguyên reçut le document d’admission rempli de son nom et signé par le Secrétaire, avec une tape amicale sur l’épaule.

            Revenant au camp militaire, Nguyên prit tout son courage en main pour venir au Bureau de son Commandant et lui présenter le précieux document : « - Comment ? Vous voulez nous quittez déjà, s’écria-t-il. - Veuillez m’excuser, camarade commandant dit-il. Je me sentirais plus apte dans cette nouvelle mission. - Je vois, vous étiez déjà chef de troupe scout, c’est d’accord ! - Merci camarade commandant ! répondit-il en se mettant au garde-à-vous ». Au lieu de rendre le salut militaire, son chef lui serra la main gauche ( signe de ralliement scout ). Nguyên fut tout ému d’être compris et si vite pardonné.

            Mi-décembre 1945, au jour d’ouverture de l’Ecole de formation des cadres de la jeunesse ( Trường Cán-Bộ Thanh Niên ), le candidat élève arriva devant un petit bâtiment administratif dominant le grand camping parsemé de tentes. Au bureau d’admission, il s’inscrivit sous le pseudonyme Lê Hồng Nguyên figurant sur la carte de légitimation de la Garde de Hanoi ( Tự-Vệ Thành ) qu’il venait de quitter. Il avait pris ce surnom depuis son arrivée au Nord, en souvenir du résistant patriote Lê Hồng Phong, victime décapitée de la répression coloniale ).

            Sur un mur il vit un organigramme qu’il consultait avidement : Trường Chinh : directeur politique, Dương đức Hiền, directeur administratif, Tạ Quang Bửu : chef de camp. Autres conférenciers : Phan Anh, Trần Huy Liệu, Trần văn Giàu, … Il ne se rappela plus les noms moins connus.

            Nguyên avait reçu avec un autre élève une tente qu’ils allèrent dresser eux-mêmes et deux couvertures. Son compagnon habitait Hải Phòng. A côté, une autre tente abritait deux du Nord, dont un de Nam Định. Il trouvait bizarre qu’un habitant de Huế comme lui pût représenter un arrondissement de Hanoi. En passant un peu plus loin, il rencontra deux envoyés du Centre Việt Nam, deux instituteurs scouts qu’il connaissait : Lê Cảnh Đạm travaillant à Huế, et l’autre dans une autre province, vu dans un jury d’examen dont il avait fait partie.

            La séance d’ouverture de l’école fut présidée par le Premier ministre Phạm Van Đồng, sous une tente immense, contenant au moins une centaine d’élèves venant de diverses régions du pays. Son compagnon lui confia : « La précédente session était présidée par le Président Hồ Chí Minh ».

            Puis vint le premier cours donné par Trường Chinh, qui relata depuis l’origine la lutte politique des mouvements de la révolution jusqu’à ce jour. Ce fut le principal conférencier, qui parlait le plus souvent. Son voisin lui chuchota : "Trường Chinh est un pseudonyme signifiant la Longue Marche de Mao, son vrai nom est Đặng Xuân Khu, le grand théoricien marxiste".

            Quand vint le tour de Tạ Quang Bửu, le principal thème fut les divers systèmes politiques du monde. Il parlait de la Grande Bretagne où il avait séjourné pendant ses études, mais s’attardait sur la Suisse dont il vantait la démocratie directe et le régime fédéral groupant 22 cantons, avec 3 langues officielles : allemande, française, italienne.

            Nguyên ne cessait de prendre rapidement des notes sur tous les sujets, car tout lui parut nouveau et tout l’intéressait. Les repas furent servis comme dans un grand camp scout. Malgré un crachin frisquet pénétrant, il y régnait une atmosphère de gaieté et de chaleureuse fraternité, les camarades se firent des amis et échangèrent leurs adresses. Nguyên ne pensait pas rester au IIème arrondissement de la capitale, mais revenir à Quảng Bình où se trouvaient sa fiancée et ses amis. Ainsi, vers la fin des cours, il vint au bureau de Dương Đức Hiền, directeur administratif, pour lui faire part de son désir d’aller travailler à Đồng Hới où il était instituteur. Il reçut un ordre de mission et un billet de chemin de fer. 

            Puis arriva le jour de la clôture de la 3ème session de l’Ecole, marqué par une grande fête. Discours, chants, distribution des diplômes, puis des prix. Nguyên en avait reçu un qu’il ouvra : « Lê Hồng Phong, héros de la nation ». Quelle coïncidence ! se dit-il.

            Enfin, tout le monde fut invité à un vrai repas copieux, arrosé de vin rouge (venant probablement de la cave de l’ancienne Résidence du Gouverneur Général de l’Indochine). Nguyên ne s’en priva pas.

            Ainsi gavé, il put tout de suite après, attraper le train à la gare de Hanoi. Le vin lui fit tourner la tête, il n’avait qu’une envie : dormir. Le train bondé de voyageurs lui sembla inaccessible. Le contrôleur, voyant son billet et l’ordre de mission, le conduisit vers le wagon postal encombré de colis. Nguyên y repéra un coin vide sur le plancher, remercia son guide et se coucha. Serré dans son vieil imperméable japonais, la tête posée sur son sac carré de scout, il dormit d'un trait jusqu’à Thanh Hóa, la province septentrionale du Centre du pays.

            Son réveil fut fort désagréable. Nguyên sentis que sa tête reposa directement sur le plancher. Les bretelles de son sac scout qu’il avait, par précaution, tenues sous ses aisselles, furent tranchées comme par un coup de rasoir, son maigre bagage, s’était envolé avec le sac. Le chef de train, auquel il avait porté plainte, secoua la tête : « Désolé, je ne peux rien pour vous en ce moment ! Mais je vois là le travail d’un professionnel » dit-il, après avoir regardé de près les deux bouts de bretelles coupés par le voleur. Déçu et inquiet à la fois, Nguyên se remémorait le contenu perdu : son diplôme de Cadre de Jeunesse, un portrait du Président Hô Chi Minh, acheté au stand des livres du camp, le livre "Lê Hồng Phong le patriote" reçu comme prix, les notes des conférences, quelques lettres, quelques vêtements, et le cahier copié à la main du petit ouvrage de Marx et d’Engels : « Le manifeste du parti communiste ». Il se creusa la tête pour savoir ce qu’il avait pu faire pour attirer la visite des barbouzes du parti. « Les professionnels ! répéta Nguyên pensif. Ils t’avaient épargné sûrement à cause du portrait de l’Oncle et du livre de Marx et d’Engels qui t’ont servi comme sauf-conduits . Sinon ces visiteurs t’auraient égorgé avec leur rasoir ! Oh non ! Ne dramatise pas ! Tu dérailles, cher Watson. Ils auraient aussi pu te cueillir à la descente du train ».

            Soudain, un petit fait lui traversa la tête. Un après-midi à Hanoi, il flânait devant le Grand Théâtre quand un pousse-pousse s’arrêta à côté de lui. Un jeune homme botté lui tendit la main en disant : « Monte ! Monte ! ». Nguyên reconnut un scout routier Phan Xuân Thiện, étudiant au Lycée Khai Dinh, surnommé « Ba đi guệt ». Assis à son côté, ce dernier lui demande : « Que fais-tu ici ? - Je suis un cours de formation militaire, et toi ? - Tu vas voir ! répondit-il ». Enfin, le véhicule s’arrêta devant un bâtiment orné d’une banderole « Việt Nam Quốc Dân Đảng » ( Parti Nationaliste du Viêt Nam ). En entrant Nguyên vit dans la pièce principale un tatami sur lequel s’exerçaient bruyamment de jeunes judokas. "Ba đi guệt", qui portait vraiment des guêtres à ce moment, lui montra la scène avec fierté : « Ce sont mes gars ! ». Il l’invita ensuite à aller manger un bol de "phở" tonkinoise ( soupe traditionnelle ) au coin de la rue. Nguyên se rappela d’avoir raconté dans une lettre cette histoire amusante à sa fiancée.

            Enfin, Nguyên arriva sans encombre à la gare de Đồng Hới et sans bagage. La ville fut presque déserte par rapport à Hanoi. Il rencontra par hasard le chef de la garnison du chef-lieu, Đinh Sơn Thung, une connaissance, qui lui dit en plaisantant : « Mariez-vous vite, car votre fiancée est actuellement très courtisée ! - Vous pensez ! Fonder une famille en ce moment, pour moi c’est exclu ! Quoiqu’il arrive ! répondit Nguyên en riant ». En effet, sa fiancée parut très intéressée par la politique, sollicitée par certains cadres du parti local. Nguyên sentit que la passion, bien que partagée avant, ne résista plus aux bouleversements et aux changements nouveaux. Face à une certaine réserve, il lui dit « au revoir », enfourcha sa vielle bicyclette et partit pour Huế.

            En route, le cœur léger comme ses épaules sans sac à dos, il entonna le fameux refrain de la chanson Lưu Hửu Phước, écrite pour les étudiants de l’Université de Hanoi :

            « Xếp bút nghiên lên đường tranh đấu,
            Xếp bút nghiên, coi thường công danh như phù vân,
            . . . . . . . . . . . . . . . . .
            Hèn thay đời nhàn cự, hèn thay vui yêu đương,
            Lúc quê hương cần người, giã trường lên yên …

            Traduction libre :
            ( Rangez pinceaux et encriers, en chemin pour la lutte,
            Rangez pinceaux et encriers, méprisez honneurs et gloire comme les nuages,
            . . . . . . . . . . . . . . . . . .  .
            Quelle lâcheté la vie tranquille, les joies des amoureux,
            Quand la patrie a besoin des hommes, quittez l’école, sautez sur la selle … )

            En même temps, l’autre chanson de guerre lui vint à l’esprit :
            « Khi ra đi là không ước hẹn ngày về,
            Ai quên ghi vào tâm đã bao nguyện thề … »

            Traduction libre :
            ( En partant au front, personne ne connaît le jour de son retour,
            Qui a oublié de garder au cœur tant de promesses émises …)  

            La capitale semblait être engourdie par une torpeur médiévale. Au contraire, les camps militaires étaient plus animés. Nguyên rencontra au Q.G. Nguyên-Duy Thu Lương, ami scout, commandant chargé du Service de liaison entre armées. En s’y engageant, il fut vite nommé chef du Groupe de Liaison militaire ( Ban Liên-lạc Quân-sự ) à Quảng Bình, où il aurait de facilités pour le recrutement des nouvelles recrues.

             En attendant, il rentra chez lui pour chercher quelques vêtements, refaire un nouveau sac à dos, et aussi voir la famille.

            Au début de janvier 1946, Nguyên partit à Đồng Hới avec trois recrues ; le reste, il chercherait sur place parmi les routiers scouts. Le Groupe campa dans la grande cour de l’école de la ville où enseignait Nguyên. La moitié fut déjà occupée par le Groupe du Service de renseignements militaires ( Ban Tình-Báo Quân-sự ).  Arrivé une semaine avant, le Chef, Nguyển Viết Giáp, était aussi un scout routier, étudiant au Lycée Khải Định dans une classe parallèle à celle de Nguyên. Heureux de se revoir, Giáp lui confia : « Ici, il faut faire très attention. Les autorités locales sont très jalouses de leurs nouvelles prérogatives ; elles n’aimeraient pas des "gens d’ailleurs", qui ne dépendent pas de leurs pouvoirs ».

            En effet, quelques jours après, Nguyên était en train de prendre du thé le matin chez le Directeur de l’école quand le Chef de la Police du Comité vint lui demander de le suivre. Il le suivit, portant encore son barda, car la nuit dernière, par prudence, il dormait dans une salle de classe de l’école. Il monta dans une Citroën noire où se trouva le chef du groupe des Renseignements militaires. « Où étais-tu la nuit passée, la police te cherchait partout, lui demanda-t-il. - Dans un endroit secret, pardi ! plaisanta Nguyên. Mais où allons-nous maintenant ? ». Le chef de police ne dit pas un mot. La voiture fila vers le sud et s’arrêta à une centaine de mètres avant le passage des bacs ( Quán Hàu ). Ils descendirent et entrèrent dans une maison isolée. Devant une table Trân Hường, l’ancien photographe devenu policier, demanda à Nguyên : « Etes-vous nationaliste ! - Bien sûr, je ne suis pas membre de votre parti ! - Je veux dire si vous étiez du parti « Quốc dân đảng » ( Parti Nationaliste du Viêt Nam ). - Non, répondit Nguyên. - Que faisiez-vous à Hanoi ? - Cela ne vous regarde pas ! s’indigna Nguyên ». Hường sortit un pistolet de sa gaine et le mit sur la table. « Voulez-vous nous arrêter ? Giap et moi, nous sommes des officiers de l’Armée populaire. Vous aurez affaire au Commandant militaire de la Région à Huế ». Il rangea son arme et tendit à Nguyên un papier et un crayon : « Vous allez nous raconter ce que vous aviez fait à Hanoi et dans notre ville, Après, on verra ! ».

            Restant seul, Nguyên se mit à réfléchir : « Mes lettres envoyées de Hanoi à ma fiancée ont été probablement ouvertes par la censure. Ils devraient savoir ce que j’y faisais. Pourquoi me le demander encore ? Ah ! Aujourd’hui c’est le jour de l’élection des députés provinciaux pour la première Assemblée Nationale ( le 06.01.1945 ). Je me rappelle avoir parlé de mon idée de me présenter à une collègue institutrice à Quang Ninh, Nguyển Thị Miển, qui a promis d’inscrire mon nom sur la liste électorale du district et d’en faire la propagande. Voulaient-ils m’empêcher de me montrer aujourd’hui en me kidnappant le soir avant ? Non, non, cela ne tient pas la route ! Car comment expliquer le cas de Giáp ? Parce que nous sommes comme larrons en foire ? Non, il pourrait y avoir d’autres motifs. Pour nous montrer que nous sommes des intrus dans leur province, échappant à leur pouvoir et qui peuvent les gêner ? Attendre et voir ! ». Ses ruminations furent coupées par l’arrivée d’un plateau du déjeuner de midi. Nguyên mangea tout seul, puis s’allongea sur un divan à côté pour une petite sieste. Il ne vit son compagnon d’infortune que vers huit heures le soir, après un maigre repas.

            Avec les mêmes chauffeur et policier la Citroën noire prit le chemin du retour en ville sous un clair de lune blafarde. La voiture s’arrêta devant le siège de l’ancien adjoint du Résident français de la province. Le policier nous fit monter à l’étage supérieur dans une chambre à deux lits, nous y laissa sans un mot, puis descendit en fermant la porte d’entrée à clé. « Voilà, nous sommes prisonniers maintenant ! dit Nguyên. Sais-tu pourquoi ? Fais-tu partie du Đại Việt  ( Parti nationaliste Grand Viẹt Nam ) ? Giap secoua la tête : « En tout cas, nous sommes plutôt en garde-à-vue ! - Ils n’ont pas le droit, nous sommes des militaires. Je vais m’en plaindre au quartier général de Huế. Veux-tu venir avec moi ? - Mais comment, sauter par la fenêtre ? - En montant l’escalier tout à l’heure, j’ai repéré une petite ouverture ronde devant un arbre assez haute. On va tenter l’aventure ? - Vas-y, à tes risques et périls ! Je dois rester avec ma troupe – Comme tu veux ! Au revoir ! ».

            Nguyên descendit quelques marches d’escalier, ouvrit la petite fenêtre, puis s’accrochant aux branches robustes du flamboyant. Lentement, sans bruit, il retrouva le gazon au sol. Aux environs de minuit, la cour fut déserte comme la rue à côté. Sac carré au dos et calot avec insigne « étoile rouge à cinq branches sur fond jaune doré », il donna l’image de n’importe quel militaire en mission. Mais il avait peur de rencontrer par hasard des connaissances. Voyant un "pousse-pousse" qui passa, il sauta dedans et indiqua la presqu’île d’en face. Au bord de la rivière, il prit une embarcation pour aborder l’autre rive ( Bến Hà ). Comme chef scout, il y avait emmené souvent sa troupe pour camper au bord de la mer. Marchant seul, sur le sable, il longea la côte pendant environ 9 km, puis chercha à passer le bac ( Quán Hàu ), situé presque à côté de l’endroit où il avait été emmené hier. Il bifurqua à gauche pour suivre le bord de la mer, puis se dirigea toujours sur le sable vers Quảng Trị. Au Chef lieu, il vint saluer le Commissaire scout de la province, Tôn-Thất Dương Vân, dont il avait fait connaissance en 1941 au rallye des routiers à Hoa Lư ( Ninh Binh ). Ce dernier le retint à dîner. Puis descendant vers la Rivière, il prit une de ces embarcations qui emmènent chaque jour les marchandes de Quảng Trị à Huê et vice-versa. Choisissant la voie fluviale comme celle du sable, Nguyên cherchait à éviter une éventuelle poursuite policière.

            Le matin, il débarqua à Huê après une nuit fort reposante. Il se rendit en premier lieu au camp de Nguyển Duy Thu Lương, son chef, pour lui faire le rapport de l’arrestation abusive des deux chefs de groupe de Quảng-Bình, afin d’informer le QG de la région.

            Puis Nguyên décida de retourner au Nord, après avoir revu sa famille. Par précaution,  dans le train de nuit, de Huế à Hanoi, il s'allongea sur les porte-bagages en haut du wagon, en s'enveloppant dans son imperméable beige, quand le convoi passait devant les gares de Quảng Bình, surtout celle de Đồng Hới. Heureusement, il put arriver sain et sauf à Hanoi où il prit contact avec sa cousine germaine Cúc Phùng-Thị.  Après lui avoir raconté ses derniers évènements, il lui dit son désir de séjourner à Nam-Định, une ville situant tout près de Hanoi. "Si tu y vas, lui demande-t-elle, salue de ma part notre tante par alliance Nguyển -Khoa Diệu Hồng. Elle est une proche de l'Oncle Hồ et actuellement en mission pour y organiser le "Mouvement des Femmes patriotiques" ( Phụ-Nữ Cứu Quốc )". Il avait vu cette tante quand elle était venue voir Cúc en vacances chez son oncle, le père de Nguyên. Ce fut dans cette cabane d'été au bord de la Rivière des Parfums où défilaient tant d'amies de sa cousine. Hồng et Cúc avaient passé ensemble leurs Baccalauréats au Lycée Khải-Định, en même temps que Châm Liên.

            Descendant de la gare de Nam-Định, Nguyên alla tout droit chez Vủ Trọng Hoàng, commissaire scout de cette province, avec lequel il avait fait connaissance en 1941 au rally des routiers de Hoa-Lư (Ninh-Binh). Bien accueilli, il s'occupa de la troupe scoute de la ville. Le soir, il partagea le même lit que son hôte, tandis que sa femme dormait avec les enfants. Il confia sa gêne à un instituteur scout, qui lui proposa de passer la nuit dans une classe de son école. Un matin, il reçut un litre de lait apporté par le vétérinaire. Le jour, Hoàng, l'invitait à venir manger chez lui. Il fut fort touché par cette sollicitude ou plutôt par la bonté des gens du Nord.

            Toutefois, il ne put rester dans cette situation précaire. Il pensa à la promesse faite à cousine d'aller saluer leur tante Hồng. Heureusement, cette dernière lui apporta la solution salvatrice, en lui proposant d'aider le Mouvement des Pionniers de la ville ( Thanh Thiếu Nhi ). Car leur Chef, sorti de la dernière Ecole des Cadres de Jeunesse, comme Nguyên, n'avait aucune pratique d'organisation et d'animation. En acceptant cette fonction, Nguyên put être nourri et logé dans le Centre d'administration du Parti ( Thành Bộ Việt Minh Nam Định ) où tous les cadres prirent leurs repas ensemble et n'eurent aucun problème pour le logement, vu les nombreuses chambres disponibles.

            Nguyên avait pu faire connaissance avec le Secrétaire-Maire ( Bí-thư tỉnh ) et le Chef du Parti Démocrate ( Dân Chủ Đảng ) allié du Việt-Minh, avec lesquels il prit part parfois aux discussions politiques. Il fut rapidement accepté par le groupe et se sentait bien à l'aise dans sa nouvelle fonction.

            Son travail consistait à aider les chefs et les cheftaines des pionniers dans leur organisation, avec les techniques, les chants et les jeux, appris dans le scoutisme. D'autre part, il ne négligea pas ce mouvement qui l'avait formé. Il avait eu l'occasion, avec Vủ Trọng Hoàng, son aîné, de conduire deux troupes de scouts à Phát-Diệm ( Quảng-Trị ) sur l'invitation de l'évêque Lê-Hửu Từ, qui avait en même temps ses troupes scouts et ses troupes de milices. Une autre fois, il emmena sa troupe camper sur un coin de la plage Sầm-Sơn à Thanh Hóa. Sa tante NK Diệu Hồng le laissa agir à sa guise. Elle fit la navette entre Nam-Định et Hanoi. Un jour, elle le prit à part : "On t'aime bien ici et tu as fait du bon travail. Aimerais-tu entrer dans le parti ?" - Ma tante, je suis encore trop jeune, répondit Nguyên. Pour moi, un communiste est un chef militant et je n'en n'ai pas du tout l'étoffe ! - Mais tu peux commencer, j'ai vu que tu as assez de sens politique dans les discussions avec les camarades, insista-t-elle. - Mais de la théorie à l'application, il y a un grand fossé. Vraiment je ne me sens pas encore prêt, dit Nguyên. -  Comme tu veux, se résigna-t-elle. Mais réfléchis bien, je suis toujours prête à t'aider."

            Au fond de lui, Nguyên fut content d'être apprécié par son entourage et en même temps il avait peur de s'engager trop et de perdre sa liberté. D'autre part, il se méfiait déjà des revers du pouvoir et de la politique. Les leçons de son grand-père et les lectures des récits historiques des temps anciens comme les Trois royaumes ( Tam quốc chí ) et les Cinq royaumes ( Đông chu liệt quốc ) lui mirent en garde contre les ambitions dépassant ses capacités réelles.

            Nguyên pensait surtout au sort tragique de feu son grand ami NT Quê alias NV An ( Cf. "Mon père, cet incompris" ), et récemment, à son camarade scout Phan Xuân Thiện surnommé "Ông ba đi guệt", éliminé sans procès, quand la police eut déterré des cadavres dans le jardin du siège du Parti Nationaliste Viêt Nam ( Quốc Dân Đảng ) sis la rue Ôn Nhu Hâu.

            En été de la même année ( 1946 ), une mauvaise nouvelle lui parvint de Đồng-Hới : Trois cadavres jetés dans la mer, cousus dans des sacs de jute, remontèrent la rivière Nhật Lệ traversant la ville. Les victimes identifiées furent des fonctionnaires habitant la ville : le greffier Nguyển Huy Sương, l'instituteur Bùi Thông et un inconnu défiguré que les habitants crurent être Nguyên, ce trio presque inséparable dans cette petite ville.

            Pourtant, quelques jours après, en lisant le journal officiel du Parti "Cứu Quốc" ( "La Nation sauvée" ), il fut attiré par ces quelques lignes venant de la province de Quảng-Bình : "Trois cadavres dans trois sacs de riz refoulés par la mer, furent repêchés dans la Rivière de Đồng-Hới, morts  inconnus de la Police locale, qui cherchent vainement le motif, les suspects et les témoins du crime."

            Encore meurtri par ce fait ignoble et révoltant, Nguyên décida de dévoiler le mystère. Au nom d'une partie de la population indignée, il écrivit un article désignant le nom des deux victimes connues : le geffier et l'instituteur, ainsi que ceux de leurs bourreaux : Trần-Hường, un  photographe, Lê Viên, un repris de justice, et Hoàng-Diệm, le tenant d'un dépôt de produits pharmaceutiques. Il remit le papier à sa tante Hồng en lui demandant de le jeter dans une boîte à lettre de la Rédaction à Hanoi. Quelques jours après, Nguyên vit son article publié dans le "Cứu-Quốc". A Đồng-Hới, ce journal du Parti fut saisi, ou plutôt tous les exemplaires furent achetés, mais certains habitants avaient pu se les procurer avant, et les rumeurs s'enflèrent.

            Ce fut un grand scandale, voire une bombe politique. Car dans ces trois noms cités : le premier fut le Chef de police de la ville, le second, son adjoint et le troisième, le Secrétaire. Lors de la prise de pouvoir sans coups férir de la province, les vrais chefs restèrent dans l'anonymat pour tirer les ficelles, tandis que ces trois "m'as-tu vu" circulèrent en voiture, manifestèrent bruyamment, se targuant être des révolutionnaires patentés, ce qui sema la peur et la désapprobation d'une partie des  citoyens de la ville, encore endormie et mal informée. L'autorité centrale du Parti ( Việt Nam Centre ) à Huế, pour calmer la population, envoya alors le Procureur Đinh-Hửu-Uyên pour faire la lumière sur cette histoire.

            ( Nguyên ne fut au courant de l'affaire qu'en 1980, grâce à l'ami de son père, le même procureur Đinh Hửu Uyên, chargé de l'enquête que Nguyên avait dénoncé dans le Journal du Parti. L'investigation démontra que l'une des victimes Nguyển Huy Sương, détint un secret de fonction. Pendant la "Semaine de l'or ( où les habitants furent invités à offrir leurs bijoux pour faire déguerpir l'armée chinoise du Général Lu Han ) une partie de la quête fut subtilisée par certains organisateurs haut placés. Quand le greffier, au courant de l'indélicatesse, fut muté à sa demande à Thanh Hóa, l'instituteur Bùi Thông, son ami, l'accompagna à la gare. Les deux furent interceptés par les tueurs qui les mirent dans des sacs lestés de grosses pierres et jetés dans la mer. La troisième victime posa un problème d'identification et de mobile. Qui était-elle et quel fut son rôle ? L'hypothèse de la mort de Nguyên fut écartée, parce que le jury le sut vivant. Dans l'impasse, quelqu'un parmi eux suggéra de recourir à la table tournante. Suivant les coups tapés, il put se mettre en contact avec un individu qui se présenta comme un Radé. Lors d'une promenade, le montagnard, témoin par hasard de la scène de meurtre, fut exécuté après les deux autres. Le principal suspect, Trần-Hường, devenu député à l'Assemblée Nationale fut introuvable, probablement protégé par les autorités locales du parti ).

            Nguyên fut heureux et content d'avoir joué un tour à ce policier qui l'avait arrêté en même temps que Nguyển Viết Giáp au début de l'année ( Voir plus haut ).

            Vint alors un évènement inattendu qui le refroidit. En rendant un jour visite à son grand ami Vủ Trọng Hoàng, ce dernier lui dit doucement : "Savez-vous que vous êtes en train de commettre un acte "thất đức" ? ( "exempt de bonté", ce que les vietnamiens considèrent comme une forte atteinte à la morale ). Devant l'air ébahi de Nguyên, il poursuivit : "Mademoiselle Y vient de rompre ses fiançailles avec  X, le chef du mouvement de jeunesse ( Cán-Bộ Thanh-Niên, de la même session que Nguyên ). Dans son entourage, on suppose que c'est à cause de vous. - Vraiment ! Je n'y suis pour rien ! protesta Nguyên. Je n'ai aucune préférence dans mes contacts avec les cheftaines. Comment fais-je pour en sortir Chef ?, lui demanda-t-il - Tu sais bien que je ne pourrais pas prendre une décision à ta place ! Allons à table ! dit-il pour couper court à cette pénible entrevue".

            Nguyên fut occupé ces derniers temps par son travail et d'autres soucis personnels, de sorte qu'il n'avait rien remarqué de spécial dans ce milieu. Puis il se souvint  l'empressement de la demoiselle, qui lui demandait souvent des conseils : "Anh Nguyên pour ceci ! Anh Nguyên pour cela ! ( "Anh" correspond au mot frère, mais plus cordial que le mot camarade ). Il en déduisit alors que Mlle Y avait probablement une sympathie grandissante pour lui, mais de là à rompre avec son fiancé ce serait grave. Comment y remédier sans dommage ? Il se creusait la tête pendant toute la soirée après le dîner.

            Au moment de s'endormir, il se rappela d'un mot de Napoléon : "La victoire en amour, c'est la fuite !". Ce serait une bonne solution pensa-t-il ! Mais quitter Nam-Dinh pour aller où ? Dans quel endroit ? L'idée de revenir à Hanoi fut exclue. Il avait fait une vrai bêtise en insultant Trần Hường quand il l'avait rencontré, le mois dernier, devant le Grand Théâtre de la capitale en compagnie de Vỏ Thuần Nho, le frère de Vỏ Nguyên Giáp. - "Assassin ! Vous croyez qu'on ne peut pas servir son pays en n'étant pas de votre côté ? D'ailleurs, vous faites honte au Parti !", cria Nguyên dans une rue bondée de monde. Puis il s'éclipsa en se faufilant dans la foule, pendant que l'interpellé et son protecteur restèrent sans voix. La prudence vint seulement après, il surveilla son arrière, puis sauta précipitamment dans le prochain train pour Nam Định. Donc, il faut partir encore plus loin. Il pensa à Haiphong, le port, la mer… surtout la mer. Le soir, au lit, Nguyên rêva du bruit des vagues, puis doucement, s'assoupit.

            Le lendemain, il fit ses adieux à son grand ami scout, puis à ses camarades et au Bí-thư ( Secrétaire de la ville ). Il confia à ce dernier cette histoire de cœur résultant d'un malentendu et lui demanda d'avertir sa tante. En le remerciant de son travail, il lui donna un argent de poche et un billet de train pour la grande ville portuaire.

            A Haiphong, il alla directement à la Mairie, siège du parti ( Trụ-sở Thành-bộ Việt-Minh ) où il retrouva son camarade de l'Ecole des cadres de la Jeunesse ( Cán-bộ Thanh-Niên ). Ce dernier, scout aussi, tout content d'avoir un camarade de plus pour lui alléger son travail, l'invita à résider au siège politique de la ville pour s'occuper, comme à Nam-Định, du travail d'instructeur pour les cadres de son Mouvement de jeunesse ( Thanh-Thiếu-Nhi ) et aussi d'une troupe de scout de la ville. Nguyên se mit tout de suite à la tâche, et inaugura sa nouvelle tâche une semaine après, en emmenant sa nouvelle troupe de scouts camper sur un coin de la plage de Đồ-Sơn. ( Pendant son adolescence, il avait rêvé de ces deux plages - Sầm-Sơn et Đồ-Sơn - décrites dans les romans de Nhất Linh et Khái Hưng, deux pionniers de la nouvelle littérature vietnamienne au Nord Viêt Nam ). Comme à Nam Định, il se sentit à l'aise comme un poisson dans l'eau, loin de tout soucis.

            Puis tout à coup, le ciel s'obscurcit. Le 20 novembre 1946, les Français, sous un prétexte fallacieux, bombardèrent la ville, créant la panique. Avec une foule de gens, encombrés de bagages, Nguyên dut s'enfuir précipitamment à pieds, sac au dos, vers l'intérieur du pays en suivant la route Haiphong - Hanoi, où les avions survolèrent en mitraillant parfois. Il se rappelait d'avoir traversé deux affluents du Fleuve Rouge avec des embarcations pleinement chargées qui risquèrent à tout moment le naufrage et les balles sifflant aux alentours. Heureusement, à la ville de Hải-Dương, il put sauter dans un wagon de train de marchandise allant vers Hanoi.

            A Nam-Định, arrivé au siège du parti en effervescence, le Secrétaire, camarde Bích, lui dit que sa tante et certains cadres s'étaient déjà repliés vers Hanoi pour le maquis. Nguyên lui dit son intention de retourner au Sud en lui demandant une carte de légitimation et un billet de train. Il les lui remit en lui souhaitant bon voyage avec une petite somme d'argent de poche.

            Son rêve d'atteindre le Sud VN s'envola par l'arrêt du train à Tuy-Hoà, dont la population et l'administration se préparèrent à se replier vers le Nord, suite à la poussée des Français vers Nha Trang. Seule l'armée populaire intensifia la défense sur place. Et ce fut à ce moment là que Nguyên décida de s'y engager à nouveau.

            Le monde fut tellement petit, car sur place il recontra un camarade de la première classe de l'école primaire. Sa grande sœur avait épousé le frère de la cousine de Nguyên, Cúc Phùng Thị ( Phiên Phùng Duy commandait à ce moment la garnison de Hà Tịnh ). Connu en 1929, Hồ Toàn devint Chef du Servive de renseignement militaire de la 5è Région sous le commandement de Cao Văn Khánh. Nguyên lui raconta qu'il avait été dans le Groupe de Liaison dans l'armée avec Nguyển-Duy Thu Lương à Huê et venait de rentrer de Haiphong sous le bombardement des avions français. Hồ Toàn lui demanda  de travailler dans son organisation et le recommanda au responsable de la région de Phú Yên, Trần Ngọc Hiền, un ancien camarade de scout routier de Nguyên.  Comme ce dernier, avec son groupe fut déjà retiré à Củng-Sơn situé à envriron une douzaine kilomètres de Tuy-Hoà, Nguyên entreprit de faire la route à pied, sac au dos …

            Suite :  /2.-souvenirs-d-un-scout 

                                        Famille des montagards "rhadés"