2.- Ecole Vy Da

            Vint l’automne 1929,  Nguyên, qui avait atteint ses sept ans, fut admis en classe de première année de l'école primaire  de Thế Dạ ( abréviation de Lại Thế et de Vỷ Dạ ), située au Nord Est du centre de Huế, ville impériale de l'époque coloniale française..

            Ce matin, son père l'accompagna à l'école, distante d'un kilomètre et demi de leur domicile. C'était un nouveau bâtiment de trois salles de classe, construit au bord de la Rivière des Parfums, sur un terrain bordé à droite par la route coloniale N° 1 et à gauche par un champ de mais.

            Nguyên suivit son père chez le directeur, qui fut également maître de la troisième primaire. Ce dernier demanda l'âge de Nguyên, lui tapota la joue, échangea quelques mots avec le père puis leur montra le chemin de la première classe primaire qui était la troisième et dernière salle de l'école.

            En poussant la porte, Nguyên se crut être égaré dans un marché. Dans un brouhaha indescriptible, le maître était en train de taper sur la table avec une règle en bois pour réclamer le silence. Pendant que les deux grandes personnes parlaient, Nguyên jeta un regard à travers la salle de classe. Vaste, avec deux fenêtres de chaque côté, celle-ci était meublée de deux rangées de huit longues tables en bois noir de cinq à six places chacune.

            Son père prit congé du maître qui se tourna vers Nguyên  : "Va te trouver une place libre." Nguyên regarda vers les premières tables qui comptaient quatre ou cinq élèves, tandis que les autres au fond étaient occupées par six élèves environ. Il se contenta d'une place au troisième rang où étaient assis quatre élèves de son âge, parmi lesquels il reconnut un de ses voisins. Il remarqua que la première rangée était occupée par des filles et qu'au fond, il y avait des élèves plus grands, dont le plus âgé avait au moins une quinzaine d'années. Pourtant son père lui avait dit que l'âge d'admission était  de sept ans. Pourquoi l'école accepta-t-elle les plus âgés ? Il ne savait pas encore qu'il n'y avait pas de limite maxima.

            Mais Nguyên était un garçon fort curieux qui voulait toujours connaître le pourquoi et le comment des choses. Il dérangeait ses parents par toutes sortes de questions. Parfois, il aimait chercher tout seul la réponse. Il se rappela qu'à cinq ans, un de ses grands cousins lui avait fait cadeau d'une petite voiture qui marchait avec une clé. Il avait voulu savoir pourquoi elle pouvait avancer toute seule et avait démonté toute la mécanique. Dans l'après-midi, quand son grand cousin lui avait demandé où se trouvait son jouet, Nguyên l'avait conduit vers une tranchée de drainage du jardin et lui avait montré un tas de cailloux  sous lequel étaient enterrées la carcasse de la petite voiture et ses pièces détachées.

            Le bruit assourdissant de la règle de bois sur la table le fit sortir de sa rêverie. Le maître, assis devant un bureau installé sur une estrade, imposa le silence pour procéder à l'appel des élèves. Chacun dut se lever et répondre "Présent", à l'énoncé de son nom et prénom. Vers la fin, le maître écrivit en haut à droite du tableau noir, la date : 15 septembre 1929 et juste en dessous : Effectif : 90, Absent : 0. Ce fut le premier jour de la rentrée des classes. Ce travail d'appel et d'inscription serait effectué ensuite par le premier de la classe que les élèves nommèrent "le major".

            Le brouhaha recommença, le maître cria "Silence ! Silence !" en tapant de nouveau avec sa règle sur la table. Cela se renouvelait presque toutes les cinq minutes. Les enfants étaient incapables de se tenir tranquilles.  Nguyên ne faisait pas exception. Il bavardait avec son voisin en lui racontant ses souvenirs de vacances. Et les autres également. Ils s'interpellaient même à travers les tables.

 
            Il était difficile de demander à des enfants de cet âge de se tenir cois pendant plus de cinq à dix minutes. Or le programme scolaire de cette époque était bien chargé : le matin, de 8 h à midi, comportait quatre matières d'enseignement et l'après-midi, de 2 h à 6 heures, quatre autres matières. Entre deux matières, il y avait quinze minutes de récréation, donc 30 minutes par jour. 5 jours par semaine et une demie journée, le matin du jeudi, cela fit 44 heures par semaine plus 3 heures supplémentaires ( 30 minutes de gymnastique ou jeux d'enfant chaque jour après la huitième heure de classe ).

            Les matières enseignées étaient : leçons de chose, histoire, géographie, morale, hygiène, lecture, écriture, dictée, rédaction, calcul, dessin, chant …

            A cette époque, il n'y avait pas encore des activités créatives et éducatives. C'était uniquement de l'instruction scolaire. Les horaires des cours et les matières d'enseignement étaient les mêmes pour les six classes primaire, avec introduction progressive du français dans les classes supérieures.  Les trois premières années de l'école primaire étaient sanctionnées par un Certificat d'études élémentaires. La plupart des enfants ne pouvaient pas continuer plus avant leur scolarité, faute de moyens financiers et d'écoles disponibles.  Il n'y avait que quatre écoles primaires de six classes, dont un institut religieux, dans la ville impériale de Huê. Une petite minorité privilégiée pouvait suivre encore trois  autres années ( Cours moyen I, Cours moyen II, Cours supérieur ),  pour passer l'examen du Certificat d'études primaires.

              Avec 44 heures de présence par semaine, pendant 9 mois scolaires ( moins les divers jours de fêtes ), sans compter le travail de préparation et de correction des devoirs, les maîtres des écoles primaires étaient surchargés. Cette surcharge à laquelle s’ajoutent des effectifs très lourds ( dans les écoles de trois classes à la campagne, les effectifs de chaque classe dépassait parfois 90 élèves ) sapait à la longue leur santé physique.


              Le maître de Nguyên, qui s'appelait Bửu La, appartenait à la famille royale. Dans la trentaine, il devait probablement être du même âge que son père. Il avait un air triste et ne cessait de crier et de grogner. Etait-ce à cause de son prénom La, qui signifie gronder ? se demanda Nguyên.  Mais, indulgent,  il ne punissait aucun élève.

              Nguyên passait la première année avec facilité, sans beaucoup travailler, car il était en avance sur la majorité des élèves qui commençaient à apprendre à lire et à écrire. Il passait une partie de son temps à bavarder avec ses voisins de table.

              En deuxième primaire, cette habitude incorrigible lui donna en revanche du fil à retordre. Son nouveau maître, Ưng Miêu, issu également de la famille royale, avait une manière de punir fort singulière. A chaque élève qui faisait du bruit, même en chuchotant, il le pointa du doigt en  décrétant : "zéro".  Le major s'empressa d'inscrire la note sur la colonne de la matière enseignée du moment. Evidemment, Nguyên, avec sa langue trop déliée, en recevait presque tous les jours. Et son père ne savait pas pourquoi Nguyên qui se classait dans les premiers élèves au début, tombait parmi les derniers les mois suivants, et présentait une scolarité en dents de scie, remontant et redescendant selon les périodes. Nguyên n'osait pas en fournir une explication plausible à son père.

              Un jour il demanda à son grand-père le sens du mot Miêu. "Cela signifie chat en langue chinoise" lui répondit ce dernier. Nguyên sourit avec satisfaction. "Pourquoi me demandes-tu cela ?" s'enquit l'aïeul, supposant quelque cachotterie de la part de ce petit fils qu'il connaissait si bien. "Pour savoir" fit ce dernier. En réalité, Nguyên pensait avoir découvert la façon d'agir de son maître : "Il vous guette comme un chat, se dit-il, il a le talent de vous surprendre. Même en regardant ailleurs, il vous tombe dessus tout à coup, comme sur une proie."

              C’est pendant cette année que Nguyên avait appris que son ancien maître, Buu La, était décédé de tuberculose. Son père l'amena chez la famille en deuil. Nguyên se prosterna, sur une natte, devant le cercueil du défunt. Il fut si impressionné par les lamentations de la veuve en turban et robe blanches, qu'il gardait longtemps dans sa mémoire cette image d’affliction.

              Nguyên pensait que c'était le pénible travail d'enseignant qui avait causé la mort de son premier maître. Or le second, avec un air si calme et sa notation efficace qui ménageait sa voix et réduisait les brouhahas, fut aussi emporté par la tuberculose quelques années plus tard.

              Un fait le marqua pendant cette période. Un jour qu’il pleuvait pendant la récréation, les élèves étaient restés sous la véranda surélevée environ d'un mètre vingt par rapport au sol. Un élève montra un  livre intitulé "Grammaire de la langue vietnamienne" de Tống Viết Toại. Tous les autres se bousculèrent autour de lui pour voir ce nouveau bouquin dont ils n'avaient pas encore entendu parler. La curiosité de Nguyên le fit porter en avant, il tendit la main vers ce fameux livre jusqu'à le toucher. Alors d'un geste brusque, son propriétaire repoussa l'intrus qui, déséquilibré sur le bord de la fondation, tomba en contrebas. Nguyên se releva avec une forte douleur au bras gauche. Il pleura, croya que son membre était cassé. Devant le maître, les élèves qui avaient participé à la bousculade en même temps que Nguyên, témoignèrent en faveur de ce dernier, accusant le garçon au livre.

              Vers le soir, Nguyên vit débarquer chez ses parents, le fautif accompagné de son père en vêtement cérémonial avec un turban noir sur la tête. Ce dernier se prosterna aussitôt au pied du père de Nguyên, en le suppliant de ne pas faire chasser son enfant de l'école. Le fils était menacé d'exclusion dans le cas où l'accident aurait une suite grave. Il supposait que le mandarin, au service de l'administration française, disposait d’un grand pouvoir sur les gens du peuple. Le père de Nguyên le releva et lui assura qu'il allait intervenir auprès du Directeur de l'école. Fort heureusement pour tout le monde, ce n'était pas une cassure mais une entorse au coude qu'un vieux rebouteux remit en place en quelques secondes. Comme par miracle, Nguyên put aussitôt plier et replier aisément son bras sans ressentir aucune douleur.

              De cet incident, Nguyên n'avait gardé aucun ressentiment à l'encontre de ce garçon au geste brutal qui avait au moins deux ans de plus que lui et dont il ne se rappelle plus le nom.  Il savait de son côté, qu'il avait une part de responsabilité, même minime, à cause de sa curiosité. Des années durant, il resta impressionné par l’image du père de ce grand garçon, les mains jointes en  prière, se prosternant aux pieds de son père, son front touchant le sol nu. Il trouvait que c'était gênant d'être dans une situation privilégiée. A son âge, il avait un sens de l'équité, un besoin de justice qui était beaucoup plus prégnant qu’un soif d’affection.

              Un soir, il avait surpris le conducteur de pousse-pousse de son père pleurer dans un coin. Il lui demanda la cause de son chagrin. Xuoắn, il se rappelait encore de son nom, lui répondit qu'il pensait à sa famille qu'il n'avait pas vue depuis un bout de temps. Curieux comme toujours, il s'enquit des conditions d'engagement du serviteur. Avec un salaire de trois piastres par an, juste pour payer ses impôts, il était logé et nourri, doté de deux complets de vêtements neufs en coton, et gratifié de temps en temps d’un petit pourboire selon l'humeur de son employeur. Il avait seulement quelques jours de congé une fois par an. Sa femme se débrouillait toute seule pour survivre tant bien que mal avec leurs enfants, à une vingtaine de kilomètre en dehors de la ville.

              A Nguyên qui lui demanda la raison qui le poussait à s'éloigner de sa famille, Xuoan lui répondit qu'il était plus tranquille comme serviteur en ville, car dans son village, le travail dans les champs était trop pénible, et comme métayer, après avoir payer le loyer, il ne lui resterait pas assez d'argent pour payer l'impôt personnel, dont le montant s'élevait à trois piastres ( un tarif unique pour toute la population, les riches comme les pauvres ). Il y serait d'ailleurs astreint à toutes sortes de corvées dues à l'autorité du district et au maire du village - construire des routes, servir les notables pendant les fêtes et exécuter d’autres travaux - sans être rétribué.

              Il devait attendre encore longtemps, au moins jusqu'à la fin de l'année, pour revoir sa femme et embrasser ses deux petits enfants. Probablement par contagion, ou par compassion, il ne savait pas encore  les distinguer, Nguyên pleura de concert avec le conducteur de pousse-pousse.

              Son grand cousin disait que Nguyên n'avait pas de cœur parce qu'il l'avait surpris en train de couper avec un couteau une cigale en deux. Nguyên lui avait expliqué qu'il voulait savoir d'où venait le son du chant de l'insecte, mais qu'il n’avait trouvé qu'un ventre vide. Il lui promit de ne plus recommencer. Mais sa curiosité insatiable avait fini par lui valoir quelques fessées, administrées par son père avec une longue tige de rotin. Nguyên avait escamoté une des deux piles électriques de la torche paternelle. Il cherchait à comprendre comment  se produisait la lumière de la lampe. Avec une hachette, il cassait la pile en deux mais n'y trouva qu'un petit cylindre de charbon noir entouré d'une masse gluante.  Sa déception avait été plus grande que la douleur provoquée par ces coups de rotin qu'il avait subis sans crier comme les autres fois, parce qu'il se disait avoir bien mérité la punition.

              Le conducteur de pousse-pousse Xuoắn avait obtenu une semaine de congé pour rentrer chez lui, afin de soigner sa femme gravement malade. C'était pendant les vacances scolaires. Nguyên se lia d'amitié avec le remplaçant surtout parce qu'il avait vu que ce dernier  fumait de l'opium après son travail. Dans son livre de classe, consacré aux questions d'hygiène, il était recommandé ( à l’attention des enfants de huit à neuf ans ) de ne pas boire de l'alcool, ni de fumer de l'opium. Nguyên se rappela aussi d'autres conseils : "il ne faut pas manger beaucoup de viande et d'œufs, il ne faut pas s'exposer au courant d'air quand on est en sueur". Ce livre décrivait aussi les fumeurs d'opium avec leurs oreilles plates, leurs épaules rentrées, à force de rester allongés tout le temps et de trop tirer sur leur pipe.

              Nguyên fut étonné de ne pas trouver ces signes caractéristiques chez le nouveau conducteur de pousse-pousse et lui en demanda la raison, par curiosité comme toujours. Ce dernier lui expliqua qu'il n'avait commencé à fumer que depuis ces quelques dernières années parce qu'il était atteint de malaria et que l'opium lui permettait de supporter la maladie en espaçant les crises.

              Nguyên commençait à apprécier ces effluves qui n'étaient pas écœurant comme la fumée du tabac qu'il détestait. Il venait souvent bavarder avec le conducteur opiomane.

              Un jour ce dernier, étant très fatigué, lui demanda s'il pouvait lui acheter une petite boîte d'opium. Nguyên accepta d'aller en quérir dans une boutique distante d'environ trois cents mètres de sa maison, à l'opposé de la ville. C'était le plus grand magasin de la région où les habitants du quartier pouvaient acheter toutes sortes de marchandises, surtout les produits sous monopole de l'administration française comme le sel, les allumettes et l'opium …

              L'endroit se trouvait à un tournant  de la route coloniale N° 1, près d'un débarcadère où se mêlaient des habitants de divers milieux sociaux, en majorité des gens au langage grossier qui passaient leur temps à jurer et à s'insulter entre eux. Après avoir acheté une petite boîte ronde en métal contenant quelques grammes d'opium, il s’apprêtait à retourner chez lui quand un attroupement et des vociférations attirèrent son attention. A l’adresse du voleur inconnu qui lui avait dérobé ses marchandises, une  femme d'un certain âge le menaçait publiquement de le mettre dans son pantalon, qu'elle faisait semblant d'enlever, en l'abaissant et en le remontant sans cesse. Nguyên, au milieu d'un cercle de  badauds, resta bouche bée devant ce spectacle et attendit le moment où le vêtement allait tomber. Le conducteur opiomane, à la fois en manque et inquiet du retard de Nguyên, vint le tirer de sa curieuse contemplation et prendre prestement sa précieuse ration journalière.

              Malgré ses notes irrégulières, Nguyên passa au cours élémentaire. Le maître, Nguyên Phung, était réputé le plus sévère de tous. Il ne criait pas souvent, mais exerçait son autorité par des coups de rotin bien sentis. Ainsi en classe, le silence se fit naturellement sans aucune intervention quelconque. Chaque élève retenait son souffle. (Contrairement à ses deux collègues infortunés des classes inférieures, fauchés prématurément, il ne quitta ce monde qu'après 90 ans)

              Il avait su intéresser ses élèves en leur parlant de choses de la vie de tous les jours. A neuf ans, Nguyên et ses camarades, se sentaient être traités en adultes. "Ah ! Savez-vous que dans la vie deux et deux ne font pas toujours quatre ? ", disait le maître en concluant des histoires banales que Nguyên ne se rappelait plus. Cependant, par intuition, il avait compris cette première leçon de philosophie à travers les exemples que donnèrent ses parents et  d’autres grandes personnes. Il avait remarqué que la plupart des adultes n'agissaient pas toujours conformément à ce qu'ils disaient ou ce qu’ils interdisaient aux enfants. Ils ne sont pas "justes",  se disait-il, utilisant le seul qualitatif qu'il avait su formuler.

              Nguyên aimaient bavarder avec les grands élèves de sa classe qui formaient un groupe à part. Ils avaient toujours quelques choses d'amusant à raconter entre eux et évitaient les petits garçons trop curieux. Un jour, Nguyên surprit une conversation au sujet de leur maître si redouté. Il s'avéra que ce dernier aimait fréquenter les embarcations de la digue Dâp-Da ( digue en pierres ) qui coupait un affluent de la Rivière des Parfum, au nord de la ville de Huê. C'était un endroit où les "belles de nuit" recevaient le soir, sur une petite barque, leurs clients privés pour une excursion romantique au milieu du fleuve.

              Quelques jours après, au cours d'un de ces bavardages sur la vie courante, le maître dit d'un ton neutre : "Vous savez, ces filles de joie qui attirent le mépris de tout le monde sont en réalité des êtres innocents qui ne causent aucun mal à personne. Elles commettent moins de péchés que certains prêtres ou certains bonzes vénérables." Il voulait probablement donner une autre leçon de philosophie à sa classe. Cependant, ses élèves riaient sous cape, n'étant pas dupe de cette justification cousue de fil blanc.

              Nguyên se demanda comment le maître fut au courant de cette rumeur le concernant. Sûrement, par l'intermédiaire de sa fille aînée qui était dans la même classe que Nguyên. Il se rappelait que c'était une fille très jolie qui faisait les yeux doux aux plus grands élèves. Son père l'avait attrapée une fois et lui avait infligé une grande correction avec force gifles qui l'avait fait tomber par terre. "Tu te comportes comme une pute" cria-t-il dans la cour de récréation, au milieu de tous les élèves de l'école.  Nguyên resta interdit. "C'est injuste, pensa-t-il, d’autant plus qu’il avait pris la défense de ces personnes innocentes".

              Peu après, un événement important se produisit. Ce jour-là, devant les trois classes présentes, après le salut aux couleurs, un inspecteur français vint épingler la médaille du mérite sur la poitrine du Directeur de l'école. Nguyên fut content pour son maître tout en se demandant, après ce qu'il avait vu et entendu, s'il le méritait vraiment.

              Un matin, par hasard, Nguyên fut témoin d'un incident sur la route de l'école, presque déserte ce matin. Il remarqua à mi-chemin une voiture qui le dépassa puis s'arrêta, environ cent mètres plus loin. Il hâta le pas presque en courant. Il vit le chauffeur descendre, ouvrir le capot et se pencher au-dessus. Puis une épaisse fumée s'éleva. Le conducteur, un homme en robe et turban noirs, se mit à se taper la tête contre le sol au milieu de la chaussée, en criant : " Oh ciel ! Mes trois millions de piastres sont partis en fumée". Ses lamentations s'intensifièrent quand d'autres personnes arrivèrent sur le lieu. Nguyên se hâta de gagner l'école pour ne pas rater le salut du drapeau.

              Le soir, il raconta cette histoire à son père qui se montra fort intéressé par les circonstances de l'incendie. La Sûreté Nationale, auprès de laquelle son père était en service détaché de la Résidence Supérieure, soupçonnait un acte prémédité. Le Préfet qui récoltait les impôts pour l'administration française, était un joueur invétéré, endetté jusqu'au cou. Il avait déclaré que sa voiture était brûlée quand elle était en marche et qu'il dut sauter au dehors pour échapper à l’incendie. Or Nguyên avait vu la scène de près. Le véhicule n'était pas en feu quand elle avait passé devant lui et, quand la fumée s'était dégagée du capot, l'automobiliste n'avait rien fait pour en sortir les liasses de billets. Il s'était aussitôt jeté à terre pour clamer son malheur. Enfin, d'après l'enquête, le nombre de billets brûlés ne représentait qu'une petite partie des centaines de milliers de piastres enveloppées dans du papier journal. "Dans ce tas de cendre, comment peut-on savoir au juste combien de billets ont été consumés ?" demanda Nguyên à son père. "Grâce au nombre d’épingles en métal qui rattachent les liasses" répondit ce dernier. Nguyên, tout fier d'avoir été le principal témoin, fut un peu déçu de n'avoir joué qu'un  tout petit rôle.

             Nguyên habitait à deux pas de la pagode Ba-La. Ses parents n'étaient pas des bouddhistes très pratiquants. Pourtant, son père l'emmena un jour, avec ses quatre frères, chez le bonze supérieur pour la fête de "Quy-y". C'était une forme de communion bouddhique pendant laquelle chaque participant recevait un surnom religieux. Au son du tocsin et des versets cités d'une voix monocorde, les cinq nouveaux convertis se prosternèrent plusieurs fois devant l'autel, leur front touchant la nappe qui recouvrait le sol. Nguyên leva les yeux devant lui pour entrevoir au fond une grande statue dorée du Bouddha souriant, les yeux fermés. Au premier plan, se trouvaient deux autres plus petites se faisaient face, l'une à droite avec une figure rose au regard bienveillant et l'autre à gauche avec une méchante figure jaune foncé. Son grand cousin lui avait expliqué lors de leur dernière visite que la première à gauche représentait le génie du Mal et la seconde, le génie du Bien.

              Nguyên n'avait ressenti aucune émotion particulière pendant la cérémonie. Il se demanda pourquoi il lui avait fallu s'agenouiller aussi devant le méchant génie. Sur le chemin du retour, il posa la question  à son père qui, un peu perplexe, lui dit qu'il le saurait plus tard, à l'âge de raison. Le soir, de l'autre côté de la paroi de sa chambre, il entendit son père raconter à sa mère ce qui s'était passé le matin ; celle-ci,  considérant la question de Nguyên comme saugrenue, déclara : "Ce garçon impertinent a une tête dure, il est désobéissant, il n'ira pas loin dans la vie". Son père se contenta de répondre : "C'est son âge, il faut simplement être patient avec lui". Or la mère de Nguyên ne le l'était pas. Elle était exigeante et aimait que ses enfants lui obéissent au doigt et à l'œil. Nguyên, le plus incorrigible des cinq enfants, la trouvait injuste ; pourtant il l'aimait et voulait faire quelque chose pour lui prouver son attachement.

              L'occasion survint quand, un jour, il entendit sa mère se plaindre à son père que le géomancien, qui avait rendu une seule fois service à la famille, abusait souvent de l'hospitalité de ses hôtes. Ses parents l'appelaient  "Ông thầy địa", le géomancen. Il habitait à Nghệ-An, une province au nord de l’Annam. Chaque fois qu’il devait se rendre dans la capitale pour ses affaires, il débarquait chez eux sans crier gare. Ils le ménageaient à cause du grand-père qui trouvait chez cet intrus un interlocuteur pour parler littérature, sciences orientales et surtout médecine chinoise. Mais ses divers séjours, dépassant chaque fois une semaine, causaient beaucoup de soucis à sa mère qui devait, en tant qu’hôtesse, veiller à son confort et d’agrémenter le menu quotidien, comme lors des jours de fête, alors qu’il s'agissait d’une personne qui n’appartenait même pas à la famille.

              Nguyên trouvait que ce n'était pas juste. Pourquoi cet homme n'habitait-il pas chez ses clients au lieu de prendre la maison de ses parents pour un hôtel ? . Un jour, il trouvait près du lit du géomancien une boîte dans laquelle il y avait une sapèque dorée, ornée d’un un ruban jaune et rouge. Encore une médaille pour des gens qui ne méritaient pas, pensa-t-il. Aussi, la jeta-t-il dans la Rivière des Parfums, située en contrebas de sa maison. Il considéra son geste non comme un vol mais une bonne action pour aider sa maman. Quelques mois plus tard, le géomancien revint quand même. Nguyên chercha un autre moyen pour le dissuader et s'attaqua cette fois directement à l’instrument de travail que son propriétaire avait eu tort, un jour, de le lui montrer. Il déroba en cachette cette grande boîte en bois noir, gravée de traits symboliques et de caractères chinois, au milieu de laquelle se trouvait encastrée une petite boîte ronde en cuivre. Il était intrigué par cet objet dont l'aiguille bougeait sans cesse en indiquant toujours le même sens. Pris par sa curiosité insatiable, il la délogea de son écrin et chercha à l'ouvrir avec une lame de canif. Le verre sauta et une aiguille tomba, sans autre mystère. Dépité, il envoya le tout suivre le chemin de la médaille. Le géomancien demandait plusieurs fois, à Nguyên et à ses frères s'ils avaient vu par hasard sa boîte, sans succès. Enfin, le "thầy địa" quitta définitivement ce lieu qu'il crut probablement hanté par quelque méchant luron.

              A la fin de l'année scolaire, Nguyên devait passer le Certificat d'Etudes primaires élémentaires. L'examen se déroulait à la préfecture du district de Phú Vang, où se réunissaient plusieurs examinateurs d'autres écoles primaires élémentaires de la province. A vrai dire, Il s'agissait plutôt d'un concours. Il avait appris par son grand-père, que ce premier certificat permettait d'avoir une petite place au village, d'être exempté de corvées communales et provinciales, de prétendre à une catégorie subalterne de fonctions publiques, et même à un dernier grade inférieur du mandarinat : le "cuu phâm" ( neuvième grade de la basse hiérarchie ).  Les adultes étaient aussi au nombre des candidats, et certains concouraient même avec leur progéniture.

              Nguyên arriva avec son père en pousse-pousse. Il ressentit une forte émotion à l’occasion de cette première compétition avec les autres élèves. Pour se rassurer, il chercha des yeux les visages de ses camarades de classe, noyés dans cette foule immense, mais en vain. Plusieurs  centaines de candidats étaient rassemblés, dont quelques-uns avaient presque la même taille que leurs examinateurs. Au milieu de ce brouhaha indescriptible circulaient des marchands de pâtés et de soupe qui vendaient leurs marchandises à la criée.

               Les résultats de l'examen s'affichèrent une semaine après. Nguyên fut tout content d'apercevoir son nom sur la liste des élèves reçus. Autour de lui, certains jeunes recalés, en pleurs, se faisaient consoler par leurs parents.

             Remarque : En 1990, quand Nguyên eut la première occasion de revoir son pays, il alla vister la pagode Ba-La. La portique avait changé de style, et dans la grande pièce du culte, il n'y a que le Grand Bouddha doré, mais sans aucune trace des Génies du Bien et du Mal à côté !

            Suite :   /3.-ecole-chaigneau-lyc-c3-a9e-kh-i-nh (Ecole Chaigneau - Lycée Khai-DINH)

                                          Le Mont Ngự Bình et la Rivière des Parfums (Sông Hương) à Huê