2.- Une quête inachevée

               -      C’est bizarre, observa Thérèse. Pourquoi un être si intelligent, si doué, qu’on dépeint comme un génie, voire un saint, se montre incapable  d’apprendre de sa propre vie, en tirant les leçons des expériences passées ? Ou bien c’est la rançon du génie ?

               -      Ce ne sont que des clichés, dit Jacques. Quand un être se montre intelligent,  super doué ou même talentueux, on dit qu’il est un génie, et quand il souffre outre mesure et en est conscient, on le considère  comme un mystique ou comme un saint. On prétend même que l’homme de génie arrive à ne plus vouloir de son génie.
                   -      En Asie, la croyance populaire  suppose que le Ciel - ou Dieu - soit jaloux de ceux qui ont du génie  et qu’Il leur réserve les pires calamités,  dis-je.
                   -      C’est bien le sort de Wittgenstein, observa Thérèse.
                   -      Ne m’interrompez pas, s’il vous plaît, dit Jacques. Le mot génie qu’on leur attribue et le génie qu’ils sentent en eux-mêmes n’est pas le même. Otto Weininger a voulu tout de suite être un génie, et quand il a réalisé que son désir était inaccessible, il a choisi la mort. Wittgenstein a voulu être un génie comme Weininger, un génie qui n’est pas seulement intellectuel mais aussi  affectif et social, comme tu l’as mentionné tout à l’heure, à propos de ses Carnetsibid., p. 25 ).
                   -      Wittgenstein l’a su, mais il a relevé le défi, dit Thérèse. Par courage ou par orgueil ?
                   -      Par sa lucidité initiale, dis-je. Comme nous l’avons vu en haut, cette lueur encore inconsciente pour le Moi existentiel vient du Moi essentiel ( le Soi jungien ou le Moi-Idéal  freudien ). Le défi et le courage appartiennent au Moi existentiel.
                   -      Cette lueur, Wittgenstein l’a perçue, dit Thérèse. Il l’a décrite dans un de ses Carnets : « C’est, explique-t-il, comme si un homme vous guidait le long d’un couloir obscur en tenant une lumière et juste au moment où vous êtes au milieu, la lumière s’éteint et vous vous retrouvez seul » (  ibid., p. 37 ).
                   -      Cet homme, dit Jacques, c’est le Je-qui-philosophe de Wittgenstein, le Je-qui- écrit ou le Moi intérieur de Proust. 
                   -      Bref, c’est le Moi essentiel, cette lumière qui vous guide dans les labyrinthes de votre existence, répétai-je.
                   -      Alors, pourquoi s’est-elle éteinte ou qui l’a éteinte ? demanda Thérèse.
                   -      Elle ne s’est pas éteinte toute seule, même s’il y a eu un courant d’air dans le couloir, dit Jacques. Encore un effort, ma chérie !
                   -      Ah ! j’y suis, dit Thérèse. C’est le Diable qui a soufflé dessus !
                   -      Touché !  C’est bien lui, dit Jacques. Celui que Descartes a nommé « le Malin génie ». Je  trouve notre philosophe national  bien tolérant à son égard.
                   -      Probablement, parce que  votre Descartes a réalisé que le Divin et le Malin génie coexistaient en lui, dis-je. Rappelons-nous ce sujet que nous avons entretenu ici même, l’année dernière ( Cf. « Le Bouddhisme en Occident » /1.-le-bouddhisme-en-occident).

                   -      Dans « L’enquête de Wittgenstein », le Diable  est  souvent assimilé aux penchants homosexuels de Wittgenstein, dit Thérèse. A propos de ses incartades, l’auteur écrit :  « ... le Diable est un compagnon plus fidèle qu’il n’y paraît… », et encore : « Dans son goût immodéré pour les jeunes gens qu’il aspire à  éduquer, à aimer et à trahir, le Diable est encore là, mais jamais Wittgenstein n’acceptera le divorce entre son Idéal de pureté et cette force obscure qui le condamne à revivre sans cesse les mêmes histoires et à errer dans un désert affectif où les tombes de ses amis sont autant de reproches muets » ( ibid., pp. 60 - 61 ).
                   -   C’est bien ressenti, fis-je remarquer. L’idéal de pureté désigne le Moi essentiel, tandis cette force obscure représente le Moi existentiel de Wittgenstein. Ils sont tellement liés qu’aucune puissance  ne peut les dissocier. Comment  Wittgenstein pourrait-il y parvenir, à moins d’y périr comme Otto Weininger !
                   -   Exact, dit Jacques.  Je ne pense pas que l’homosexualité joue un grand rôle   dans sa vie, « sa vie qui était nudité et détresse » - ces mots tirés de son carnet sont ceux que le Père Conrad de l’Eglise de Saint-Giles de Cambridge a cités sur sa tombe en guise d’oraison funèbre ( ibid., p. 88 ).  L’homme d’église a fait abstraction des recherches tenaces du défunt et de sa lutte sans merci contre le démon.
                   -   C’est trop injuste, trop exclusif, dit Thérèse. Les prêtres, même les dominicains, ne voient que le péché de la chair commis par le diable.  Wittgenstein parlait autrement du diable.  Regrettant la mort sur le front d’un véritable ami qu’il avait connu à Cambridge, David Pincent, il écrit à Russell : « Tous les jours, je pense à luiil a emporté la moitié de ma vie et le diable prendra l’autre moitié ».  Et  dans un moment d’incertitude, avant de partir comme simple instituteur dans un village  au fin fond de l’Autriche, il fit part à son ami Paul Engelmann :  « A moins que tous les diables ne tirent dans l’autre sens, ma vie va devenir très triste, sinon impossible » ( ibid., pp. 49, 62 ). Il appréciait particulièrement ce que Karl Kraus avait écrit du diable : « Le diable est bien optimiste s’il pense pouvoir rendre les hommes pires qu’ils le sont »  ( ibid., p. 21 ).
                   -   Ainsi, pour lui comme pour la plupart des gens, le diable ou le démon est toujours une entité extérieure existant en dehors de l’individu, répétai-je. Le diable, qui éteint la lumière, qui le pousse à commettre des erreurs et des péchés, est niché dans son Moi existentiel ; le démon cherche à dominer ce dernier et  peut l’accaparer tout entier, si le Moi essentiel n’intervient pas à temps.
                   -   D’où ce conflit perpétuel entre le Divin et le Malin Génie, dit Jacques. Ce combat contre le démon dure toute l’existence, comme l’a si bien décrit dans ses essais Stéphane Zweig qui succomba, lui aussi, en se donnant la mort quelque part en Amérique latine. Dommage qu’il n’ait pas réalisé que le Démon résidait en lui. Wittgenstein également, avec son intelligence, sa logique, chercha à mettre une distance entre lui et son démon, mais ses fuites successives s’avérèrent vaines et inefficaces.

                   -   En effet, continua Thérèse. S’engageant  au front comme simple soldat, entrant au monastère Klosterneuburg, devenant instituteur dans un village de Basse-Autriche,  menant une vie d’errance en Norvège, en l’Irlande, puis aux USA, voulant même s’exiler en Union soviétique, travaillant incognito dans un hôpital de Londres comme garçon de salle, puis aide infirmier, quelque temps après avoir démissionné de son poste de Professeur à Cambridge,  à aucun moment, il ne se vit accorder de répit par son démon. Incapable de surmonter  son orgueil, son arrogance, son mépris, son manque de sociabilité, de compassion, il était tombé dans une solitude qui l’accablait.
                   -   Il ne savait pas que c’était lui-même qui avait fait  le vide autour de lui, ou bien il le savait, mais il lui était impossible d’agir autrement, dit Jacques.
                   -   La seconde supposition est  la bonne, dit Thérèse. Se rappelant toutefois que la vie dans un monastère lui causait moins de problème, il décida de se retirer une seconde fois,  pour se faire moine, dans un prieuré des Middlands. Mais il était trop tard, la mort l’attendait. Comme son père, il avait un cancer ( ibid., p. 86 ). Il a traversé tous ces malheurs, endurer toutes sortes de souffrances, pour revenir au point de départ.

                   -   Je trouve que Wittgenstein a beaucoup de courage, beaucoup de caractère et beaucoup de bonne volonté aussi, dit Jacques. Mais ces qualités furent insuffisantes, voire inopérantes. Car il sabotait tout  ce qu’il avait  entrepris, par son orgueil, par son défaitisme, par  toutes ces « forces obscures » qui le tiraient vers le bas, tandis qu’il aspirait à monter vers le haut, vers son idéal de génie. Le combat contre le démon ne tournait pas souvent à son avantage.

                   - J’avais au début pensé aux influences de ses lectures et aussi à ses penchants homosexuels, mais ce sont des facteurs moins importants que d’autres, dit Thérèse. Wittgenstein eut la chance de rencontrer Bertrand Russell, qu’il défia dès la première entrevue par la question : « Pensez-vous que je sois un parfait crétin ? ». Le célèbre philosophe lui retourna : « Pourquoi tenez-vous tant à le savoir ? ». Désarçonné par cette réplique inattendue, il balbutia une réponse bien banale : « Parce que si je le suis, je me ferais aéronaute ; mais si je ne suis pas, je me ferai philosophe » ( ibid., p. 34 ). L’étude de la philosophie et  surtout de la logique tourmentait le jeune Wittgenstein, qui passait des heures sombres. Russell avait l’impression que Ludwig aspirait  moins à une éthique qu’à une sentence de mort qu’il s’infligerait à lui-même, comme s’il lui fallait impitoyablement s’acharner contre toutes les bassesses et les mesquineries de l’humanité telles qu’il les incarnait dans sa propre vie. Une nuit, alors qu’il arpenta son bureau comme une bête sauvage, Russell lui demanda : « Est-ce à la logique que vous pensez ou à vos péchés ? ». Et Wittgenstein de répondre : « Aux deux ! » ( ibid., p. 37 ).

                   -   Ces sentiments de culpabilités issus du conflit entre le Moi existentiel et le Moi essentiel sont parfois si aigus que le sujet  voudrait s’infliger une  punition sévère, dit Jacques.  Wittgenstein crânait au début,  il avait senti que Russell était plus  mûr, plus équilibré que lui. 
                   -   C’est pourquoi après la mort de son père, il éprouva le besoin de se libérer de la tutelle de Russell, tout en gardant avec son maître une amitié durable, dit Thérèse. Il espérait qu’en s’exilant en Norvège, il parviendrait  enfin à mettre de l’ordre dans ses idées. Russell, pensant à l’état mental de son protégé, l’en dissuada. Il lui dit que là-bas il souffrirait de solitude. Ludwig lui répondit : « Qu’il prostitue son esprit en parlant avec des gens intelligents ! » ( ibid., p. 38 )
                   -   C’est toujours cet orgueil incommensurable, dit Jacques. La raison, c’est qu’il ne supporte pas d’être à côté d’un  sage, plus intelligent que lui, et qui lit à travers lui comme dans un livre ouvert.

                   -   Plus tard, il confia à David Pincent, cet ami qu’il s’était fait à Cambridge, qu’en l’incitant à poursuivre ses travaux de logique, Russell lui avait sauvé la vie, dit Thérèse.
                   -   C’est dommage qu’il n’ait pas pu rester plus longtemps avec Russell, dis-je, un homme dynamique, qui avait pu lui insuffler un peu d’optimisme.
                   -   Wittgenstein n’évitait pas les écrivains optimistes, dit Thérèse. Au front, il avait appris par cœur « L’Abrégé des Evangiles »  de Léon Tolstoï, pour le réciter à ses camarades qui le surnommaient  « l’homme à l’évangile » ( ibid., p. 47 ).

                   -   C’était sa manière de les tenir à distance, car il les méprisait, dit Jacques. Tolstoï était un idéaliste lucide, bien équilibré et réformateur comme Russell, dit Jacques. Je ne suis pas sûr que le jeune Wittgenstein peut saisir l’esprit religieux de Tolstoï à travers son aphorisme : « Dieu est mon désir ». Le Dieu tolstoïen est  l’équivalent du Dieu cartésien, le Divin intérieur. « Dieu est mon désir » signifierait que je désire que le divin entre en moi, qu’Il soit intégré en ma personne.

                   -   Qu’importe, cette bonne influence fut contrebalancée par les écrits de Nietzsche qu’il interprétait à sa façon, continua Thérèse. « Suis fortement frappé par son animosité envers le christianisme, nota-t-il dans  un de ses carnets. Car il y a aussi quelque chose de vrai dans ses écrits. Il est clair que le christianisme est la seule voie certaine vers le bonheur. Mais qu’advient-il dans l’hypothèse que l’on refuse ce type de bonheur ?  Ne vaudrait-il pas mieux périr dans le malheur, en s’opposant désespérant au monde extérieur ? Mais une telle vie est dépourvue de sens. Pourquoi, cependant, ne pourrait-on pas vivre une vie dépourvue de sens ? » ( ibid., p.  48 ). Il crânait face à la vie.

                   -   Du nihilisme pur, dis-je. C’est le langage de provocation ou le cri de désespoir d’un adolescent et non pas d’un adulte. Ni Dieu, ni Marx, la devise favorite des soixantuitards. Ou bien  c’est le souhait du Moi existentiel de secouer la tutelle du Moi essentiel. Pourtant, le Moi-Idéal  freudien était omniprésent chez lui. Plusieurs fois, il a fait part à ses amis de son désir d’entrer dans un couvent.
                   -   Cela pourrait être l’influence nietzschéenne, de la lecture de Zarathoustra, dit Jacques. Ce livre que Nietzsche gardait le secret espoir de  substituer à la Bible.
                   -     Je ne l’ai pas lu tout entier, parce qu’une seule phrase du livre m’a dissuadée  de continuer, dit Thérèse. Vous savez laquelle ? 
                   -   Facile, chère féministe ! dit Jacques en riant.  Est-ce bien ce conseil du Sage : « Quand tu sors avec une fille, n’oublies pas ton fouet ! » ?
                   -   Je le déteste, ce misogyne, ce macho ! dit Thérèse. Je crois que Wittgenstein appréciait beaucoup ce conseil, mais il n’osait pas l’avouer dans ses carnets.  Pire encore, il l’a appliqué d’une autre façon, à sa manière, à Trattenbach. Après la fin de la guerre, il s’exila comme simple instituteur en Basse-Autriche «  dans un pays où les gens sont totalement et définitivement sans espoir, écrit-il à Russell. En ce lieu, il n’y a pas une âme avec qui je puisse avoir un échange raisonnable ». Il considérait ces villageois, des paysans, comme de misérables vers de terre. Il lui arrivait de frapper leurs filles quand elles ne savaient pas résoudre un problème  mathématique. Une fois, il tira si violemment l’oreille de l’une d’elles que l’organe de l’ouïe saigna. Ayant appris l’incident, le père de l’enfant porta plainte. Une enquête fut ouverte, dans laquelle Wittgenstein nia toute brutalité. L’affaire fut rapidement close ( ibid., p. 62 - 63 ).
                   -   C’était le pot de fer contre le pot de terre, ou la parole de l’héritier des Wittgenstein contre celle d’un misérable ver de terre, remarqua ironiquement Jacques.
                   -   Cependant, Wittgenstein n’oublia jamais cet événement, continua Thérèse. Il n’oublia jamais que lui, qui aspirait à l’idéal de génie, avait menti pour sauver sa face. Ce mensonge pesa si lourd sur sa conscience qu’il éprouva, bien des années plus tard, le besoin de le confesser publiquement. Et, suprême humiliation, le professeur de Cambridge  revint sur le lieu du crime pour implorer le pardon de ces vers de terre ( ibid., pp. 63, 64 ). 

                   -   Quelle est cette puissance  qui obligea Wittgenstein à s’humilier ainsi, malgré son énorme orgueil ? demanda Jacques. Est-ce son divin intérieur ou cet impératif catégorique kantien qui pousse le démon en lui à s’effacer ?  
                   -   Ou simplement une lueur d’éthique momentanée du Moi essentiel ?, demandai-je. Ou bien encore l‘orgueil ?. S’humilia-t-il  pour « grandir » son  ego ou son Moi existentiel, montrant qu’il était capable de surmonter cette mortelle blessure narcissique?. Ce serait bien pire encore, parce que ce serait incurable. Et c’est là son plus grand malheur !

                   -   C’est trop subtil pour  moi, dit Thérèse. En tout cas, vous avez raison tous les deux, au sujet de ce premier des sept péchés capitaux, de ce mur d’orgueil insurmontable, principale cause de tous ses échecs et  déboires.  Quand Wittgenstein retourna à Cambridge en 1930, il était auréolé d’un grand prestige. Les étudiants, qui appréciaient les excentricités de leur  nouveau professeur, ne toléraient pas son arrogance. Témoin, ce poème humoristique circulant à Trinity College, qui en dit long sur leur rancœur : « Ethique, esthétique, jour et nuit sont discutées, et les choses sont décrétées bonnes ou mauvaises, justes ou fausses... Qui n’a jamais vu, sur la moindre question, Ludwig se retenir de dicter sa loi ? Où qu’il soit, il nous impose le silence en criant, et il interrompt nos phrases en bégayant les siennes. Il n’est jamais d’accord, brutal, hargneux, certain d’avoir raison et fier aussi » ( ibid., p. 74 ).
                   -   C’est son portrait craché, et c’est bien méchant, dis Jacques.
                   -   Ils ironisaient même à propos de son handicap oral, continua Thérèse, le verbe bégayer est utilisé ici dans le sens propre comme dans le sens imagé. Wittgenstein était affecté d’un léger bégaiement qui ne cessa qu’à vingt-huit ans. Mais à la moindre contrariété, son émotion  l’empêchant de se contrôler, son ancienne habitude revenait au galop.

                   -   C’est la marque d’une personnalité émotive qui cherche à dominer, soi-même comme les autres, ajoutai-je. Les étudiants, qui n’étaient pas dupes de cette attitude, manifestaient ainsi leur mécontentement. Cependant, Wittgenstein s’était pris à un piège qu’il avait lui-même créé, en empruntant et en vociférant cet adage de Lao-tseu : « Qui parle ne sais pas, qui sait ne parle pas ». Il se trouvait donc devant un dilemme : S’il ne parlait pas, à quoi lui servirait de venir enseigner à Cambridge. S’il parlait, il romprait ce vœu de silence qu’il s’était imposé. C’est ce que les étudiants cherchaient, indirectement, à lui faire comprendre.

                   -   En outre, son comportement n’était pas digne, continua Thérèse. Le professeur Wittgenstein voulait imposer,  brutalement, sa pensée unique comme un dictateur sa politique, avec  sa hargne, son arrogance,  sa fierté,  se croyant déjà  être un génie de la philosophie. Il  ne supportait aucune contradiction,  et méprisait les opinions des autres.

                   -   Avec sa lucidité, en fut-il conscient ? questionnai-je. Probablement après coup et non pas dans le feu de l’action.
                   -   Si, sinon il n’aurait pas donné sa démission par la suite, dit Thérèse.  Précisons que Wittgenstein, avant de venir à Cambridge, avait confié à ses anciens amis qu’il préférerait mille fois être balayeur de rues en Angleterre  plutôt qu’être professeur d’université ( ibid., p. 64 ). Pourtant il ne put s’empêcher de venir à Cambridge, pour en repartir après, la tête basse.
                   -   En s’y rendant, voulait-il défier son ancien professeur, demandai-je,  ce vieux  protecteur devant lequel, vingt ans auparavant,  il se sentait encore un adolescent ? Il arrivait  cette fois à Cambridge comme un égal, un collègue,  et célèbre par-dessus le marché !

                   -   Je ne sais pas au juste ce qui s’est passé dans sa tête, dit Thérèse. Ce ne sont pas des choses qu’on confie dans ses carnets, même intimes. Ses biographes se sont demandé pourquoi Wittgenstein avait choisi d’enseigner la philosophie à Cambridge, quand lui-même méprisait cette discipline.  Tous ses proches l’ont relevé : à la fin de ses cours, Wittgenstein éprouvait un profond sentiments de dégoût  de lui-même, de tout ce qu’il avait dit, de tout ce qu’il  n’avait pas su dire ( ibid., p. 82 ). Une seule fois, il avait pu observer son vœu de silence.  Ce fut à  l’occasion d’une invitation par le cercle de Vienne  à donner une conférence sur l’esthétique. Wittgenstein se borna à lires les poèmes mystiques de Rabindranath Tagore.
                   -   Son ego était capable de s’effacer  devant  cette lueur intermittente, dit Jacques. Mais la plupart du temps, il lui brûlait la politesse. Wittgenstein pouvait se rendre humble aussi, quand il le voulait, mais  surtout en cas de force majeure, après  ses divers déboires  et ses moments de profonds désespoirs.

                   -   Chaque fois qu’il a voulu s’amender, cela s’est retourné contre lui, comme ses mauvaises expériences dans le rôle d’instituteur, de garçon de salle et d’aide infirmier, dit Thérèse. Il vivait dans le sentiment permanent d’être maudit.  Il cherchait à changer son mode de vie, à expier ses innombrables péchés. «...ma vie est pleine des plus hideuses et des plus misérables pensées et actions qui se puissent imaginer - il ne s’agit nullement d’une exagération - écrivait-il à Russell  ( ibid., p. 42 ). A plusieurs reprises, il songea à entrer au couvent.  Après la guerre,  il frappa à la porte du monastère de Klosterneuburg, le supérieur lui a conseillé de travailler d’abord quelques mois  comme jardinier. La dernière fois, il décida de se retirer comme moine dans un prieuré dans les Middlands, mais il était trop tard ( ibid., p. 86 ).

                   -   Ce fut quand même une personnalité intéressante, ajoutai-je, un acteur actif qui joua plusieurs rôles dans une vie tourmentée,  pleine de rebondissements.   Je le préfère à   ces philosophes pessimistes qui passent leur temps à se lamenter, face à ce monde mouvant qu’ils ne contemplent  qu’en simples spectateurs.
                   -  Wittgenstein avait même appris parfaitement le russe et envisagea plus d’une fois d’émigrer en Union Soviétique, continua Thérèse. L’université de Kazan,  celle-là même où Lénine avait fait ses études, lui proposa en 1935 la chaire de philosophie ( ibid., p. 77 ). Il n’a jamais été marxiste, mais comme Aragon, Gide, Eluard, Sartre, Malraux - pour ne citer que ces quelques noms - il éprouvait de la sympathie pour le régime soviétique à cette époque.
                   -   Où qu’il aille, même au pôle Nord ou dans le désert de Gobi, il ne pouvait échapper à son sort, à son destin, à son malin génie, à son péché originel ou à son lourd karma, selon les diverses croyances, dis-je.- 

                    -  Bref, conclut Jacques, la lecture des deux livres : « Supériorité de l’éthique » de Paul Audi et « L’enquête de Wittgenstein » de Roland Jacquard nous permettent de suivre le cheminement de la pensée de Wittgenstein dans la quête de l’éthique, ou la quête du Graal, qui n’est autre que la quête du  Moi intérieur ou  la connaissance de Soi qui est à mon avis, la raison primordiale d’exister en ce monde.

                   -  Toutes ces tortures de méninges pour revenir à cette célèbre formule de Socrate : « Connais-toi toi-même ». Enfin, Dieu soit loué, je peux maintenant me retirer pour préparer le dîner. Remettons à demain nos élucubrations, décida Thérèse, d’un ton sans réplique.

                    Suite :  /1.-une-vie-d-c3-a9thique (1.- Une vie d'éthique)