2.- Dieu ne joue pas à cache-cache

                   -    Exact, approuva l’oncle Martin. D’autre part, Pascal ne se contente pas d’un bonheur éphémère, il cherche à savoir ce qui fait obstacle à la renonciation. Saint Augustin, dans ses Confessions, évoque ainsi le moment où la crise se noue, où s’annonce sa vocation divine : factus eram ipse mihi magna quœstio, j’étais devenu à mes propres yeux la grande question. De même, Pascal a compris le rôle de son moi haïssable, et se lance, à côté de ses travaux scientifiques, dans une investigation de cette expérience religieuse, qui est aussi une introspection et une recherche du divin.

                   -    D’où  ces nombreux fragments épars de pensées destinées à la préparation de   l’Apologie du Christianisme, dit Jacques.
                   -    Je ne pense pas que c’est ce titre que Pascal voulait attribuer à cet ouvrage, dit l’oncle Martin. En relisant les Pensées, j’ai  remarqué que c’est une apologie de Jésus-Christ plutôt que du Christianisme prôné par l’Eglise. 

                   -    D’ailleurs, sauf les écrits scientifiques, Pascal n’aime pas publier d’autres textes sur la philosophie ou sur la religion, dis-je. Excepté les Provinciales, ces dix-huit fameuses lettres qu’il signe sous le pseudonyme de Louis de Montalte, pour défendre les jansénistes de Port-Royal contre les jésuites de Rome.

                   -    Les puritains contre les hypocrites ?  intervient Thérèse. Vous croyez que notre Pascal peut se prêter à ce jeu ? C’est plutôt pour les beaux yeux de Jacqueline.
                   -    Tu as peut être raison avec ta mauvaise langue, dit Jacques.  C’est pour lui un jeu de l’esprit, parce les jansénistes de Port-Royal, où vit sa sœur, lui demandent ce service.  Au fond de lui-même, il donne parfois raison aux jésuites et tort aux jansénistes.

                   -    Attali l’a constaté dans son essai, dis-je.  Quant à Port-Royal, relève celui-ci, non seulement Blaise n’en est pas, mais il n’est pas toujours d’accord avec eux. Il écrit même cette lettre au Père Annat : « Peut-être interprètent-ils Jansénius trop favorablement ; mais peut-être ne l’interprétez-vous pas assez favorablement.  Je n’entre pas là-dedans … Ils ont plus examiné Jansénius que vous ; ils ne sont pas moins intelligents que ses vues ; ils ne sont donc pas moins croyables que vous. Mais quoi qu’il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu’il n’est pas nécessaire, pour l’être, de dire qu’un autre ne l’est pas ; et que sans charger personne d’erreurs, c’est assez de s’en décharger soi-même. » ( op. cit., p. 294 )

                   -    C’est de la dialectique ! s’exclame Thérèse.
                   -    Bien sûr, dit l’oncle Martin. Dans les Provinciales, Pascal utilise une dialectique immanente ( dialectique d’Héraclite et de Lao-tseu ), qui dépasse de loin la  dialectique étriquée des jésuites, qui en leur adversaire, ont trouvé leur maître.   
                   -    Pourtant, Pascal se lasse de la bruyante controverse suscitée par ses lettres et   de leur succès foudroyant dans tout le pays et même à l’étranger, ajoutai-je. Il sait que la polémique n’est pas exempte de mauvaise foi, de méchanceté et d’exagération, mais dans un combat, tous les moyens sont bons, pour le service de la bonne cause. Enfin, il se voit avec déplaisir pris entre Dieu et le Pape, sans compter le Roi. C’est pourquoi, son cœur n’y est plus quand il réfléchit à une dix-neuvième lettre, relate Attali. Il a déjà tout dit. Il pense désormais que « l’éloquence amuse plus de personnes qu’elle n’en convertit. » ( op cit.,  p. 298 ).

                   -    Il reprend ses Pensées, continua l’oncle Martin. Le travail de documentation pour écrire les Provinciales l’a obligé à  apprendre et à approfondir l’Evangile. Il voit en Jésus Christ un Messie, qui «  vient dire aux hommes qu’ils n’ont point d’autres ennemis qu’eux-mêmes » et que ce sont les passions humaines qui constituent les plus grands obstacles.  « Travaillez donc, non pas à vous convaincre  par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. » ( Pensée de Pascal, op. cit., p. 137 ).

                   -    On pense à Pascal comme à un philosophe moraliste, dis-je. A mon avis, c’est un philosophe psychologue qui a ouvert la voie à Nietzsche pour, deux siècles plus tard, dénoncer le christianisme. Nietzsche a cité Pascal plus d’une soixantaine de fois. Il écrit : « On ne devrait jamais pardonner au christianisme d’avoir chassé des hommes comme Pascal  ». Nietzsche, comme Pascal, condamne aussi les travers de l’être humain, mais sans avoir reconnu en même temps sa grandeur.
                   -      Je dois admettre que Pascal est un original, dit Jacques.  Car je n’ai encore vu aucun apôtre, aucun théologien, aucun philosophe chrétien, parler d’un pari sur l’existence de Dieu. C’est émettre un doute systématique qui peut nuire à la foi chrétienne. Ainsi, on parle de lui comme d’un philosophe sceptique.

                   -    Exact, répondit l’oncle Martin. Pascal se met dans une position fort particulière et très en avance sur son temps. On dit le Dieu de Pascal, le Pari de Pascal comme le Triangle de Pascal. Il est avant tout un physicien analytique qui  pense en terme de probabilités. Considérant  ses recherches sur les passions humaines et les expériences sur lui-même, il a vu que l’être humain, dans l’état actuel de son évolution, n’est pas encore capable d’être heureux, et ne connaît pas le vrai bonheur.  
                   -    Ce facteur indispensable à la vie est si rare de notre temps, interrompit Thérèse. « Le bonheur n’est peut-être qu’un malheur mieux supporté », dit Yourcenar, notre première académicienne.
                   -    C’est une vue personnelle, dit l’oncle Martin. Je pense qu’elle aussi est pascalienne, comme Bergson, qui dit : « Plus je vais, plus je me sens proche de Pascal. », et comme Camus, qui résume dans ses Carnets : «  Pascal le plus grand de tous, hier et aujourd’hui. »

                   -    Lucien Goldmann, un ancien assistant de Piaget, voit dans Pascal « la première réalisation exemplaire de l’homme moderne », ajoutai-je. Il fait même de Pascal, un précurseur de Goethe, Kant, Hegel, Marx, ouvrant la voie à une dialectique immanente englobant leurs modes de pensées respectives ( Lucien Goldmann, Recherches dialectiques, Paris Gallimard, 1959 ).  Mais c’est un autre thème.

                   -    On dirait que Pascal est pessimiste comme on le dit de Bouddha, continua l’oncle Martin. Or Pascal, dans l’être humain, voit  à la fois sa grandeur et son état misérable, à l’instar de Bouddha qui y voit en même temps l’état divin et l’état de souffrance, qui l’empêche de vivre sereinement.
                   -    Mais Pascal est plus direct, plus critique, dis-je. Comme il est dur et sévère envers lui-même, il ne ménage pas les autres, tout en respectant leur dignité. Les questions qu’il a posées dans ses Lettres provinciales sont encore d’actualité : «  L’homme est-il capable de liberté ? », « Est-il responsable de ses actes ou prisonnier de ses pulsions ? », « Est-il libre d’être libre ? », « Peut-il se sauver en avouant ses fautes ? » ( Attali, op. cit., p. 219 ).
                   -    Ce sont des questions gênantes qui vous rappellent votre faiblesse, dit Thérèse.

                   -    Même Voltaire, auteur de pamphlets anonymes comme Pascal, ne supporte pas ce dernier, dis-je.  Il le dit dans un texte du 1er juillet 1733 : «  Ce n’est pas contre l’auteur des Provinciales que j’écris, c’est contre l’auteur des Pensées où il me paraît qu’il attaque l’humanité beaucoup plus cruellement qu’il n’a attaqué les jésuites. » ( op. cit., p. 436 ). 
                   -    Ce n’est pas l’avis de Chateaubriand, continua l’oncle Martin. Ce dernier a parlé, dans une page célèbre du Génie du Christianisme, de celui qui : «  toujours infirme et  souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet  et Racine, donna le modèle de la parfaite plaisanterie comme du raisonnement du plus fort ; enfin, qui, dans les intervalles de ses maux, résolut par abstraction, un des plus hauts problèmes de la géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’hommeCet effrayant génie se nommait Blaise Pascal. » ( Chateaubriand, op. cit., Paris, Flammarion, rééd., 1990-1991 ).

                   -    On peut dire que ses Pensées, profondes et fort percutantes, créent un choc intense à ceux qui les lisent, dis-je. Citons ce fragment : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il  se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C’est donc être misérable que de ( se ) connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »  ( *379, Pensées de Pascal, op. cit., p. 171 )  Toutefois, : «  Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore plus dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux  de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. »  ( *418, op. cit., p.174 )

                   -    Je me demande pourquoi  notre Voltaire n’aime pas ces pensées ? demanda Thérèse. Et pourquoi parle-t-on souvent du français comme de la langue de Voltaire et non pas de celle de Pascal ?
                   -    Voltaire a aussi droit à ses préférences, dis-je. Voici l’avis de Mme de Sévigné, une experte en correspondance, qui a écrit : « C’est l’illustre M. Pascal avec ses dix-huit Lettres provinciales. D’un million d’hommes qui les ont lues, on peut assurer qu’il n’y en a pas un qu’elles aient ennuyé un seul moment. Je les ai lues plus de dix fois : tout y est pureté dans le langage, noblesse dans les pensées, solidité dans les raisonnements, finesse dans les railleries : et partout un agrément que l’on ne trouve guère ailleurs. » ( op. cit., p. 428 ). En outre, il y a d’autres raisons que je ne connais pas.

                   -    A mon avis, je crois que c’est le pari de Pascal qui déconcerte et qui déroute en même temps les Français et même d’autres peuples d’Europe, continua l’oncle Martin. Dans un chapitre sur « De la nécessité du pari »,  il écrit : « Nous connaissons donc l’existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui. Nous connaissons l’existence de l’infini et ignorons sa nature, parce qu’il a l’étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connaissons ni l’existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni étendue ni bornes.
                   S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport  à lui. » ( *233 Infini, Rien, op., cit. pp. 134-135 ).

                   -    C’est un raisonnement incontournable, interrompit Thérèse. Il me rappelle aussi celui de Wittgenstein sur le sentiment du monde comme totalité bornée ( Cf. Chap. I  ), qui me paraît bien confus à côté des arguments pascaliens.  Jacques, peux-tu m’en donner la citation complète ?
                   -    Volontiers, dit son mari. La voici dans son Tractatus : 
           « La saisie du monde sub specie est sa saisie comme totalité bornée.
            Le sentiment du monde comme totalité bornée est le Mystique. »
                      en admettant que :
            « Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. »

                   -    Chez Pascal, il n’y a rien de mystique, dit l’oncle Martin. C’est ce qui ne plaît pas aux théologiens qui préfèrent rester dans le vague en recommandant l’obédience absolue. Tandis que Pascal analyse, raisonne, dans une parfaite clarté. Le cœur pascalien est en parfaite harmonie avec la raison, c’est un cœur conscient. Mais Pascal sait que l’humanité, sauf une petite minorité, n’est pas encore arrivée au stade du cœur conscient.

                   -    Donc, ses Pensées s’adressent plutôt à la grande majorité, dis-je. Voici  ses quelques pensées sur Jésus à qui il  parle comme s’il s’agissait d’un être humain : 
           « Jésus dans l’ennui. »
           « Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps. »
           « Jésus sera en agonie à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps- là. »
                   et surtout vers la fin du chapitre, il s’identifie à Dieu : 
            « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. »
            « Tu ne me chercherais pas si tu ne me possédais.
               Ne t’inquiète donc pas. »
            (  Pensées de Pascal,  Mystère de Jésus *553, op. cit., pp. 212, 213, 215. )
                   -    C’est dans ces deux dernières phrases que réside le vrai secret de Pascal qui se confond avec le mystère de Jésus, dit l’oncle Martin. Notons que la première se rapproche des « Confessions » de saint Augustin. Elle renforce mon intuition et ma conviction que le Divin est en nous. C’est pour moi une évidence et non pas une méditation mystique.

                   -    Attali n’y a pas songé, dis-je, mais il signale la  partie du fragment  « il ne faut pas dormir ce temps-là. », établit une comparaison avec Bouddha, qui se nomme justement l’Eveillé, et rapproche la philosophe pascalienne des quatre voies du bouddhisme : réflexion, sérénité, détachement, pureté d’intention, cette doctrine dont la morale est souvent si proche de la sienne ( Attali, op. cit., p. 482 ).

                   -    Pour Pascal, la grande majorité des humains est encore endormie, continua l’oncle Martin. Il sait que pour eux, la raison l’emporte sur le cœur ou bien le cœur l’emporte sur la raison ; il n’y a pas encore l’harmonie des deux, qui seule, apporte la foi : « Ils sentent qu’ils n’ont pas la force d’eux-mêmes, qu’ils sont incapables d’aller à Dieu et que si Dieu ne vient à eux, ils sont incapables d’aucune communication avec lui. » ( Les Pensées de Pascal, op. cit. )  Pour les convaincre, il se met à leur place, cherche à parler dans leur langue en suivant ce qu’il appelle leurs saines opinions. Et ce sont ces concepts de grâce, de péché, de miracle, qui irritent le spirituel Voltaire. Pourtant, c’est bien ce dernier, ne croyant pas au divin, qui  proclame : « Si Dieu n’existe pas, il faut l’inventer. »    
                   -    Voltaire trouve ainsi que Pascal a eu tort avec ces vaines spéculations, dis-je. Dans ce cas on peut insinuer aussi que Bouddha a eu tort en parlant parfois du moi à un groupe de disciples et du non-moi dans un autre groupe. Un proche disciple lui demanda le pourquoi de cette contradiction. Bouddha lui répondit : «  Ce premier groupe n’est pas encore en état de comprendre, ses nouveaux membres seront troublés si je leur parle tout de suite du non-moi. ».  
                   -    Pascal agit dans le même sens avec finesse, continua l’oncle Martin. D’ailleurs, dans chaque religion, il existe un enseignement ésotérique réservé aux initiés  et un autre,  exotérique destiné à un large public. En relisant ces derniers temps les Pensées de Pascal, j’y ai trouvé des perles et aussi des cailloux ( ce que Voltaire nomme des erreurs ). C’est à nous de trouver les premiers et d’ignorer les seconds.

                   -    Dans cet ordre d’idées, le pari de Pascal fait partie de l’enseignement  exotérique, dis-je. Après avoir démontré que Dieu n’est pas compréhensible pour nous - c’est la même position que Lao-tseu - et que nous sommes incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est,  Pascal pose la question : « Dieu est ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos d’infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, qui aboutira à croix ou pile. Que gagerez-vous ? Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » ( Pensées de Pascal, De la nécessité du pari, op. cit., pp.135-136 ).

                   -    Je ne comprends rien à ce jeu de pile et de face, dit Thérèse. Je me rappelle avoir vu dans un western un acteur américain ( Kirk Douglas ) parier avec un copain sur une pièce de monnaie truquée où les deux côtés sont identiques. Avec cet artifice, il est sûr de gagner son pari à tous les coups.
                   -    Je pense que le pari de Pascal est aussi un artifice, mais c’est pour la bonne cause, dit l’oncle Martin. En 1746, Diderot a donné une autre version du Pari dans ses  Pensées philosophiques : « Pascal a dit : Si votre religion est fausse, vous ne risquez rien à la croire vraie ; si elle est vraie, vous risquez tout à la croire fausse. »  Cela revient au même. Ce qui est important c’est le risque à prendre, le choix impératif, il faut   parier, il faut choisir, il faut croire, le fin mot de tout.

                   -    Il faut croire, répétai-je. C’est ainsi que je comprends mieux cette formule lapidaire de Valéry :  "Crois, ou je te tue éternellement."   ( Paul Valéry, Tel Quel, Gallimard, Paris, 1941, p. 237 ).  L’important c’est de croire ; même si vous ne croyez pas, croyez quand- même, le reste viendra après.  
                   -    Je pense que Pascal est le précurseur de la méthode Coué, dit Thérèse, en gardant son sérieux.

                   -    Mais tu as tout à fait raison, chère enfant, dit l’oncle Martin en riant. Pascal cherche tous les moyens pour convaincre. On l’a vu à l’œuvre dans ses Lettres Provinciales. Le Pari de Pascal soulève tant de controverses pour des gens qui raisonnent. C’est absurde et blasphématoire de « faire dépendre la religion et la divinité du jeu de croix et de pile », dit un certain Henri de Montfaucon, abbé de Villars, porte-parole des jésuites, qui attaqua en 1672 les Pensées.
                   -    Il n’a probablement pas tort, ironisa Thérèse.  
                   -    Attali mentionne un autre avis du physicien Pierre Simon de Laplace, ajoutai-je. Tout en soulignant l’importance dans son Essai philosophique sur le fondement des probabilités, il ridiculise son application à la théologie. « Même en suivant le raisonnement de Pascal, dit-il, le pari ne vaut pas la peine d’être tenté puisque l’espérance du gain égale au produit de la valeur ( infiniment petite ) des témoins par la valeur ( considérable mais finie ) du bonheur qu’ils promettent, est nécessairement infiniment petite. » ( Attali, op. cit., p.438 )

                   -    J’avoue que je n’y comprends rien, dit Thérèse. Mais je pense que quand on fait le pari de Pascal, on ne le fait pas par calcul. On le fait par son cœur, pas par raison.
                   -    Un autre son de cloche émane de Lucien Goldmann, déjà mentionné plus haut, dis-je. Ce dernier pense que le pari pascalien est issu de la religion du Dieu caché. Les Pensées partent de l’idée que l’existence de Dieu est incertaine ; et parce qu’il est impossible de savoir si Dieu existe, il faut parier sur son existence.
                   -    Pourquoi Dieu se cache-t-il ? demanda Thérèse. On ne peut pas dire que c’est à cause des hommes.
                   -    Bonne question, dis-je. Tout vient de ce fragment de Pensées : « Que Dieu s’est voulu cacher  –  S’il n’y avait qu’une religion, Dieu y serait bien manifeste. S’il n’y avait que des martyrs qu’en notre religion, de même. Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n’est pas véritable ; et toute religion qui n’en rend pas la raison n’est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Vere tu es Deus absconditus » ( *585, op. cit., p.225 )
                   -    Que signifie cette dernière phrase en latin ? demanda Thérèse.
                   -    « Tu es vraiment un Dieu caché », dit l’oncle Martin.
                   -    Pascal en donne la raison dans le fragment suivant, continuai-je. « S’il n’y avait point d’obscurité, l’homme n’y sentirait point sa corruption ; s’il n’y avait point de lumière, l’homme n’espérerait point de remède. Ainsi, il est non seulement juste, mais utile pour nous que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu’il est également dangereux à l’homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître Dieu. »  ( *586, op. cit., p. 225 )

                   -    C’est bien raisonné, mais j’avoue que cet argument ne me convainc pas tout à fait, dit  l’oncle Martin. Je vous donnerai des explications après. Plus d’un siècle auparavant, saint Jean de la Croix ( né en 1542 en vieille Castille ) avait déjà parlé du Dieu caché : « En fait, Dieu est encore pour l’âme un Dieu caché. Malgré toutes les perfections qu’elle découvre en lui, elle doit le regarder comme caché et se mettre à sa recherche, en disant : Où vous êtes-vous caché ? » ( C. Sp., str. I, p. 688 sq. )
                   -    Si je comprends bien, nous devrions chercher le Dieu que nous croyons caché, car en réalité, Dieu ne se cache pas, dit Thérèse.
                   -    Exact, dit l’oncle Martin. Se mettre à sa recherche, trouver le lieu où nous croyons qu’il se cache est le but et le sens de notre vie.

                   -    Pascal a repris et développé ce qu’il appelle la religion du Dieu caché, la religion de l’espoir en Dieu, continuai-je. Il y a ajouté un pari que Lucien Goldmann nomme le pari tragique, parce ce gage met l’homme dans une situation tragique, en équilibre instable entre un Dieu incertain et un monde inauthentique, avec une conscience déchirée qui fait sans cesse la navette entre l’exigence divine de pureté et des devoirs impérieux envers un monde qu’il abhorre ( Le Dieu caché, op. cit., p. 58 ).

                   -    Je crois qu’il faut faire la distinction entre le monde réel, tel qu’il est, et le monde vu par l’homme, la société qu’il a créée, comme il se crée lui-même, dit l’oncle Martin. Le monde réel n’est pas tragique, c’est l’homme qui conçoit lui-même cette vision tragique parce qu’il lui paraît contradictoire.  
                   -    Pascal reconnaît cette contradiction dans ce fragment : « Le christianisme est étrange. Il ordonne à l’homme de reconnaître qu’il est vil, et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. » ( *537, Pensées de Pascal, op. cit., p. 206 ), continuai-je. C’est aussi la position de Pascal, qui fait de lui, selon le mot de Bayle, un individu paradoxe de l’espèce humaine, un homme des extrêmes. Pascal vise la totalité : « On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux et en remplissant tout l’entre-deux.» (*353, op. cit., p.163 )
                   -    C’est une vision extrême, c’est le Tout ou Rien, dit l’oncle Martin. La morale pascalienne devient alors une exigence absolue de dépassement et de transcendance irréalisable dans l’état actuel de l’évolution humaine. La réalisation de la totalité, une socialisation de l’individu accédant à la communauté humaine, de même que l’accès à un bonheur satisfaisant dans ce monde imparfait, s’avèrent encore impossibles pour le moment.

                   -    C’est aussi l’avis de Goldmann, continuai-je. Le pari pascalien, tout comme le souhait de réalisation de la communauté humaine au cours de l’histoire, ne sont que des postulats pratiques, des postulats du cœur et de la raison qui rendent le monde intelligible. Toutefois, c’est son analyse dans « Le Dieu caché » qui se montre fort intéressante : « Le Dieu caché est pour Pascal un Dieu présent et absent  et non pas présent quelquefois et absent quelquefois ; mais toujours présent et toujours absent. »  ( op. cit. p. 46 )
                   -    C’est un Dieu qui joue à cache-cache ?, interrogea Thérèse.
                   -    Oh non ! Dieu est omniprésent, répliqua l’oncle Martin. C’est l'individu qui joue à cache-cache avec Dieu. C’est la personne concernée qui sent en lui tantôt sa présence tantôt son absence.
                   -    Donc, Dieu est bien en nous comme nous l’avons compris, dit Thérèse.
                   -    Pascal ne l’a pas dit explicitement, dis-je. Sa pensée est parfois sibylline. Pour lui le bonheur n’existe qu’en Dieu et se confond même avec Dieu.  Or, il écrit: « Le bonheur n’est hors de nous, ni dans nous : il est en Dieu, et hors et dans nous » ( *465 op. cit. p.193 ). De même, en parlant de l’Etre universel qui symbolise Dieu : « Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous, est nous-mêmes, et n’est pas nous. » ( *485, op. cit., p.197 ).

                   -    Je n’y comprends rien, dit Thérèse. Pascal parle comme l’Evangile ou il se prend pour l’Evangile.
                   -    Tu as raison sur ce point, dis-je. Après la Nuit de feu, Pascal a senti la présence de Dieu en lui ; dès lors ses réflexions ne peuvent être comprises que par ceux  qui ont pu faire la même expérience religieuse, ou qui ont un esprit éclairé et un cœur conscient.  « On n’entend rien aux ouvrages de Dieu si l’on ne prend pas pour principe qu’il a voulu aveugler les uns, et éclairer les autres. » ( *566, op. cit., p. 220 ). On pourrait appliquer ce principe aux Pensées de Pascal dont certaines ne sont pas loin des paroles de l’Evangile. 

                   -    Eclaire-moi, oncle Martin ! implora Thérèse.
                   -    Le plus important, ce n’est pas l’existence de Dieu, c’est de savoir le lieu où Dieu se cache, répondit l’oncle Martin. Nous avons compris d'après nos entretiens précédents que Dieu est en nous. Maintenant, essayons de connaître la raison pour laquelle Dieu est tantôt présent tantôt absent en nous.
                   -    Dieu est présent en nous quand nous jouons à l’ange, et il est absent quand nous jouons au Diable, dit Thérèse.
                   -    Il ne s’agit pas de jouer ! répliqua l’oncle Martin. Pascal l’a bien dit : « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »  ( *358, op. cit., p. 164 ). Quand l’ego s’efface, le divin se manifeste, quand l’ego devient trop envahissant, il n’y a plus de place pour le divin, c’est la bête qui se montre. Ce sont des cas extrêmes, car l’ego ne s’efface pas tout à fait, ni ne s’étale tout entier. L'ego réagit toujours suivant sa force de domination, son degré d’orgueil, ou selon sa capacité d'humilité. Il en résulte un conflit permanent entre deux entités opposées mais complémentaires dont l'issue dépend de la personnalité de chaque individu. Ce qui fait que Dieu est à la fois présent et absent, ou toujours présent et toujours absent …

                   -    Nous pouvons aussi dire que le Malin génie, pour ne pas nommer le Diable, est aussi tantôt absent tantôt présent chez nous, dit Jacques. Et je me demande pourquoi les gens acceptent facilement qu’il y ait le divin en eux, mais ne veulent pas admettre qu’il y ait aussi le démon en eux ?
                   -    C’est toujours une question d’amour-propre, dis-je. « La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. » ( *100,  Pensées de Pascal, op. cit., p 101 ) et  « Ce qui m’étonne le plus c’est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa faiblesse. » ( *374, op. cit., p. 166 ). En effet, l'être humain est si vain et si orgueilleux qu'il répugne à se reconnaître fragile et vulnérable.

                   -    Exact, dit l’oncle Martin. La plupart des gens se montrent toujours fiers d’être une étincelle de Dieu, bien qu’ils n’y croient pas souvent ; quant à leur parler du Diable, ils  sont indignés, cela ne concerne que les autres, ses proches, son entourage ou les gens de pays ou de civilisations différentes.

                   -    « L’enfer, c’est les autres »,  Sartre l’a bien vu, dis-je. Seulement, l’homme moderne, croyant ou non croyant, vit toujours dans le paradoxe et l’ambivalence. Il aime ce qu’il hait. Il cède facilement aux exigences de ses pulsions diverses tout en se culpabilisant, ne pouvant pas fuir le regard inquisiteur du Dieu intérieur.

                   -    Je comprends mieux maintenant cette phrase de Camus : « Le jugement dernier est de tous les jours », ajouta pensivement Thérèse.
                   -    Tu as le dernier mot, chère enfant, dit l’oncle Martin. Cependant, sachons bien que ce ne soit pas un Dieu extérieur qui nous juge, mais le divin en nous. Ce Dieu omniprésent  s’avère toujours présent et toujours absent, non pas suivant son bon plaisir, mais selon notre attitude envers nous-mêmes, vis-à-vis des autres, et à l’égard du monde environnant. 

                   
            LDT
            Le Mont,
            Printemps 2001

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