3.- Ecole Chaigneau - Lycée Khai-Dinh

               A l’automne de cette année 1932, avec son certificat, Nguyên fut admis au cours Moyen I de l'école  primaire Chaigneau, située tout près de la Poste Centrale de la capitale.  Le maître de sa classe, Ung Quyền, était en même temps Directeur de l'école.  Nguyên était content d'être dans une salle de 50 élèves environ. Il y avait un préau pour la récréation, et des cabinets de toilette. ( Alors qu'à l'école de Vỷ-Dạ, il fallait aller faire ses besoins dans un  champ en dessous donnant sur la Rivière des Parfums ). Comme l'école se trouvait à 5 km environ de sa maison, Nguyên prenait ses repas de midi chez sa tante qui habitait à peu près 1 km de l'école.

              Sœur aînée de son père, celle-ci s'occupait, avec une institutrice, de l'administration de l’Association pour l'Education des Femmes ( Nữ-Công Học-Hội ). Première institution de ce type au Viêt Nam, elle était dirigée par Madame Đạm-Phương Nguyên-Khoa, qui possédait aussi un journal intitulé "Phụ-Nữ Tân-Văn" ( Nouvelle littérature féminine ). Cette pionnière du féminisme dans ce coin d'Asie était une tante par alliance du père de Nguyên.

              Le local de l'Association fut relié par un couloir à une habitation où logeaient la tante de Nguyên et sa famille. Après le déjeuner, Nguyên aimait aller s’y reposer. Mais au lieu de faire la sieste, il fouillait dans les rayons fournis de la bibliothèque. Il y avait des livres en français et en vietnamien, et diverses traductions d'ouvrages étrangers : français, chinois, japonais, russes, etc. Son intérêt se portait sur  les rubriques de revues traitant des sciences appliquées : physique, électricité, mécanique, qu'il avait de la peine à suivre malgré sa grande curiosité.

              Un jour, il tomba sur une traduction d'un livre épais sur les sciences occultes dans laquelle il trouva un chapitre sur l'hypnose. Bientôt, il s’adonna à des expériences devant un miroir ou une boule de verre. Il pratiquait aussi des exercices de concentration, de mémorisation qu'il appliquait en classe et répétait même sur le chemin de l'école. Pour lui c'était un jeu.

              Le directeur et maître d'école s'absentait souvent de la classe pour aller à son bureau situé à l’entrée du bâtiment. Pendant ce temps, après avoir donné des devoirs à faire, il laissait les élèves sous la surveillance du major. Nguyên en profitait pour lire en cachette des histoires de cape et d'épée, des épopées guerrières de la Chine ancienne - les Trois Royaumes ( Tam Quốc Chí ), les Cinq périodes féodales ( Đông Chu Liệt Quốc ) - et même des histoires fantastiques de Bồ-Tùng-Linh avec des renardes fantômes séduisant des lettrés ( Liểu-trai chí dị ).

               Un éditeur d’Hanoi avait pris l'initiative de publier ces histoires en feuilletons, sous la forme de petits fascicules de 32 pages, annexés à des revues littéraires mais pouvant être vendus à part. Nguyên y dépensait la plus grande partie de son argent de poche. Il les cachait au milieu de ses livres et cahiers, pour lire en toute liberté, en prenant l'attitude d'un écolier bien sage.

              A la fin de l'année, il passa sans problème au Cours Moyen 2. Malheureusement, son petit manège n'échappait pas au nouveau maître de classe, Ha Huy Bang. Vigilant comme un chat malgré son air inoffensif et nonchalant, il lui rappelait le maître du cours préparatoire,  feu Ung Miêu. Il appliquait en effet la même méthode de notation. Chaque fois que Nguyên, le nez dans ses feuilletons, se trouvait dans l’incapacité de répéter ce qu'il venait d’expliquer au tableau noir, il pointa sur lui son doigt accusateur en disant : "1 point" ( au lieu du "zéro" de son ancien maître ). Le major l’inscrivait avec empressement dans le registre mensuel.

             Nguyên n'aimait que les matières principales comme la lecture, la dictée, la rédaction ( en français et en vietnamien ), de même que l’arithmétique et l'histoire. En revanche, il avait l'habitude de négliger les matières qu'il considérait comme peu intéressantes comme la géographie, la morale, l'hygiène, les sciences naturelles, le dessin. Et comme toutes les matières se valaient au plan de la notation, à force de se voir décerner des "1 point" plusieurs fois par semaine, il se situa bientôt parmi les avant-derniers dans le classement mensuel. En outre, une mention pour son comportement le désignait comme "élève distrait et désobéissant, avec conduite laissant à désirer". Nguyên trouva  que c'était profondément injuste. Bien sûr, il avait quelques mauvaises notes, mais il se tenait toujours tranquille, ne bavardait pas souvent, ne se querellait jamais avec ses camarades. Pendant la récréation, il se contentait de lire dans un coin.

            Pour son père, cela resta un mystère. Pendant les vacances d'été, il avait engagé un précepteur pour ses cinq garçons, auxquels se joignaient quelques enfants du voisinage. Ce dernier, logé et nourri, leur donnait quelques heures de cours le matin, cinq fois par semaine pendant trois mois. Les résultats de Nguyên, évidemment sans les matières secondaires, étaient satisfaisants et même supérieurs aux autres enfants du même âge, bien notés en classe.

            Malgré cela, avec sa récolte de "1 point", Nguyên, à 12 ans, dut redoubler son cours Moyen 2, sur la base des résultats semestriels ainsi faussés. Il eut cependant un autre maître, l'ancien étant allé se soigner dans un sanatorium. Il ne put se réjouir longtemps, car le remplaçant, Mai duy Thuật, se montra plus rusé que Hà huy Bằng. Il le prenait facilement sur le fait, comme s’il s’acharnait sur lui. Mais Nguyên était mordu, et ne pouvait renoncer à ces lectures qui lui procuraient tant de joie et de plaisir. Il avait encore trouvé dans la bibliothèque de sa tante, un livre d'aventure "Robinson Crusoé",  ainsi que deux  romans français : "Paul et Virginie" de Bernardin de Saint Pierre et "Graziella" de Lamartine. Il vibrait de telle façon aux émotions des personnages de ces deux romans que certains chapitres l'avaient même fait pleurer. Pourtant, il ne savait pas encore ce qu'était l'amour. Il ne pouvait que l'imaginer, et rêver.

          Chez sa tante, Nguyên avait vu une écolière de son âge, que l'institutrice disait un jour en plaisantant que c'était un beau parti pour lui. Tout crédule, il s'était alors mis dans la tête que cette idée pourrait devenir réalité. Elle était si mignonne avec son nom "Cam" qui signifiait orange. Il rêvait d'elle, soupirait en pensant à elle, comme dans les romans français, mais, trop timide, n'osait pas lui adresser la parole. Il remarquait qu'en sortant de l'école à la fin de la journée, il la voyait trottiner devant lui. "Est-ce un hasard ou m'attend-elle ?", se demanda-t-il. Il la suivait en gardant une distance de cinq à six mètres, pressant le pas si elle marchait rapidement et ralentissant si elle faisait de même. Elle n’ignorait probablement pas qu’elle était suivie par Nguyên. Cette poursuite silencieuse durait jusqu'à la bifurcation qui menait, en passant le "Pont du Ministre" ( Cầu Ông Thượng ), vers le village Lại Thế où elle demeurait. Des mois passèrent ainsi ; c'était comme une habitude, un jeu pour lui.

           Un jour, il écrivit quelques mots doux sur un morceau de papier et, la dépassant, le laissa tomber par terre. Elle continua son chemin sans le ramasser. De dépit, il ne la suivit pas pendant quelques jours. Puis, la semaine suivante, quand il la vit de loin, il se hâta pour arriver tout près derrière elle. Cette fois il appliqua la méthode de transmission de pensée, développée dans ce gros livre qui traitait aussi de l'hypnose et qu'il avait lu deux ans auparavant. Mais, il n’obtint aucun résultat probant. Nguyên fut plus déçu par l’échec de ses expériences que par le manque de réceptivité de Cam. Au fond, il ne lui en voulait pas. Car, si cela avait marché et qu'elle était venue vers lui, comment aurait-il réagi ? Il eut la frousse en y pensant. Il ne savait pas encore parler d'amour.

          Nguyên revint aux ouvrages historiques et aux romans de cape et d'épée, plus gais, plus amusants, qui satisfaisaient mieux ses rêves et sa soif d'évasion.  Et de nouveau, à cause de son goût pour ces feuilletons, il fut classé parmi les avant-derniers de la classe et gratifié de la sempiternelle notation : "Elève distrait, rêveur, conduite laissant à désirer".
Une fois de plus, Nguyên pensa que ce n'était pas juste. Etre forcé d’ingurgiter les mêmes choses que  l'année passée, tandis que la bibliothèque de sa tante était remplie de matières plus intéressantes et d'un autre niveau. Etre arbitrairement classé par un maître, qui ne jugeait pas sa compétence sur les matières essentielles, mais sur une ligne de conduite condamnée à l'avance, du fait d'une inimité caractérisée à son égard, tout cela nourrissait la révolte de Nguyên qui se mit à faire l'école buissonnière au moins deux ou trois fois par mois. Il se déclarait malade au major qui tenait le registre des notes et des absences. Ce dernier, connaissant les problèmes de Nguyên avec le maître, manifestait une certaine compréhension pour son camarade de classe.

         C'était souvent par un après-midi ensoleillé que Nguyên commençait son escapade. De la poste centrale, il traversait le pont de Thanh Thai - surmontant la arivière des Parfums -, longeait une partie de la ville, entrait dans l'enceinte impériale par une des quatre grandes portes, puis allait directement au Hồ Tịnh-Tâm ( Lac de la Tranquillité du Cœur, photos en bas). Il marchait vers un pont en bois pour accéder à un pagodon situé au milieu d'un lac de nénuphars en fleurs. Adossé contre un vieux pilier, sortant ses romans d'aventures ou ses livres de cape et d'épée, sans oublier quelques sucreries, Nguyên s'adonnait  paresseusement à une douce évasion vers des horizons lointains. Le soir, sans aucun sentiment de culpabilité, il rentra chez lui, le cœur tranquille et l'esprit calmé.

         En fin d'année, malgré son mauvais classement et l’inévitable mention "conduite laissant à désirer",  Nguyên passa au Cours supérieur. Le maître, Ưng Thái, était membre de la famille royale comme celui du cours moyen 1, Ưng Quyền, mais il n'avait pas la classe et la dignité de ce dernier. En effet, tandis que l'ancien faisait régner la discipline par son autorité naturelle, le nouveau n’hésitait pas à recourir aux châtiments corporels :  gifles et coups de rotin. L'élève puni devait s'allonger sur l'estrade devant le tableau noir, tandis que le maître ou le major délégué infligeait la bastonnade devant une classe qui retenait son souffle.

          Evidemment, Nguyên n'échappa pas à ces sanctions, comme si le maître, sur le qui-vive, chercha à le prendre en défaut. Il le questionna plus souvent que les autres sur ces matières que Nguyên considéraient comme secondaires. En outre, il le surprit plusieurs fois en train de lire ces petits feuilletons cachés au milieu d’un livre de classe. S’il se fût agi d’un exemplaire de la série des Livres Roses de Hachette ou de "L'ami Fritz" d'Erckmann-Chatrian, recommandés par le maître, il aurait au moins eu une petite excuse. Mais Nguyên les trouva infantiles et insipides. En outre, il se prit aussi à apprécier les romans policiers qu’il empruntait dans la même bibliothèque.
         De nouveau, comme avec ses deux maîtres du cours Moyen 2, Nguyên récolta la même remarque : "Conduite laissant à désirer".

          Un incident survint qui sembla confirmer cette mention. Pendant la récréation, alors qu’il passait devant la classe Moyen 2, son ancien maître l’aperçut et lui tendit un verre en lui demandant de le remplir pour sa pipe à eau. Nguyên se rendit vers le robinet du W-C situé à une dizaine de mètres, dans un couloir transversal. Quand il revint, un élève lui fit un croche-pied qui le flanqua presque par terre. Nguyên, reprenant son équilibre, se redressa et  sans un mot, frappa sur la tête du mauvais plaisant avec une telle force que le verre se cassa. Le farceur hurla en voyant que l'eau et le sang coulèrent sur sa figure. Le maître accourut et prit un air fort désolé devant ce spectacle. Il conduisit l'un à l'infirmerie qui se trouvait  près de la Direction et emmena l'autre dans le bureau du Directeur à côté. Après avoir laissé Nguyên raconter ce qui s'était passé, ce dernier lui demanda :

        " -  Vous étiez-vous querellés auparavant ?
         -   Non, Monsieur le Directeur. 
         -   As-tu ressenti souvent de l'hostilité envers lui ?
         -   Non, Monsieur. Je ne le connais pas. Je n'ai jamais parlé avec lui.
         -   Bon. Je vais voir avec ton père, conclut le Directeur."

          Le Directeur, qui était son ancien maître du cours Moyen 1, était une connaissance de son père. Pourtant le lendemain, après leur entretien, Nguyên fut exclu de la classe pour trois jours, le père de la victime qui était un notable de la ville, ayant porté plainte. Il fut content d'avoir trois jours de congé, mais trouva injuste cette sanction. Il le dit à son père que c'était le grand garçon qui l'avait provoqué et qu’il avait agi en état de légitime défense.

         "-  Où as-tu trouvé cette expression ? demanda son père.
         -  Dans un roman policier, répondit Nguyên.
         -  En as-tu parlé au Directeur ? questionna son père.
         -  Non, j'ai eu peur de lui, et j'ai oublié de le dire, dit Nguyên.
         -  Tant mieux, conclut son père."

          Nguyên ne sut pas pourquoi il avait dit cela, mais n'osa pas le lui demander, déjà content que son père ne lui avait pas encore fait de reproche à ce sujet.
          Il fut étonné que son maître de classe ne fasse aucune mention de l’incident à son retour en classe. Ses camarades aux yeux de qui il apparaissait d’ordinaire comme doux et timide le regardaient avec une certaine admiration. Nguyên avait corrigé ce garçon qui embêtait souvent les plus petits. Il n'en tirait aucune satisfaction, car il ne l'avait pas fait exprès. Cependant, il n'acceptait pas le raisonnement des adultes qui ne correspondait pas à celui des enfants, plus juste selon lui.

          Nguyên semblait s’être habitué aux coups de rotin. Car il recommença à faire l'école buissonnière. Par sentiment de révolte, pensa-t-il pour se justifier, ou plutôt par réaction contre le maître. Il ne supportait pas son regard plein de haine quand ce dernier lui infligeait une correction et que Nguyên le fixait avec défi. Les coups pleuvaient  encore plus drus. Ayant constaté ce fait, les fois suivantes, il hurlait dès le premier coup, baissant la tête sans regarder le maître et voyait écourter la punition. Il se rappelait avoir joué cette comédie, quand il avait six ou sept ans, avec sa maman à qui il arrivait de le punir ; mais elle, c'était par colère de n'être pas obéie par son fils. "Est-ce la même chose ?" se demanda Nguyên.

           Comme par miracle, il était moins puni qu'avant, mais n'avait pas encore pu effacer cette mention "conduite laissant à désirer" qui semblait être imprimée à vie sur sa feuille mensuelle de notation.
          Vers la fin de l'année scolaire à 14 ans Nguyên obtint  son Certificat d'Etudes Primaires parmi les dix premiers reçus.

           Ses parents furent contents, mais pas pour longtemps. Nguyên échoua à l'examen d'entrée à la première année du Lycée Khai-Dinh, la première et unique école secondaire de l'Annam. C'était un concours plutôt qu'un examen. Il y avait  environ 500 participants ayant le Certificat d'études primaires pour 90 places partagées en 2 classes A et B ( 40 élèves + 5 réservistes par classe ). Les postulants, comme les membres du jury, venaient de toutes les provinces du nord au sud de l'Annam. 

          Comme la limite d'âge pour l'admission était officiellement fixée à 15 ans, Nguyên avait  encore une année de répit pour préparer un second concours d'entrée l'année prochaine.

          En attendant, son père l'avait inscrit dans une école secondaire privée, l'Institution Thuận-Hoá ( ancien nom de la province ). Cette école avait  pour Directeur Tôn Quang Phiệt, un opposant au régime colonial qui avait connu la prison. Certains professeurs avaient eu le même sort que lui. Devant l'étonnement de Nguyên, son père lui avait expliqué que les Français les avaient tolérés parce ces prisonniers politiques étaient d'obédience nationaliste et non pas communiste. D'ailleurs, il leur fallait un gagne-pain et la Sûreté nationale pouvait ainsi les surveiller plus facilement au lieu de les laisser s'éparpiller dans la nature.

          Le Directeur était aussi professeur de langue vietnamienne et de caractères chinois. Son professeur d'arithmétique, Phan Thanh, était le fils d'une figure politique de la province de Quảng Nam qui avait connu aussi les cellules de l'île Poulo-Condore, lieu de détention des prisonniers politiques. Jeune, souriant, vêtu d'un costume français blanc, il lui fut sympathique dès le premier jour. Devant le professeur assis sur une estrade, chaque élève se leva pour se présenter. Au tour de Nguyên qui cite son nom et prénom, il lui dit en souriant : "Monsieur, vous avez un nom qui porte bonheur". Il en fut tout étonné, car ce fut la première fois qu'on l'appela monsieur. Et puis, pourquoi son nom est-il plus privilégié que les autres ? Cependant, il était trop timide pour en demander la raison. Nguyên travailla avec plaisir, sans se forcer ni faire l'école buissonnière.

          Il avait néanmoins éprouvé une petite déception. Un professeur du nom de Bùi Ái commença un jour à donner une leçon d'Anglais en classe. Nguyên fut ravi autant que ses camarades. Or, la seconde leçon n'eut jamais lieu. Les élèves chuchotaient que le professeur, qui était aussi un habitué de l'île pénitentiaire, avait quitté le pays. Cependant Nguyên l'aperçut un jour en ville,  à la librairie et imprimerie Dac Lap. Intrigué, il  en parla à son père qui lui dit que ce dernier y travaillait temporairement et que l'ordre de la suspension du cours d'anglais était venu de la Sûreté nationale. Nguyên trouvait que c'était injuste et pestait intérieurement contre les Français.

          Pourtant, il aimait tant la langue française. Grâce à un grand cousin éloigné qui lui avait prêté "Les trois mousquetaires", il passait une grande partie de son temps libre à lire Alexandre Dumas. De "Vingt ans après", "Le collier de la reine", "Dix ans plus tard", "Le Vicomte de Bragelone" au "Comte de Monte-Cristo", il raffolait de ces atmosphères faites d’amours et d’intrigues. C’est surtout la destinée fantastique d'Edmond Dantès qui le faisait vibrer, ce prisonnier qui avait su rétablir l'injustice dont il avait été victime, en prodiguant le bien tout en se vengeant du mal qu'on lui avait fait. Il avait même passé une nuit blanche pour dévorer l'un des six volumes.

          Il s'était aussi pris de passion pour le jeu des échecs chinois. Une fois, pendant les inondations d'automne, il avait joué avec un de ses copains durant deux jours et deux nuits sans interruption. Il aimait aussi se mesurer avec les grandes personnes, bien qu'il ne parvienne à gagner que deux ou trois parties sur dix. Il pensait que le jeu des échecs pouvait lui apprendre à se mettre à la place de l’adversaire. Que ce soit en jouant ou en  bavardant, la compagnie des adultes était pour lui une occasion de chercher à comprendre les choses de la vie. Il les questionnait, il insistait sur les détails, revenait à la charge jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction sur le sujet qui l'intéressait. 

          Cette première année d'école privée fut reposante pour lui. Son habitude de privilégier les matières principales et de délaisser les matières secondaires n'avait pas changé. Cependant, s'il détestait la géographie, l'histoire de la France, il aimait l'histoire du Viet Nam, mais négligeait les caractères chinois. Nguyên essuya un jour le regard sévère du professeur Ton Quang Phiet  qui lui dit, alors qu’il avait des difficultés à tracer au tableau un idéogramme : "Vous savez, notre langue, qui est encore pauvre, a besoin de l'apport des expressions chinoises pour pouvoir s'exprimer dans divers domaines comme la littérature, la philosophie et les sciences. La connaissance de l'écriture chinoise est indispensable." Mais Nguyên, entêté, se contentait de retenir par cœur les expressions sino-vietnamiens, ne faisant aucun effort pour apprendre les caractères chinois. Il regretterait longtemps après ce désintérêt. 

          Heureusement pour le moment, la notation des matières d’études tenait compte de leur degré d'importance, en se basant sur des coefficients attribués à chacune d'elles. Il figura donc sur un rang assez honorable du classement  général. La mention "conduite laissant à désirer" faisait désormais partie des souvenirs lointains. 

          A la fin de l'année, Nguyên quitta l'Institution privée à regret, en ressentant comme une trahison envers ses professeurs. Il avait commencé à apprécier leur gentillesse et leur bienveillance. Il avait ainsi compris que pour bien étudier, il était essentiel de disposer d’un lieu où régnait la confiance et l'estime mutuelle ( comme dans celui du mouvement scout ) et non pas dans la méfiance et l'hostilité, pour ne pas dire la haine ( il pensait à ses trois dernières années d'école primaire ).  

          Cependant, il préféra choisir le Lycée officiel et essayer de se présenter une deuxième fois à ce concours d'entrée, réputé fort ardu. Il voulait ainsi suivre le conseil de son père qui pensait à la renommée de l'école publique et à la gratuité des études. D'autre part, afin d’apaiser ses regrets concernant l’école privée, il envisageait son choix comme un défi, celui de se frotter aux difficultés, la vie étant ressentie par lui comme un jeu.  

          Il réussit enfin l'examen d'admission. Dans sa fierté, il considéra ce succès comme un cadeau offert à ses parents, agrémenté d’un plus : une bourse gratuite de demi-pension à l'internat  du lycée, obtenue grâce à la mention "assez bien".
 
LDT
Le Mont-sur-Lausanne

Hiver 2002.

                  (Reconstruite d'après l'ancienne architecture et renommée "Truong QUÔC HOC)