2.- Préface de l'exposé

             Chers lecteurs, chères lectrices de l'Echange,*

            J'ai hésité plusieurs fois avant de laisser publier cet exposé car j'ai remarqué que, même en milieu psychiatrique, et à plus forte raison psychologique, certains sujets restent encore tabous,  comme ceux de l'amour, de Dieu, de la sexualité, etc. 
            L'évocation d'un de ces problèmes attire souvent des controverses, surtout si les idées exprimées sortent plus ou moins des sentiers battus.

            Il y a cinq ans ( en 1965 ) j'ai utilisé cet exposé comme "test" dans un colloque du vendredi ( à la Clinique psychiatrique de l'Université de Lausanne ).

            Les réactions furent fort variées chez les psychiatres ou médecins-assistants. Je me les rappelle comme si c'était hier.

            Un auditeur médecin-assistant s'indigna : "De quel droit en parlez-vous ?"
            Une autre s'extasia : "Je ressens comme une résonance cosmique !
            Un autre venant d’un pays de l’Est me confia à voix basse : "Vous êtes un rusé..."
            Une jeune médecin-assistant m'a demandé innocemment : "Avez-vous connu le vrai amour ?"

            "- Qu'entendez-vous par vrai amour ? répondis-je par une autre question. Si c'est de l'amour de l'autre sexe dont vous voulez parler, je peux vous dire que le vrai amour, le pur amour, c'est celui que ressentent deux amoureux attirés l'un vers l'autre mais qui n'osent pas encore avouer leur flamme. Mais une fois que l'un des deux prononce ces trois mots fatidiques : "Je t'aime", alors le charme est rompu, le vrai amour cesse d'exister !

            "- Ce n'est pas vrai... ai... ai... !". Le cri s'éleva de la jeune femme comme une plainte pathétique venant du tréfonds de son être. Un remous parcourut l'assistance.

           - Permettez-moi de m'expliquer clairement, continuai-je, dans un silence impressionnant. Je ne voulais pas me montrer, cynique ou pessimiste face à l'amour. J'ai simplement cité un fait que tout le monde a pu prendre conscience. C'est que le Moi-Je est un "trouble-fête". Quand il sait qu'il aime et qu'il est aimé, alors il complique la situation avec ses besoins de possession, d'exclusivité, de dépendance ou de domination, sa crainte  de n'être pas assez aimé, sa peur de perdre la personne aimée. Et, dans ce tumulte d'anxiété, d'incertitude, de jalousie, de souffrance, où le Moi-Je croyant aimer, ne tremble que pour sa propre sécurité et son bien-être, il y ait certainement peu de place pour le vrai amour. Faut‑il en conclure que l'amour ne se manifeste que là où le Moi-Je est absent ?. 

            Le colloque se termina dans un brouhaha où flottait une certaine gêne mêlée d'un relent de scepticisme... J'ai eu alors l'impression d'être aussi un "trouble-fête" qui provoqua un dérangement, un bouleversement dans la manière conformiste de penser et de sentir de cet auditoire.

            Cinq ans ont passé ... Depuis lors, presque chaque jour, en assistant aux présentations des cas ou en étudiant les anamnèses des malades, je constate que la plupart des difficultés de ces derniers ont souvent trait au problème du Moi et de l'Amour. Ce n'est pas l'amour en soi qui en est responsable, mais la manière du Moi d'aimer et de concevoir l'amour qui se révèle aberrante.  Les relations entre nations souffrent de même du manque d'amour, de tolérance, de désintéressement, et ne semblent être régies que par la loi de la jungle. Témoins ces carnages et ces atrocités que nous montrent presque chaque jour les chaînes de télévision. Rejeter la faute sur les "impérialistes" ou sur les "communistes", selon que nous sommes dans le camp opposé aux uns ou aux autres, dénote un raisonnement simpliste. Il ne nous suffit pas d'avoir un appui dans le ciel, il nous faut encore un souffre-douleur sur terre pour mieux se sentir en sécurité. Cela est aussi valable pour un membre de la famille que pour le citoyen d'une nation. C'est presque toujours aux autres qu'on voue tous les péchés d'Israël. En réalité, je pense que nous sommes, chacun de nous, plus ou moins indirectement responsables de la brutalité, de l'avidité, du chaos, de la laideur de ce monde. Et que la meilleure contestation ne commence pas par la destruction des autres ou de notre milieu ambiant, mais par une introspection sincère et lucide de nous-mêmes, sans justification ni auto-accusation...


            Nota : En relisant ce texte, j’ai réalisé que le langage a été fortement influencé par les écrits de Krishnamurti que j’avais eu la chance de lire en 1944, à l’âge de 22 ans.

            Cery, été 1970

            LE-DINH Tuê

            * "L'échange" fut le Bulletin mensuel du Centre universitaire pysychiatrique de Lausanne à Cery Prilly ( Vaud ).

             Suite : /3.-apr-c3-a8s-parution-de-l-expos-c3-a9 (Après la parution de l'exposé)

              Retour au texte   /le-moi-et-l-amour (Le Moi et l'Amour)

            Erich Fromm, né à Francfort le 23 mars 1900 et mort à Locarno le 18 mars 1980, était un psychanalyste humaniste étatsunien d'origine juive allemande. Il fit ses études à l'université de Heidelberg puis à celle de Munich et enfin à l'Institut de Psychanalyse de Berlin.

            Il fut avec Adorno, Herbert Marcuse et d'autres, un des premiers représentants de l'"école de Francfort". Il a greffé d'une façon critique et originale qui lui est propre, la thèse freudienne sur la réalité sociale qui s'est faite jour dans l'après-guerre jusqu'à l'époque contemporaine aux États-unis où il a vécu à partir de 1934. Là il a enseigné au Bennington College, à la Columbia University, puis celle du Michigan et à Yale, et aussi auprès de l'Université Nationale du Mexique.

            L'homme et son œuvre
 
            Pour certains, Erich Fromm est un psychanalyste humaniste. Il a été analysé par celle qui allait devenir sa femme Frieda Fromm-Reichmann et Hanns Sachs. Mais, en dehors des chapelles, Erich Fromm est bien plus connu comme un sociologue marxiste pour avoir fait la conjonction explosive de Karl Marx à Sigmund Freud. Il prône l'adaptation de la psychanalyse à la dynamique sociale à partir d'une interprétation humaniste de Marx ( La peur de la liberté, 1941 ; L'art d'aimer, 1956 ; Société aliénée et société saine, 1971).

            Le sous-titre de Société aliénée et société saine est bien plus éclairant. Il est : Du capitalisme au socialisme humaniste. Psychanalyse de la société contemporaine. Son testament intellectuel est dans Espoir et révolution. Vers l'humanisation de la technique, 1981.

            « Unir Freud à Marx est conjoindre au noyau de l'homo faber le noyau de la psyché. L'âme est ici la notion protoplasmique, colloïdale où communiquent la nature affective de la vie et la nature psychique de l'homme ; c'est la plaque tournante du complexe psycho-affectif. L'âme n'est donc pas une donnée ultime mais un complexe en mouvement difficile à définir. Les deux noyaux constituent comme une bipolarité autour de laquelle s'ordonne le phénomène humain. Ils fondent deux infrastructures, l'une produisant l'outil, l'autre sécrétant le rêve. Ces deux infrastructures dépendent mutuellement l'une de l'autre, se trouvant souvent en communication étrange, mais on ne saurait les réduire l'une à l'autre… » 

            Pour Freud comme pour Marx, mais plus explicitement, l'homme est fondamentalement et dialectiquement bon-mauvais. Fondamentalement car l'homme est le sujet d'un conflit radical, et ce conflit est le foyer des progressions comme des régressions, mieux, d'un perpétuel mouvement progressif-régressif. Dialectiquement, le bon peut naître du mauvais, le mauvais du bon. La nature du bon-mauvais est instable, car le moi est instable, formé génétiquement et travaillé constamment, non seulement par l'antagonisme d'Eros et Thanatos, mais aussi par la lutte permanente entre la pulsion et la répression, le Soi et le Surmoi. Les dérivations sublimées des conflits (l'art, la culture, la civilisation) sont en principe 'bonnes' mais comportent leur poison et leur insuffisance ; les régressions névrotiques et psychotiques sont en principe mauvaises. mais les mécanismes qui se bloquent dans la névrose ne sont-ils pas ceux qui entretiennent la santé de la vie normale? Le plus remarquable, dans l'axe de l'anthropologie freudienne, est que l'homme (mauvais-bon) est constitutionnellement névrosé-sain. L'homme vit une situation névrotique permanente qui est la condition de sa santé. Dès l'origine, la conscience de la mort lui est un traumatisme qui le suit toute sa vie, et cristallise la religion comme névrose obses-sionnelle de l'humanité ; dès l'origine, le rapport avec le monde et avec autrui l'amène à doubler son rapport pratique (l'outil, le travail) d'un rapport magique (le rite, le fétiche, la possession) ; dès l'origine, la répression fondamentale - le tabou - qui établit la règle sociale, le stabilise et le détraque à la fois et refoule une part torrentueuse de lui-même dans l'imaginaire. Ainsi l'homme social est inadapté à son sort biologique d'être mortel ; l'homme biologique est inadapté à son sort social d'être réprimé. Cette double inadaptation projette l'homme dans les délires, mais en même temps le catapulte dans le devenir" (Edgar Morin, pp. 23-24, "Introduction à une politique de l'homme", Seuil, Paris, 1965).
            Psychanalyste américain d'origine juive allemande, comme en témoignent ses textes persillés de nombreuses références bibliques et ses citations tirées des romantiques allemands, Erich Fromm est inséparable de l'école psychodynamique américaine.


             Erich Fromm et l’école psychodynamique américaine

            "E pluribus unum", la devise nationale des États-Unis, signifiant de la multitude pour faire un, peut être aussi l'emblème et le programme de l'école psychanalytique américaine formée des entrelacements d'enchevêtrements de différents courants d'idées et de pratiques occidentales et orientales amenées par des "excommuniés" et des réfugiés d'une Europe des intolérances et des exclusions où la vague d'immigration aux États-Unis des années 30 et 40 a fait passer la langue scientifique de l'allemand à l'anglo-américain et l'odyssée du "St-Louis" a donné aux États-Unis un grand nombre des plus brillantes "têtes chercheuses" du siècle.

            L'Angleterre et le Commonwealth britannique ont été les points de passage ou de transit pour ces fuyards de la persécution intellectuelle et politique, comme l'Australie pour Fritz Perls qui a ajouté différentes superstructures à l'infrastructure freudienne pour bâtir sa "Gestalt-thérapie" aux États-Unis et bien d'autres dissidences qui vont aboutir jusqu'à l'antipsychiatrie de Ronald Laing et David Cooper et la psychiatrie sociale américaine de Gregory Bateson.

            Lorsque Freud s'est exprimé à propos des Américains, c'était généralement pour dire sa grande méfiance quant à ce qu'ils pourraient faire de la psychanalyse. Certains exégètes freudiens ont apporté des nuances à ces affirmations de Freud en faisant aussi valoir la fascination qu'il avait pour l'Amérique. Quoiqu'il en soit, la psychanalyse s'est essentiellement développée aux États-Unis grâce à l'afflux des immigrants européens fuyant la montée du nazisme et l'approche de la Deuxième Guerre mondiale. Ces immigrants, parmi lesquels se trouvaient certains des psychanalystes les plus brillants de leur époque, ont entraîné un déplacement du centre de gravité du monde psychanalytique du vieux continent vers la riche et puissante Amérique. Si aujourd'hui la psychanalyse américaine semble avoir perdu du terrain au profit de la pharmacologie et des sciences cognitives, c'est après avoir connu une période de gloire comme on en a rarement vu. Par contre, c’est en France que la psychanalyse est devenu un culte.

                      PERSPECTIVES SOCIO-CULTURELLE ET HISTORIQUE


            Au départ et dans la mythologie américaine, les colonies anglaises d'Amérique ont été une terre d'accueil des persécutés et l'indépendance de ces colonies, vis-à-vis la Couronne britannique, se fondait sur quelques "libertés" inscrites dans le mythe d'origine et dans la constitution de la République.

            " Les contacts transculturels de différentes populations venues de différents horizons ont donné ce que Gregory Bateson a nommé de "chismogenèse" complémentaire et symétrique étendue de l'anthropologie à bien d'autres domaines, comme la plupart de ses trouvailles. La chismogenèse est définie par Bateson (op. cit. 1971, p. 221) comme un "processus de différenciation dans les normes de comportement individuel résultant d'interactions cumulatives entre des individus". (Gregory Bateson, pp. 217-240, "La cérémonie du Naven", les éditions de Minuit, Paris, /971)
            Il s'agit de relations fondées soit sur l'égalité de la symétrie, soit sur la différence de la complémentarité. Dans la “symétrie”, les protagonistes tendent à adopter des comportements "en miroir" du type "de plus-en-plus divergents de la même chose" et se caractérise par l'égalité et la minimisation de la différence, tandis que dans la “complémentarité”, le comportement des interactants s'ajustent et se complètent mutuellement pour former une "Gestalt" ou "totalité complète" et se caractérise par la différence et se fonde sur la maximalisation de la différence.

            L'interaction complémentaire en "creux" et "relief" est celle des couples domination-soumission, exhibitionnisme-voyeurisme, parent-enfant, maître-élève, médecin-patient et se caractérise par la différence et se fonde la maximalisation de la différence. Ce qui a donné la quasi orthodoxie de l'Est avec "l'école de New York" où la psychanalyse était une spécialité médicale et dans laquelle se situait René Spitz (1887-1974) qui a mis l'accent sur les carences affectives dans la relation mère-enfant et d'autres qui ont eu peu d'influences.

            L'interaction symétrique "en miroir" est du type de la vantardise en surenchère où un exploit imaginaire de l'un conduit à un exploit aussi imaginaire supérieur ou au moins égal de l'autre ou du type de la course aux armements en escalade où un bouclier plus épais conduit à une flèche plus puissante qui conduit à un bouclier plus épais et ainsi de suite, dans la minimisation de la différence, et se fonde sur l'égalité. Il en résulte "l'école culturaliste" de Chicago pour aboutir aux constellations périphériques des "thérapies corporelles" de la Californie.

            L'école psychanalytique américaine s'est formée à travers ces collusions complémentaires et ces altercations-alternations symétriques de différents courants d'idées et de pratiques et de différentes cultures et valeurs dans le contexte de la morale des puritains et des pionniers où le corps est surtout un corps "santé" plutôt qu'un corps ludique et "parure" sur lequel se fondent les prémices freudiennes de l'orthodoxie.

            Le déferlement du protestantisme associé à Martin Luther, Jan Huss et d'autres arriva en Angleterre où il s'est identifié à la Réforme et au puritanisme de Cromwell. Le Piétisme et la condamnation de la passion charnelle, la haute valorisation du contrôle de soi et du pouvoir de la volonté et la croyance en une responsabilité personnelle envers Dieu se trouvaient au centre de la morale puritaine qui prônait une vie pure, le zèle au travail, l'effort, la propreté, la cohérence, l'honnêteté et préconisait la simplicité du culte et la solidarité envers les autres membres de la communauté puritaine.

            Ces puritains ont rencontré en Angleterre une forte opposition et, en guise de protestation, ils quittèrent la scène anglaise. Arrivés en Amérique doté d'un climat rigoureux et habité par une population de plus en plus hostile à mesure que s'accentue la colonisation, il a fallu faire face à l'adversité et inventer la “morale des pionniers” pour former des individus robustes capables de lutter contre la nature et les populations indigènes hostiles, capables de défricher et cultiver la terre, de produire leur propre nourriture, de bâtir leur propre logement et de fabriquer leur propre vêtement où il était primordial de savoir s'adapter à des situations changeantes et affronter les difficultés. Les nécessités des pionniers et les besoins des puritains se conjuguèrent et se trouvèrent à la base du système américain de valeurs.

            Ce système américain de valeurs est caractérisé par l'autorité du groupe, la socialité des membres, la solidarité et la responsabilité sociales, la brutalité et la rudesse, la passion pour le changement et le culte de la réussite. La brutalité et la rudesse sont considérées comme nécessaires à la survie de l'individu, tandis que la morale des pionniers croit que le plaisir sexuel amollit l'individu. Alors, la sexualité n'a plus l'importance essentielle conférée par Freud, mais une importance fonctionnelle et voire existentielle.

            Pour satisfaire des impératifs antagonistes, les Américains ont aménagé leurs méthodes où un "type régulier" (good guy ) est celui qui cède aux tentations mais en tant que membre du groupe, c'est-à-dire à condition de faire "comme les autres". Il peut se permettre si le groupe se comporte de la même façon. Il suffit de remarquer de grandes permissivités dans les "cocktails" et "parties" typiquement américains, alors que la privauté et l'intimité ont un effet dissuasif et coercitif. Le réglement des résidences universitaires américaines autorisent la libre circulation des deux sexes, mais imposent la tradition de la "porte entrouverte".

            Un comportement, jugé immoral quand il est le fait d'un individu isolé, est accepté et exempt de tout blâme extérieur quand il se produit en présence des autres. La promiscuité, le jeu et la bagarre appartiennent à cette catégorie. Les "drive in" sont aménagés à cet effet et un certain nombre de parcs et boisées. Les voyageurs européens sont consternés par l'étalage de "familiarités" qui prévaut dans les "surprises-parties" et dans les lieux comme les "allées des amoureux" où peuvent stationner des centaines d'automobiles avec des couples en train de s'explorer mutuellement. Parallèlement, les congrès de ci et de ça, les réunions d'anciens de toute sorte ou l'escale à terre d'un bateau favorisent les frasques, les bagarres, les beuveries et les orgies d'une façon qui ne serait pas admise dans des cas isolés.

            Au sein de la famille et dans les petits groupes, par l'histoire réelle et mythique des pionniers, la femme veille au respect de la moralité pour l'homme, pour elle-même et pour l'enfant, en contraste aux habitudes européennes où les hommes incarnent et défendent la moralité et la tradition, rendant ainsi caduque le "Nom du Père" qui est en même temps le "Non du Père" lacaniens où le Père est l'incarnation ou le Symbole de la Loi et de l'Ordre.

            Sur le plan intellectuel des sciences et des arts, la conformité au groupe a fait fuir vers l'Europe de nombreux artistes et les plus grands théoriciens scientifiques américains sont pour la plupart nés à l'étranger et ont été naturalisés par la suite. La pression du conformisme n'est pas favorables aux grandes et petites trouvailles et c'est pourquoi ce domaine a été laissé presqu'entièrement aux Européens qui peuvent clamer oralement ou par écrit des idées originales, nouvelles et vraiment novatrices acceptées, adoptées et bien accueillies, puisque chacun sait qu'ils sont de cultures différentes et qu'on tolère leurs déviations.

            En contraste aux colonies française et hispanique d'Amérique où les colons ont été majoritairement des hommes célibataires, la colonie anglaise d'Amérique s'est peuplée de colons venus en famille déjà constituée, de même que le déplacement des "Frontières" vers l'Ouest, où la collaboration entre les hommes et les femmes ont été une première nécessité de survie.

            Avec la fermière de la colonie et la pionnière de l'Ouest lointain (Far West ), la phallocratie du schéma freudien orthodoxe n'a pas été acceptée d'emblée par le système américain de valeurs. Les bourgeoises oisives et entretenues, les "cocottes" et les "demi-mondaines" des grandes villes américaines de l'Est, contemporaines des métropoles européennes, ont cédé la place aux "pétroleuses" des mythes des "Frontières" de la colonie et de l'Ouest.

            De la grande variété des cultures et des populations constituantes, l'ethnocentrisme du schéma freudien orthodoxe a trouvé aussi un accueil réservé dans ce système américain de valeurs mis en relief par Heinz Hartmann (1894-1970) où la "psychologie du moi" (egopsychology) est celle de multiples adaptations aux conditions changeantes de la situation présente, selon encore ce système américain de valeurs.

            À partir des colonies européennes d'Amérique établies sur la côte Est, l'orthodoxie est de plus en plus secouée par les dissidences avec le temps et le déplacement des "Frontières" vers l'Ouest, de Chicago jusqu'aux "Nouvelles Frontières" de Californie dans les années 60, ouvrant des voies nouvelles, novatrices, plus intéressantes et plus représentatives de l'école américaine psychodynamique par l'originalité, la plus grande spécificité américaine des apports multiples et la défiance à l'ethnocentrisme et au phallocentrisme européens des quasi-orthodoxies de l'Est qui justifiaient encore l'étiquette de "La voix de son maître". Dans ce contexte du système américain de valeurs, la répression sexuelle, pierre de voute de l'édifice freudien, est beaucoup moins essentielle que fonctionnelle pour la survie aux "Frontières".


                        PERSPECTIVE PRATIQUE

 
            La pensée et la pratique américaines iconoclastes, par rapport aux orthodoxies de tout poil, ont mis en parallèle la cure psychanalytique avec la "médecine nègre", l'intervention "chamanique amérindienne" et la philosophie chinoise du "Chi" et du "Li" .

            Elles ont joint Marx et Freud avec les immigrants philosophes, psychologues et sociologues de "l'École de Francfort", comme Herbert Marcuse et Erich Fromm, chef de file de l'école culturaliste américaine où les problèmes sexuels ne sont plus considérés au centre dynamique des névroses, mais plutôt l'effet que la cause de la structure du caractère névrotique.   
           La conjonction de Freud et Marx a déplacé l'accent de l'étiologie exclusivement intrapsychique individuelle à une étiologie sociale dans l'interaction individu-groupe social. D'autre part, l'insistance sur le passé dérive vers le présent de l'ici et maintenant (Hic et Nunc) de la situation actuelle, à la fois présente, active et agissante (actual ).

            En effet, Freud considérait les troubles présents de l'adulte comme la répétition quasi-directe de "pulsions" infantiles où la cure psychanalytique orthodoxe consistait à les dissiper en révélant les expériences infantiles sous-jacentes. La croyance en une responsabilité individuelle de la morale des puritains précédemment mentionnée déplace l'attention des "pulsions instinctuelles" vers les conditions de vie qui façonnent le caractère.

            Karen Horney (1885-1952) est représentative de cette école culturaliste américaine qui a délaissé la sexualité au profit de la culture, le passé au profit de la situation "actuelle", active et agissante.

            Erich Fromm a pris la relève après l'excommunication de Karen Horney et a été de tendance marxo-freudienne à partir de laquelle il a été catégorisé en sociologue et en psychiatre dont l'influence fut grande au Mexique avec l'exemple illustratif et très controversé du “Centre Interculturel de Documentation de Cuernavaca” où a oeuvré Ivan Illich et travaillé Paul Watzlawick avant de rejoindre le MRI (Mental Research Institute) de Palo Alto et participer à l'élaboration des "thérapies systémiques familiales" dans la continuité de l'école psychodynamique américaine et sur des prémices cybernétiques, sémiotiques et systémiques des théories de la communication dans l’approche écosystémique.

            Dans cette école psychodynamique américaine, dont les différentes tendances seront détaillées, le "Surmoi" freudien régulateur des exécutions et des répressions sexuelles du "Moi" est déplacé au profit de l'influence culturelle et le "Moi" à celui de l'initiative, du jugement et de la volonté dans le cadre du système américain de valeurs des pionniers et des puritains. L'universalité freudienne, quant à la préférence pour un garçon dans la famille, au dépens de la fille, ne tient plus qu'à la singularité d'une structure culturelle patriarcale et patrilinéaire d'une bourgeoisie européenne au tournant du XXe siècle.

            Dès lors, le "Moi" décrit par Freud n'est plus un phénomène universel, mais névrotique, la déviation de ce "Moi" individuel et spontané un élément important dans la genèse et la persistance des névroses qui représentent, alors, une particularité de lutte pour la vie dans des conditions économiques et sociales difficiles. La structure de ces névroses serait, dans cette perspective, dans les perturbations relationnelles et les altercations du "Moi" avec les autres.

            En conséquence, la thérapeutique élaborée se déplace de l'aide au patient à maîtriser ses "instincts" vers la réduction de ses angoisses pour pouvoir se passer de ses tendances névrotiques et la restitution à l'individu de sa capacité d'être spontané, c'est-à-dire d'être lui-même son "centre de gravité".

            Pour Fromm, la part instinctuelle diminue chez l'Homme au profit d'un comportement qui tend à s'individualiser dans la résolution du problème fondamental à résoudre : l'union-au-monde dans la liberté, liberté "positive" (freedom to) et liberté "négative" (freedom from), amour et haine, confiance et méfiance, créativité et destructivité. Fromm a fait une brillante étude sur le phénomène psychologique du nazisme en particulier et de tout totalitarisme en général à partir des idées de “peur de la liberté” (Fear of Freedom) et de “évitement de la liberté” (Escape from Freedom) dans la destructivité, la haine et la surconsommation pour se relier au monde. Dans l'étiologie sociale, l'union-au-monde d'Erich Fromm peut êrtre reliée au sentiment d'infériorité par le statut social et les conditions de vie en psychologie individuelle d'Alfred Adler.

            La productivité de l'être chez Fromm ("Avoir ou être", 1978) a été transformée par le productivisme fordiste américain en “avoirs” disponibles sur l'étalage du supermarché de la performance des thérapies corporelles.

                        LES THÉRAPIES CORPORELLES


            À l'axe culturaliste se greffent progessivement des dissidences mettant l'importance sur tel ou tel aspect dont le plus important est sans doute le corps. Ce qui conduit aux théapies corporelles, prélude aux machines à guérir d'une société hyper-industrialisante machiniste. Manifestées à travers des techniques orientales du "Yoga", du "Zen" et du "Tai Chi" et issues directement de Wilhelm Reich dont l'engagement politique dépasse de loin l'élaboration scientifique, particulièrement, sur la "cuirasse corporelle", ces thérapies corporelles se présentent en un large éventail, de la "bio-énergie" d'Alexander Lowen à la "Gestalt-thérapie" de Fritz Perls en passant par la "thérapie primale" d'Arthur Janov. Elles sont toutes issues de l'école psychodynamiques américaine dans leurs fondements.

            Ces thérapies corporelles ont en commun le but des retrouvailles avec le corps et du retour dans le corps disloqué, disjoint, isolé et négligé (non-relié en lui-même et des uns aux autres, neg-ligere: non-lier) dans les sociétés insdustrielles où l'individu et son corps sont réduits en "commodités" (“Commodities” : marchandises).

            La "bio-énergie" de Alexander Lowen est une technique thérapeutique qui prétend aider le patient à retrouver son corps à travers la respiration et la libre circulation des sensations - mais non pas du sens comme dans le processus primaire chez Freud - pour mieux apprécier la vie totale où, selon Lowen, en ne respirant pas profondément, la vie du corps est diminuée, et, en ne ressentant pas totalement, la vie du corps est rétrécie.

            Pour Lowen, le corps est le siège des sensations, dans l'opposition binaire classique corps-esprit où le dernier est le siège du sens et de la signification, et la liberté est l'absence de restrictions intérieures à la circulation des sensations pour finir sur la maxime latine "Mens sana in corpore sano" où un corps sain dénote un esprit sain. Avec la respiration et la sensation, le corps comprend la sexualité, le mouvement et l'expression de soi, dans l'atroce amalgame des niveaux physique, social et culturel de l'individu.

            La Gestalt-thérapie de Fritz Perls privilégie la nourriture directement reliée à l'agressivité et à la destruction, ce qui n'est pas une découverte nouvelle et novatrice pour ce médecin d'origine allemande familier avec l'humeur déterminée par le taux glycémique du sang. Par contre, il a écarté des formes d'agressivité générées par d'autres zones érogènes. La primauté de la nourriture chez Perls a peut-être l'avantage d'initier la convivialité du partage de la nourriture. Elle initie aux interactions continues et chaleureuses de l'individu dans sa vie privée et sociale. Les stades prédental et dental de Perls constituent le déploiement du stade oral chez Freud.

            En cela, l'alimentation, selon Perls, est le "tire-bouchon" des inhibitions mentales. La relation entre la nourriture et l'agressivité a été déjà longuement étudiée en zoologie et en anthropologie. En zoologie, la lutte intraspécifique et extraspécifique pour la nourriture est permanente, tandis que la lutte et la simulation de lutte pour l'accouplement sont saisonnières. L'humanité pouvant être définie comme une espèce d'animaux qui boivent sans soif et qui copulent en toutes saisons, ces luttes et simulations de lutte saisonnières et circonstancielles peuvent devenir permanentes. En anthropologie, la convivialité, ou prise de nourriture en commun, amène l'interdiction de tuer ou de violenter les convives.

            Pour la "thérapie primale" d'Arthur Janov, il y a des scènes primales majeure et mineure dont la différence quantitative vient du degré de bouleversement ressenti par l'enfant, en termes de solitude, d'abandon ou de rejet pour ce qu'il est et que le patient doit retrouver pour la résolution du "Moi". La scène primale majeure de Janov est beaucoup plus large que la scène primitive de Freud qui ne consiste, pour l'enfant, qu'à être témoin de la sexualité de ses parents.
            Il existe dans ces trois formes de thérapie corporelle un retour à la forme prépsychanalytique explicitement énergétique de la thérapie freudienne langagière et une communalité dans les "abréactions" ou décharges d'énergie dans lesquelles les émotions tendent à se lier à des représentations mentales dans le rapport des processus primaire et secondaire de la circulation libre de l'énergie d'où surgit le sens.

            Le tout est lié avec Ivan Illich dans l'Outil convivial et la simplicité volontaire dans la relation entre autonomie et hétéronomie.


                        CONCLUSION


            Chef de file de l'école psychodynamique américaine culturaliste de Chicago, Erich Fromm a laissé en héritage toute la mouvance californienne des thérapies systémiques familiales et des thérapies corporelles des années 60. Comme la formation des États-Unis d'un océan à l'autre, nous pouvons remarquer l'évolution de l'orthodoxie psychodynamique encore européenne de New York vers l'école cultariste de Chicago avec Erich Fromm pour aboutir à la floraison californienne qui est spécifiquement américaine ou étatsunienne.


            Commentaires


            Henri Atlan, 1986, "À tort et à raison. Intercritique de la science et du mythe", Seuil, Paris, 1986.
            Commentaires talmudiques d'un médecin, grand micro-biologiste contemporain, entre la montagne Ste-Geneviève à Paris et le mont Scopus à Jérusalem. Il s'agit des dialogues, dialectiques et dialogiques entre différentes formes de connaissance et différentes façons de connaìtre. La partie 14 (pp. 258-273) est d'un intérêt particulier puisqu'il s'agit d'un essai sur "L'opposition Freud-Jung et la scientificité de la psychanalyse" qui précède le duel entre André Green et Erich Fromm dans la partie 15 (pp. 273-280) sur "Le pari scientifique dans la psychanalyse moderne".

            Green est "freudien" et Fromm est "humaniste". Le premier a souci de scientificité et le second se tourne vers la tradition mystique orientale. Pour André Green, la psychanalyse ne peut qu'être scientifique, même s'il s'agit du vécu de l'expérience du transfert et de l'affect dans son intégralité. Pour cela, Green ne peut qu'adopter le paradigme de l'information par la systémique, la cybernétique et la sémiotique pour rendre compte à ce niveau de complexité de l’approche écosystémique. 

             Bibliographie 
Source : Wikipedia

            A voir : /paradoxe-et-epist-c3-a9mologie  (paradoxe et épistémologie) et  /penser-librement