3.- Après parution de l'exposé

                       ( Bulletin "ECHANGE" mai 1970 )

            Les échos recueillis après la publication de cet article sont assez variés, allant de l’approbation chaleureuse au dédain agacé. Mais, ce qui m’intéresse le plus, c’est la neutre spontanéité chez certaines personnes, ce sont ces paroles qui sortent directement de leur cœur sans passer par le biais du raisonnement de l’intellect.

            -  “Vous parliez de ces choses qui troublent les gens !, m'interpella une lectrice, secrétaire médicale dans un hôpital du Centre psychiatrique universitaire de Lausanne.
            -  Saviez-vous que j’en suis troublé aussi, chaque fois que je relis ce texte ?, répondis-je.
            -  Mais alors, répliqua-telle, si vous autres “en haut” vous êtes en bute avec ces problèmes, que ferons-nous, les petites gens ?.

            -  Détrompez-vous, Mademoiselle, dis-je, pourquoi cette distinction en catégories humaines ? N’avez-vous pas vu que cet hôpital reçoit les gens de toutes les classes sociales, depuis le simple esprit, le manœuvre, jusqu’à l’industriel ou l’universitaire ? C’est que le problème de maturation affective ne dépend pas uniquement du niveau d’instruction ou des possibilités intellectuelles. D’ailleurs, plus l’être humain est compliqué, plus il est sujet à des troubles. C’est comme si, dans une WW “deux chevaux”, les troubles de fonctionnement étaient moins fréquents que dans une DS automatique et à injection électronique par exemple. Le détenteur de cette dernière a plus besoin du garagiste que celui de la première qui n’exige qu’un entretien minimum.
            -  Vous avez de ces comparaisons !, remarqua sa collègue qui était assise à son côté.
            -  Evidemment, on ne peut pas comparer l’être humain à une voiture, mais il y a certaine analogie frappante. En outre, ce n’est pas par hasard qu’on observe une fréquence assez élevée de névrosés chez une certaine classe sociale aisée et privilégiée, surtout dans les pays industriellement développés. Mais revenons à cet article. Je l’ai écrit parce que le sujet m’intéresse et que le fait de chercher à m’exprimer m’incite à approfondir le problème du Moi et ses implications diverses. Ne croyez pas qu’en répétant servilement les paroles de KRISHNAMURTI et d'Erich FROMM comme je l’ai fait, j’arrive déjà à surmonter nombre de mes difficultés. Loin de là. Je suis toujours cet égocentrique qui a pour devise “Charité bien ordonnée commence par soi et par sa famille”. Je me trouve parfois colérique, jaloux, envieux, maniaque, agressif, et même lubrique comme la plupart des gens autour de moi. Seulement, je suis conscient de mes défauts comme de mes qualités, ce qui me permet de me perfectionner, de m’ajuster à mon entourage. Et je me crois
faire partie de cette catégorie de gens que les jeunes actuels appellent “vieux rétrogrades” et que certain régime politique nomment “dangereux réactionnaires”, parce que nous aimons vivre avec une éthique, avec nos principes, parce que nous respectons le passé, les traditions, les religions, la dignité humaine. Nous sommes conscients des imperfections, des injustices, des misères dans les sociétés et dans le monde actuel. Mais nous cherchons à les résoudre à notre manière, non pas avec haine et agressivité, mais avec amour et espoir...

            - Votre soi-disant respect du passé, des religions, ne serait-il pas en contradiction avec ce qu’a dit KRISHNAMURTI, me demande une autre lectrice, sa collègue.  J’ai assisté, cet été, à une de ses conférences à Saanen près de Gstaad. Il a dit que pour être libre, il faut se libérer du passé, des Maîtres, des Chefs, des croyances religieuses ou politiques.

            - Cela dépend de votre compréhension de ce terme “se libérer”. Si vous l’interprétiez comme “tout  
laisser  tomber ou en admettant cette devise soixante-huitarde : "Il est interdit d'interdire", vous rejoindriez en pensée ces adolescents, ces hippies ou ces gauchistes qui, en voulant fonder une société nouvelle, font “table rase” du présent et du passé, défiant toute autorité et toute éthique. Je pense qu’il est préférable de l’interpréter comme “se rendre indépendant de”, dans un processus d’acceptation et d’intégration. Car tout conservatisme absolu, étroit, idéal impérieux de certains gens puritains, bigots ou chauvins, s’avère aussi aberrant et dangereux pour l’humanité que l’extrême “libéralisme progressiste”. Un être humain est le produit d’une ethnie, d’une société. Il est conditionné par les mœurs et coutumes, par les croyances, bref par la culture et l’histoire de son pays. Il ne peut pas tout d’un coup s’en débarrasser sans ressentir ce grand vide que rien ne peut combler!    

            -  Je comprends maintenant pourquoi certains adolescents se suicident ou se droguent ! ajouta pensive, la secrétaire.
            -  Il y a aussi le suicide par l’alcoolisme ou la toxicomanie, chez certaines célébrités, vedettes, écrivains, millionnaires ou hommes de science. Mais il y a d’autres moyens de suicide, individuels ou collectifs, comme la recherche de la puissance, la guerre contre d’autres humains, la destruction de la nature. Il y a d’autres drogues comme certaines sortes de littérature, d'idéologies ou de dogmes...

            -  Mais KRISHNAMURTI n’a-t-il pas préconisé qu’il faut se défaire de tout pour faire ce “vide” dont parla déjà LAO-TSEU il y a deux mille ans ?
            - N’oubliez pas que les Sages occidentaux ou orientaux s’expriment toujours en langage sibyllin. Je vous ai expliqué tout à l’heure qu’on peut interpréter le terme “se libérer” dans différents sens, parfois contradictoires. Le "vide" du névrosé n’est pas de même nature que le “vide” chez le “non-névrosé” (j’ai failli dire chez l’homme libre, il me faudrait alors expliquer qu'est-ce que c’est un “homme libre" ).

            -  Si je comprends bien, chez le premier c’est le “vide-vide” et chez le deuxième c’est le “vide-plein” ! Je le sens comme ça mais je ne peux pas m’exprimer autrement.
            -  Ce n’est qu’un jeu de mot, dis-je. Vide de quoi, plein de quoi ? On peut dire aussi que dans le vide il y a le plein et dans le plein il y a le vide. Les physiciens ont déjà démontré que si on enlevait les “vides” dans les atomes constituant l’Empire State Building, ce colossal bâtiment se réduirait au volume d'un grain de haricot. Malgré cela, on n’a encore rien compris !
            -  Eh bien ! Comment l’expliquez-vous ?

            - Je ne peux pas l’expliquer par le raisonnement habituel, mais je peux essayer de vous faire comprendre par analogies. Ecoutez, pouvez-vous maintenant faire le silence autour de vous ? ( une partie de l'hôpital était à ce moment en rénovation pour son quatre-vingtième anniversaire ).
             -  Non, répondit la secrétaire.
             -  Pourquoi ? demandai-je.
            -  Parce que ces bruits ne dépendent pas de moi, et je ne peux pas arrêter ces travaux de rénovation de l’Hôpital.
            -  Quand sera-t-il silencieux ?
            -  Quand tous ces bruits cesseront, répondit sa collègue.

            -  Eh bien ! Vous ne pouvez pas forcer le silence comme vous ne pouvez pas vous forcer de faire le “vide”, dis-je. Quand les bruits cessent, le silence domine, quand nos sens sont calmes, nos sentiments sont apaisés, nos idées sont lucides, alors le vide règne. Le vide est un état et non pas une action. A quoi bon toute cette agitation, tous ces efforts tendus vers la recherche de la “viduité” tant que notre corps reste avide, notre cœur en émoi et notre esprit confus !

            - Ainsi, je crois comprendre en même temps cette doctrine de “non-agir” de Lao-tseu, dit la secrétaire.
            -  Cependant, le “vieux sage” parla indifféremment du “vide” et du “non-agir”. Mais je ne pense pas que tous ses disciples aient pu saisir pleinement leur sens. Bon nombre de taoïstes pratiquent à la lettre cette doctrine du “non-agir” en restant inactifs, en s’isolant de la société et du monde. C’est pour cette raison que la plupart des soi-disant orientalistes n’y voient qu’une philosophie du néant, de l’inaction et de la passivité. Ah ! Vous avez le talent de m’entraîner bien loin du sujet. Cependant, je peux vous démontrer aussi que le “vide” est l’équivalent de “liberté”.
            - C’est trop abstrait pour moi.

            - Aucunement, répliquai-je. Je vous avais dit que le “vide” règne quand nos sens sont calmes, notre cœur paisible et notre esprit lucide. Mais tant que notre corps ne vit qu’en fonction des désirs impérieux et des besoins multiples, tant que notre cœur reste continuellement agité par des passions brûlantes et des sentiments contradictoires, tant que notre esprit se nourrit encore de toutes sortes d’illusions et de fantasmes, alors comment pourrons-nous être “libres” dans cet état ? Toute “liberté” qui ne réunit pas ces conditions du “vide” n’est qu’apparente et illusoire.

            -  Mais cet état de “non-libre” que vous venez de décrire correspond exactement à l’état des jeunes actuels ou plutôt des adolescents qui se sentent opprimés par leurs parents, par la société, par le monde entier.
            -  Justement parce qu’ils ne se sentent pas libres intérieurement, qu’ils cherchent ardemment la liberté extérieure. Comme ces gens qui cherchent l’amour parce qu’ils ne savent pas aimer, qui cherchent le bonheur parce qu’ils ne se sentent pas heureux. Cela me rappelle l’histoire de l’individu qui alla à la recherche de la chemise d’un “homme heureux”. Il se démena par monts et par vaux pour constater enfin que l’homme heureux n’a pas de chemise du tout. La plupart des gens vont à la recherche du bonheur, de la liberté, de la vérité et même de Dieu, exactement comme s’ils voulaient acquérir un objet extérieur qu’ils peuvent marchander ou rejeter quand bon leur semble. Il ne s’agit pas seulement des adolescents ou des jeunes, mais aussi des adultes, des personnes âgées, de toutes les classes sociales.

            -  Alors, on ne pourrait jamais avoir le bonheur ?
-  Vous confondez “avoir” avec “être”, dis-je. Ce serait préférable de se demander : "Comment peut-on être heureux" ? Car, il y a bonheur et bonheur. Je me rappelle toujours ces bribes de phrases d’André GIDE dans “Nourritures terrestres” : “... on ne dit pas : "je suis heureux", on dit : "j’étais heureux" et “... on n'est pas heureux, on s’estime heureux...”. Il y a trente ans, j’ai senti que c’était juste, mais je n’arrivais pas à en saisir pleinement le sens. Maintenant je crois comprendre la pensée de Gide : le bonheur humain actuel est un bonheur relatif, forcé. Ce n’est qu’en se justifiant, qu’en faisant des comparaisons avec le passé, avec les autres, qu'on s’estime heureux ou malheureux. C’est donc un bonheur factice !

            -  Mais alors où est le vrai bonheur ?
            -  Je vous avais dit qu’il n'y a pas de “bonheur-objet” comme il n’y a pas de “chemise de l’homme heureux”. Cela signifie que le bonheur vient de l’intérieur quand l’être humain “est” dans sa maturité, il “est” heureux. Comme une rose qui donne son parfum et étale sa beauté à sa pleine éclosion sans ressentir le besoin de se justifier, de se comparer avec les autres fleurs ou de les dominer. 
            -  Qu’appelez-vous maturité ? , demanda la secrétaire.

            - L’être humain se compose d’un corps qui vit, des sentiments qui l’animent et d’un esprit qui le guide. L’homme atteint son plein épanouissement - le vrai but de sa vie - quand il arrive à trois formes de maturité : maturité physique, maturité affective et maturité intellectuelle ou plutôt maturité spirituelle ( car on confond souvent “intelligence” avec “niveau d’instruction” ).
            -  Comment sait-on qu’on est mûr ? s'enquérit sa collègue.
            -  Quand on est capable de contrôler ses sens, ses sentiments et ses pensées.
            -  Mais tout le monde ne fait que ça tous les jours, à tout moment ! 

            -  Exactement, dis-je. Mais c’est dans la manière de le faire, de réagir qu’il y a différence. L’homme qui n’est pas encore assez “mûr” contrôle ses sentiments en les réprimant fortement ou en les reniant ou en se justifiant vis-à-vis de lui-même ou face à autrui. L’homme qui arrive à une certaine maturité - il y en a des degrés - contrôle ses sentiments presque sans peine et sans effort. Il n’a pas besoin d’invoquer les félicités du paradis ni les affres de l’enfer pour se décider.

            -  Il ne croit donc pas à Dieu ? demanda la secrétaire. 
            -  Justement c’est parce qu’il croit à Dieu qu’il ne conçoit pas un Dieu à la fois protecteur et vengeur, dis-je.
            -  C'est une contradiction ! , remarqua sa  collègue.
            -  Dites-moi, dis-je est-ce qu’un vrai “bon père” a besoin de punir ses enfants ?
            -  Evidemment non ! répliqua la secrétaire.

            -  Eh bien ! dis-je, pourquoi voulez-vous que Dieu, que vous considérez comme infiniment bon, infiniment miséricordieux, s’abaisse à punir les siens ? C’est le sentiment de culpabilité qui pousse les hommes à prêter à Dieu de mauvaises intentions humaines ou à renier Dieu. C’est là aussi une des sources de conflit.
            -  Pensez-vous que l’homme “mûr” n’a pas de conflit ?
            -  Bien sûr, dis-je. Il a des conflits, autant que les autres. Qui n’a pas des problèmes avec son père, sa mère, sa belle-famille, ses patrons, ses collègues, ses frères et sœurs, son épouse, ses enfants, ses voisins, etc. Mais c’est la manière de les résoudre qui reflète sa maturité. L’homme “mûr”, en pesant le pour et le contre, décide rapidement en parfaite connaissance de cause. L’homme “non-mûr” réagit souvent par des attitudes extrêmes. Ou bien il suit ses impulsions, commet des actes regrettables. Ou bien, indécis, il se tourmente, tourne en rond, transforme même de petits heurts en conflits cornéliens. Il lui faut toujours l’aide de quelqu'un pour s’en sortir ou pour s’en accommoder.

            -  Donc, l'homme "mûr" est bien celui qui est vraiment indépendant, libre, heureux à la fois parce qu'il a réussi enfin à atteindre sa pleine maturité, conclut la secrétaire.
-  Je vous avais dit qu’il y a des degrés de maturité et il est aussi difficile de distinguer les “mûrs” et les “non-mûrs” que de discerner les êtres “normaux” et les êtres “pathologiques”. En outre, la distinction de ces trois formes de maturité ( corps-cœur-esprit ) n’est qu’une abstraction, tout comme celle du psychanalyste avec les trois instances psychiques : le ça, le moi et le surmoi. Une maturité physique peut être perturbée par un manque de maturité affective. Une évolution des affects peut être entravée par un manque de maturité spirituelle, etc. Il n’y a pas de frontières entre le corps, les sentiments et l’esprit, qui sont en constante interaction. Je ne répète qu’un lieu commun connu déjà depuis des dizaines de siècles en Occident comme en Orient.

            -  C’est de la philosophie alors !
            -  Oui, mais cette philosophie qui a pour but l’étude des conceptions humaines de la Vie, de la Réalité en général et non pas seulement l’étude des systèmes philosophiques chère aux étudiants et aux professeurs d’université. De même, pour nous la psychologie est l’étude du comportement humain et ses multiples motivations  ( conscientes et inconscientes ) et non pas “cette partie de la philosophie qui traite de l’âme, de ses facultés et de ses opérations”, selon la définition du Nouveau Petit Larousse. Pour comprendre le comportement et les motivations humaines il faut connaître diverses conceptions humaines de la vie, et vice-versa. Vraiment, vous avez le talent de me mener très loin !

            -  Nous ne sortirons pas du problème humain, observa la secrétaire.
            -  Mais nous pourrions en discuter jusqu’à la fin des siècles, dis-je soulagé d'avoir pu couper court à cet interminable entretien.  


            La sonnerie du réveil me fit sursauter...  Alors toute cette discussion n’est qu’un rêve ! Mais non, j’ai réellement parlé à ces deux lectrices. Elles m’ont posé à peu près les mêmes questions. Je leur ai répondu succinctement, puis je n’y pensai plus. C’est alors que je les ai revues dans mon sommeil, et nous continuons cet entretien. J’ai eu le soin de le reproduire littéralement ci-dessus. En le relisant, je reconnais le style de mon langage mais je ne m’y reconnais pas. D’habitude, je n’ai pas la langue si déliée, si bien pendue ; je déteste les sermons et j’évite les sujets trop sérieux ou trop “tabou”. Mais alors ce n’est pas moi qui ai parlé ? C’est sûrement mon double ou mon Surmoi qui profite de mon manque de vigilance dans l’état de sommeil pour me donner une leçon ou pour me jouer un tour ! Qu’en pensez-vous ?



            Cery, Automne 1970              
            Un rêveur éveillé.

            Texte :  Le Moi et l'Amour