2.- La clé du bonheur


                  -     Il est intéressant  de remarquer que l’Evangile est  plus proche du Taoïsme que du Bouddhisme ajoutai-je. D'ailleurs, l’esprit latin ne peut pas produire un Shaekespeare, un William Blake, un Oscar Wilde, pour ne citer que ces trois poètes et écrivains anglo-saxons.

                   -    Dostoïevsky va encore plus loin et avec un réalisme saisissant, continua Jacques. Chez ses personnages cohabitent des sentiments contradictoires, poussés à bout, exagérés jusqu’à l’absurde. « Ce qui intéresse Balzac, c’est d’obtenir des personnages conséquents avec eux-mêmes, dit Gide. C’est en quoi il est d’accord avec le sentiment de la race française, car ce dont nous, Français, avons le plus besoin, c’est de logique ( Cf. Conférence au Vieux-Colombier, op. cit., p. 134 )
                   -    Cartésienne, bien sûr, interrompit Thérèse. Je comprends pourquoi on nomme les Français des cartésiens ! Logique et Intelligence !

                   -    En effet, continua Jacques, impassible. « Les personnages de Dostoïevsky,  n‘ont aucun souci de logique, de conséquence avec eux-mêmes, cèdent complaisamment à toutes les contradictions,  voire toutes les négations dont leur nature propre est capable …  Il se plaît même dans la complexité, il protège le côté d’ombre…. Ses principaux personnages restent toujours en formation, toujours mal dégagés de l’ombre… Il laisse souvent les personnages se peindre eux-mêmes, tout au cours du livre, en un portrait sans cesse changeant, jamais achevé … ( Cf. Conférence du Vieux-Colombier, pp. 60 - 61, op., cit. )

                   -    Là-dessus, Dostoïevsky s’inspire de l’esprit du bouddhisme, ajoutai-je. Pour Bouddha, l’individu, le moi est une entité en devenir, soumis  à une dualité naturelle - pour ne pas employer le mot dialectique - et à la loi de la causalité. 
                   -    Tandis que pour l’Occident, l’individu, le moi, ou l’ego, est considéré comme une entité achevée, dit Jacques. Nietzsche, en parlant de décadence, ne suit que l’opinion générale. Pour la majorité des gens, les jeux sont faits, rien ne va plus. Nous sommes plus ou moins condamnés d’avance, à cause du péché originel.

                   -    Dans cette optique, on ne vit qu’en attendant le jugement dernier, afin d’être admis au paradis ou au royaume de l’Eternité, ironisa Thérèse.
                   -    Ce qui fait dire à Pascal : « Nous ne vivons pas, nous attendons de vivre », dit Jacques.  
                 
                   -    Allons mes enfants,  ne perdons pas le fil, interrompit l’oncle Martin en voulant calmer leur esprit moqueur. C’est moins une question de mentalité qu’une différence de points de vue. Dans le monde occidental, nous avons des controverses entre Etre et Non-Etre. A mon avis, l’Etre est l’entité essentielle, le Moi essentiel, le Non-Etre est le Moi existentiel, construit et non pas inné. De même, l’humanité entière se construit, le monde progresse, avec des hauts et des bas, nul ne peut arrêter les roues de l’Histoire.

                   -    Nous en avons déjà parlé dans nos discussions précédentes, dis-je. Et nous avons aussi remarqué que les Orientaux en général avaient de la peine à concevoir un Moi et un Non-Moi. Je ne sais pas si ce sont des choses qu’on doit éviter d’évoquer, d’analyser et de démontrer ( Cf. : « Le Conformisme, le Sacré et l’Eveil » /1.-le-conformisme-le-sacr-c3-a9-et-l-eveil).  Cela choque trop les gens, on vous prend des fois pour un illuminé selon le jargon populaire !

                   -    Dostoïevsky l’a bien compris, dit Jacques. C’est pourquoi, dans ses œuvres, comme : l’Idiot, les Possédés, les Frères Kamarazov,  pour ne citer que ces trois livres, il met en scène des personnages auxquels il prête ses sentiments les plus intimes comme ses idées les plus hardies et les plus tendancieuses. Il a admis lui-même ce terme dans une lettre en 1870 : « Ce que j’écris est une chose tendancieuse » (  Mercure, août 1898, p.371 ) en parlant des Possédés.  
                   -    Il n’a pas inventé tout seul ses personnages ? demanda Thérèse.

                   -   Le matériau de ses romans vient de la population des forçats qu’il a côtoyés en Sibérie. Dans ses lettres à son frère ( Correspondance, op. cit. ) , il écrit : « … Et que de types merveilleux j’ai pu observer au bagne ! J’ai vécu de leur vie et puis me vanter de les bien connaître … Que d’histoires d’aventuriers et de brigands j’ai recueillies ! Je pourrais en faire des volumes. Quel peuple extraordinaire ! … » , et encore  « Dès que j’en serai sorti, je commencerai à décrire ; j’ai beaucoup vécu durant ces mois-ci ; et dans ce temps que voici devant moi, que ne vais-je pas voir et éprouver !  La matière ne me manquera pas pour écrire ensuite. »
                   -   Dostoïevsky voit la vie du bon côté, ajoutai-je. Voir et éprouver, sans rien demander à la vie,  voilà sa force.

                   -    Il me semble que sa vie sentimentale n’est ni riche ni mouvementée, dit Thérèse.
                   -    En effet, répondit Jacques. D’après sa biographie, il a une première femme, sans enfant, qui meurt de phtisie. Il s’est remarié en Sibérie avec la veuve d’un forçat, déjà mère d’un grand enfant qu’il prend à sa charge. On ne lui connaît aucune aventure. En même temps, c’est un grand solitaire ; malgré la grande tolérance dont il fait preuve envers ses compagnons d’infortune, il a peu de contact avec eux  : « …Je vis ici dans l’isolement : je me cache, comme d’habitude. D’ailleurs pendant cinq ans, j’étais sous escorte, et c’est quelquefois pour moi le plus grand délice de me trouver seul. En général, le bagne a détruit bien des choses en moi et en a fait éclore d’autres. Par exemple, je t’ai déjà parlé de ma maladie : d’étranges accès qui ressemblent à l’épilepsie, et cependant ce n’est pas de l’épilepsie. Je te donnerai un jour des détails. » ( Cf. Lettre du 27 mars 1854, Correspondance, op. cit. ) .

                   -    Ecrit-il durant ces attaques ? intervint Thérèse.
                   -    Il me semble que si, répondit Jacques. Il a écrit dans  une de ses lettres : « Ces derniers temps, j’ai travaillé littéralement jour et nuit, malgré les crises. » Et dans une autre : « Avant hier, j’ai eu une crise des plus violentes. Mais, hier, j’ai écrit quand même, dans un état proche de la folie. » (  Cf. Lettre du 27 mars 1854, Correspondance, op. cit. )

                   -    Folie ou euphorie ou extase, cela dépend de la personnalité de chaque individu, dis-je. Vers 12 ans,  j’ai pu voir de près une attaque d’épilepsie chez le mari d’une cousine. C’était terrifiant. Il a fallu trois hommes pour le retenir tant il se débattait, tout en vociférant. Il sortait ce qu’il avait sur le cœur : sa haine, son humiliation, ses  rancœurs et rancunes contre sa femme, contre son beau-père en donnant forces détails. J’étais médusé. Il s’est calmé après que le médecin appelé lui donna une piqûre de camphre.

                   -    Ce n’était pas une crise hystérique ? interrogea Thérèse.
                   -    Non, dis-je. Superficiellement, on peut être trompé par la similitude de certains symptômes de l’épilepsie et de l’hystérie. Toutefois, il y a d’autres aspects neurologiques et psychologiques qui les différencient.  Je ne peux pas vous faire maintenant un cours de clinique médicale.
                   -    Une seule question, dit  Thérèse. Ce défoulement émotif a-t-il quelque chose avec le refoulement sexuel ?
                   -    Pas toujours, quoi qu’en pense Freud, dis-je. Dans le refoulé de chaque individu il y a une multitude de choses insatisfaites ou frustrantes. On a vu souvent que la haine ou  l’humiliation est plus forte que l’amour ou le sexe.  
                   -    Pourquoi nomme-t-on l’épilepsie le « mal sacré » ? redemanda Thérèse.
                   -    Oncle Martin peut nous  éclairer, dis-je en tournant vers notre hôte.
                   -    Je ne sais pas s’il s’agit d’une coïncidence, mais certaines personnalités hors du commun étaient épileptiques, dit l’oncle Martin. Mahomet, les prophètes d’Israël, Luther, et Dostoïevsky, étaient  tous épileptiques.

                   -    Ce qui fait dire à Gide que « tout réformateur est d’abord un déséquilibré », ajouta Jacques. «  A l’origine d’une réforme,  il y a toujours une malaise, un déséquilibre intérieur, écrit Gide … Et je ne dis pas naturellement qu’il suffise d’être déséquilibré pour devenir réformateur, mais bien que tout réformateur est d’abord un déséquilibré » ( Cf. Conférence au Vieux-Colombier, op. cit., p. 210 ) , et aussi : « Il est naturel que toute grande réforme morale, ce que Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs soit due à un déséquilibre physiologique … ».

                   -    On dirait que c’est le cas de Nietzsche aussi, qui a une maladie organique, je ne sais pas quoi ? interrogea Thérèse.
                   -    La paralysie générale, répondit son mari.
                   -    Et qu’est-ce que la paralysie générale ? redemanda Thérèse.
                   -    Ah ! dis-je en riant. A l’époque, on parlait de « maladie honteuse » pour éviter ou pour conjurer ce qu’on appelle la blennorragie ou le syphilis. Cette maladie était  mortelle et se déclarait bien des années plus tard, conduisant à un état proche de la  folie ou de la démence sénile.
                   -    Dans ce cas, Nietzsche serait décédé, non pas de folie pure, mais des conséquences d’une certaine … maladie honteuse, conclut Thérèse.
                   -    Je ne sais pas, dis-je prudemment.  De l’une, de l’autre, ou de toutes les deux, tout est possible ou probable.
                   -    Cependant dans le doute, l’on préfère attribuer la mort à la folie ! s’indigna Thérèse. C’est plus conforme à la morale, à la justice de Dieu. C’est la punition de celui qui a décrété la mort du Seigneur !

                   -    Calme-toi mon enfant ! dit doucement l’oncle Martin. Chaque époque a sa morale, sa justice et de même, ses jugements. D’ailleurs, la perte de Nietzsche vient aussi de la rumination de cerveau dont parlait Jacques tout à l’heure en citant Gide. Son orgueil démesuré l’aveugle et le fait ruer dans les brancards. Tandis que Dostoïevsky, avec son humilité, se montre plus prudent. Comme tu l’as dit au début, c’est un psychologue masqué, qui cache bien son jeu. L’épilepsie, que les autres considèrent comme une tare, il en fait un atout et il brouille ainsi les pistes en  leur faisant croire le contraire de ce qu’il pense en secret.

                   -    En effet, ajouta Jacques, il invente des personnages qui parlent par procuration, selon l’expression de Sartre. Dans chacun de ses ouvrages, il y au moins un épileptique. « Ses idées les plus chères, les plus subtiles, les plus neuves, nous les devons les chercher dans les propos de ces personnages, et non point même toujours de ses personnages de premier plan : il arrive souvent que les idées les plus importantes, les plus hardies, ce soit à des personnages d’arrière plan qu’il les prête. » ( op. cit.,  p. 121 ) .

                   -    J’ai aussi remarqué cette ruse de romancier, dis-je. Et je peux dire aussi, comme Gide, qu’il est un artiste de premier ordre. A mon avis, les idées de Dostoïevsky vont plus loin que celles de Nietzsche dans la recherche de l’existence de Dieu.
                   -    Exact, continua Jacques. Il écrit dans une lettre au sujet des Frères Karamazov : « La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j’ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie : l’existence de Dieu ! » ( op. cit., p.128 )

                   -    On peut dire que dans ces trois derniers mots réside l’énigme de toutes ses œuvres,  qui est aussi celle de la survie de l’humanité, dit l’oncle Martin.  Je crois qu’il est enfin parvenu à ses fins, à sa manière, comme Einstein ( Cf. Le Conformisme, Le Sacré et l’Eveil /2.-le-conformisme-le-sacr-c3-a9-et-l-eveil)  et comme Descartes ( Cf. Le Bouddhisme en Occident /1.-le-bouddhisme-en-occident ).

                   -    Il semble qu’il ait trouvé en même temps son bonheur et sa sérénité, dit Jacques. A cinquante ans, il écrit à Ianovsky : « Il faut l’avouer, la vieillesse arrive ; et cependant on n’y songe pas, on se dispose encore à écrire de nouveau ( il préparait les Possédés en même temps que les Frères Kamarazov ), à publier quelque chose qui puisse contenter enfin ; on attend quelque chose de la vie et cependant il est possible qu’on ait tout reçu. Je vous parle de moi ; eh bien ! je suis parfaitement heureux. » ( op. cit., p. 44 ) .
                   -    Bonheur ou simple contentement ? demanda Thérèse.
                   -    C’est le vrai bonheur, dit Jacques. Un bonheur dans l’immédiat, un bonheur zen, si l’on peut dire. Dostoïevsky ne croit pas à la vie éternelle. Voici un éloquent dialogue dans les Possédés (  II, p. 256  ) :

                  " -    Vous croyez à la vie éternelle dans l’autre monde ? demanda Stavroguine. 
                   -    Non ! dit Kiriloff, mais à la vie éternelle dans celui-ci. Il y a des moments, vous arrivez à des moments, où le temps s’arrête tout à coup pour faire place à l’éternité."

                     Et encore : ( I, p 258, op., cit. )

                  "  -    Quand avez-vous eu connaissance de votre bonheur ?
                   -    Mardi dernier, ou plutôt mercredi, dans la nuit du mardi au mercredi.
                   -    A quelle occasion ?
                   -    Je ne me rappelle pas ; c’est arrivé par hasard. Je me promenais dans ma chambre … cela ne fait rien. J’ai arrêté la pendule, il était deux heures trente sept."

                   -    C’est donc un bonheur qui arrive sans crier gare, un bonheur sans cause, dit Thérèse pensivement.
                   -    Sans cause extérieure, ajoute l’oncle Martin, mais venant de l’intérieur, quand le Moi existentiel s’efface pour faire place au Moi essentiel. C’est le rattachement à l’ego qui empêche l’accès à l’Eternité ou au royaume de Dieu, selon l'Evangile : « Vous n’entrez pas dans le royaume de Dieu si vous ne devenez semblables à des enfants. » Il faut comprendre « enfant » ici comme un innocent qui n’a pas encore vécu, dont le Moi n’a pas encore construit son ego, ou sa structure, comme l’on dit maintenant. 

                   -    Dans ce cas, cette formule « Deviens ce que tu es » de Nietzsche n’est qu’un plagiat de l’Evangile, remarqua Thérèse.
                   -    Dostoïevsky aussi s’inspire de l’Evangile, dit l’oncle Martin. Cependant, au lieu de s'y soumettre aveuglément, il y cherche activement sa foi, dans une souffrance consciente ou inconsciente, comme Jacques l'a cité plus haut : « Il n’y a pas de Dieu ?  Mais alors, … tout est permis ? ». Nous lisons ces mots dans les Possédés. Nous les retrouverons dans les Frères Kamarazov.
                   -    Parce qu’il doute encore et toujours ? demanda Thérèse.
                   -    Nous avons déjà constaté plus haut que le romancier russe ne se livre pas systématiquement, dit l’oncle Martin. C’est au lecteur lui-même de démêler le vrai du faux dans les paroles de ses divers interprètes - des personnages, souvent des épileptiques - pour accéder à la pensée intime de Dostoïevsky.

                   -    En effet ! dit Jacques. Voici un dialogue sibyllin entre deux personnages des Possédés ( pp. 334, 336, 337, op. cit. ) : l’un, Kiriloff ( épileptique bien sûr ), dans un état de tension fébrile, veut se suicider pour une idée d’ordre mystique :

                  " -    Si Dieu existe, tout dépend de lui et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S’il n’existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d’affirmer mon indépendance … C’est en me tuant que j’affirmerai mon indépendance de la façon la plus complète. Je suis tenu de me brûler la cervelle." 

                   Le second, Stépanovitch, fort intelligent, mais imperméable à tout mysticisme, veut pousser le premier à accomplir son acte :

                  "  -    Dieu est nécessaire, et par conséquent doit exister, dit Kiriloff.
                   -    Allons, très bien, dit Stépanovitch, qui n’a qu’une idée : encourager Kiriloff.
                   -    Mais je sais qu’il n’existe pas et il ne peut exister.
                   -    C’est encore plus vrai.
                   -    Comment ne comprends-tu pas qu’avec ces deux idées, il est impossible à l’homme de continuer à vivre ?
                   -    Il doit se brûler la cervelle, n’est-ce pas ?
                   -    Comment ne comprends-tu pas que c’est là une raison suffisante pour se tuer ? "

                    Et ensuite :

                   " -    Je suis tenu d’affirmer mon indépendance, poursuivit Kiriloff en marchant à grand pas dans la chambre. A mes yeux, il n’y a pas de plus haute idée que la négation de Dieu. J’ai pour moi l’histoire de l’humanité. L’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre sans se tuer ; voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce moment. Le premier dans l’histoire du monde, j’ai repoussé la fiction de l’existence de Dieu." 

                   -    Extraordinaire ! s’exclame Thérèse. Vous avez bien dit, oncle Martin, que Dostoïevsky va plus loin que Nietzsche dans la recherche de Dieu. Tous les deux, ils ont proclamé la négation de Dieu. Pourtant l’un est blâmé, traité en déicide, tandis que l’autre est respecté, considéré à sa mort comme un rassembleur des Russes, un peuple vu comme le plus religieux de l’Europe à cette époque.

                   -    C’est que leur comportement est différent, voire opposé, dit l’oncle Martin. Chez Nietzsche, son orgueil démesuré l’oriente vers une affirmation du Moi, de l’Ego, c’est-à-dire vers l’identification à un surhomme comme but de la vie, tandis que chez Dostoïevsky, son humilité foncière le conduit vers ce que Gide appelle une résignation, un renoncement de soi selon l’Evangile.  
                   -    En réalité, rappelai-je, cela revient à l’effacement de l’Ego, du Moi existentiel devant le Moi essentiel - un détachement - comme nous en avons déjà discuté ci-dessus.
                   -    Exact ! D’autre part, nous devons comprendre que la négation de Dieu que Dostoïevsky nous a laissé entendre, est la négation d’un Dieu extérieur, compléta l’oncle Martin.
                   -    Voulait-il dire implicitement que le divin est en nous ? demanda Thérèse. 
                   -    Bien sûr, dit l’oncle Martin. Voici un dialogue du même Kiriloff avec un autre personnage, Stavroguine ( Les Possédés, II,  p. 258 ) :
                  "  -  Ils ne sont pas bons, puisqu’ils ne savent pas qu’ils le sont … Il faut qu’ils sachent qu’ils sont bons et, instantanément, ils le deviendront tous, jusqu’au dernier, dit Kiriloff.
                   -    Ainsi, vous qui savez cela, vous êtes bon ?
                   -    Oui.
                   -    Là-dessus, du reste, je suis de votre avis, murmura en fronçant les sourcils, Stavroguine.
                   -    Celui qui apprendra aux hommes qu’ils sont bons, celui-là finira le monde.
                   -    Celui qui le leur a appris, ils l’ont crucifié.
                   -    Il viendra, et son nom sera l’homme-Dieu.
                   -    Le Dieu-homme ?
                   -    L’homme-Dieu ; il y a une différence. "

                   Nous restâmes tranquilles, perdus dans une profonde méditation, lorsque la voix de Thérèse rompit le silence :
                   -   Quelle différence ? mon oncle.
                   -    Tu dois comprendre cela toi-même, chère enfant, je ne peux pas te l’expliquer, dit l’oncle Martin. Tu le sauras, avec le temps, en vivant ta vie, en faisant tes expériences. Je peux te dire seulement que c'est dans le discernement de cette différence que tu trouveras le chemin de la liberté, et partant, la clé de ton vrai bonheur ! 

                   Là-dessus, la cuisinière nous rappela à un besoin plus terre à terre : « Madame et Messieurs, le dîner est servi ! ».

 
            LDT
            Leukerbad,
            Automne 2000. 

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