2.- Une vie d'éthique

                   -   Justement, je connais quelqu’un, dit l’oncle Martin qui, resté silencieux depuis un certain temps, tirait sur sa pipe en regardant avec amusement les petits canards qui se débattant bruyamment entre les nénuphars. Si nous avons longuement discuté, analysé, disséqué le cas de Wittgenstein, c’est dans le but  de pouvoir  le comparer à celui que nous avons évoqué succinctement au début, à savoir le grand Spinoza. Cette confrontation nous permettrait enfin d’approfondir  notre approche de deux philosophes sur l’éthique.
                    -   Il est temps, dit Thérèse. J’aimerais connaître d’abord la vie de Spinoza, afin de mieux le comprendre, car comme pour Wittgenstein, ses expériences vécues m’intéressent beaucoup plus que sa philosophie.

                   -   Là-dessus tu seras déçue, ma chère, dit l’oncle Martin. Contrairement à la vie mouvementée de Wittgenstein, Spinoza a mené une existence sans grande histoire, excepté un événement majeur à l’âge de 24 ans. Mais  commençons par le commencement :

                   - Baruch Spinoza, est né le 24 novembre 1632, à Amsterdam, dans une famille de juifs portugais réfugiés en Hollande  A six ans, il a perdu sa mère.  Avec son esprit curieux et réceptif, il ne se contenta pas de l’éducation traditionnelle. Sa formation inclut  aussi bien des études talmudiques que latines. Il entra très tôt en contact avec des milieux cosmopolites composés de catholiques romains, de sectes protestantes, de juifs libéraux,  et surtout  il fréquenta le groupe des « collégiens » qui réunissait des adeptes de toutes les confessions.

                   -   Il  faut remarquer que la Hollande de cette époque jouissait d’une  réputation de libéralisme que toute l’Europe intellectuelle enviait, dit Jacques.

                   -  C’était pourquoi la communauté juive, craignant pour sa cohésion et sa foi, veillait au grain, reprit l’oncle Martin. Et bien que Spinoza n’eût encore rien publié, les autorités religieuses l’excommunièrent pour ses propos non orthodoxes.
                   -   Il paraît que Spinoza accueillit cet événement avec soulagement, dit Jacques.

                   -   En effet, il semble que la sentence prononcée contre lui le 27 juillet 1656 ait été considérée par lui comme un moyen pour se libérer, continua l’oncle Martin. Même, il prit à son compte la responsabilité de la rupture ( Cf.  Spinoza et le Spinozisme, par Joseph Moreau, Presses Universitaires de France, 1971, Paris ).
                   -  On peut déjà voir se manifester, à 24 ans, son indépendance d’esprit et  sa force de caractère, dit Jacques. Il accepta les événements sans broncher,  sans se poser en victime, sans ruer dans les brancards. Il en fut de même lors de la déception causée par son premier amour.

                   -   L’histoire d’amour de Spinoza fut fort banale, continua l’oncle Martin. Francis van Enden, son professeur de latin, avait une fille unique, qui le remplaçait de temps en temps auprès des élèves. Le jeune Baruch tomba amoureux  de Claire-Marie, qui n’était pas des plus belles, ni des mieux faites, mais avait beaucoup d’esprit et de gaieté. Elle accueillit favorablement la passion du jeune homme, exigeant qu’il se fît catholique comme elle pour consentir à lui donner la main.  Mais il fut devancé par un autre disciple, un rival  nommé Kerkeling qui  brusqua les choses en  offrant  à la jeune fille un somptueux collier de perles  et en abjurant docilement sa foi luthérienne pour embrasser la religion catholique. Econduit, jaloux, déprimé, écœuré, Spinoza se releva cependant sans peine de cet épisode sentimental.

                   -   Certains de ses contemporains parlèrent de sacrifice de sa part, mais à mon avis, ce n’est qu’une interprétation romantique, dis-je. Sacrifier l’amour, souffrir pour ses idées, pour sa religion, quelle grandeur d’âme ! De tout temps, on a eu une certaine sympathie pour les victimes.
                   -   En réalité, comme pour son excommunication, cinq ou six ans après, il se sentit plutôt libéré, continua l’oncle Marin. Spinoza, après la promulgation de la sentence religieuse, dut quitter Amsterdam, car les ministres protestants s’étaient ralliés aux rabbins pour obtenir des magistrats de la ville un arrêté d’interdiction de séjour. Il dut alors apprendre un métier pour subvenir à ses besoins. Etant fort habile manuellement, il devint un polisseur de verres d’optique, de lentilles destinées aux télescopes et aux microscopes.

                   -   Pourquoi fit-il ce métier de tailleurs de diamant ? demanda Thérèse.
                   -  Je ne sais pas s’il en existait  déjà à cette époque, dit Jacques, mais ce métier n’avait rien de déshonorant. Descartes, Huygens, Hudde le maire d’Amsterdam, et bien d’autres figures moins connues, l’exercèrent.
                   -  C’était un artisanat de pointe qui rapportait suffisamment tout en permettant des loisirs, continua oncle Martin.  Avant d’embrasser ce métier qu’il exerça jusqu’à la fin de sa vie, Spinoza faisait le négoce des denrées coloniales ; mais il dut renoncer après son excommunication en 1656. Avec cette nouvelle occupation qui lui laissait une totale liberté,  il disposait d’assez de temps pour méditer et pour écrire.
                   -  Alain Minc est d’un autre avis, dis-je. Il trouve ainsi que ce métier n’était pas adapté à Spinoza. Il se demande comment  le philosophe a pu supporter ce labeur lassant  consistant à meuler,  frotter,  polir, sans discontinuer, des années durant. Puis il prononce ce diagnostic : « Obsessionnel : à l‘évidence ; névrosé : sans conteste ; maniaque : à coup sûr. » (  op. cit., pp. 118, 119 ).

                   -   Après avoir séjourné quelque temps à Ouwerkerk, il s’installa à Rijnsburg  en 1660, près de Leyde, continua l’oncle Martin
                   -  Y avait-il des amis ? questionna Thérèse.
                   -  Bien sûr, répondit l’oncle Martin.  Spinoza ne choisit pas ce petit village au hasard. C’était le principal lieu de rencontre des « collégiens », ce groupe qui rassemblait des adeptes de toutes les confessions. Il garda par ailleurs des contacts avec ses amis d’Amsterdam. Pourtant, Alain Minc parle de  lui comme d’un reclus,  dans le V chapitre de son livre ( op. cit., p.112 ).

                   -   Leyde est situé non loin du village d’Endegeest, où avait séjourné Descartes, dit Jacques. Je me demande si Spinoza a  eu l’occasion de rencontrer son Maître.
                   -   C’est peu probable, dit l’oncle Martin. A la mort de Descartes en 1650, Spinoza, né en 1632, n’avait  que 18 ans ; il étudiait et habitait avec sa famille à Amsterdam. En 1663, il publia  son premier livre, le seul qui porte son nom, avec le titre : « Les Principes de la Philosophie de René Descartes » suivis de « Pensées métaphysiques ».  Spinoza précisa qu’il écrivit ce livre à l’intention d’un étudiant en théologie dont il fut le précepteur,  et fit souligner dans la préface « que tout ce qui est dit dans cet opuscule n’est pas nécessairement conforme à ses opinions …».

                   -   C’est à cause de cette prudence que Alain Minc parle d’ « hypocrisie » ( op. cit., p. 139 ), dis-je.  Pourtant, à la page suivante, il relève la cause de la réticence du philosophe à publier ses écrits dans une lettre à son ami Oldenburg, secrétaire de la Royal Society à Londres : «  …  Je garderais le silence plutôt que d’imposer mes idées à mes concitoyens et de les rendre hostiles »  ( Chap. V. Le philosophe clandestin, op. cit., p. 140 ).
                   -  Spinoza le philosophe clandestin, comme Descartes le penseur masqué, dit Jacques. Spinoza fut tout simplement un être prudent, honnête, ayant en outre une rare délicatesse d’esprit.

                   -  Toutefois, la publication de ce livre lui apporta la notoriété, continua l’oncle Martin. A Voorburg, à proximité de La Haye, Spinoza étendit le cercle de ses relations, entra en contact avec les savants et les milieux politiques. En 1670, alors qu'il travaillait déjà à "L'Ethique", il fit éditer anonymement  "Le Traité théologico-politique".

                   -   Cette prudence est considérée par Alain Minc comme une lâcheté, dis-je.  Il lui donne tous les noms d’oiseaux : « Quelle pusillanimité caractérielle, si contradictoire avec l’audace de son intelligence ! … Il n’y a pas de quoi se terrer … Le courage physique ou moral du bonhomme n’est pas à la mesure de son audace intellectuelle » ( op. cit., p. 141 ), « Ce Spinoza-là, craintif et contourné, n’est pas le meilleur, la faiblesse du corps s’accompagnant de la mollesse de l’âme » ( op. cit., p. 144 ), « On ne peut trouver plus pervers » ( op. cit., p.159 ), « Spinoza est, depuis toujours, un faux modeste » ( op. cit., page 189 ).

                   -  La décision de Spinoza, jugeant le moment non opportun, d’ajourner la publication de L’Ethique, dit l’oncle Martin,  lui vaut d’être traité par Alain Minc de  peureux,  de pleutre : « Spinoza a une fâcheuse tendance à déguerpir au premier coup de pistolet. C’est à lui seul que Spinoza peut s’en prendre, à sa lâcheté, à sa faiblesse et sans doute aussi à une tentation masochiste de trouver le moindre prétexte pour se faire du mal.  Or quel  plus grand mal peut-il s’infliger que de renoncer à la publication de sa vie … » ( op. cit., p. 198 ).

                   -   C’est le comble ! dis-je. Non content de juger Spinoza, il se permet de se mettre dans la peau de celui-ci, pour sentir à sa place, réagir par procuration !
                   -   En temps que psychologue, tu doives connaître ce mécanisme de projection, dit Jacques. On juge toujours les autres à travers soi-même. A l’inverse de cet auteur, je trouve Spinoza fort  lucide  et courageux. Même parvenu au faîte de sa gloire, il ne voulait pas faire publier son Ethique.  

                   -  Socrate n’a rien publié et pourtant son enseignement a perduré jusqu’à nos jours, dit l’oncle Martin.

                   -  C’est aussi le cas de Lao-tseu, ajoutai-je. Alain Minc, un juif moderne, ne peut pas  comprendre que Spinoza s’est comporté  tout simplement comme un oriental, en taoïste, voire en confucéen, avec ces particularités du caractère yin : modestie, délicatesse, effacement…
                   -  Ce caractère me fait penser à un savant spinoziste : Albert Einstein qui était aussi un juif, dit Thérèse. Le disciple, comme son Maître, fut apprécié pour sa simplicité, sa bonté, son dédain de la gloire et de la fortune.

                   -   Spinoza ne tenait pas à la richesse et ne recherchait pas les honneurs, dit l’oncle Martin.  Il refusa le don de deux mille cinq cents florins de son ami Simon de Vries, riche négociant d’Amsterdam. Par la suite, quand ce dernier lui proposa de lui laisser sa fortune, Spinoza  persuada de Vries de léguer ses biens à son frère. Quand le négociant mourut, en 1667, on constata que, par une clause de son testament, il allouait à Spinoza une annuité de six cents florins. Spinoza essaya encore une fois de se dérober, mais on finit par lui faire accepter trois cent cinquante florins ( Cf.  « Spinoza, sa vie, sa philosophie », Henri Sérouya, Editions Albin Michel, Paris, 1947, pp. 45, 46 ).

                   -  Le Roi-Soleil lui-même, Louis XIV, lui offrit une pension, en 1672, à la condition que Spinoza lui dédiât son prochain ouvrage, ajoutai-je. Le philosophe opposa à cette offre un refus courtois  ( op.  cit., p. 46 ).
                   -   Spinoza refusa également, en 1673, une chaire de philosophie à l’Université d’Heidelberg, continua l’oncle Marin. Voici une des raisons qu’il avança : « … D’autre part, j’ignore dans quelles limites ma liberté philosophique devrait être contenue pour que je ne parusse pas vouloir troubler la religion officiellement établie. » ( op. cit., p.47 ). 
                   -  Toujours ce délicat souci de respecter la tradition et l'opinion publique, fit remarquer Thérèse.

                   -  Voici encore une autre preuve du désintéressement de Spinoza à l’égard de l’argent, ajoutai-je. « A la mort de son père, comme les siens lui contestaient ses droits, il ne manqua de les soutenir devant la justice, mais ayant gagner le procès, il leur en abandonna le bénéfice et ne réserva pour son usage qu’un seul lit et le tour de lit qui en dépendait » ( op. cit., p. 47 ).
                   -   Un beau geste, fit remarquer Thérèse, un  vrai geste d’éthique !

                   -   Chère enfant, tu as raison, mais tu parais bien naïve si l’on considère le point de vue d’Alain Minc, dit oncle Martin. Ce dernier s’est demandé, au sujet du manque d’intérêt de Spinoza pour l’argent dont il fit montre lorsqu’il déclina l’héritage de son ami Simon de Vries : « Est-ce une question de morale ou de pur conformisme ? » ( op. cit., p. 146 ).

                   -   Alain Minc, étant  essayiste, interprète les comportements selon les critères de sa personnalité ou de son vécu propre, dis-je. Il doit en plus répondre aux désirs  et aux fantasmes de son public.

                   -   Dans une de nos discussions,  nous avons cité les trois principaux mobiles qui motivent les agissements de la plupart des êtres humains depuis des siècles, en Occident comme en Orient, dit Jacques. Vous le rappelez-vous ? 
                   -   Bien sûr, dit Thérèse. Il s’agit pratiquement d’un lieu commun  : le pouvoir l’argent, et le sexe. Evidemment, il n’y a pas de priorité, comme dans « liberté, égalité, et fraternité ».

                   -  Nous avons pu constater que Spinoza avait échappé à ces trois pièges de l’existence,  ces trois sources de désillusions et de souffrances, dit Jacques.
                   -   C’est toi qui le dit, mais tu oublies notre Alain, rétorque l’oncle Martin en riant. Car Minc n’est pas de cet avis. Concernant le sexe, il considère comme un défaut  cet état de calme affectif chez Spinoza : « Pendant cinq ans, écrit ce dernier, c’est une vie métronomique que mène Spinoza.  Ni accident de santé, ni événement amoureux, ni deuil familial, ni passion brutale, ni fête mémorable, ni escapade, ni aventure, ni romance. » ( op, cit., p. 145 ).

                   -   Il exagère, on ne peut pas s’attendre d’un philosophe du XVIIe siècle qu’il ait mené une vie de « play boy »  du XXe siècle !, s’indigna Thérèse.
                   -    Et ce qui est pire, c’est qu’Alain Minc fantasme par procuration, continuai-je : « Il s’est installé philosophe depuis plus de dix ans, écrit-il. Dix ans à mener cette vie réglée comme du papier à musiqueDix ans, apparemment sans vie affective, taraudé sans doute par le désir, les fantasmes, et peut-être - ô pensée sacrilège - l’onanisme…» ( op. cit., pp. 155, 156 ).
                   -    C’est dégoûtant, cette manière de prêter aux autres ses propres pensées et ses propres sentiments, s’exclama Thérèse.

                   -  Calme-toi, mon enfant, dit doucement l’oncle Martin. Le sexe détient pour le moment la priorité. Au lieu du siècle spirituel rêvé par Malraux, c’est le siècle du Viagra qui s’impose. L’industrie du sexe, aidée plus ou moins par les mass media, s’attaque non seulement aux jeunes adolescents, mais également aux gens du troisième âge, et même du quatrième. On oublie que l’être humain possède non seulement un corps, mais encore un cœur et un esprit. L’évolution de l’être doit être harmonieuse : corps, sentiments et esprit. Il y a un temps pour tout, un goût pour chacun. Le désir et le plaisir, strictement personnels, sont étroitement dépendants du conditionnement de ses propres expériences. Ton ami psychologue peut t’en informer mieux que moi.

                   -   Volontiers, mais ce sera pour une autre fois, dis-je en me dérobant. Pour le moment, je pense aux interprétations d’Alain Minc qui a voulu encore se mettre à la place  de Spinoza : « Dix ans à vieillir ou à se voir vieillir, sans avoir encore donné de grande œuvre, écrit l’auteur. Dix ans à travailler, inlassablement travailler, pour écrire des livres, sans  être sûr de les achever ou même de les publier. La vie de Spinoza, au moment où il est en pleine force de création n’est pas gaie  et lui n’est sans doute pas heureux, mais un génie ne l’est-il jamais ? ».

                   -   Que savait-il de l’état d’âme du philosophe à cette époque ? s’indigna encore Thérèse. Des conjectures gratuites et des clichés usés, voilà quelqu’un qui se prend pour un psychologue !
                   -   Cette fois, tu as encore raison, ma chère enfant, dit l’oncle Martin. Il y a en général deux sortes de philosophes : ceux qui  travaillent pour les autres, qui cherchent une notoriété,  qui préfèrent enseigner, et ceux qui travaillent pour eux-mêmes, et n’aiment pas du tout l’enseignement. Spinoza appartint à la seconde catégorie, pour laquelle c’est le vrai travail sur soi, le plaisir de la recherche en elle-même qui importe. Si l’occasion se présente, ils font publier leurs écrits, si les temps sont contraires, ils s’abstiennent sans aucun regret.

                   -   C’est  pourquoi Spinoza n’a  publié qu’un livre à son nom de son vivant, dis-je. Suivant l’exemple de Socrate et de Lao-tseu qui n’avaient laissé aucun texte écrit, il savait que certaines idées sont éternelles et demeurent bien des siècles après leur disparition.
                   -    Il faudrait donc être dans la peau de Spinoza pour le comprendre, dit Thérèse.

                   -   Chacun croit pouvoir se mettre à la place de l’autre, dit l’oncle Martin. En réalité, comme l’a si bien dit  Wittgenstein, chacun est confiné dans sa prison et envoie des signes d’une prison à l’autre. Dans ce cas, il n’y a  pas de possibilités de rencontre, d’empathie, de compréhension mutuelle et, partant, de communication authentique. 
                   -   Quant à la  vraie personnalité de Spinoza, je constate que certains jugements, mêmes injustes et erronés d’Alain Minc, plaident en faveur du philosophe, sans que l’auteur s’en aperçoive, dis-je.

                   -   Je l’ai aussi remarqué, dit l’oncle Martin. Surtout ce bref  passage : «  Un intellectuel qui  n’a ni enfance, ni souvenir, ni réminiscence. Un être sans son moi :  cette nature particulière, Spinoza en sera toute sa vie, prisonnier. L’esprit le plus pur de la création serait-il un pur esprit ? …. C’est sans doute par défaut de substance que les psychiatres ne se sont jamais intéressés à Baruch : un génie sans trace originelle, quel ennui ! » ( op. cit., p. 33 ).

                   -   C’est la plus grande louange que l’auteur puisse adresser à Spinoza, dis-je. Selon Tchuang-tseu, disciple célèbre de Lao-tseu : « L’homme parfait est sans le Moi ». Le fait que  Spinoza ait pu garder cette constance durant toute son existence, est bien la marque de sa liberté et de son indépendance.  Lao-tseu avec son langage imagé : « Celui qui marche bien ne laisse pas de traces. », désignait le comportement du Sage.

                   -  Vivre sans laisser de traces, c’est le meilleur moyen d’éviter la souffrance, dit Jacques. Nous avons déjà distingué action et réaction. Comme un diamant qui se consume sans laisser de résidu, une action adéquate trouve en elle-même sa solution en se résorbant. Dans cette action, le mental n’est influencé ni par le passé, ni par le  présent, ni par le futur. C’est là le pur esprit  ou « la raison pure » de Kant ou « l’esprit zen », sur lequel l’intellect n’a pas de prise.

                   -   Pourtant, c’est dans cet ordre d’idées qu’Alain Minc désigna ironiquement le mental de Spinoza, dit l’oncle Martin : « un  pur esprit » ( op. cit., p.33 ),  « un concentré d’intelligence », « un pur jus de crâne » ( op.  cit.,  p. 158 ). Il ne savait pas qu’il s’agissait là d’un compliment.
                    -   De même, certains détracteurs de Spinoza, en voulant démolir le spinozisme, lui dédièrent indirectement un grand éloge, dis-je. Le philosophe français  Pierre Bayle, qui lui a consacré un des plus longs articles  de son « Dictionnaire historique et critique », après l’avoir présenté comme « un athée de système », observa que son athéisme ne l’empêchait pas d’être « un homme de bon commerce, affable, honnête, officieux et fort réglé dans ses mœurs. » (  Joseph Moreau, op. cit., p. 107 ).

                   -    C’est le meilleur hommage que l’on puisse rendre à un philosophe, dit Jacques. Même Descartes n’en a jamais reçu de tel. Le but de sa philosophie est d’apprendre à se conduire dans la vie. Celui de Wittgenstein est le travail sur soi afin d’avoir une manière de vivre qui ne pose pas de problèmes.  Si  l’on a atteint son objectif,  vivre sa philosophie, alors tout le reste n’est que littérature. La question de publier ou non n’a plus aucun sens. Car, en général, les grands philosophes écrivent avant tout pour eux-mêmes.

                   -   Comme nous l’avons vu jusqu’ici, d’après toutes ces observations et tous ces témoignages, Spinoza a mené une vie exemplaire, par sa bonté, par sa tolérance, par sa grandeur d’âme, bref,  une vie d’éthique dans tout le sens du mot, dit l’oncle  Martin. Cette vie n’a duré que 44 ans  ( Spinoza est décédé le 21 février1677 ). Actuellement, le spinozisme est considéré comme une philosophie moderne ; on parle même de renaissance du spinozisme.
                   -  Wittgenstein et Spinoza, voilà deux destins, deux vies diamétralement opposées, constata Thérèse, pensive.

                   - Il faut reconnaître que Spinoza a eu plus de chance que Descartes, ajouta Jacques. Alors que notre philosophe national, « athée masqué », n’avait pas encore sa place au Panthéon,  Spinoza, l’autre « athée  systémique », se voyait élevé une statue à La Haye, deux siècles après sa mort. Notre écrivain, Ernest Renan, eut ces mots émouvants à l’inauguration du monument : « Malheur à qui en passant enverrait l’injure à cette figure douce et pensive. Lui, de son piédestal de granit, enseigna à tous la voie du bonheur qu’il a trouvée, et dans les siècles, l’homme cultivé,  qui passera sur cette place, dira en lui-même :    «  C’est ici peut-être que Dieu a été vu de plus près. » (  Chronicon Spinozanum, V ( 1927 ), p. XXVIII ).

                   -   Que voulait-il dire par-là ? demanda Thérèse. Dieu ou l’Ethique ?

                   -  Chez Spinoza, quand Dieu y EST, l’Ethique y EST, l’Amour y EST,  lorsque le Moi éveillé SAIT s’effacer ( et non pas disparaître ), conclut  sereinement l’oncle Martin.


LDT
Le Mont
Printemps 2000.

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