2.- Piaget, le mal compris

            Dans une discussion à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et du Centre International d’épistémologie génétique ( 02. 07. 1976 ) à l’occasion de son 80è anniversaire, un invité, Léo Apostel, professeur de logique à l’université de Gand en Belgique, demanda à Piaget comment saisir la réalité physique selon le système piagétien.

            « Quand le physicien ou l’enfant - c’est un trait commun à tous les niveaux - répond Piaget, essaie de comprendre un objet physique, s’il ne possédait pas les mêmes opérations, il ne comprendrait  pas l’objet. ( on dirait que l’objet ne se laisse pas faire ).
            Or, quand l’objet ne se laisse pas faire, c’est que l’on n’a pas su trouver les bonnes opérations ( pour comprendre l’objet )  on aboutit à des théories fausses par manque de convergence ... Mais quand on aboutit à des théories vraies, c’est que l’objet se laisse faire, ce qui revient à dire qu’il contient quelques chose d’analogues à mes opérations ». ( Cf. « Epistémologie génétique et Equilibration - Hommage à Jean Piaget. Ouv. cité p. 63-64 ).

            Dans cette optique, on peut dire que l’objet-Piaget ne se laisse pas comprendre parce qu’on n’a pas les mêmes opérations que lui, par manque de convergence.
            On remarque bien que  ces termes dits triviaux  de « laisser faire » ou de « ne pas laisser faire » ne sont que l’effet d’une projection - selon Freud - chez le sujet qui interprète au lieu de voir. Ils ne correspondent en rien à la réalité. Ainsi face à son incompréhension, le sujet pense que l’objet lui résiste ( d’où cette notion de résistance freudienne ).

            Piaget disait de même que « l’objet ne se laisse pas faire  parce que la perception de l’objet est déformée ». L’interprétation déforme donc la réalité.

            Je comprends alors l’air fort amusé de Piaget quand il me reparlait de cette fable orientale que j’avais raconté dans mon travail de licence : « Un roi philosophe d’une contrée de l’Inde fit venir devant sa cour un éléphant et quatre aveugles-nés. Puis il leur demanda à tour de rôle de décrire ce qu’ils ont vu. Celui qui toucha la trompe dit que c’était une grosse sangsue, celui qui toucha l’oreille dit que c’était un grand éventail, celui qui toucha une des quatre pattes dit que c’état une énorme colonne et celui qui toucha la queue dit que c’était un long balai ».

              Evidemment c’était une fable d’aspect enfantin mais hautement symbolique, qui entrait bien dans les vues de Piaget. L’objet, comme la réalité, n’est pas facile à toucher, à comprendre. Il en est de même pour les êtres et les choses, pour la nature dans l’ensemble.  La perception du sujet est déformée, l’observateur ne voit que l’une des facettes multiples de l’objet.


             Ainsi, pour essayer de mieux comprendre Piaget dans sa totalité, je pensais à solliciter les points de vue de plusieurs personnes. C’est dans les échanges d’idées que jaillissent la lumière.

             A l’occasion de l’anniversaire de l’oncle de Thérèse, je profitais de la réunion familiale pour avoir une vision plus clair sur le problème de l’incompréhension de mon Maître. Nous étions trois, Jacques, son épouse Thérèse et moi, sauf l’oncle Martin qui était indisposé, ne pouvant pas participer à la discussion.
            Après le dessert, en prenant le thé, je montrais à mes amis ces quelques pages ci-dessus en leur demandant de les lire attentivement. Thérèse avait entendu parler de Piaget dans la presse écrite, tandis que Jacques avait même suivi les cours de Piaget en 1952 à la Sorbonne.

             Comme d’habitude, ce fut Thérèse qui ouvrit la séance :
            « - Quel grand génie votre Piaget ! dit-elle en me regardant. Croyez-vous que c’est facile de comprendre un génie ? Je crois que les génies entre eux ne se comprennent pas non plus. Picasso pourrait-il comprendre Piaget ?  Freud pourrait-il comprendre Marx ?
            - Tout à fait d’accord, dis-je, parce qu’ils étaient chacun dans un domaine différent.

            -  C’est évident, répliqua Thérèse, mais même dans une même discipline comme dans la nouvelle physique il y a aussi des incompréhensions. Rappelez-vous cette divergence entre Einstein et Niel Bhor ( Cf. Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil ).
            - Bien sûr, vous nous l’avez déjà expliqué, dis-je. Mais en relisant Piaget, j’ai trouvé une autre réponse. Je vais vous la montrer après, en temps voulu.


            - Je pense que la compréhension entre les êtres humains s’avère quasiment impossible, intervint Jacques, comme s’ils sont « condamnés à être incompris », comme pour Sartre nous sommes « condamnés à être libres ».
            - Exact, dis-je. Je me rappelle ce vœu d’un ancien écrivain chinois des siècles passés : « Si je pouvais trouver sur cette terre une personne qui me comprend, je pourrais alors mourir sans regret ».

            - Et si on retourne la question : Qu’est ce que c’est l’incompréhension ? , proposa Jacques, comme nous l’avions fait avec l’intelligence : Qu’est-ce que c’est l’inintelligence ?, lors de notre discussion au bord du lac Léman ( art. cité ).
            - Je m’en souviens comme si c'était hier, dis-je, « Qu’est-ce qui empêche l’intelligence de fonctionner ? » On a trouvé un premier facteur : l’émotivité. Il en est de même dans l’incompréhension des gens car chacun vit sa vie, chacun a un vécu différent.
            - Mais principalement c’est à cause du conformisme, dit Jacques. Nous avons déjà discuté sur ce sujet. Chaque individu est jugé, interprété par un autre individu qui ne l’accepte que si la personnalité du premier entre dans ses normes établies. Car les gens jugent souvent les autres d’après leurs propres caractéristiques.

             - En effet, dit Thérèse, Piaget menait une vie irréprochable, presque parfait dans sa conduite, mais il était anticonformiste, non croyant, donc athée selon eux, cela pourrait être un des facteurs de rejet, émotionnel sans doute.

            - « Les gens n’aiment pas qu’on suit une autre route qu’eux ... », chantonna Jacques en imitant la voix de Brassen.

            - Et puis les nouvelles idées de Piaget qui vont à contre-courant des religions millénaires, continua Thérèse.
            - Pas si nouvelles que cela, dit Jacques. Descartes, Spinoza, Goethe, Marx, Nietzsche, Freud, Einstein - pour ne citer que quelques noms connus - les ont déjà abordé, implicitement ou directement, dans leur œuvre.
            - D’accord, dis-je. Mais le génie de Piaget est de joindre la théorie, l’hypothèse, à la pratique, à l’expérimentation, pour en faire une synthèse qui concorde avec la cybernétique et la physique moderne. Et cela dans le cadre des recherches interdisciplinaires englobant la biologie, la philosophie, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, la physique moderne, etc.,.

            - Alors pourquoi ne parle-t-on de lui que comme à un psychologue de l’enfant ? demanda Thérèse. La psychologie de l’enfant n’était pour lui qu’une étape de ses recherches. Je vois là un indice de rejet conscient ou inconscient qui veut rabaisser le talent d’un génie ...


            - Cela devient un lieu-commun cette citation : « Personne n’est prophète dans son pays », dis-je. Piaget avait été reconnu, reçu tant d’honneurs à l’étranger. Vu sa renommée, la Suisse avait organisé une commémoration du Centenaire de sa naissance à Genève. Mais sur le timbre-poste émis par la Confédération, on voit l’image d’un Piaget avec deux petits enfants qui jouent.

            - Tout de même il avait beaucoup de chance, dit Thérèse. Quand je vois Descartes en exil aux Pays-Bas, Spinoza exclu de sa communauté, Marx mis à l’index, Freud en fuite à Londres.
            -  Sauf Goethe et Einstein ? , interrompais-je en souriant.
            - Goethe avait aussi de la chance, dit Thérèse. Quant à Einstein, c'est probablement parce qu’il n’avait pas cautionné la construction de la Bombe, fut longtemps suivi par le C.I.A.

            - Assez de bavardage, dit Jacques. Entrons dans le vif du sujet. Je pense que Piaget avec ses notions de structures, de stades, d’équilibration, ... déconcertaient et déconcertent encore la plupart des gens.
            - C’est vrai, dit Thérèse. J’ai lu des critiques sur les stades de l’intelligence. Les uns disaient que Piaget était trop optimiste, d’autres pensaient le contraire. Comme certains prétendent qu’il surestimait les enfants et d’autres qu’il les méprisait ( « Faut-il brûler Piaget » par David Cohen. Ed. RETZ, pages 69, 145 ).
            - Mais ce ne sont que des détails, dis-je. Les stades pourraient être différents suivant les ethnies, leur niveau d’évolution, et même variés d’une époque à une autre, mais ce qui est important c’est le schéma de l’évolution de l’intelligence, qui montre une similitude avec le système des recherches de l’intelligence artificielle dans le domaine cybernétique. C’était la première cause de son succès aux USA, et il n’y avait aucune controverse là-dessus.

             - Il y a aussi cette critique selon laquelle Piaget ne faisait de l’expérimentation que pour confirmer ses hypothèses, poursuit Thérèse.
             - Là-dessus, dis-je en riant, je me suis aussi gouré au début de mes études. J’avais suivi les idées des autres sans réfléchir moi-même et les avais répétées comme un perroquet. Je l’avais par la suite compris en poursuivant ces recherches avec les enfants pendant deux semestres. D’ailleurs, Einstein l’avait dit : « Une théorie peut être prouvée par l’expérience, mais il n’y a pas de chemin qui mène de l’expérience à la théorie ». C’était vous qui en avait parlé lors d’une discussion au retour de notre promenade au bord du lac Léman ( Cf. : Le conformisme, le sacré et l’éveil, art. cité ).

            - Je m’en souviens très bien, sourit Thérèse. Et j’avais aussi dit que tout était venu de son cerveau, Einstein avait émis des théories avant de les voir confirmées par des expériences. « En un certain sens, dit-il. Je crois que la pure pensée peut, en fait, concevoir la réalité, comme en ont rêvé les Anciens ».
            - Tout à fait comme l’intuition créatrice de Piaget, dit Jacques. Cette pure pensée c’est la créativité chez les génies, c’est le Cogito chez Descartes, la Raison pure chez Kant. Les gens ordinaires et même d’autres savants n’en sont pas capables.

            - C’est pourquoi, ils critiquent ou rejettent ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre, dis-je. D’ailleurs, la théorie de Piaget sur l’intelligence de l’enfant semblait être à contre courant de la psychologie traditionnelle. Cette dernière a toujours défini « l’apprentissage comme une modification du comportement résultant de l’expérience ». Piaget renversait cette définition classique : « C’est notamment la modification de l’expérience résultant du comportement ». Il démontrait que les actions de l’enfant sur le monde transformaient la nature de son expérience. Donc, l’enfant ne subit pas, il agit en créant son monde, espace, temps, jugement, intelligence ... C’est cette nouvelle conception que les éducateurs et les psychologues eurent le plus de peine à admettre.

              - Une autre critique, poursuivit Thérèse, c’est que Piaget ne s’occupait pas assez de l’affectivité dans ses recherches, comme il ne poussait pas plus loin son étude du développement moral ( le sens moral, la raison et la logique chez l’enfant ) « Faut-il brûler Piaget ? », ouv. cité, p. 131, 132,  )
            - On demande trop à un génie, en voulant qu’il s’intéresse à tout en même temps, répondis-je. D’ailleurs, Piaget répétait souvent : « Je ne suis pas un psychologue, mais un épistémologiste ». Il étudiait la théorie de la connaissance, par le biais du développement de l’intelligence à travers l’organisation des structures successives, qu’il nommait l’ « épistémologie génétique ».
            - C’est nouveau pour moi, dit Thérèse.
            - En effet, dis-je. Il me fallait assez de temps pour en saisir le sens, poursuivais-je. Piaget étudiait la naissance de l’intelligence humaine à travers les siècles, en quête des lois universelles de l’intellect suivant l’évolution de l’espèce.
            - Donc, c’est une recherche phylogénétique, précisa Jacques, et non pas une recherche ontogénétique, étudiant l’évolution de l’individu, qui relève de la psychologie clinique, de la psychiatrie ou de la psychanalyse ...

            - Ainsi, Piaget ne s’occupait pas des cas individuels, continuais-je. Il ne pensait ni aux surdoués, ni aux sous-doués, ni aux délinquants, ni aux malades mentaux, et encore moins aux influences des parents et des enseignants. Il visait principalement à « expliquer l’homme tout entier dans son unité et pas dans la pulvérisation de ses conduites » ( Cf. « Conversations libres », ouv. cité, p. 82 ).
            - Autrement dit, Piaget laissait de côté les différences de personnalité, le Moi et ses vicissitudes, les aléas de l’existence, qui sont des processus du développement d’un individu, précisa Jacques.

            - En outre, poursuivais-je, Piaget concevait le parallélisme entre le développement intellectuel et le développement affectif comme un schéma idéal pour une évolution optimale de l’être humain. C’est valable pour un petit nombre de personnes depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, tandis que dans la majorité, cet équilibre « intelligence-affectivité » s’avère difficile à atteindre ( Cf. Entretien avec Piaget ).
            - C’est que « l’être humain est un être en devenir », ajouta Jacques.
            - Mais qui se croit être « un être achevé », ajouta Thérèse. Voilà ce qui explique la  propagation des malades mentaux, en même temps que les gourous et les psychothérapeutes ...

            - Dans notre civilisation, continua Jacques, bon nombre de philosophes parlent de la chute de l’être ( Heidegger ), de décadence ( Nietzsche ), tandis que la plupart des théologiens de la chute de l’homme, de l’ange déchu et du péché originel. Alors que l’ère humaine n’a jamais atteint sa perfection depuis le début.
            - Je comprends, s’exclama Thérèse. Quand je vois la beauté de la nature, de la faune et de la flore, c’est magnifique ! Tandis que l’être humain est bien laid, du dedans comme du dehors, démuni de tout.
            - Exact, dit Jacques, mais l’être humain est un être pensant, agissant, créateur, ayant une grande liberté.
            - Tu parles ! , répliqua Thérèse. Tu connais cette citation de J.J. Rousseau : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers » ? . Quelle liberté ?  Quel créateur, l’homme ? Quand bon nombre passent leur vie à détruire la nature, leurs prochains, leur culture, faire la guerre, et en même temps à s’aliéner sans le savoir.

            - Holà ! intervins-je. Vous sortez du sujet.
            - Pas du tout ! répliqua Jacques. Nous exposons des faits réels. La plupart des gens, même les universitaires, qui en sont probablement conscients mais qui n’acceptent pas la réalité et qui cherchent à se justifier pour se sentir en sécurité.
            - C’est vrai ! ajouta Thérèse. Nos misères proviennent d’une société imparfaite, de nos parents traumatisants, des prochains agressifs. Nos fautes sont originelles, elles peuvent être absoutes, rachetées comme le salut, pour pouvoir échapper à l’enfer.
            - Tandis que Piaget, implicitement ou explicitement, leur ouvrait les yeux, continua Jacques. Il leur dit carrément « que votre personnalité, comme votre intelligence, vos valeurs morales, ne dépendent pas des instances extérieures, toutes faites, mais créent par vous-mêmes en interaction avec votre entourage ». Evidemment, ces idées les gênent énormément. Et ce qui les gêne, ils le repoussent, comme certains renient le Dieu qu’ils ont créé, conçu eux-mêmes.

             - Tu as tout à fait raison, ainsi que ta femme, dis-je. Ce facteur de rejet est primordial, mais Piaget a émis une autre hypothèse, psychanalytique ( ce qui veut dire qu’il n’était pas tout à fait indifférent à la théorie de freudienne ). Il avait rencontré Freud au Congrès de Psychanalyse de Berlin en 1922 ( l’année de ma naissance, ajoutais-je en souriant ).

            - Il paraît qu’il avait aussi critiqué la théorie de Freud ? demanda Thérèse.
            - C’est exact, répondis-je. Dans l’ouvrage ( « PIAGET, Mes idées » ), propos recueillis par Richard I. Evan, Piaget avait dit à ce dernier : "qu’il souhaitait, entre autres critiques, que la psychanalyse devienne expérimentale" et aussi : "qu’il devait beaucoup à la psychanalyse"  ( ouv. cité,  p. 55 ). D’ailleurs il acceptait le mécanisme de refoulement freudien, qu’il y trouvait un parallélisme avec l’hypothèse d’un « refoulement cognitif ». Il l’avait écrit en détail à la Société américaine des psychanalystes ( « Epistémologie génétique et Equilibration », Hommage à Jean Piaget par B. Inhelder, R. Garcia, J. Vonèche ( Edit. Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, Paris, 1977 ).
            - Que signifie « cognitif » ? interrogea Thérèse.
            - C’est relatif à la Connaissance, aux activités mentales ou intellectuelles, répondis-je. Devant un fait quelconque, chaque individu, à cause de ses idées préconçues, de son conformisme, hésite à le reconnaître d’emblée ou refuse cette réalité. C’est ce qui se passait avec l’incompréhension ou le rejet des idées novatrices et considérées comme provocantes de Piaget.

            - Ce n’est pas tout à fait exact, protesta Thérèse. Dans l’incompréhension ou le rejet, il n’y a pas seulement le facteur intellectuel mais aussi le facteur émotionnel. Comment les théories de Piaget pourraient être perméables aux U.S.A. dont plus de la moitié croient encore au créationisme, à l’existence d’Eve et d’Adam ? , quand certains Etats fédérés interdisent carrément l’enseignement du Darwinisme ? . Sa « déconversion » constituait déjà un grand obstacle.
            - Tout à fait juste, ajouta Jacques. C’est le conflit entre la Foi et la Raison. La foi vient du cœur tandis que la raison vient de l’esprit. C’était le même conflit dans la « Recherche » (ouvrage cité).
            - Je suis tout à fait d’accord avec vous deux, dis-je. Parce que Freud ne voyait dans ce mécanisme de défense du Moi que l’aspect pulsionnel de la libido, Piaget avait le génie d’y ajouter l’aspect cognitif et en fit la synthèse. Il n’avait pas dit que c’était purement cognitif. Cet ajout fut un apport à la psychanalyse, comme Jung, Adler ou Reich et Lacan qui l’avaient complétée et élargie le champ.
            - Encore un mot sur ce Darwin, dit Thérèse. La thèse de l’évolution de l’espèce est défendable. Pourquoi croyait-il émettre encore cette idée stupide que l’homme descende du singe ?. Il y a plusieurs espèces dans la nature, pourquoi l’être humain ne constituerait-il pas une espèce à part comme eux ? . Je pense que cette intuition n’est pas créatrice mais humiliante pour nos bipèdes. Personne ne veut avoir un singe comme ancêtre, moi comprise !

            - Quelle véhémence ! Elle veut toujours avoir le dernier mot ! , se lamenta Jacques, qui fit semblant d’être à bout.
            - Attention Jacques !  dis-je en riant. Veux-tu provoquer une scène de ménage ? Je n’ai pas encore terminé avec Piaget.
            - Quoi encore ? interrogea sèchement Thérèse ( en rogne ? ) paraissant ignorer ma plaisanterie et la provocation de son mari.

            - Enfin, dis-je. Piaget disait que ce refoulement cognitif ne se produit pas seulement chez les gens de la rue, des gens ordinaires, mais aussi chez les savants dans l’histoire des sciences. Dans le livre publié en son hommage  « Epistémologie génétique et Equilibration » (ouv. cité, p. 122)  il disait : « ... Rappelez-vous, que Planck, en étudiant la lumière noire et découvrant les quanta, n’a pas voulu pendant longtemps admettre ce qui était cependant sa grande découverte.  Pendant des années, il a essayé de refaire ses calculs, convaincu qu’il devait y avoir une erreur et qu’il fallait rectifier la chose. Il n’a admis les quanta qu’après deux ou trois ans d’effort pour nier les faits, avant de les accepter. Cela se produit donc à tous les niveaux. Un autre exemple, en mathématiques pures. C’est celui de Poincaré à propos des fonctions fuchsiennes si mes souvenirs sont exacts, qui a essayé de démontrer l’impossibilité de ce qui allait devenir, au contraire, une de ses plus grandes découvertes. Et c’est parce que la démonstration de l’impossibilité échouait qu’il a fini par reconnaître un résultat nouveau et positif ».

            -  Ce refoulement est un blocage, dit Jacques. Si je comprends bien la théorie de Piaget, les facteurs qui empêchent l’intelligence des deux savants de fonctionner, c’est l’auto-organisation ou l’auto-construction de leur intelligence et de leurs connaissances scientifiques qui font obstacles à leur compréhension pour poursuivre leurs recherches

            -  En effet, continuais-je. Je crois que j’en avais déjà parlé dans notre discussion à trois  ( « Le conformisme, le sacré et l’éveil »,  3è partie ) au sujet des physiciens de l’école classique qui font des recherches sur la physique moderne. Ils rencontrent des paradoxes partout parce que leur intelligence et leur formation classique sont basée sur la géométrie euclidienne et la mécanique newtonienne en contradiction avec la physique des quanta. Et c’était seulement grâce à son intuition créatrice géniale qu’Einstein avait pu surmonter ces obstacles et surpasser les autres physiciens.

            -  Pas tout à fait, intervint Thérèse. Vous rappelez-vous ces discussions après notre promenade au bord du lac Léman ? ( Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil ).  Je résume les faits :
             « Il s’agit de cette querelle mémorable entre deux savants atomiques mondialement célèbres : Einstein ( 1879-1955 ) et Bohr ( 1885-1962 ). Einstein, paradoxalement, affichait une attitude fort réservée envers la théorie statistique des quanta développée par Bohr. Après des discussions véhémentes dont rien ne sortit, Bohr, épuisé par l’opiniâtreté d’Einstein, lui dit :
            - Ce qui est déroutant avec vous c’est que vous n’admettez pas les développements les plus récents de la physique atomique, alors qu’ils sont nés de vos propres travaux.
            - Je n’y peux rien, se contenta de répondre Einstein... Enfin, je crois que l’incertitude est seulement la distance qui nous sépare de la vérité ... ».  Il marqua un silence avant d’ajouter : « Non, non, il n’est pas possible que Dieu joue aux dés ».

            - Je me le rappelle bien, dis-je. C’est le plus beau refoulement cognitif que je connaisse !

            - Non ! Pas seulement cognitif, nuança Thérèse. Après cette querelle scientifique d’un retentissement mondial, les recherches poursuivies dans le domaine de la physique quantique ont donné raison à Bohr. Malgré cela, je trouve Einstein admirable. Certains savants se demandaient comment un cerveau comme lui avait pu se tromper ? . Je peux leur répondre que cela n’a pas été le cas. D’instinct, Einstein le savait, mais sa foi ne l’admettait pas. Il avait compris que dans la vie d’un être humain, la foi est plus importante que la science. La vraie foi est sacrée, la science ne l’est pas, si prestigieuse soit elle !.

            - Ah ! C’est donc un refoulement sacré, s’écria Jacques. Grâce à toi, je comprends maintenant la raison du revirement de Goethe. Vers la fin de sa vie, il se penchait vers le christianisme alors qu’en l814, après avoir lu la traduction en deux volumes des œuvres du poète persan Hâfiz, il écrivit alors un des poèmes avec cette phrase : « Allah n’a plus besoin de créer, nous créons son univers ». (Cf. : 2.- Le Conformisme, le Sacré, et l'Eveil ). C’est ... c’est ... je ne sais pas comment m’exprimer ...

            - C’est une reconversion qui mène l’esprit au coeur, ajouta Thérèse.
            - C’est bien cela, tu es une femme formidable, fort intelligente, dit Jacques.
            - Ah non ! Je ne marche pas ! s’indigna Thérèse. Avec moi, tout à l’heure tu « jouais au macho » devant ton ami, maintenant tu me passes la pommade, hypocrite !
            - Mais je suis sincère, protesta Jacques.
            - D’ailleurs, ce n’est pas l’intelligence, c’est l’intuition féminine !
            Jacques baissa la tête. ( Elle a enfin son dernier mot ! )

            Laissant les deux époux régler leurs comptes pour avoir le plaisir de se réconcilier, je restais silencieux, contemplant au dehors la neige qui tombait à gros flocons.
            Puis, subitement ma pensée s’envola vers Genève, au cimetière de Plainpalais où gît le corps de mon Maître, sous quelques galets naturels, sans pierre tombale ( c’était selon son ultime désir ) sous un manteau d’hiver.
            « Simple je suis pendant mon vivant, simple je reste maintenant, en contact avec la nature, avec l’univers entier » semble-t-il dire. 

            « Il n’est pas dans l’au-delà, mais dans l’air ambiant, pensais-je tout bas, peut-être est-il actuellement à mes côtés ? ».
            Je sentis tout à coup un voile devant mes yeux, devenus légèrement humides.

 
            L.D.T.
            Lausanne,
            Hiver 2008

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