2.- Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil

              -    Henri Laborit, médecin chirurgien et biologiste français,  a fait de ce credo un titre pour son  livre  ( « Dieu  ne joue pas aux dés », Grasset, l987, Paris ), dis-je. J’avoue que je n’y ai pas trouvé d’explication satisfaisante, malgré des idées fort intéressantes.

              -    Pour comprendre cette phrase, il faut pouvoir se mettre à la place du grand savant, dit Thérèse. C’est pourquoi, j’ai cherché d’abord à connaître sa personnalité, ses croyances, et sa vision du monde.

             Né à Ulm le 14 mars 1879, Einstein grandit à Munich, où ses parents s’étaient installés une année après. A l’âge scolaire, il fut envoyé dans une école primaire catholique, où il était le seul juif de sa classe. Vers la puberté, il passa par une crise de ferveur religieuse,  qui se calma sans bruit. Il quitta ensuite le lycée aux alentours de 16 ans pour rejoindre ses parents émigrés à Milan, six mois avant.  Il ne tint plus à faire partie  de la communauté juive et parallèlement décida d’abandonner la citoyenneté allemande. Il voulait se débarrasser des liens et des croyances qu’il jugeait dépassés pour être libre, indépendant. Pourtant ce fut grâce à l’aide de parents aisés de la communauté qu’il  tenta de passer un examen d’entrée à l’Ecole Polytechnique fédérale de Zurich. Il échoua aux épreuves d’admission et dut recommencer des études gymnasiales ( conduisant au bac ou maturité suisse ) à Aarau, une petite ville  suisse. Il réussit la seconde fois.

               Après avoir obtenu son diplôme, il voulut être professeur de physique, mais ne trouva aucun poste dans l’enseignement secondaire. Grâce à l’intervention du père d’un de ses camarades d’étude auprès du Directeur de l’Office fédéral des brevets à Berne, il put obtenir un poste d’employé. Cette situation modeste mais tranquille lui permit de réfléchir à loisir sur les grands problèmes de la Physique. Ses profondes méditations aboutirent en 1905 à cinq articles, publiés par les Annales de la Physique, qui révélèrent  au monde scientifique sa géniale valeur. Dans l’un de ces articles, il jeta les base de sa théorie de la Relativité, dans l’autre, il apporta certains éléments  indispensables au développement de la Physique quantique. Ses théories ne furent  reconnues que des années après par les physiciens de l’époque, car elles étaient en contradiction avec la géométrie euclidienne classique et bousculaient la mécanique traditionnelle de Newton. En 1921, il reçut le prix Nobel pour ses travaux scientifiques. Einstein considérait  ses recherches comme une aventure spirituelle. Son génie résidait dans sa pensée. «  L’essentiel dans la destinée d’un homme de mon espèce, dit-il à un journaliste, est dans ce qu’il pense et comment il pense, et non pas dans ce qu’il fait et ce qu’il subit ». Au début, il se méfia des spéculation philosophiques. Mais au fil des ans, il était arrivé à cette conclusion : « Une théorie peut être prouvée par l’expérience, mais il n’y a pas de chemin qui mène de l’expérience à la création d’une théorie ». Tout était donc venu de son cerveau, il avait émis des théories avant  de les voir confirmées par des expériences. «  En un certain sens, dit-il, je crois que la pure pensée peut, en fait, concevoir la réalité, comme en ont rêvé les anciens ».

              -    Dans ce cas, Einstein devait avoir un cerveau très spécial, remarquai-je.. Il est difficile d’avoir une pure pensée, car une pensée ( scientifique ou philosophique ) est toujours plus ou moins conditionnée par le savoir acquis,  par les  connaissances accumulées et même par les expériences vécues...  Aucun autre physicien n’aurait pu, dans ses investigations, faire abstraction ni de la géométrie euclidienne, ni de la mécanique newtonienne, qui sont les bases essentielles de toute recherche en physique. Einstein se fiait avant tout à son intuition.

              -    En effet, dit Thérèse,  c’est là un trait de son génie : il pensait par lui-même sans avoir subi aucune influence intérieure ou extérieure. Cette indépendance se manifestait dans sa vie sociale. Modeste, simple, il affirmait une indifférence foncière pour les mondanités, les titres, les fonctions, la fortune.  Il n’avait besoin de rien,  ni de personne. Il en était conscient : « Je suis un cheval de trait qu’on ne peut jamais atteler avec un autre », et dans un de ses  rares examens de conscience : « On ressent vivement, mais sans regret, la limite de compréhension et de consonance avec les autres êtres humains. Un tel homme perd évidemment une partie de sa spontanéité et de son insouciance, mais il devient par contre largement indépendant des opinions, des habitudes, des jugements de ses semblables et n’est plus tenté de fonder son équilibre sur une base aussi peu solide » ( « Comment je vois le monde »,  Albert Einstein, 1939, Flammarion, Paris ).

              -    C’était donc un anticonformiste invétéré, dit Jacques en riant, vu du dehors évidemment.  D’ailleurs, les génies sont souvent  considérés comme anticonformistes, mais au fond, ils ne le sont pas, parce leur attitude originale n’est pas une réaction contre l’entourage.
              -    Einstein ne fuyait pas le monde extérieur, reprit Thérèse.  Ce  trait de caractère se trouve chez  celui que votre Jung appelle un introverti. « L’homme déplace le centre de gravité de sa base émotionnelle, dit Einstein, pour chercher le calme et la sérénité qu’il ne peut pas trouver dans le cercle étroit du tourbillon de sa vie personnelle ». Mais ce déplacement ne se fit pas seulement dans le domaine des recherches scientifiques. Il pressentait l’existence d’une force supérieure  à l’empirisme de notre petite vie qui chemine entre les haies du possible, éclairé par la seule lumière de la connaissance. «  La connaissance de ce qui est, écrit Einstein, ne nous renseigne pas directement sur ce qui doit être ». Il  a souvent répété à son proche collaborateur : « Je suis plutôt philosophe que physicien ». Et quand le physicien  Hans Reichenbach, devenu après professeur à l’Université de Californie,  demanda au  grand savant comment il était arrivé à sa théorie de la relativité, ce dernier lui   répondit qu’il l’avait trouvée parce  qu’il était  «  convaincu de l’harmonie de l’univers ». A l’encontre de beaucoup de penseurs libres de son temps, il n’est devenu ni anticlérical, ni athée affiché. « On trouvait difficilement, a-t-il écrit un jour, un esprit scientifique allant dans la profondeur des choses, qui n’aurait pas en propre une religion particulière ».

               Vers 1921, lors de son premier déplacement aux Etats-Unis, les Juifs orthodoxes du nouveau monde voulurent s’assurer s’il était vraiment un des leurs. Le rabbin de New-York lui avait câblé au préalable la question : « Croyez-vous en Dieu ? ». Einstein lui retourna cette réponse brève : « Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans une harmonie de tous les êtres, et non pas en un Dieu qui s’occupe du destin et des actions des hommes ». Einstein refusait de concevoir un Dieu qui récompense et qui punit, un Dieu conjuré par les prières ou offensé par l’oubli de quelque rite séculaire. Il pensait que le vrai conflit entre la foi et la science se joue autour de la conception d’un Dieu personnel. Et il n’admettait pas que la science et la religion soient des antagonistes irréductibles.  La religion - telle qu’il l’entendait - est d’une part, la révélation des lois immuables de l’univers, de l’autre, le sens du mystérieux :  « L’homme, auquel ce sens du mystère n’est pas familier, qui a perdu la faculté de s’émerveiller, de s’abîmer dans le respect, est comme un homme mort ». C’est cette foi dans le sacré qui lui fit dire en 1940 : « La science sans religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle ».

               Actuellement, on peut lire encore cette phrase énigmatique du grand savant qui figure sur la cheminée d’une salle à Fine Hall, Institut d’études mathématiques à Princeton : « Dieu est raffiné, mais il n’est pas méchant » ((Le drame d'Albert Einstein par Antonia Vallentin, Ed. Plon, Paris 1956, page 254).

              -    J’y vois là  son autocritique, dit Jacques. Je pense que la recherche des mystères du cosmos chez Einstein est aussi la recherche de lui-même, et il y est arrivé, à sa manière.
              -    C’est ce qui explique son ultime credo : « Dieu ne joue pas aux dés », dis-je. En effet, c’est bien le sacré chez le savant qui prend le pas sur la science, et non pas le contraire, comme dans les habitudes de maints savants ordinaires de son époque.

              -    Je dois ajouter qu’après cette querelle scientifique d’un retentissement mondial, les recherches poursuivies dans le domaine de la physique quantique ont donné raison à Bohr, dit Thérèse. Malgré cela, je trouve Einstein admirable. Certains savants se demandent comment un cerveau comme lui a pu se tromper ? Je peux leur répondre que ce n’a pas été le cas. D’instinct, Einstein le savait, mais sa foi ne l’admettait pas. Il  avait compris que dans la vie d’un être humain, la foi est plus importante que la science. La vraie foi est sacrée, la science ne l’est pas, si prestigieuse soit elle !.

              -    C’est bien vrai, dit Jacques. La croyance dans le Divin est enracinée en chacun de nous, surtout  celle qui s’est formée au début  avec la naissance du Moi. D’abord elle est extérieure, puis elle s’est intériorisée, c’est-à-dire intégrée en nous.  Les aléas de l’existence peuvent l’écarter momentanément, mais elle revient toujours sous une forme ou une autre.    Je l’ai constaté en consultant  la biographie de Goethe, ce grand poète dont Nietzsche a proclamé :  « Goethe est le dernier Allemand pour lequel j‘éprouve du respect ».

            Né dans une famille de protestants, Goethe ne cessa, dès sa première jeunesse, de croire à des puissances supérieures à l’homme, qu’il nomma aussi bien Dieu ou les Dieux. Il commença vers mai 1773 à étudier Spinoza, qui exerça une grande influence sur sa pensée. Dieu se confondit alors pour lui avec la Nature. Mais, avoua-t-il : « Comme mon inclination  pour les saintes Ecritures, de même que pour le fondateur et les premiers confesseurs, ne pouvait m’être enlevée, je me formai un christianisme à mon usage personnel ». En 1780, il   entra dans une loge  franc-maçonne de Weimar, sans pour autant en devenir un adepte zélé. Il écrit en juillet 1782 qu’il est non pas un adversaire du christianisme, non pas un antichrétien, mais un non chrétien résolu. Dans un fragment de poème paru sous le titre Les Mystères, le Maître qui initie un jeune adepte s’est soumis à une règle : « Du pouvoir qui entrave tous les êtres, seul se libère l’homme qui se maîtrise ». Selon le commentaire qu’il a donné en 1816 d’un poème écrit vers 1784, il dit que les hommes les meilleurs peuvent de toutes les extrémités de la terre se rassembler ici où chacun d’eux révère Dieu secrètement selon son propre mode. Toutes les religions sont valables pourvu qu’elles reconnaissent le caractère sacré de l’existence.

               Le poète croyait dans le progrès du monde, et  en la perfectibilité de l’être humain. Il écrit à un ami en 1824 : « Le temps évolue perpétuellement et les choses humaines ont tous les cinquante ans une autre forme, de sorte qu’une institution parfaite en 1800 est peut-être déjà défectueuse en 1850 ». Il s’était éloigné des piétistes ( secte luthérienne ) parce qu’il ne voulait pas admettre comme eux la corruption foncière de la nature humaine. Dans son deuxième « Faust », qui est son œuvre majeure, le Seigneur ( le Divin ) répond à Méphistophélès ( le Démon ) qui veut entraîner l’homme sur le chemin de la perdition : « ... L’homme s’égare tout le temps qu’il poursuit son effort... Eh bien ! à ton gré ! détourne cet esprit de sa source originelle si tu peux le saisir, fais-le descendre avec toi sur ta route, mais soit confondu s’il te faut avouer qu’un homme de bien, dans son désir obscur, demeure conscient du droit chemin ». Et dans le Ve acte, écrit en 1831-1832,  peu de mois avant sa fin, Le Souci - un des quatre symboles de la souffrance humaine - souffle au visage de Faust, le privant de la vue : « Les hommes sont aveugles toute leur vie. Toi, Faust, deviens-le à la fin ! ». 

              -    Deviens-le ?, interrogea Thérèse, je trouve que ce n’est pas clair !
              -    Deviens-le pourrait être compris comme « redeviens un homme non aveugle en recouvrant toi-même la vue », dis-je.
              -    C’est bien cela, dit mon ami, qui continua : En l814, Goethe a lu la traduction en deux volumes des œuvres du poète persan Hâfiz. Il écrit alors  des poèmes  d’atmosphère  orientale d’inspiration religieuse, mystique, comme cette phrase du  Divan  :  « A Dieu est l’Orient ! A Dieu est l’Occident !  Les pays du nord et du sud reposent dans la paix de ses mains ! ». Dieu s’est exprimé par amour dans la création. Mais dans un autre poème, il écrit : « Allah n’a plus besoin de créer, nous créons son univers ». Il tend donc vers un universalisme religieux dans un grand respect du sacré.  Ses contemporains le surnommaient alors : « Le vieux sage athée ».

              En avançant vers la vieillesse, Goethe se rapprocha du christianisme, tout en reniant tout dogmatisme : «  La pensée de Jésus était pure ; il croyait en un seul Dieu et on offensait sa sainte volonté en faisant de lui un Dieu » ( Divan, pièces posthumes ). Comme dans sa jeunesse, il était très attaché à la Bible ; il dit à Eckermann, son ami,  le 11 mars 1832, le mois même de sa mort : « Je tiens les quatre Evangiles pour absolument authentiques, car on sent agir en eux le reflet d'une grandeur qui émanait de la personne du Christ et qui était d’une nature aussi divine que les plus parfaites manifestations du Divin sur la terre ».

              Voilà en résumé,  le processus de l’évolution du concept divin durant l’existence de ce grand poète, romancier et philosophe. Qu’en pensez-vous ?

              -    Doté d’un esprit ouvert et d’une grandeur d’âme, dis-je, Goethe a su rapprocher l’Orient et l’Occident, concilier les  extrêmes, créer une harmonie en lui, dans une recherche laborieuse du Divin.