1.- Une vie d'éthique

                   Mon ami Jacques, son épouse Thérèse et moi-même, nous étions donnés rendez-vous cet  après-midi chez Monsieur Martin, l’oncle de Thérèse, qui habite à  Sceaux, dans la banlieue sud de Paris.

                   L’hôte, un homme âgé aux cheveux blancs, d’aspect à la fois doux et énergique, me dévisagea avec un large sourire en me serrant vigoureusement la main : « Soyez le bienvenu dans ma modeste demeure ! ».  En réalité, si sa maison n’est pas grande, son jardin   est immense avec ses arbres séculaires, ses massifs de roses, et ses plantes vivaces parsemées entre des rochers gris, autour d’un petit étang couvert de nénuphars.

                   Nous  prenions le thé sous un large marronnier en regardant barboter des petits canards. Thérèse, assise à mon côté, me chuchota : «  Mon oncle aime beaucoup la nature. C’est un fervent spinoziste ! ». Son oncle, qui l’entendit, éclata de rire : «  Chère enfant, l’amour de la nature n’est pas un critère déterminant. Le spinozisme inspire nombre de philosophes français, notamment Taine et Renan. D’ailleurs, Goethe, Einstein, Jung, dont vous parliez, avaient aussi pour maître Spinoza ( Cf. « Le Conformisme, le Sacré et l’Eveil » )

                   -  Sais-tu que Piaget, ton ancien professeur, était  un spinoziste ?, me demanda Jacques.
                   -  Bien sûr, répondis-je. Surtout quand il disait que la raison est dans la nature, que la morale est dans la nature. Cependant, il ne se réclamait pas de Spinoza, pas plus qu’il ne  démentait pas ses sympathies pour Marx. Il n’osait pas dire explicitement : « Dieu est dans la nature » !
                   -  Mais quelle est cette nature dont vous parlez ? demanda l’oncle Martin. Celle des anciens philosophes grecs ou celle de nos scientifiques actuels ? Spinoza, qui aimait la perfection et la précision, avait fait la distinction entre  nature naturante et  nature naturée.
                   -    Dans ce cas, nous pouvons aussi dire qu'il y a un Dieu naturel et un Dieu dénaturé, ajouta Thérèse.
                   -  Evidemment, répondit Jacques, mais cela choque trop les gens qui y voient comme une provocation.

                   -  Je me rappelle une conversation en tête-à-tête avec Piaget en 1968, dis-je. Je lui avais posé franchement la question : «  Croyez-vous en Dieu ? ». Il me répondit simplement : « Je ne crois pas au Dieu conceptuel ! ».
                   -  Il  était prudent votre Maître, dit Thérèse  en riant. Il avait peur d’être traité d’athée masqué.
                   -  Comme Descartes, comme Spinoza, comme Nietzche, comme Goethe, comme Einstein, et comme nous autres, athées  sans Dieu nominatif, qui croient à un Dieu immanent, ajouta l’oncle Martin.
                   -  Je ne sais pas si au fond de moi-même je crois à un Dieu immanent, dit Thérèse,  mais je crois à la Vie, je crois à l’Existence.

                   -  Mais cela revient au même, mon enfant ! dit son oncle. Dans ses « Pensées métaphysiques »,  Spinoza  écrit : « … en Dieu, l’essence ne se distingue pas  de l’existence, attendu qu’en lui, sans l’existence, l’essence ne saurait être conçue.» ( Cogitata metaphysica, I 2, 4 ). Ce qui a permis à  Goethe, en parlant de son Maître, d’écrire à Jacobi : « Spinoza ne démontre pas l’existence de Dieu ; c’est l’existence qui est Dieu ! …».
                   -  Donc, le vrai athée,  ce serait celui qui n’accepte pas l’existence,  qui n’aime pas la Vie en elle-même ! observa Thérèse.
                   -  C’est aussi mon avis ! dis-je. Cette pensée de Spinoza me rappelle ces propos bien déconcertant d’un  théologien éveillé : « Il faut aider Dieu  si tu veux  qu‘Il t’aide ».  J’ai mis assez de temps pour saisir le sens de ce message chrétien. Pourtant, pendant ma jeunesse en Extrême-Orient, j’avais déjà entendu  un proverbe aussi  surprenant :  «  C’est quand tu es arrivé que le Ciel pût t’aider ! ».  

                   -   Toi-même, es-tu spinoziste ? me demanda Thérèse, tandis que son mari lui lança un regard désapprobateur. 
                   -   Je n’aime pas ces étiquettes, surtout celles qui se terminent par isme ou iste, dis-je en souriant. Mais Spinoza m’intéresse toujours, dis-je. Ma première lecture se porta sur le  Spinoza  d’Henri Sérouya ( Editions Albin Michel, Paris, 1947 ). Dernièrement, je suis tombé sur un livre intitulé : « Spinoza, un roman juif » ( Alain Minc, Gallimard, Paris, 1999 ).

                   - Quelle heureuse coïncidence ! dit l’oncle Martin.  Je connais ces deux livres. J’ai parcouru le second qui paraît, à ce qu’on dit, être un plagiat. 
                   -   Ce n’est pas encore prouvé ! dis-je.  Je viens de lire dans le journal  Le Monde qu’une plainte pour contrefaçon a été déposée contre Alain Minc par Patrick Rödel, auteur du Spinoza publié en 1997, aux Editions Climats. De nombreux passages de ce livre ont été reproduits sans indications de leur source.

                   -  Cette manière peu élégante est assez fréquente chez quelques écrivains à court d’inspiration, dit l’oncle Martin. Mais c’est une peccadille sans grande gravité. Ce que je déplore le plus chez l’auteur de cet essai, c’est le manque de psychologie dont il fait preuve sous couvert d’originalité en jugeant sévèrement Spinoza, en déformant sa personnalité.  Alain Minc le traite ainsi de  « génie taciturne, philosophe mélancolique, penseur nostalgique en quête d’un passé englouti.» ( op. cit., p. 121 ).
                   -   On y trouve un tas d’autres épithètes, poursuivis-je :  « névrosé, obsessionnel, maniaque,  narcissique, autiste,  masochiste …» ( op. cit., pp. 118, 175, 198 ), « colérique, couard » ( op. cit., p. 163 ), «  peureux, pleutre, lâche, craintif, contourné, mollesse de l’âme, manquant de courage physique ou moral.» ( op. cit., pp. 141, 144, 198  ).
                   -   A côté de ce portrait, Wittgenstein ferait figure d’ange,  dit Jacques. Je pense que nous allons continuer de discuter  encore sur la philosophie de ce dernier avant d’aborder la vie de Spinoza et de son œuvre.
                   -   Tout à fait d’accord, dis-je.

                   -  Paul Audi,  commença Jacques,  dans son livre  « Supériorité de l’éthique » ( Presses Universitaires de France, Paris, 1999, p. 23 ), pense que le génie de Wittgenstein est d’avoir eu le courage de son talent, en poursuivant sa recherche sur l’éthique qui est sa vocation. Or, l’éthique telle que le philosophe viennois la conçoit  ne relève pas du monde, du moins si l’on entend par monde  « tout ce qui est le cas.» ( Tractatus, I ) ; le monde éthique selon lui, n’est pas autre chose qu’une contradictio in adjecto ( op. cit., p. 25 ). D’un autre côté, il pense que l’éthique est bien plutôt la mise en œuvre de l’accord de soi avec soi-même,   la manière de changer sa vieop. cit., p.137 ).
                   -  C’est paradoxal, dis-je. Pour Wittgenstein, il y a donc deux sortes d’éthique : l’une, hors de ce monde, et l’autre, dans ce monde, permettant de changer sa vie. Faudrait-il alors changer sa vie pour vivre avec une éthique qui ne relève pas de ce monde ? C’est absurde, si on accepte ce monde. Mais c’est logique, si on est en désaccord avec ce monde. Dans les deux cas, l’échec est patent au bout du chemin.
                   -    C’est comme si nous rêvions d’habiter une autre planète ! observa Thérèse.

                   -    Le changement dépend de  « ce sentiment du monde comme totalité bornée »,  continua Jacques. Paul Audi pense que la clé de toute l’éthique de Wittgenstein réside au cœur de cet aphorisme du Tractatus  ( op. cit., p. 73 ) :
                   « La saisie du monde sub specie aeterni est sa saisie comme totalité bornée.
                     Le sentiment du monde comme totalité bornée est le Mystique. »
                   -  Il n’y a rien de mystique dans cette double proposition, dis-je. Le philosophe voulait la rendre sibylline à souhait ou bien il ne pouvait pas l’expliquer. En outre, elle est probablement inspirée de Schopenhauer qui a subi l’influence du bouddhisme. Ce monde sensible, donc subjectif, est une construction mentale, une construction humaine, donc est forcément un monde borné, limité.

                   -   Paul Audi considère ce sentiment comme une intuition, dit Jacques. Et cette remarque de Wittgenstein    « c’est le langage » : « Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. » ( Tractatus, 5.6 ; 5.62 ), pouvant répondre à la question de savoir  « ce qui aurait borné ainsi le monde ?» ( op. cit., p.74 ), il la qualifie d’inédite.
                   -  C’est évident, dis-je. D’ailleurs le langage n’est qu’un moyen d’expression. Il n’est que l’effet. La vraie cause de ce qui aurait borné le monde est le Moi. Le Moi est lui-même limité par les perceptions de ses cinq sens et les constructions mentales de son cerveau-esprit. On peut toutefois admettre que le langage est le prolongement du Moi.
                    -  Exact, dit Jacques. Etant philosophe, Wittgenstein a pu mesurer la  puissance du langage ( le logos, le verbe ).  Le Moi,  pour Wittgenstein, c’est  « le  vouloir »,  mot qu’il a emprunté à Schopenhauer. Sa notion de  « l’éthique » a d’abord  oscillé entre « langage » et « logique », puis il a admis que « l’édification des frontières du monde » dépend de la puissance de « son vouloir » plutôt que de son langage ( op. cit., p 164 ).  Dans ce cas, si son langage est borné, sa logique l’est aussi. De même, si sa  logique est bornée, son langage subit le même sort. Donc, ce qui est borné avant tout, c’est « le vouloir », qui manipule la logique ou le langage, qu’importe. Si l’on veut une priorité, on peut les classer comme suit : le vouloir, la logique, le langage.

                   -  Si je comprends bien, dis-je,  le langage dépend de la logique, la logique dépend du vouloir. Mais si tous sont  bornés, comment le Moi peut-il atteindre l’éthique ?
                   -  Wittgenstein l’a compris aussi, dit Jacques. Il se reconnaît borné : « Je suis mon monde » (Tractatus, 5.63). Il a eu le pressentiment que l’éthique,  étant en dehors de son monde, était « plus haute » que tout le reste : quelque chose, disait-il,  de « Supérieur » (Tractatus, 6.432). Quelque chose de fondamental qui, sans être hors de nous, n’est pas moins manifeste, tout en demeurant fort heureusement « indicible » ( op. cit., pp. 227, 228 ).

                   -  C’est paradoxal  ! remarqua Thérèse. Et pourquoi fort heureusement ?
                   - Je ne comprends pas non plus ce qualificatif « fort heureusement », dis-je. D’accord avec « indicible » ou « ineffable » ou « inexprimable » ou même « insondable », ce sont des épithètes qu’on attribue au « Tao » ou  au « Principe divin ».
                   - Paul Audi  cite J. J. Rousseau : « Parce  nous  sentons la vie, donc, nous aurons toujours besoin d’ une éthique digne de ce nom. » ( op. cit., pp.228, 229 ), dit Jacques. Peut-on  assimiler l’éthique au principe divin ?

                   -  Notre Voltaire disait : « Si Dieu n’existe pas, il faut l’inventer », dit l’oncle Martin. Pourquoi faut-il  l’inventer ?  
                   -  La réponse est probablement dans cette assertion de Dostoïesvsky : « Tout est permis si Dieu n’existe pas ! », répondit Jacques.  Et probablement aussi dans cette assertion de saint Augustin : « Nul ne nie Dieu s’il n’a intérêt à ce qu’il n’existe pas. ».
                   -  Ainsi, je comprends la perplexité de Wittgenstein, dit Thérèse. Devrait-il mieux se connaître avant de devenir philosophe ?

                   - Il est bien difficile de se connaître vraiment, dit l’oncle Martin. Quand il se cherche, l’être humain, surtout quand il est trop lucide, doute plus que la moyenne des gens.   Wittgenstein visait plus haut que les autres, mais il voyait aussi plus bas, plus profond que les autres.  Il était souvent écartelé entre deux extrêmes : ce qu’il sentait supérieur  en lui, et ce qu’il considérait comme inférieur en lui. Dans ses Remarques mêlées on lit : « Où les autres passent outre, je m’arrête. » ( op. cit., p.134 ). 

                   -  C’est vrai, là où le commun des gens ne voit aucun problème, Wittgenstein en créait plusieurs et les posait en énigmes, dit Jacques. Pour redire après, que «  s’il n’y a pas d’énigme », ce n’est nullement parce qu’il s’agit d‘un problème à l’origine mal posé, mais  « parce  qu’il n’y a pas de problème du tout. » ( op. cit.,  1948, p. 84 ).
                   -   Il aimait ainsi se contredire, scandaliser les gens par ses paradoxes, remarqua Thérèse. 
                   -  Maintenant, je crois pouvoir répondre à la question que tu as posée au début  de notre dernière discussion : « Pourquoi Paul Audi distingue-t-il dans les œuvres de Wittgenstein deux périodes, deux Wittgenstein ( I et II ), et essaie de découvrir encore un Wittgenstein III ? ».

                   -  Pourtant le philosophe viennois avait déploré qu’il n’arrivât pas à progresser, dit Thérèse.  On peut lire dans un de ses Carnets intimes. «  J’ai beaucoup souffert, mais je suis apparemment incapable d’apprendre de ma propre vie. Je souffre toujours exactement comme je souffrais il y a de nombreuses années. Je ne suis pas devenu plus fort, ni plus sage. » ( Cf. Roland Jaccard, « Enquête de Wittgenstein », Presses Universitaires de France, Paris, 1998, p. 85 ). On ne peut pas être plus clair, et c’est là le drame de sa vie, il n’évoluait pas avec l’âge.

                   -  A mon avis, il n’y avait qu’un seul Wittgenstein, dit Jacques, une personnalité avec plusieurs aspects ou plusieurs facettes. Ce n’est pas parce qu’on voit des contradictions dans ses paroles, dans ses écrits ou dans ses actes, qu’on peut conclure à des changements. Wittgenstein, avec sa lucidité et son intelligence, pouvait avoir par moment des éclairs de génie, comme son comportement immature pouvait engendrer des périodes de faiblesse ou d’obscurcissement.

                   -  On peut aussi parler de la conséquence du conflit entre son Moi intérieur ou essentiel, et son Moi extérieur ou  existentiel, dis-je. On ne peut qu’admirer la lucidité  de certaines pages de son Tractatus, venant probablement d’un Moi essentiel ou divin, comme on ne peut que s’étonner de son comportement critiquable, peu sociable, chez un Moi existentiel déficient ou plutôt immature.

                   -  Ce qui explique le décalage entre le développement de son intelligence et celui de son affectivité, dit Jacques. Ce qui le rendait malheureux, c’était sa manière de penser ( au détriment de sa manière de sentir ),  provenant de cette dysharmonie.  Wittgenstein avait fixé ainsi le cadre de son éthique dans ses Remarques mêlées : « La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème » en pensant que ce changement de la vie était censé se confondre avec la modification de la frontière du monde ( Paul Audi, op. cit., page 134 ).

                   -  C’est peut-être là une erreur, dis-je. Il est vrai que la vision du monde influe sur la manière de vivre. Mais comment modifier les frontières du monde quand on est prisonnier de son monde et, partant, de sa logique. Nous en avons déjà discuté. Combien de fois Wittgenstein a-t-il parlé de changer sa vie et sa manière de vivre ?  Son comportement dans la vie restait le même et il n’arrivait pas à créer des liens sociaux fiables ou relativement stables. Il n’a pas su profiter de l’expérience du passé, comme il l’a constaté lui-même.

                   -  Et au lieu d’en chercher la cause, il se perdait dans sa logique, il recourait à des arguments fatalistes, dit Jacques. Il avait reconnu dans son Carnet 1914 – 1916 que cette modification  ne pouvait être que le fait de la vie même ( Ibid., p. 148 ), autrement dit que la modification entreprise par  son vouloir dépendait de la grâce de Dieu ou du Destin ( Ibid., p. 140 ),  car nous sommes en tout cas, en un certain sens dépendant, et ce dont nous dépendons, nous pouvons l’appeler Dieu ( Ibid., p.142 ).

                   -   Wittgenstein croyait donc en Dieu ? demanda Thérèse.
                   -   Pour lui « Dieu serait simplement le Destin.» ( Ibid., p. 140 ), écrit-il à la date du 8 juillet l916 ( Paul Audi, op. cit., p.137 ), dit Jacques.
                   -   N’importe, en admettant que le vouloir dépendait de Dieu ou du Destin pour modifier les frontières de son monde, c’est-à-dire pour changer sa vie ou sa manière de vivre, il aboutissait à une impasse, dit l’oncle Martin.   
                   -   De désespoir en désespoir, il en viendrait à se convaincre  qu’il était  « damné » ou « maudit »,  bref, qu’il était depuis longtemps la proie d’un démon ou, le jouet du diable ( op. cit., page 138 ), dit Jacques. Alors, en attendant un miracle, il optait pour une autre solution : « changer  la manière de voir les choses » ( Investigation philosophiques,  p.176 ), afin de les « voir correctement » ( Tractatus, 6.54 ), avec « une infinie justesse » ( op. cit., p. 139 ).

                   -   Même objection qu’avec le  changement de frontières, dis-je. Comment voir correctement et avec justesse  tout en reconnaissant que son monde était borné et sa vision limitée ? Chez nous, en Orient, nous avons, en langage courant, cette jolie expression imagée : « La grenouille au fond du puits ». Tant qu’on est au fond du puits, on ne peut pas s’intégrer au monde extérieur  sans lequel toute évolution humaine est impossible ou incomplète.

                   -   Wittgenstein, dans une note datant de 1931, considérait que le travail du philosophe était avant tout un « travail sur soi-même » ( op. cit., p. 80 ), dit Jacques. Mais que si on  le faisait dans des limites bornées ( par sa logique, par son langage, par ses concepts ), sans contact satisfaisant avec le monde environnant ( contact social ), alors cette philosophie resterait lettre morte, inopérante.

                   -  Il faut alors sortir du puits, vivre avec le monde, s’intégrer au monde, vivre sa philosophie, dit oncle Martin. L’éthique vient, comme l’amour, quand le penser, le sentir, et l’agir, fonctionnent de concert, c’est-à-dire simultanément et harmonieusement.
                   -   Comment fait-on pour sortir du puits ? demanda  Thérèse.
                   -   C’est là la question ! dit Jacques. Une question primordiale non seulement pour les philosophes,  mais pour toute l’humanité. Alors, qu’en pense notre psychologue ? dit mon ami  en me regardant..

                   -  Eh bien ! heu ! heu ! répondis-je, pris de court. Il y a une cinquantaine d’années, Piaget, mon Maître, avait enseigné qu’il fallait sortir de son égocentrisme pour vivre au contact du monde, si l’on voulait évoluer intellectuellement, affectivement et socialement. L’enfant, à ses débuts, se prend pour le centre du monde, dans ses diverses expériences pour acquérir le langage, les notions de temps, d’espace, de sociabilité, de jugement moral, etc.

                   -  Pourtant les adultes, maintenant, surtout les hommes, se prennent encore pour le centre du monde, me fit remarquer  Thérèse.  Pourquoi ?  Et comment faire pour sortir de son égocentrisme ou tout simplement de son ego ? 
                   -  Piaget utilisait le terme  se décentrer  pour indiquer le fait de sortir de son égocentrisme, ou de son ego que l’on prend pour le centre, dis-je. Car ce n’est qu’en sortant du centre que l’on peut  entrevoir plusieurs perspectives, concevoir plusieurs points de vues, accepter la réciprocité, admettre la tolérance et devenir plus sociable.

                   - C’est  facile de parler en théorie, dit Thérèse. En pratique, nous nous trouvons parfaitement désarmés devant ce que l’on nomme l’individualisme forcené, et la multitude des psychiatres, des psychanalystes, des psychologues et des gourous des diverses sectes, ne font que semer la confusion, sans pouvoir résoudre le moindre trouble mental ou psychologique.

                   -   C’est bien vrai ! dit l’oncle Martin. On ne sait pas comment gérer le stress sans avoir recours à d’innombrables stimulants et amphétamines, et l’on reste encore perplexe et impuissant devant ce que l’on appelle la schizophrénie, surtout depuis que l’on a essayé de l’analyser il y a environ un  peu plus d’une centaine d’années. On se perd de plus en plus en vaines conjectures, sans pouvoir la cerner effectivement, tout en trouvant un bouc émissaire dans la folie. Ce qui fait dire à Michel Foucault : « Jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité, puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie. ».

                   -  Je pense que le problème est à l’origine mal posé, dis-je. Ou plutôt mal formulé.   Wittgenstein avait aussi raison de critiquer le langage. Grégory Bateson ( 1905 - 1980 ) cet anthropologue ethnologue américain d’origine britannique, qui s’est intéressé aussi à la psychothérapie de la schizophrénie,  a fait une remarque fort instructive : « Le non sens et la pathologie engendrés par les humains peuvent nous mener à des confusions dans les domaines symboliques. Comme Warren S. Mc Culloch l’a exprimé avec humour : « Le sort de la psychiatrie aurait été bien meilleur si l’homme ne s’était pas mis à parler. », ou à blablater selon l’expression de Lacan.

                   -   Wittgenstein  savait aussi que le langage parlé, influencé par son « vouloir » qui est  d’emblée borné par les limites de son monde et de sa logique, ne pourrait jamais atteindre l’indicible, l’inexprimable, dit Jacques. Car, les concepts dit  symboliques  passent  d’abord par le filtre des interprétations, des justifications, des intellectualisations, des expériences  vécues, sans parler des fantasmes divers, qui faussent et déforment la Réalité. Wittgenstein avait  donc admis dans son Tractatus ( Ibid., 7 ) que « sur ce dont on ne peut parler », comme c’est au premier chef le cas pour l’éthique, il faut  toujours « garder le silence.»  (  Paul Audi, op. cit., p. 84 ).

                   -   Mais il était impossible pour lui  de se taire tant qu’il ne trouvait pas de solution pour régler le problème de sa vie, dit oncle Martin. Alors il cherchait, et comme nous autres, il continuait de parler, même de travers,  même s’il se contredisait, jusqu’à ce qu’il entrevoie la lumière au bout du tunnel. Et cette lumière, c’est la connaissance transcendantale, dégagée de toute subjectivité,  de toutes traces d’expériences internes ou externes.
                   -   Ainsi cet ancien adage de Lao-tseu devient parfaitement lumineux pour nous, ajoutai-je : « Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas ». 

                   -   Dans Faust I,  Goethe avait modifié cette citation de l’Ecriture : « Au commencement était le Verbe »  en  « Au commencement était l’action », dit Jacques. Wittgenstein avait aussi affirmé que « la philosophie n’est pas une théorie mais une activité.» ( Tractatus, 4. 112 ),  pour en venir des années  après  à proclamer dans ses Remarques mêlées ( Ibid., p.63 ) : « Un philosophe digne de ce nom se doit en général de commencer par ne plus se payer des mots. Car les mots, on l’oublie trop souvent, sont des actes. » ( op. cit., 91 ).

                   -   A mon avis, le Verbe est plus important que l’action, dit oncle Martin. Il faut distinguer action et réaction. Car nombre de gens n’agissent pas ; ils ne font que réagir aux stimulations du monde extérieur, se laissant emporter par le courant de la vie. La vraie action provient d’un jeu simultané du cœur et de l’esprit, du sentir et du penser. La plupart du temps, ce qu’on appelle action n’est que de l’agitation stérile, comme le combat de Don Quichotte contre les moulins à vent.
                    -   Ainsi le mot changement chez Wittgenstein devient synonyme de  tourner en rond, dit Thérèse.

                    -  Il y a un proverbe français : « Plus ça change, plus c’est la même chose ! », dit Jacques.  Wittgenstein avait constaté que ses actes, son comportement dans la vie ne cadraient pas  avec la philosophie qu’il avait préconisée et même enseignée. Alors il se mit à bouger, à  changer de places, de professions. Il changeait en même temps d’idées,  de pensées, de logique, de manière de voir, de vivre, sans parvenir à  trouver son chemin, tout en ne récoltant que des déboires et des souffrances ( Cf. Lune quête inachevée )
                   -   En tout cas,  c’est sa propre logique, via  son monde, qui l’induit en erreur, dit l’oncle Martin. Sachant qu’elle était bornée, il continuait à l’utiliser pour cerner une éthique hors de sa portée.

                   -. Wittgenstein  se conduisait comme un physicien de l.a physique classique qui s’acharnait à faire des expériences sur la physique quantique en utilisant les notions de la mécanique newtonienne et de la géométrie euclidienne, dit Jacques. Il trouvait partout des contradictions inexplicables qui entravaient d’emblée ses recherches laborieuses.
                   -    En outre, Wittgenstein, qui avait eu l’intuition que le mystère de la vie résidait dans  le Moi, cherchait le Je philosophique, sans pouvoir s’y intégrer, dis-je. « Le je philosophique, écrit-il, n’est ni l’être humain, ni le corps humain, ni l’âme humaine dont s’occupe la psychologie, mais c’est le sujet métaphysique, qui est frontière - et non partie - du monde. » ( Tractatus, 5.641 ).
                   -   C’est exactement le  Je du cogito cartésien, dit Jacques. 
                   -  C’est aussi la définition du Moi essentiel, ajoutai-je. C’est  bien cette lumière  intermittente dont parlait  Wittgenstein, qui malheureusement, n’éclairait pas souvent son  Moi existentiel, parce qu’il y avait comme un court-circuit entre les deux,  que le courant ne passait  pas
                   -  J’ai remarqué que Wittgenstein, malgré ses échecs et ses désespoirs répétés, ne songeait pas au suicide, dit Thérèse.
                   -   Mais il en parlait, dit Jacques : « Le désespoir est sans fin, écrit-il, et le suicide n’y met pas fin, à moins que l’on y mette un terme en se ressaisissant. » ( Carnets de Cambridge et de Skjolden, p.81 ).

                   -  Comment faire pour se ressaisir, c’est là le problème, dis-je. Le ressaisissement est l’acte décisif d’un Moi autonome, une action conjuguée d’un Moi existentiel avec un Moi essentiel.  Or  son Moi existentiel semble  être toujours en conflit avec son Moi essentiel. 
                   -  C’est probablement pour cette raison qu’il se sentait malheureux, dit Jacques. Dans ses Carnets ( Ibid.,  p.148 ) en date du 30 juillet 1916, Wittgenstein s’interrogeait en ces termes :   « …  L’on pourrait certes dire que la vie heureuse paraît en un certain sens plus harmonieuse que la vie malheureuse. Mais en quel sens ?»  ( Paul Audi, op. cit., p. 136 ).
                   -   De quelle harmonie parlait-il ? dit Thérèse. Etre bien dans sa peau, quand son corps  est en accord avec son âme ?  Il lui paraissait difficile d’y parvenir.
                   -   En effet, dit Jacques. Il lui arrivait de penser que seule la grâce divine pourrait lui venir en aide, que si le changement de vie laissait à désirer c’était que cette grâce divine ne se manifesterait pas ( op. cit., p. 138 ).
                   -    Le « saisissement » dont il parlait,  comme la « grâce divine » qu’il attendait, ainsi que le « démon  »  ou le « diable » qui jouait de lui, ne sont-ils pas  tous issus de ses fantasmes ? interrogea Thérèse.
                   -   Non,  pas tout à fait, répondis-je. Ce ne sont pas  seulement des constructions mentales. Wittgenstein  les sentait dans sa chair et  dans son âme ; il en souffrait, ne sachant pas  comment  s’en sortir.
                   -  Cette « grâce divine » qui permet le saisissement existe dans toutes les religions, dit Jacques. En Orient, c’est le satori du zen qui correspond à « cet éveil qui bouleverse de fond en comble les structures de notre personnalité et nous permet une vison globale, objective des êtres et des choses. »  ( Cf . Le Bouddhisme en Occident ).
                   -   Cet éveil est ressenti comme une renaissance, dis-je ( Cf. Le conformisme, le Sacré et l’Eveil ). C’est une deuxième naissance, état dans lequel  le penser, le sentir, se confondent, permettant un agir adéquat, approprié, adapté aux circonstances.

                   -  Dans le Prologue de son  livre ( op, cit., page 14 ),  Paul Audi a  touché à ce problème fondamental  de la vie, dit Jacques : « … Nous souffrons, écrit-il, non les exactions de l’être humain, mais du fait que cet être ne sera pas encore né, qu’il soit des temps immémoriaux sur le point de naître  et que cette naissance qui tarde  évidemment à se produire et laisse si ardemment à désirer, s’accomplisse, depuis que le travail a commencé, dans le sang et les larmes. »

                   -   Je le trouve pessimiste, dit Thérèse. Pourquoi ce mot  évidemment ? Il est vrai que l’être humain est toujours en train de naître, ce n’est pas là le but de sa vie ? A moins de nier le progrès humain, en parlant de régression ou de décadence.   
                   -   Je suis   d’accord avec toi, dit Jacques. Paul Audit a aussi donné la cause de la difficulté  d’accepter ce fait en citant J. J. Rousseau ( op. cit., p. 44 ) : « Nous ne savons rien, ma chère Sophie, nous ne voyons rien ; nous sommes une troupe d’aveugles, jetés à l’aventure dans ce vaste univers… » ( Lettres Morales, t. IV, p.1092 ).

                   -  Sa pensée rejoint ainsi Bouddha, dis-je. Le mot  Bouddha ne signifie pas autre chose que « celui qui est sorti de l’ignorance » ou « celui qui est éveillé ».
                   -    De son temps, et encore maintenant,  Wittgenstein  était considéré comme un génie lucide et son Tractatus reste célèbre, dit Jacques. On  affirma même qu’il fut le Socrate du XXe  siècle ( Paul Audi, op. cit., p. 92 ) parce qu’il  parlait de garder le silence en proférant : « Ce qui peut être montré ne peut être dit » ( Tractatus, 4.1212 ), et certain   compara volontiers le silence wittgensteinien  au silence socratique ( op. cit., p. 93 ).

                   -   Sur cette lancée, on peut aussi  parler de lui comme un Lao-tseu du XXe siècle, ajoutai-je. Mais on a déjà assez glosé. 
                   -    Bref,  le drame de Wittgenstein peut être clarifié par cette petite phrase :
                   «  Maintenant qu’à coups de tête tu es passé à travers le mur, que ferais-tu dans la cellule à côté ? » ( S. J. Lec ), conclut Jacques.

                   -   On peut trouver toutes sortes de causes à l’échec de la vie du philosophe, dit Thérèse. Pour ma part, je constate simplement que chez Wittgenstein ses actes ne suivent pas sa pensée, ses paroles. Il n’est pas le seul sur cette terre à  faire le contraire de ce qu’il dit. Mais dans sa situation privilégiée, se croyant être un génie, et étant considéré par la plupart des gens de son entourage comme tel, sa grosse tête l’empêcha de sortir de son trou.  Connaissez-vous quelqu’un dont les actes correspondent à ses pensées ?
 

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