2.- A propos de la Logique de l'interprétation

              -  J’ai déjà entendu quelqu’un clamer : « La femme  est l’avenir de l’humanité »  ( Aragon ), ajoutai-je, et même « Le XXI siècle serait le siècle de la Femme ».

              -   Pour freiner l’ardeur guerrier et la concurrence farouche de la gent masculine, la civilisation tend naturellement à la féminisation  de l’être  pour l’acquisition des qualités antidotes, comme  la douceur, la tendresse, le tact, la délicatesse, qui sont l’apanage de l’élément Yin dans son aspect positif. La convivialité et la paix en dépendent, que ce soit en famille, en société ou entre nations.
              -   En outre, ajoutai-je, un surplus d’élément Yin, chez l’homme, confère à certains d’entre eux, comme à Groddeck, les facultés d’intuition, d’imagination, de fantaisie, de  réceptivité, d’humilité, etc.

              -   C’était bien ce côté Yin positif  qui séduisait Freud à qui Groddeck vouait une fidélité sans bornes. Ce dernier traitait Freud comme une mère, se conduisait comme un enfant qui avait peur de perdre l’amour maternel : « Je ne vous lâcherais pas. Je m’agrippe très fort, de sorte que cela me coûterait un morceau de peau, si j’étais jeté bas. » (Lettre de Groddeck à Freud, le 20 novembre l920). Et dix ans après, il relança : « Mon Maître vénéré et être humain  ardemment aimé. » (Lettre de Groddeck à Freud, le 1er  septembre l930). Comment  Freud qui aimait la soumission, à sa théorie autant qu’à sa personne, pouvait-il laisser tomber un pareil disciple ?

             -   L’attitude de cet  « abandonnique » germanique était bien à l’opposé de ce psychologue alémanique qu’est C.G. Jung qui osait  s’opposer au Maître, bouleverser sa théorie de la sexualité,  lui tenir tête en lui répondant du tac au tac, et qui lui faisait  en plus de l’ombre.
             -   C’est pourquoi la plupart des psychanalystes, orthodoxes notamment, n’aiment pas ce dernier, observa mon ami. Pourtant Jung, avec sa psychologie analytique avait aussi élargi le champ de la psychanalyse,  dans le domaine de la psychologie des profondeurs. 
              -   Ils tolèrent toutefois Lacan en lui attribuant ce rôle positif,  car ce dernier avait préconisé le  « retour à Freud ». Ainsi pour eux, Lacan est considéré comme relativement plus proche d’eux que Jung,  ce « lèse Majesté » et cet « empêcheur de psychanalyser en rond ».

              -   Tu n’as pas besoin de faire de l’esprit avec moi, dit mon ami en riant. Je parie que tu ne sais pas que Lacan avait aussi trouvé son inspiration chez Groddeck !
              -   Avec ses « ça parle », « ça blablatte » ? dis-je. Lacan se fiait à son intellect, tandis que Groddeck n’avait confiance  qu’en son intuition. Le « ça parle » lacanien vient du Moi-inconscient, tandis que le « ça parle » de Groddeck vient du  ça : « ça parle toujours dans les organes ». C’était un des  précurseurs de la médecine psychosomatique. L’un des premiers, fut Descartes qui  en avait parlé en théoricien, tandis que Groddeck fut un expérimentateur, un clinicien.

              -   En effet ! intervint mon ami. Groddeck ne cessait de répéter  «qu’une partie du ça veut guérir tandis que l’autre guette l’occasion d’obliger le médecin à lui nuire ». Pour lui, « Le ça ignore tout de la logique linguistique », ce qui n’était pas dans la  ligne de pensée du structuralisme lacanien. Lacan prônait l’hégémonie du signifiant,  tandis que Groddeck privilégiait moins le signifiant ou le signifié que l’intensité du flux incessant des pulsions libidinales.
               En outre, Groddeck inspirait à Lacan le goût de la provocation que ce dernier utilisait comme un moyen pour dominer, pour acquérir le pouvoir, la célébrité... Par contre, Groddeck, avec le côté positif de son identification féminine, se conduisait avec diplomatie  tact et habileté  à l’égard de Freud. Tout au long de l’année 1921, il avait  soumis (pour l’approbation) à ce dernier, au fur et à mesure de leur rédaction, 33 longues missives signées Patrick Troll (Livre du ça) en n’assignant aucun nom à sa destinataire (qui était bien sûr  son Maître). Et dès le moment où il lui annonçait l’achèvement du livre : « Ni Troll, ni moi » (sous-entendu : « c’est le ça qui parle »). Comme Descartes, « il avançait  masqué ».

              -   Et le Satanarium ?  questionnai-je. Satan était aussi son déguisement ?
              -   Evidemment, et c’était une autre forme de provocation bien subtile,  dit mon ami. Groddeck a englobé le Satan dans son Moi-ça. Satanarium était l’endroit (à Baden-Baden) où il avait prononcé durant trois ans sans discontinuer (de 1916 à 1919) 115 conférences psychanalytiques devant les malades de son établissement. C’était un lieu où il pouvait facilement laisser parler son ça, dit-il, donner libre cour  à   ses fantasmes débridés, à son délire métaphorique,  à sa fouge interprétative, en mettant le tout sur le dos de Satan.
              -   Ses pairs n’étaient pas dupes, dis-je, ils  réservaient à la pensée de Groddeck les  caractéristiques de farfelu, d’incongru, de provocateur, d’inopportun, voire d’indécent, (exactement  les mêmes termes  que les détracteurs de Lacan  attribuaient à la verve lacanienne et à sa personne).

              -   Ils n’aimaient pas ce « psychanalyste sauvage » qui conseillait à ses lecteurs de laisser tomber les manuels de psychanalyse car « la psychanalyse est innée dans chacun d’entre nous ». Ils  n’admettait pas que Groddeck - à l’exemple de Nietzsche - critiquassent le christianisme et ménageassent  le bouddhisme (dans lequel Lacan ne manquait pas d’y puiser  en partie son inspiration). 
              -   Groddeck possédait un talent d’écrivain que Freud et Lacan  n’avaient pas, dis-je. Les conférences pour  les patients de son établissement étaient transformées en une revue hebdomadaire interne du sanatorium avec le titre de Satanarium.

              -   Il semblait que Freud tolérait  et  appréciait   les écrits provocateurs de Groddeck,  même quand ce dernier disait de la Métapsychologie que c’est  « une plaisanterie du ça prise scientifiquement », ou écrivait que « dans sa conception psychosomatique, il n’y a pas de place pour la deuxième topique freudienne » (« La maladie, l’art et le symbole » Gallimard 1969). 
              -   Freud, qui avait assez d’humour malgré son apparence de sévérité, savait que son disciple disait tout haut ce qu’il pensait tout bas, et qu’ils avaient tous les deux à peu près les mêmes fantasmes.  En acceptant le Satan de l’autre, il reconnaît le Satan en lui, implicitement, dis-je.

              -  Tandis que son dissident Jung proclamait : « La libido est Dieu et le Diable... Ce serait méconnaître un élément  essentiel de la divinité elle même... L’ignorer, ce serait une amputation au corps de la divinité » (« Métamorphose de l’âme et ses symboles » 1952, Traduction Y. Le Lay Genève 1953. page 123). Il faut comprendre que Jung contestait l’image traditionnelle de Dieu transmise par l’Eglise, s’étant aperçu de la contradiction patente dissimulée dans le mot Dieu. De même, quand Nietzsche annonçait la mort de Dieu,  il ne visait pas Dieu lui-même, mais décrétait la mort du concept divin interprété et défini par les théologiens. 

              -   Jung parlait de son côté  de Dieu intérieur, continuai-je. Il utilisait souvent dans ses livres le mot divinité qui désignait  le ça, Cela, ou le Soi, son terme préféré.
              -   Si je suivais bien le cheminement intérieur de la pensée jungienne, Dieu et le Diable coexistent en nous, conclut mon ami.
              -   Disons l’Ange et le Démon  pour ne pas choquer les gens sensibles, dis-je.       
              -   Soit, mais qu’ils soient sensibles ou endurcis, même s’ils acceptaient facilement la présence des deux, ils ne voudraient pas à tout prix les incorporer en eux.
              -   Ils en ont probablement l’intuition, car entre eux, ils cajolent : « Tu es un Ange » ou se fâchent : « Tu es un Diable », tout en projetant au dehors ces deux entités.

              -   Il est intéressant aussi de connaître leurs réponses respectives, dit mon ami. La première : « Je ne veux pas être un ange ! »
              -   La seconde : « Diable toi-même ! », ajoutai-je en riant
              -   Ils les expulsent au dehors, parce qu’ils ont peur, peur d’eux-mêmes. Peur de leurs pulsions qui les agressent et peur de Dieu qui les gêne. Hé ! Tu ne m’écoutes plus ?

              -   Mais si, protestai-je. Je pensai justement à mon fils quand il avait 16 ans. Il avait émis des doutes quant à l’existence de Dieu. Je lui avait dit : « Qu’est-ce que cela peut bien te faire qu’il existe ou qu’il n’existe pas. Actuellement, termine ton collège d’abord ! ».
              -   Tu étais un piètre psychologue, dit mon ami. Pourquoi n’essayais-tu pas de lui parler un peu ?
              -   De quoi ? On ne fait pas l’éducation religieuse à la manière de l’éducation sexuelle, avec des mots. Il faut que les adolescents  fassent leur expérience eux-mêmes. D’ailleurs, il apportait déjà la réponse avant que je lui explique quoi que ce soit.
             -   Laquelle ? J’aimerais bien la connaître, s’impatienta mon ami.
              -   Il m’avait dit simplement : «  Papa, parce que Dieu me gêne », il utilisait le même mot que tu viens de prononcer.
              -   Je le dis sans y penser, mais maintenant que tu le cites, je me rappelle de cette phrase de Saint Augustin : « Nul ne nie Dieu s’il n’a intérêt à ce qu’il n’existe pas ». Il a précédé ton fils de 16 siècles.

              -   « La présence de Dieu me gêne, donc je nie son existence, proclamai-je. Je Le nie, tout  en sentant, par mon cœur,  quIl existe toujours en moi. Cependant, par ma raison, je veux quand même Le nier ». Voilà d’où vient ce conflit entre la foi et le doute, le cœur et  la raison, les sentiments et l’esprit. C’est un problème métaphysique en quelque sorte.

              -   Pas du tout, c’est un problème existentiel, dit mon ami. Ecoute bien, la cause c’est bien le sentiment de culpabilité en chacun de nous. Parce qu’on a peur de ce sentiment lancinant de culpabilité que l’on nie Dieu.
               -  Qui est on ? Et où est la place du Diable ? demandai-je en riant. S’il était hors de nous, aurions-nous besoin de nier Dieu ? Est-ce que parce qu’il est au dedans de nous, qu’il ne tolère la présence de Dieu, ni au dehors ni au dedans ? Le sentiment de culpabilité n’est que la conséquence de cette peur et non pas la cause.

              -   Ainsi, je vois qu’on attribue à tort la cause du sentiment de culpabilité aux théologiens de l’Eglise chrétienne notamment, qui nous avaient inculqué cette notion de péché. En réalité, ils profitaient de notre peur en nous,  qui  est la peur de Dieu, et  aussi la peur du Diable, qu’ils utilisaient  comme un moyen de pression pour obtenir de nous une obéissance aveugle voire une obédience absolue. Même sans la menace du péché, le sentiment de culpabilité est toujours là parce que Dieu et  le Diable  sont toujours présents.
              -   Et dans le cas où Dieu est dedans, et le Diable au dehors, ce serait parfait non ? hasardai-je. Existe-t-il encore le sentiment de culpabilité ? 

              -   Bien sûr que non ! dit mon ami, parce que c’est le Diable qui a peur de Dieu et non pas le contraire. Mais ce cas est  impensable, ce n’est pas celui d’un être humain. Au stade de l’évolution actuelle, chez la plupart des  gens, dans leur conflit  intérieur entre Dieu et le Diable, c’est  malheureusement le Diable qui l’emporte. Souvent, c’est le Diable qui expulse Dieu au dehors et non pas Dieu qui chasse le Diable !

              -   Mais où est le rôle du Moi dans ce conflit ? demandai-je doucement. Qui a extériorisé Dieu  pour en faire un objet de culte, pour pouvoir vivre selon son principe de Plaisir en rejetant le principe de Réalité, pour se rendre coupable des péchés réels ou imaginaires ? 
              -   C’est le Moi, donc, le Diable c’est le Moi, dit mon ami. Mais c’est terrible ! Qui peut accepter une idée pareille ? Quand on voit que l’idée de la coexistence de Dieu avec le Diable est déjà mal accueillie, mal tolérée et même farouchement combattue.

              -   Pourtant, cette idée n’est pas nouvelle. Les anciens philosophes et les mystiques de l’Occident et de l’Orient l’ont toujours sue : Héraclite, Lao-tseu, Bouddha, Saint Augustin, Maître Eckhart, Saint Jean de la Croix, … (pour ne citer que quelques noms bien connus). Il y a certaine Vérité qu’il n’est pas nécessaire, voire opportun  de révéler, c’est pourquoi il y a un enseignement ésotérique (qui ne peut pas être saisi par le simple intellect) et un enseignement exotérique (qu’on peut divulguer au public). 

              -   Ainsi, il y a une certaine contradiction dans les sermons et les prédications des prêtres et des pasteurs. Les Evangiles recèlent un enseignement ésotérique, tandis que les serviteurs de Dieu prêchent dans un langage exotérique. C’est pourquoi certains pratiquants préfèrent le sermon ou la messe en latin.

              -   Parce que dans le recueillement, l’atmosphère est plus importante que leurs paroles lénifiantes débitant une morale que tout le monde connaît mais que les gens ont de la peine à appliquer dans la vie courante, expliquai-je. La menace de la foudre du Seigneur ne fait que raviver leurs sentiments de culpabilité, engendrant une résistance de leur part, et suscitant même un transfert  négatif vis-à-vis du sermonneur.

              -   C’est ainsi que certains catholiques sont devenus non pratiquants et ne réclament le service religieux que pour le baptême ou la confirmation, le mariage et l’enterrement. Malgré cela, ils ont encore peur du jugement dernier et souhaitent, dans leur for intérieur, après leur mort, l’entrée au Royaume des Cieux. J’aime bien cette pensée de Camus : « Il n’y a pas de jugement dernier : le jugement dernier c’est chaque jour ».

              -   Assez de critiques, s’il te plaît, dis-je. Tu ne vas pas suivre les pas de Nietzsche. Malgré son intelligence et ses remarques pertinentes sur les humains, il n’avait vu que l’aspect négatif du Christianisme. Dans chaque religion, il y a un aspect négatif et un aspect positif. Il y a des niveaux de compréhension différents, parce qu’il y a des stades d’évolution différents, de développement individuel et collectifs différents. De même, chez la plupart des bouddhistes, il y a  aussi des mythes sur la vie et la naissance du Bouddha. Sa mère était enceinte en rêvant à un éléphant  (un Dieu brahman) et au terme de sa grossesse, c’était un éléphant qui a délivré le divin enfant.
              -   C’est donc la divine conception qui fait pendant à l’immaculée conception, observa mon ami.
              -   Ne m’interrompt pas, dis-je. Chez les Bouddhistes, il y a aussi l’adoration des reliques comme la dent de Bouddha.

              -   Et chez nous, le Centre International d’étude sur le suaire de Turin a organisé, le mois de mars dernier à la Mutualité (Paris), une réunion d’environ 160 personnes, composée de mathématiciens, chimistes, historiens, théologiens et savants de toutes obédiences,  ajouta mon ami. Ce Congrès avait pour objectif de prouver que la  relique est authentique. Et pourtant, quelques  siècles auparavant, les autorités religieuses avaient déjà admis le contraire.

              -   Le but de tout cela est de raviver la foi qui devient chancelante à notre époque, dis-je. Avant, on doutait moins, étant fortement  tenu par les traditions religieuses. Actuellement, avec l’avancement de la science et de la technique qui veulent tout prouver, et le développement des philosophies et des sciences dites humaines qui prétendent tout expliquer, le doute devient  envahissant et s’installe en chacun de nous.

              -   Pascal a déjà dit : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. C’est le cœur qui sent Dieu, non la raison. Voilà ce que c’est que la foi, Dieu est sensible au cœur, non à la raison ».                                                                          
              -   Le cœur et la raison s’opposent sans cesse, dit mon ami. Toutefois, le cœur prend toujours le dessus, et la foi s’affirme comme une réalité, bien que le doute subsiste. 

              -   Quelle réalité ? demandai-je. On a dit au début de notre entretien que chaque individu acquiert sa réalité, créé par lui-même, construite d’après son vécu, son conditionnement par divers facteurs innés ou acquis. C’est pourquoi il oppose une très forte résistance à leur détachement. Les préjugés, les opinions diverses, les convictions tenaces peuvent être ajustés. Les habitudes, même considérées comme seconde nature, sont susceptibles d’être remplacées. Mais la religion qui s’incruste profondément dans sa chair comme dans son âme, ne s’efface pas facilement d’un jour à l’autre.

              -   Pourtant, il y a des gens qui changent de religion, observa mon ami. Même, certains cherchent une secte pour s’y réfugier.
              -   Cela veut dire que le sens religieux existe toujours en chacun de nous, tandis que la religion quelle qu’elle soit est une construction du Moi comme le Moi lui-même. C’est pourquoi elle est interchangeable. Tandis que le sentiment du divin est indestructible.

              -   Cela signifie que le vrai Dieu est en nous : le Dieu intérieur, dit mon ami. Quant au Dieu extérieur, chacun peut lui donner la forme qu’il veut : Religion, Secte, Philosophie, Idéologie, Parti politique, même Psychanalyse ou simplement son propre Ego, qu’il adopte une  ou plusieurs en même temps..

              -   On dit  alors « entrer en religion » pour tous ces cas, dis-je. Selon le  degré de stabilité de chaque adoration, ou de chaque engouement qui fluctue plus avec son cœur qu’avec sa raison, chaque forme s’évanouit rapidement comme les nuages dans le ciel, sauf la religion qui est relativement la plus tenace.
              -   Tu oublies le Moi et son Ego, dit mon ami.
              -   Evidemment, dis-je. J’avais dit que la religion est une construction du Moi qui est lui-même une construction, donc tous deux  résistent avec le temps, et peuvent durer pendant toute une existence.

              -   Ainsi, peut-on penser que c’est le Moi, avec son associé, le Dieu extérieur, qui empêche le Dieu intérieur de se manifester ?
              -   Bien sûr, dis-je. Si le Moi s’efface, le Dieu extérieur s’estompe avec lui. C’est une situation idéale, dans laquelle le Moi réalise qu’ils ne font qu’Un : le Dieu intérieur et le Dieu extérieur, quelque soit  son nom : Jésus ou Mahomet ou Bouddha ou une autre Divinité.  Alors, s’installe la vraie foi, qui est aussi la vraie réalité.
              -   Dans le cas où le Moi laisse entrer facilement le Dieu extérieur, il ne s’ouvre pas facilement au Dieu intérieur existant en lui. Il tolère quand même le Diable qu’il tient à distance au dehors, parce qu’il a plus peur du Diable que du Bon Dieu.

              -   C’est  que le Moi est doublement ignorant, dis-je. Il n’a pas idée que Dieu et Diable coexistent en lui. Peut-être en a-t-il l’intuition,  mais cette lueur du Soi ou du Dieu intérieur a de la peine à franchir la couche épaisse de son Moi pour en comprendre le sens véridique du message. Ou il se peut qu’il soit arrivé à  en être plus ou moins conscient, mais il ne veut ou ne peut pas  l’admettre. Il préfère faire le mort, somnole ou simplement s’endort. Toutefois, il n’en est pas quitte pour autant, car le sentiment de culpabilité provenant du conflit Moi-Soi  persiste, comme l’œil de Caïn  qui le suit partout, même dans ses rêves.

              -    Ce n’est pas une sinécure de vivre dans cet état, remarqua mon ami.
              -   Je suis tout à fait d’accord avec toi, approuvai-je. C’est précisément ce Moi  que le patient dans un moment de crise poussée à l’extrême, entrevoie cette issue : « Il faut mourir pour vivre ». C’est donc la mort  de son Moi-Diable  qu’il souhaite et  non pas la disparition de sa personne en chair et en os. Dans cette situation critique, un patient désespéré pourrait prendre à la lettre cette formule et se faire ôter la vie, ce qui arrive souvent à des personnes ayant un psychisme très fragile ( des  « borderline » et de quelques cas de crise schizophrénique aiguë, sous médicaments ).

              -   En outre, continua mon ami, en admettant que le Moi accepte cette cohabitation Dieu-Diable, il n’est pas encore sortie de l’auberge. Il doit encore franchir le Rubicon, l’étape la plus difficile, la plus dure, celle de  réaliser qu’il est le Diable même.
              -   Et dans le cas où le Moi réalise vraiment qu’il est le Diable, continuai-je, il ne sera plus le Diable.
              -   C’est comme ce chanteur français ( Léo Ferré ) qui disait : « Quand on reconnaît qu’on est un con qu’on cesse d’être un  con », plaisanta mon ami en riant. Je crois que le but de la vie est d’arriver à être conscient de ce qu’on est,  le devenir suivra.

              -   On revient toujours au Moi et à sa méconnaissance, dis-je, ou à ce « Nuage d’Inconnaissance » qui me fait penser à ce bout de poème de Saint Jean de la Croix : 

                 « Je vis sans vivre en moi
                 et telle est mon attente,
                 que je meure de ne pas mourir. »

              C’est bien le Moi qui ne veut ou ne peut pas mourir. Car le mystique chrétien du XVIème siècle avait réalisé que « seule, la mort du Moi, c’est-à-dire la reconnaissance de l’illusion du Moi, cette conscience de soi qui permet  l’éveil. »

            LDT
            Leukerbad
            Automne l998.

             Suite  -    le-moi-et-l-ethique (Le Moi et l'Ethique)