2.-Souvenirs d'un scout

            Củng-Sơn - Banmêthuôt : Juillet 1947 - Février 1948

            Un ami scout, Vỉnh Yên, avait reçu l'ordre de partir pour les Haut-plateaux. Nguyên saisit l'occasion pour demander à l'accompagner avec un groupe composé de six personnes dont cinq anciens du Service :

            - Vỉnh Yên, chef de groupe,
            - un Nordiste d'une quarantaine d'années,
            - un jeune du Centre, de la province Phú Yên,
            - un adolescent d'environ 15 - 16 ans, habitant la localité,
            - un guide montagnard, Rhadé, sans âge, et
            - Nguyên, le dernier venu.

            A l'aube d'une chaude journée de juillet, ils s'engagèrent hardiment sur les chemins traversant la "Chaîne annamitique"( Trường-Sơn ).
            L'avant veille, en consultant la carte géographique, Nguyên avait estimé à environ 400 km, le parcours des "buông" ( petits hameaux des montagnards ). Au début, ils traversèrent la forêt verte, puis après les arbres se firent rares, remplacés par les troncs rabougris et secs comme l'herbe jaunie foulée sous leurs pieds.

            Le deuxième jour, Nguyên rencontra un ancien chef scout, Nguyển Văn Sao, dont il avait fait connaissance au rallye de Hoa-Lư en 1944. Ce dernier était à ce moment, Chef du Service de Ralliement des Minorités ethniques ( "Ban Vận động Dân tộc thiểu số" ). Heureux de se revoir, NV Sao lui avait prêté un éléphant pour la route. Cependant, Nguyên sentit le mal de mer après quelques minutes sur le dos du pachyderme qui, à chaque pas, faisait balancer le grand siège comme un bateau en mer houleuse. Il rendit l'animal à son maître en disant qu'il était plus discret de marcher ensemble, côte à côte.

            Le troisième jour, Vỉnh Yên dit à Nguyên qu'il devait retourner à Củng Sơn et lui céda le commandement du groupe, en lui disant qu'il avait "carte blanche".

            ( Nguyên était intrigué par ce changement de tête, probablement arrangée à l'avance. En effet, 46 ans plus tard, en retrouvant son chef Trần Ngọc Hiền, ce dernier lui confia qu'il avait besoin à ce moment de gens capables, et un chef suffisait pour cette mission. Vinh Yên fut tué dans une autre mission à Saigon ).

            Le groupe se reposa la nuit dans les "buông". Parfois le jour, un avion de reconnaissance français survolait la grande espace. Alors, le groupe dormait quelque fois le jour et marchait la nuit, en se fiant au flair du guide montagnard qui devait encore éviter quelques "buông" pro-français. Dans la plupart des autres, le groupe était bien accueilli.

            Souvent, les visiteurs étaient invités à boire de l'alcool de maïs fermenté dans un grand jarre surmonté de tuyaux recourbés. Deux compagnons faisaient la cuisine en achetant à leur hôte des poulets et de la viande de sanglier. Dans le groupe, le guide rhadé, un membre du Front de Libération ("Mặt trận Giải phóng" ) ne savait que quelques mots vietnamiens, pour le reste il s'exprimait avec des gestes. Tandis que le Tonkinois pouvait comprendre la langue rhadée et les gestes du montagnard.

            D'un "buông" à l'autre, Nguyên se plaisait à soigner les enfants et parfois les adultes qui avaient surtout des plaies et des furoncles aux jambes et aux pieds. Il avait emmené dans son sac scout des pansements (bandes, coton, gaz), de la teinture d'iode, de la quinine, de la pénicilline en comprimés. Suivant chaque cas, il lavait les plaies infectées, les nettoyait, les bandait après en avoir mis de la teinture d'iode ou de la pénicilline en poudre.

            Les jours se suivaient et se ressemblaient comme en vacances, sans incidents. De la savane le groupe passa dans une zone de végétation de plus en plus luxuriante, le vert foncé contrastant avec la terre rouge poussiéreuse.

            Arrivé au dernier buông, le guide montagnard dit au groupe qu'il ne pouvait aller plus loin, car c'était proche d'un poste de garde française. Nguyên regarda la carte de la région et vit que la distance estimée était d'environ vingt kilomètres et que la plantation d'hévéas la plus près se situait à dix kilomètres.

            Comme le guide refusa d'avancer, Nguyên consulta ses compagnons. Enfin, après les discussions, il leur dit de rester dans ce buông, de l'attendre pendant dix jours, qu'il allait chercher du travail dans cette plantation. Si après ce délai, sans n'avoir eu aucune nouvelle de sa part, ils devaient retourner rapidement à Củng Sơn. Il leur laissa la carte de la région et une somme d'argent, puis prit le chemin indiqué par le guide rhadé.

            Nguyên s'enfonça dans la forêt, suivait la piste jusqu'à la tombée de la nuit, lorsqu'il vit au loin les lumières venant de la plantation d'hévéas. Puis apparurent les toits en feuilles de cocotier des habitations sur pilotis, ressemblant à celles des montagnards, mais plus vastes et plus longues, groupées en cercle ( Photo ci-dessous : une plantation d'hévéas ).

            En arrivant, il rencontra le secrétaire de la plantation, un jeune du Sud, alerte et sympathique. Nguyên dit à ce dernier qu'il venait d'arriver de Pleiku pour chercher du travail. L'hôte lui donna à manger du riz avec du poisson séché, puis lui confia que dans son service, il manquait un interprète parlant bien le français, car lui-même, qui s'occupait surtout de comptabilité, ne connaissait pas bien cette langue.

            Ils bavardèrent un moment, tandis qu'au fond de cette longue baraque, sous la lumière blafarde d'une lampe de tempête, se disputaient des parties de cartes des "saigneurs" de sève d'hévéas ( en français "coolie", mot provenant de l'anglais "coolie", viêtnamisé en "cu li" ). Ils jouaient presque toute la nuit, dans une atmosphère houleuse, imprégnée d'une fumée épaisse de tabac mêlée aux odeurs de poissons séchés suspendus sur les murs en feuilles de cocotier. Pendant ce temps, Nguyên, s'enroulant dans son imperméable japonais, dormait d'un trait jusqu'aux sonneries du réveil. Il s'habilla vite et sortit du doctoir.

            A cinq heures du matin, Nguyên vit une rangée de coolies vêtus de haillons rester debout devant un surveillant français, la tête coiffé d'un chapeau, les jambes bien droites dans ses bottes. La main tenant un fouet à lanière en cuir, il vociféra : "Allez ! Allez !" passant en revue un "saigneur" à l'autre.  Devant un cooli tremblotant qui se plaignait : "Ma lách ! Ma-lách" ( malade ), il lui administra quelques coups de fouet en criant : "Pas malade ! Pas malade ! Paresseux !".

            Nguyên assista à la scène sans broncher. Cependant, sa pensée s'envola vers cet ancien étudiant de l'Ecole Nationale ( "Quốc Học" renommée lycée Khai-Đinh en 1932 ), Vỏ Nguyên Giáp ( devenu général de l'Armée de Libération ). En 1929, ce dernier était expulsé de l'établissement scolaire pour avait osé gifler un de ces recruteurs de coolis pour les plantations d'hévéas, et sous le prétexte de bagarre avec un Français, il était encore puni de trois ans de prison et envoyé au pénitencier de Lao-Bảo au Laos.

            Ces cooliees recrutés surtout au Nord, ne survivaient pas bien longtemps. D'abord la malaria qui les décimait, puis le manque de sommeil et la malnutrition qui les épuisaient, et ensuite l'endettement aux jeux qui les forçait à s'engager de nouveau après un contrat initial d'une année. A la fin, ils laissaient leur vie en quelques années de dur labeur dans cette terre rouge si prospère, vite remplacés par d'autres recrues tentées par la prime et les bobards des recruteurs.

            Pendant que Nguyên méditait sur ces méfaits de la colonisation qu'il avait pu constater de visu, le secrétaire de la plantation vint le chercher pour le présenter au surveillant. Ce dernier lui confirma que la plantation avait bien besoin d'un interprète, mais comme elle était sous le contrôle administratif de Banmêthuôt, il fallait l'autorisation les autorités locales après les vérifications des papiers d'identité du futur employé. Nguyên dut attendre un moment que puisse se faire la communication avec cette localité.

            Quelques heures après, un Français arriva avec une vieille  Ford à deux places. Il se présenta comme le chef de la gendarmerie de Banmêthuôt. Nguyên monta à ses côtés et engagea la conversation. Le chauffeur, au nom de Lefèvre, était un ancien sous-officier de l'armée, sans beaucoup d'instruction, mais gai et sympathique, tout le contraire d'un colon authentique.

            La vieille Ford hoqueta sur la montée puis s'arrêta net. L'un des deux occupants devait descendre pour la pousser. Voyant que Nguyên n'avait pas l'air costaud, le chef de la gendarmerie se mit à l'œuvre en demandant à ce dernier de tenir le volant. Et la manœuvre se répétait à plusieurs reprises.

            Une fois, dans une pente descendante, Nguyên avait eu la tentation, au volant, de continuer tout seul la route. Cependant, il réalisait  rapidement que c'était une folie. Il n'avait pas peur du révolver porté par le gendarme sur sa hanche gauche. Mais où irait-il dans la nature, sachant que l'endroit était dans une zone militaire. Il y serait tiré à vue, n'ayant plus de carte de la région pour se déplacer. D'ailleurs, sa mission était de nature pacifique, c'était fort dangereux de vouloir jouer au James Bond 007 comme au cinéma.

            Ils atteignirent la localité après une heure environ de route. Nguyên n'y vit que quelques rares habitations dans un endroit peu peuplé, tout différent de ce qu'il avait imaginé avant d'y accéder. La voiture s'arrêta devant le siège du Service de la Sécurité. Tout souriant, le gendarme en chef lui dit : "Je vous emmène chez Monsieur Célicourt ! Vous allez vous débrouiller avec lui. Au revoir et bonne chance !"

            Le chef de service, assis à une table, lui montra le tabouret en face. Puis il le dévisagea d'un air froid et sévère, celui d'un vrai colon. Nguyên sortit son passeport, délivré par la Sûreté de l'Annam à Huế. Après l'avoir contrôlé, il lui demanda :
            - "D'où venez-vous ?. Nguyên, qui ne s'attendit pas à ce vouvoiement, répondit :
            - Monsieur le Commissaire, je viens de Pleiku.
            - Par quel moyen ? s'enquit-il.
            - En autobus, dit Nguyên. Passant près de la plantation, je descendis pour aller y chercher du travail.
            - Vous mentez ! Vous êtes un Viêt Minh ! cria le chef en mettant la main sur le révolver à sa gauche. Videz votre sac ?"

            Nguyên savait que cet ordre avait deux sens, mais fit semblant d'ignorer cette ambiguïté, ouvra son sac scout et vida pêle-mêle le contenu sur le plancher :
            - des vêtements : un pantalon blanc, deux chemises, deux maillots, trois caleçons,
            - un foulard scout, un insigne de chef de troupe, un sifflet, de la petite monnaie,
            -  un petit couteau, un bloc-notes, un crayon, des aiguilles et fils à coudre …
            - un tube de quinine, de la pénicilline en comprimés, un petit flacon de teinture d'iode, une bande de pansement, avec gaz et ouate …
            -  un petit livre de soutras bouddhiques ( Kinh Thủ Lăng Nghiêm ), un livre de chevet de sa maman qu'il avait pris comme souvenir. lors de son dernier passage à Huế.

            Ne voyant pas d'autres papiers, le chef de la sûreté examina d'abord le bloc-note vierge, puis saisit le livre en langue viêtnamienne mêlée de chinois et le feuilleta :
            - "Qu'est-ce que c'est que ce bouquin ?
            - C'est un livre de prières bouđhiques, parce que je suis un adepte de Bouddha, comme ceux de ma famille, répondit Nguyên.
            - Et ces médicaments ? demanda-t-il en les montrant du doigt.
            - Je les ai toujours avec moi, car je suis un scout, dit Nguyên en lui montrant les insignes et le foulard, mais il n'y prêta aucune attention.

            - Déshabillez-vous ! ordonna-t-il d'un ton brusque".
            Nguyên enleva tous les vêtements et ne garda que le caleçon par pudeur.
           - "A poil ! cria-t-il !"
            Nguyên jeta lentement le dernier vêtement sur le plancher en se mettant de profil. Le Commissaire n'y jeta qu'un coup d'œil furtif. Puis : "Rhabillez-vous !".

            Nguyên remit avec précaution son caleçon, car dans le fond, il avait cousu une mince pochette contenant une dizaine de billets de banque indochinoise de 100 piastres chacun ( Il avait laissé la moitié à ses compagnons de routes ).
            "Rangez vos affaires ! ", ordonna-t-il doucement cette fois.

            A ce moment, Nguyên aperçut en bas par la grande baie une viêtnamienne et deux petits enfants qui jouèrent dans la cour d'un chalet sur pilotis d'en face. La jeune femme appela le mari par son nom pour le repas du midi.
            Nguyên pensa tous bas : "Marié à une tonkinoise ( il l'avait reconnue par l'accent de sa voix ) et deux enfants, il devait être au Viêt Nam depuis quelques années déjà, au moins cinq ou six ans, vu l'âge des petits. Ce fait pourrait lui être favorable ou au contraire défavorable ! La chance seule décidera la suite de l'aventure !

            Il fut tiré de ses réflexions par le Commissaire : "Ne vous endormez pas ! Voici un crayon et des feuilles de papier. Vous y relatez clairement votre itinéraire. Comment un instituteur de la plaine ( la profession était indiquée sur la deuxième page du passeport ) avait-il l'idée de venir sur les haut-plateaux pour chercher du travail dans une plantation ? Et surtout ne mentez pas ! ".

            Puis appelant un garde pour le conduire en dans un poste faisant partie de l'enceinte de la prison de Banmêthuôt. C'était probablement l'entrée principale, une petite construction sur pilotis, gardée par un rhadé. Il n'y avait qu'un toit et deux murs en bois de même matière que le plancher sur lequel Nguyên prit place dans l'angle, sous l'œil vigilant du garde armée d'un fusil.

            Nguyên savait ce que c'était d'être "en garde à vue". Une période d'attente pendant les diverses investigations policières, avant d'être envoyé en prison ou livré aux militaires. Il avait pu garder son sac scout, tout son contenu et surtout son imperméable japonais. En tous cas, il se vit plus ou moins "grillé", car le Commissaire avait l'air d'un type malin qui essayait de le piéger. Donc, il lui fallait jouer serré pour pouvoir s'en sortir.

            Un garde venant de la prison lui apporta le premier repas : un bol de riz, un morceau de poisson séché et une boîte en fer blanc contenant de l'eau. Nguyên mangeait lentement, en mâchonnant chaque bouchée jusqu'à ce qu'elle soit mélangée à la salive.

            De son coin, il chercha à repérer sa position. En face, s'étendait une forêt dense, séparée du poste de garde par un petit chemin de terre rouge. A sa gauche, le même chemin le séparait du poste de la Gendarmerie et du siège du service de Sécurité. Derrière le poste de garde se trouvait la prison avec ses hauts murs jaunes. A sa droite c'était encore de la végétation, car il entendait le chant persistant des cigales. " - Même libre de mes mouvements, il m'est impossible de prendre la poudre d'escampette, conclut-il en se marrant".

           Après le repas, il s'enroula dans son imperméable beige, la tête posée sur son sac à dos, puis dormit d'un trait jusqu'au matin. Il se rappela alors de la corvée que lui avait imposée le chef de la Sûreté. Prenant le crayon il commença par "Monsieur le Commissaire de la Sûreté de Banmêthuôc". Ensuite, il parla succinctement de sa famille confucéenne et bouddhiste, de son grand-père, et de son père qui avait travaillé aussi dans le même service de Sûreté à Huế, ses débuts dans l'enseignement à Lệ-Thủy et à Đồng -Hới, et surtout ses démêlées avec les autorités locales, où il risquait d'y laisser sa peau comme ses deux amis, cousus dans des sacs de jute jetés à la mer. Il insistait aussi sur ses recherches spirituelles dans cette ville, en étudiant la théosophie de Mme Blawasky, puis les enseignements de Krishnamurti, qui lui ouvraient les yeux sur le monde.

            ( Nguyên tenait à dire toute la vérité sur les faits favorables que sa famille à Huế était au courant et éviter les faits non favorables - ses occupations durant ses séjours à Hanoi, Nam-Định et Haiphong, qu'elle avait, heureusement, ignorées. Ainsi la Sûreté de Huế pourrait les vérifier et contrôler facilement ).

            Ensuite, au retour des Français, continua-t-il, il préférait, selon son esprit scout, parcourir le pays pour voir et apprendre. Enfin, ce fut à Pleiku qu'il s'arrêta car il n'avait pas pu, selon son désir, continuer son voyage jusqu'à Saigon, la route étant coupée à Tuy-Hòa. Quand il était adolescent vers 10 à 15 ans, les Haut-Plateaux l'attiraient. Il avait un oncle marié à une sœur de son père, Phùng Duy Cần, qui était successivement "quản-đạo" ( gouverneur ) de Pleiku, de Kontum et de Banmêthuôc. Ses cousins lui parlaient souvent de cette région de terre rouge fertile, de la vie simple des minorités ethniques, de cette jungle empestée de tigres et d'éléphants, ce qui le fit rêver et exciter sa curiosité.
            Enfin, il demanda au garde de porter sa déclaration au Service de la Sûreté.

            Une semaine passa, Nguyên pensait à ses compagnons vivant dans l'inquiétude vingt kilomètres plus loin. Il n'était pas impatient, il se dit tant mieux si les jours s'écoulent. Probablement, la Sûreté d'ici attendait aussi l'enquête du Service correspondant de la Capitale.

             Le menu invariable de ses repas : riz, poisson sec, eau claire, ne semblait pas affecter son moral. Un jour, un pasteur viêtnamien, de retour de la visite des prisonniers, passa le voir pour s'enquérir s'il avait besoin de quelque chose ?  Nguyên lui demanda : "- Monsieur, pourrais-je avoir, si possible, un "Nouveau Testament"?. - Bien sûr ! répondit l'évangéliste ".

            Trois jours après, il reçut un spécimen usagé et déchiré. Nguyên le remercia en disant : "Cela me suffit, quand les mots sont encore lisibles !". Pour passer le temps d'une manière utile, et occuper l'esprit, il aimait lire, n'importe quelle lecture, surtout le symbolisme pour en deviner le sens, comme un jeu.

            Puis vint le jour où un garde rhadé vint l'amener de l'autre côté du chemin. Le Commissaire parut cette fois moins menaçant que la dernière fois :
            " - J'ai pu vérifier vos déclarations. Vous êtes bien le fils d'un Secrétaire des Résidences, détaché au Service de la Sûreté à Huế. Pouvez-vous me dire pourquoi vous voulez être instituteur au lieu de suivre la voie de votre père ?

            - J'aime les enfants, et un instituteur peut exercer plus facilement la fonction de chef de troupe scout qu'un secrétaire de l'administration française, répondit Nguyên en ajoutant quelques clichés : Et puis il y a beaucoup de jours de congé dont trois mois entiers. D'ailleurs, il y a chez les enfants moins de problèmes de conflits d'intérêt qu'avec les adultes.

            - Vous aviez écrit que : "Vous ne distinguez pas de classes sociales". Qu'entendez- vous par là ?, l'enquêteur changea de sujet. Nguyên y vit tout de suite un piège, cette question de classes visant à savoir si son interlocuteur était un adepte ou non de Marx ! 
            -  Je suis bouddhiste, répondit Nguyên. Dans notre société, il n'y a pas de système de castes comme en Inde. Cependant, je suis né avec un titre académique, étant fils de mandarin, tandis que nos domestiques, tireur de pousse-pousse, nourrice, devaient quitter leurs enfants, leur famille pour avoir de quoi payer leurs impôts et éviter les corvées forcées.

            - Que pensez-vous des paysans ? demanda-t-il ( probablement une autre question piège ! ).
            - Je n'ai pas de contacts directs avec eux, répondit Nguyên. Mais seulement avec des serviteurs venant des rizières comme je venais de citer. Ce n'est pas pour moi un problème social mais un problème de justice et d'humanité. Je suis confucéen, par l'éducation de mon grand-père, qui passait sa vie à venir en aide aux autres et à suivre la voie du cœur.
            - Vous êtes trop bavard, coupa le Commissaire. C'est assez pour aujourd'hui !"
            Puis il appela le garde pour ramener Nguyên à son coin.

            Une semaine passa. Ngyên pensa à ses compagnons qui, sûrement au courant de son arrestation, devraient déjà regagner Củng-Sơn. "Quoi qu'il m'arrive, soupira-t-il, ils sont hors de danger maintenant. Je ne suis plus responsable d'eux. Ouf ! …"
            Son soulagement fut de courte durée. Il fut amené de nouveau devant un Commissaire en  colère :
            "Vous m'aviez menti, hurla-t-il. Etes-vous bien venu de Pleiku ? D'où venez-vous au juste ? Par quel chemin ?
            - Je vous avais dit que j'avais pris l'autobus de Pleiku, après être parti de Tuy-Hòa, répondit Nguyên."

            Sans un mot, le Commissaire fit venir quatre personnes de la pièce à côté. Puis, il demanda si l'un d'entre eux ( les propriétaires ) reconnaissait le client de leur bus. Tous les quatre secouèrent la tête presque en même temps. 
            - C'était déjà plus de trente jours passés, essaya de protester Nguyên. Probablement, ils ne se souviennent plus de moi, car il y a du monde dans un bus.
            - Impossible, rétorqua le Commissaire. Il y avait peu d'Annamites qui voyageaient ces derniers temps, et ces messieurs ont une bonne mémoire des visages. D'ailleurs, il y a environ quatre semaines, un groupe d'Annamites se trouvait dans un buông rhadé près de la plantation d'hévéas. Cinq étaient arrivés mais seulement quatre partaient ensuite. Je suis sûr que vous veniez de ce groupe !

            - C'est bien moi, dit Nguyên sans hésiter. J'ai profiter d'une occasion pour m'enfuir du groupe. Je ne pouvais pas vous l'avouer tout de suite, car vous ne l'auriez  pas cru. Ces quatre personnes, après m'avoir cherché sans succès, devaient quitter le lieu pour aller ailleurs.
- Comment ne pas croire maintenant que vous n'êtes pas un Viêt-Minh ! Et quel est la fonction de ce groupe ?

            - C'est un groupe faisant partie du "Service de Ralliement des Minorités Ethniques" ( Ban Vận-động dân-tộc thiểu- số ), ayant pour objectif de faire de la propagande, répondit Nguyên.. Comme je ne parle pas le rhadé, j'y servis comme secouriste, d'où la présence des médicaments et des articles de pansement. Vous n'avez qu'à interroger les montagnards des buông où ce groupe non armé avait passé.
            -  Je vais voir. dit le Commissaire. Gare à vous si vous mentez encore cette fois !
            Puis il appela un garde tout près pour faire sortir Nguyên de son bureau.

            Revenant de cet interrogatoire inattendu, Nguyên fut partagé entre la joie et la peur. La joie de voir ses anciens compagnons hors de danger, et la peur de se laisser trahir par des questions imprévisibles de son adversaire.

            Depuis son arrestation, il avait constaté que le Chef de la Sûreté, malgré son attitude menaçante, ne voulait pas faire usage de la force, mais préférait une méthode subtile de recours aux ruses visant à désarçonner sa proie, ou à la pousser dans son piège. Nguyên y voyait comme un duel d'esprit entre eux, et même, y prenait goût. Méfiant, il était constamment sur ses gardes. Il ne fallait pas non plus se montrer trop malin, se dit-il, mais naturel et sincère, tout en omettant une partie de la vérité des faits sans mentir vraiment. Il aimait cet exercice d'équilibriste qu'il considérait comme un jeu d'échecs, une parfaite antidote contre la peur et l'angoisse.

            Nguyên se mit donc à écrire une courte lettre :
            "Monsieur le Commissaire de la Sûreté de Banmêthuôt …. Je vous présente toutes mes excuses pour n'avoir pas tout dit au sujet de mon itinéraire depuis la plaine jusqu'aux Haut-plateaux. Je m'étais fourvoyé dans une situation difficile, et en butte à un cas de conscience. J'avais déjà eu tort de quitter le groupe, je ne voulais pas en plus commettre une autre faute, après mon arrestation, en mettant les anciens compagnons en danger. Etant un confucéen bouddhiste, j'aurais ainsi manqué d'humanité, et comme scout, trangressé ma promesse de faire une bonne action, d'aider son prochain. Je ne pouvais pas penser et agir comme une personne sans honneur ni dignité. Je savais que le fait de vous livrer les anciens compagnons m'aiderait à me sauver de ma situation actuelle. Mais cette liberté pèserait sur moi durant toute ma vie, d'un poids insupportable. Voilà, je vous dis tout ce que j'ai sur le cœur, en mettant mon sort entre vos mains ! … Veuillez agréer, Monsieur le Commissaire …".
            En relisant sa prose, Nguyên la trouvait un peu théâtrale, voire hypocrite, mais tant pis, se dit-il, il faut jouer le jeu. Il demanda au garde de la transmettre au destinataire.

            Deux jours après, il fut convoqué par ce dernier encore en colère, ou de faire semblant. A peine assis, il attaqua :
            " - Quels sont vos vrais sentiments envers la France ?
            - J'aime la France à cause de sa culture, et aussi mes professeurs français qui étaient plus bienveillants et plus ouverts que certains de mon pays, répondis-je.
            - Votre groupe de propagande dans les villages montagnards sont des rebelles qui agissent contre l'intérêt de la France.
            - Le travail de ces gens non armés consiste, sans aucune contrainte, à faire appel à la solidarité et solliciter l'entraide de ces minorités vivant dans un même pays. Comme je ne parle pas leur langue, mon rôle se réduit à celui d'un aide-soignant.
            - Mais en protégeant vos compagnons, vous êtes aussi un rebelle, un communiste comme eux, rétorqua-t-il en haussant la voix, l'air furieux. Vous avez trahi la France !
            Nguyên se taisait, faisait semblant d'être embarrassé, vaincu. Cependant au fond de lui il voulait crier : "Mais je ne trahis ni mon pays, ni ma conscience !". mais il se retint. "Cette bravade inutile te coûterait cher, se dit-il".
            Adoptant un air penaud, il quitta le service en cherchant une issue favorable. "Mau lên !" ( marche vite ! ), s'impatienta le garde en le conduisant vers son poste.

            Sitôt revenu sur son plancher en bois, Nguyên décida d'écrire une troisième lettre, la dernière.
" Monsieur le Commissaire … Je vous demande de bien vouloir m'excuser de vous avoir mis en colère. Car il y a comme un grand fossé entre nos points de vue et nos manières de concevoir les faits. Je ne suis pas un communiste. Ces gens engagés politiquement sont des "leaders" ( des chefs ), tandis que je ne suis qu'un citoyen qui aime tout simplement son pays et qui agit selon ses moyens et ses capacités propres.

            Dans la deuxième guerre mondiale qui venait de se terminer, en France comme partout ailleurs, tous les pays occupés luttent pour leur liberté et leur indépendance. De même, mon pays voulait coopérer avec le vôtre sur le plan culturel et surtout économique car nous sommes très en retard sur ce dernier point.

            Un individu tout seul et tout démuni comme moi, ne peut aller à contre-courant de la volonté d'une majorité agissante et déterminée.
            Si vous pensiez, ou vous jugiez que j'avais fait du tort à la France ou que j'aime mieux mon pays que la France, je ne pourrais pas vous contredire. Je vous demanderais expressément de pouvoir quitter le poste de garde-à-vue pour passer à la prison à côté. En outre je vous serais obligé d'informer ma famille à Huế de ma détention dans cette région.
            En attendant, veuillez agréer, Monsieur le Commissaire …"

            Une semaine, puis deux semaines passèrent sans aucune nouvelle de l'autre côté du chemin, Ngyên commença à s'inquiéter.
            Puis une fin d'après-midi, vers six heures du soir, il entendit un remue-ménage de l'autre côté du chemin. Il vit tourner autour de la vielle Ford, le gendarme qui l'avait emmené de la plantation à Banmêthuôt. Apercevant Nguyên qui le regarda, il sourit et agita la main en criant : "Bonjour le journaliste !". Ce dernier croyait qu'il s'adressa à quelqu'un d'autre, mais constata qu'il fut le seul concerné. Personne à l'arrière, ni à droite, ni à gauche de lui ! Mais pourquoi ce mot "journaliste" ? Il comprit enfin que le gendarme avait sûrement lu sa prose en la comparant à un style de gazette. "Qu'importe, c'est sympathique, au moins il ne me traite pas de rebelle, se dit Nguyên." Vint le commissaire qui jeta son fusil dans la voiture et s'asseyait sans daigner jeter un coup d'œil vers le poste de garde. La voiture démarra bruyamment, soulevant un nuage de poussière.

            Nguyên fut soudain envahi par une sensation bizarre qui remua à la fois son coeur et son esprit, une bouffée de chaleur qui le pénétra tout entier puis ressortit ensuite sans laisser de trace. "Il va m'arriver quelque chose, ou quelque chose va arriver !, pensa-t-il. Bof ! Ce sont ces deux là qui vont à la chasse qui risquent des accidents tandis que je suis en sécurité dans ce coin." Il termina son repas du soir puis s'endormit rapidement.

            Vers minuit, Nguyên sentit que quelqu'un tira doucement sur l'imperméable qu'il utilisait comme couverture. Sortant de son sommeil, il vit devant lui un rhadé, caché sous le plancher entre les pilotis. Sous une clarté de lune blafarde, il montra sa tête et débita une phrase de rhadé dans laquelle se mêlèrent les deux mots "Việt-Minh". Nguyên lui répondit : "Je ne parle pas votre langue et ne sais pas ce que vous voulez me dire". Alors le montagnard se mit à parler presque couramment le viêtnamien :
            " - Je voulais vous aider à vous évader d'ici pour vous conduire vers une position viêtnamienne tout près, car je suis aussi un Việt-Minh comme vous".

            Immédiatement, Nguyên flaira un piège. Après la mise en scène de la préparation du départ pour la chasse, puis la venue de quelqu'un pour faciliter une éventuelle évasion.
            " - Je ne suis pas un Việt-Minh, un meneur, mais un aide-soignant qui voulait aider votre peuple selon mes moyens, répondit Nguyên. Je vous remercie, d'avoir bravé les dangers pour me venir en aide. Vraîment, je n'ai pas le courage de m'enfuir".
            " - Vous devriez savoir que si vous restiez, les Français pourraient vous passer par les armes, menaça le montagnard en insistant.
            - La France est un peuple civilisé qui respecte les conventions internationales, répondit Nguyên. Les Français ne pourraient pas tuer tous ceux qui ne voulaient pas être avec eux. D'ailleurs, si je réussissais à quitter ici, vos camarades Viêt-Minh, sachant que j'étais déjà arrêté par les autorités françaises, auraient des doutes en pensant que ce sont elles qui me leur envoyaient en retour, je risquerais aussi d'y laisser ma vie ! Je suis pris dans une situation très critique, voire dramatique. Je ne peux compter actuellement que sur la bienveillance du gouvernement français."

            Ses arguments laissèrent pantois le montagnard, qui essaya un autre piège :
            " - Vous ne voulez pas vous enfuir, c'est votre choix, mais à mon retour qu'est-ce que je vais dire aux Việt-Minh ?
            - Vous leur racontez ce que vous voulez, je vous avais déjà cité les raisons de mon refus de quitter ce lieu. Encore un fois, je vous remercie de votre aide et de votre bonne volonté, conclua Nguyên."

            Tout penaud, le rhadé partit sans mot dire dans la nuit sans lune, en se faufilant à travers les troncs d'hévéas. Nguyên jeta un coup d'œil vers le garde, qui était en train de ronfler, ou de faire semblant. Sûrement, celui-ci ne dormait qu'un œil, tandis que l'autre surveillait la scène.

            Nguyên soupira d'aise, comme s'il venait de résoudre avec succès un problème d'échecs chinois. Il essyait de rendormir mais n'arrivait pas à fermer les yeux. Il repensait à ce piège tendu par les deux chasseurs. S'il suivait son prétendu sauveur, qui n'était autre qu'un mouton-rabatteur, une ou deux charges de chevrotine l'attendraient au coin de la forêt d'en face, sans aucun doute. La version officielle serait publiée laconiquement : "La nuit dernière, un prisonnier Việt-Minh fut abattu dans une tentative d'évasion". Un frisson parcourut tout son corps.

            Il passait en revue la conversation passé : il avait bien répliqué au montagnard, comme s'il y avait quelqu'un en lui ou derrière lui qui avait soufflé les réponses. D'autre part il avait l'impression d'adresser sa parole, non au rhadé directement, mais à travers ce mouton, au Commissaire le la Sureté, en plaidant sa cause en même temps.

            Ruminant sans fin, il entendit un coq saluer l'aube qui rosit le ciel. Un bruit de voiture annonça le retour des chasseurs. Nguyên fit semblant de dormir en n'ouvrant qu'un seul œil : Les deux bredouilles rentrèrent sans bruit, en n'emmenant aucun gibier. Il savourait sa chance d'avoir échappé à un grand danger, et se rendormit.

            Quelques jours après, il fut amené du poste de garde à la prison. Nguyên croyait qu'il serait mis dans une cellule, mais n'y voyait pas d'endroits fermés. Il se trouvait dans un immense dortoir occupé par un long et large plancher en bois, formé de lattes lisses, sur lequel se reposaient quelques prisonniers avec leurs ballots, tandis que d'autres déambulaient sur le sol en ciment, probablement pour dégourdir les jambes.

            Un jeune d'environ vingt ans, tout souriant, indiqua au nouveau venu une place près de lui. Nguyên y posa son barda et son imperméable en le remerciant. Celui qui s'allongeait à son côté droit, plus âgé, le regarda sans dire un mot. Le plus jeune se présenta comme un habitant de Quảng-Nam, caporal dans l'Armée de libération. Puis il montra le plus âgé, d'environ d'une trentaine d'année, instituteur dans la province de Phan-Thiết, capitaine de l'Armé de libération. Nguyên leur raconta qu'il y avait travaillé pour le Service de Ralliement des Minorités ethniques et qu'il fut arrêté dans une plantation d'hévéas.

            Les deux sortirent ensuite dans une grande cour, limitée par un haut mur entourant les quatre coins de la prison. A droite se trouvait un petit jardin potager. Nguyên vit à  gauche une fontaine d'eau autour de laquelle quelques prisonniers étaient en train de laver leurs linges. Derrière la fontaine, adossé au mur de la prison, un petit annexe au toit de tôle leur servait de cuisine et de salle à manger.

            Quelques cuistots s'affairaient autour d'une large planche de bois servant de table. Les uns coupaient des carottes, les autres des navets, des choux, puis les jetaient dans un récipient rond en métal, posé sur un feu de bois. Puis ils y ajoutaient du sel et deux petites boîtes de "corned beef" américain. Nguyên savourait à l'avance ce repas. Ce serait son premier festin avec légumes au lieu de ce sempiternel de riz abimé et du poisson séché. Il n'en fut pas déçu, et entama une bonne sieste. Un autre jour, c'étaient de gros morceaux de poisson cuits dans les mêmes légumes, ce qui donnait un goût plus appétissant que son ancien menu au poste de garde.

            Nguyên se consola en s'imaginant d'être en vacances forcés dans ce climat frais des haut-plateaux.  Or un matin, en faisant sa toilette à côté de la fontaine, il vit un jeune rhadé à l'air vif, seul au milieu des prisonniers viêtnamiens, ce qui lui parut suspect à première vue. Il paria qu'il lui était destiné. En effet, ce dernier l'aborda en parlant français :
            " -  J'ai lu vos lettres que je trouve fort bien écrites mais un peu farfelues et naïves.
            - Comment pourriez-vous lire mes lettres ? questionnait Nguyên.
            - J'étais employé à "la Résidence de Banmêthuôt", répondit-il. Incarcéré pour avoir sympathisé avec les Việt-Minh. Aviez-vous été journaliste ?
            - Pas une fois, dit Nguyên. J'étais toujours enseignant, mais j'avais eu l'occasion de lire beaucoup de livres français.
            - Racontez-moi votre histoire, ajouta-t-il. J'aimerais vivre en plaine où la vie paraît être plus animée et plus gaie qu'ici.
            - Un autre jour, quand j'aurais le temps, dit Nguyên en s'éloignant.

            Puis il cherchait à éviter le montagnard qui le poursuivit. C'était une cousue de fils blanc. Journaliste ? il était sûrement en contact avec le gendarme, et s'était trahi avec ce mot, qui mit la puce à l'oreille de Nguyên.
            Quelques jours après, le "mouton" disparut de la circulation !

            Nguyên fut content d'avoir le caporal pour papoter de tout et de rien.  Une fois, ce dernier se moqua gentiment de lui, quand il le vit souvent la tête plongée dans le Nouveau Testament :
            "Maintenant, "mệ" va se convertir au catholicisme !". Sachant que Nguyên était originaire Huê,  il le compara à certains princes de la famille royale aux attitudes lentes, mesurées, cérémoniales, que les gens nommaient "mệ" ( grand'mère respectée ), terme à connotation féminine. Nguyên se contenta de sourire. Le capitaine ruminait dans son coin sans un regard vers les bavards.

            Las de lire ces histoires symboliques qu'il ne comprenait parfois qu'à moitié, Nguyên pensait au jeu d'échecs chinois. Il fabriqua un échiquier en papier épais, du carton, qu'un des cuisiniers lui avaient procuré en déchirant les emballages. Le capitaine sortit alors de son mutisme et l'aida à couper des pièces rondes sur lesquelles il inscrivit des mots en caractères chinois. Les deux trouvaient maintenant un terrain d'entente pour "tuer le temps", disaient-ils. Le jeune caporal semblait un peu jaloux d'être mis à l'écart.

            Mais le temps s'éternisait. Nguyên se reposait sur le dos en regardant les lézards courir sur le plafond blanc. Il entendit parfois, à travers le mur de l'enceinte, la voix d'un petit vendeur de cacahuètes criant sa marchandise, et se mit à envier le sort du garçon qui pouvait circuler librement dehors.

            A sa droite, un peu plus loin, sur le même parquet en bois verni, un groupe d'autres prisonniers jouaient aux cartes jour et nuit presque sans relâche. Personne ne savait comment et pourquoi ils avaient été arrêtés. Parmi eux, se détacha un grand solitaire, calme et sérieux, vêtu d'une sorte de pyjama noir ( áo bà ba đen, costume habituel des maquisards ). "Mouton ou vrai combattant ?" se demanda Nguyên.

            Le jeune caporal qui venait souvent chez les joueurs, lui rapporta que c'est un vrai sorcier capable de se rendre invisible et s'il voulait lui être présenté. Nguyên se rappela alors cette époque où, instituteur à Dông-Hoi, il était épris de l'enseignement de la Théosophie et les techniques de "magie blanche" ( par opposition à la "magie noire" au caractère diabolique ).

            Par la force de l'esprit, l'être humain pourrait, avec des exercices, maîtriser son corps, comme Mme Blawasky ( fondatrice de la Société anglaise ), qui pouvait faire bouger ses oreilles, ou un yogi qui laissait fondre la neige sur son corps dans une posture de méditation.

            Avant, il n'avait jamais eu l'occasion d'expérimenter ces techniques par manque de temps. Mais dans la situation actuelle, cette prison serait un endroit idéal pour éprouver sa patience et éduquer sa force psychique.

            Par l'intermédiaire du jeune caporal, Nguyên fit la connaissance du sorcier et lui demanda un soir d'être son disciple. Après un premier refus, il s'entêta et obtint enfin son accord. Le Maître lui dit d'attendre un jour et une heure propices pour le rituel. Il lui ferait signe au moment choisi.
            Une nuit, Nguyên fut réveillé par le chaman qui l'emmena dans un coin éloigné. Sous la clarté de la petite ampoule de veille, il commença à murmurer une formule magique en chinois, puis écrivit des signes enchevêtrés sur une étroite et longue bande de papier mince qu'il tira de sa poche. Puis il le tendit à Nguyên qui l'empreignait de salive puis l'avala d'un coup. Ensuite, il lui recommanda de s'asseoir chaque nuit, à la même heure, dans une position de méditation, à faire le vide de sa pensée et de ses émotions. 

            " - Au début, c'est très difficile, lui dit-il, mais dès que vous arrivez à une certaine maîtrise, venez me voir pour que je vous donne une autre formule à avaler et de nouvelles instructions". Enfin, silencieusement, il partit rejoindre sa couche.

            Le lendemain, Nguyên commença l'exercice à minuit. Il se rappelait l'avoir déjà pratiqué à Đồng-Hới, sur la plage Nhật-Lệ, sans avoir avalé de formules magiques. C'était la même technique de méditation bouddhique. Apprendre à calmer son esprit et apaiser son cœur, par la maîtrise du corps, une méthode indispensable pour bien vivre, et surmonter les obstacles de l'existence. S'il n'arrivait pas à se rendre invisible ou quitter le corps pour trouver le moyen de sortir de ce pétrin, il en tirerait au moins un profit pour sa santé physique et mentale.

            Nguyên fut surpris une nuit par le jeune caporal qui le vit assis tranquillement sur ses genoux et pieds joints :
            " - Que faites-vous, immobile comme un bù-nhìn ( pantin ) ? Ah ! mệ veut devenir Bouddha sans doute ! se marra-il.
            - Grâce à votre sorcier, je suis en train d'apprendre la technique de se rendre invisible pour sortir de cette prison, répondit Nguyên. Voulez-vous y rester en pension à perpète ? "

            Les prisonniers de Banmêthuôt, sauf les cuisiniers, ne travaillaient pas. Tous les jours, Nguyên passait du jeu d'échecs chinois à la lecture d'un chapitre du Nouveau Testament, du papotage aux exercices de méditation, auxquels il ajoutait encore la mémorisation et l'hypnose.

            Subitement, son maître-sorcier le laissait en plan, comme le jeune rhadé, et disparut comme par enchantement. Au lieu d'un militant bien trempé qui voudrait chercher un secours parmi les siens, il ne trouva qu'un blanc bec naïf et incrédule, qui voulait jouer à "l'homme invisible"comme au cinéma. Ses employeurs devraient bien se marrer. Mais ces derniers ne renonçaient pas pour autant à cerner leur proie.

            Nguyên reçut un jour, un pain de tabac pour la pipe, qu'on lui fit remettre par quelqu'un du dehors de la prison, qui prétendait le connaître, mais refusa de donner son nom. Le bénéficiaire se creusa la tête pour savoir qui était ce mystérieux expéditeur, car il ne se souvenait pas d'avoir de la parenté dans cette région montagneuse. D'ailleurs, si c'était une connaissance, cette dernière devrait être informée qu'il n'était pas fumeur de pipe, ni de cigarettes ! Il rangea le paquet ( thuốc lào ) dans son barda sans plus y penser.

            En faisant sa toilette le jour suivant, il vit de l'autre côté de la fontaine, en face de lui, son ancien guide rhadé qui le regarda sans sourciller. Nguyên, surpris par cette apparition, garda son calme et tourna la tête ailleurs. "Ciel ! se dit Nguyên, mon ancien compagnon était aussi arrêté comme moi, le pauvre !" Puis, le jour aprés, il lui refila le paquet de tabac. Le rhadé le fourra automatiquement dans sa poche sans proférer un mot ni jeter un regard en remerciement.

            Ce ne fut qu'à ce moment que Nguyên réalisa sa sottise : "Ils m'ont bien eu !. Je suis bel et bien tombé pieds et poings liés dans leur piège" se reprocha-t-il.
            Comment n'ai-je pas pu imaginer que ce mouton n'était là que pour m'identifier, me reconnaître ? Et pour être sûr, ils ajoutaient encore l'astuce de ce pain de tabac, sachant qu'étant scout je ne résisterais pas à faire une B.A. quotidienne !
            Quelle leçon de psychologie !  Très bien joué, j'en conviens !
            Mais ce n'est qu'une partie perdue, attendons la suite à la prochaine rencontre !".
 

            Suite /3.-souvenirs-d-un-scout