3.- Mon père, cet incompris

                 "Renier son passé, c'est se tronquer. L'assumer en le dépasant  fait du destin une destinée"         Marcel  Mélançon 

                Une bonne action du père peut influencer plus ou moins les destinées de ses enfants sans que ces derniers puissent s'en rendre compte. 

                 En venant à l'aide d'un mandarin, le père de Nguyên ne pensait pas à l'avenir de ses enfants, mais Ngô Dinh Diêm, devenu Président, n'oublia pas la dette envers son ancien sauveur.

                 Photo ci-contre :   LE-DINH Loan ( 1895-1971 )  prise en 1950, à l'âge de 55 ans, année de sa retraite.                                                                                                     
 

            Prévoir le chemin de la destinée est possible grâce à la liberté du choix, mais le chemin du destin prend des voies imprévisibles. Les rencontres hasardeuses ou les liaisons fortuites peuvent mener aussi bien à l'enfer qu'au paradis. Les historiens n'y voient que du feu et se contentent d'inventer, c'est-à-dire de réécrire l'histoire selon leurs interprétations subjectives.

            L'un d'entre eux prétendit que si le cardinal Spellman ne se liait pas d'amitié à Rome avec l'évêque Ngô-Đình Thục, le sort du Viêt Nam aurait été changé. Vieux cliché et pure conjecture. Si son frère Ngô-Đình Diệm n'était pas devenu Président au Sud, les Etats-Unis, dans la confrontation avec le camp adverse, auraient trouvé un autre pion. Or, sur l'échiquier mondial, le pion, poussé en avant, serait tôt ou tard, le premier sacrifié.

            Né en 1901 à Huê, sa carrière mandarinale le mena jusqu'au poste de Premier ministre. Il ne manqua pas d'intelligence et laissa une réputation d'homme intègre. Cependant, les politiciens opposants le traitaient souvent de niais et de faible, parce qu'il ne savait pas se détacher ni de son frère Ngô-Đình Nhu, ni de sa belle-sœur Trân Lệ-Xuân, surnommée Madame Nhu. Ce n'était pas seulement un problème de clan, facile à résoudre. Les trois formaient un triangle et si l'un des côtés manquait, ce serait un trait plat. D'ailleurs, dans son optique de lettré confucéen, comme dans l'exercice de son pouvoir à cette époque, Ngô-Dinh Diêm ne pouvait, ni ne voulait se séparer de ses proches, comme le lui demandaient les ambassadeurs USA successifs, ainsi que ses ministres, généraux et partisans.

            "Ma famille et moi, c'est un tout à prendre ou à laisser", semblait-il dire aux USA et au pays, après le constat de graves problèmes de corruption familiale, d'échecs militaires ( les hameaux stratégiques ) et surtout politiques ( avec les bouddhistes ). Supportant tout sur son dos, se croyant muni d'une mission, encouragé à dessein par une nation qui lui accordait une mission plus grande encore, Ngô-Đình Diệm fut plutôt fidèle à son personnage qu'à son peuple. Il fut assassiné avec son frère, un jour après le coup d'état du 1er novembre 1963.

            En 1980, après quelques voyages à Paris pour visiter l'ami de son père, Nguyên avait pu éclaircir certains points inexpliqués concernant les aléas de sa carrière au Sud Viêt-Nam, de 1956 à 1959, sous le régime du Président Ngô Đình Diệm.

            Après avoir fini ses études de psychologie générale, de psychologie clinique et d'orientation professionnelle en 1955 à l'Université de Genève, Nguyên avait pu obtenir une bourse de perfectionnement de l'UNESCO sur les statistiques de l'enseignement, avec un engagement tacite de travailler pendant au moins deux ans au Sud Viêt-Nam.

            Ce retour fut pour lui une grande aventure, car le Viêt Nam était divisé en deux, déchiré par une guerre de reconquête de réunification, aidé au Nord par l'URSS et la Chine et au Sud par les USA et la France. La lutte entre le Président mandarin contre le Président révolutionnaire semblait problématique. Nguyên pensait y rester jusqu'à la fin du contrat avec l'UNESCO, puis retourner en Suisse, patrie de sa femme.

            Vers la fin de 1956, Nguyên débarqua à Saigon avec son épouse et son premier enfant. Sachant que c'était un régime policier, il avait pris soin de limiter ses fréquentations et d'éviter les connaissances politiques, vivant aussi simplement que possible.

            Le ministre de l'Education Nationale, Nguyên Dương Đôn (photo ci-contre) fut son ancien professeur de mathématiques au Lycée Khai Dinh. A la première entrevue, ce dernier dit à Nguyên : "Je n'ai que le poste de Chef du Bureau de l'enseignement supérieur à vous proposer" - "Parfait, Monsieur le Ministre, dit Nguyên. Je ne suis pas ambitieux.
            Puis il se mit au travail et apprit à rédiger les textes en viêtnamien, car après sept ans loin du pays, il en avait perdu l'habitude. En quelques mois les mots revinrent et ce qui flattait son égo, ses textes furent montrés comme modèles pour les autres Services. Pour recenser le nombre d'enseignants et d'élèves, il créa le premier Service des statistiques du Sud Viêtnam. 

            Six mois après, en 1957, un matin à l'arrivée au bureau, Nguyên fut convoqué chez le Ministre qui lui apprit qu'il fut nommé Chef du Service de Législation et du Plan ( Chánh-sự-vụ Sở Pháp-chế và Kế-hoạch ), le Service le plus important du ministère. Tout surpris, il protesta : "Pourquoi moi ? Monsieur le Ministre, je ne connais rien aux lois et aux législations. Je suis psychologue et non juriste !" - C'est l'ordre d'en haut, il faut accepter, répondit le ministre".

           Cependant, le nouveau promu ( photo ci-contre en 1957 ) restait perplexe, il ne connaissait personne de haut placé, ni le Président, ni Nhu son puissant frère qui tenait tous les pouvoirs entre ses mains. Il était apolitique. Un fonctionnaire lui chuchota après, que son prédécesseur fut relevé de ses fonctions parce qu'il était franc-maçon (?) et nordiste (?). Des prétextes qui ne le convainquirent guère. En outre, Nguyên ne fit pas partie du mouvement "Cần-Lao Nhân-vị"  ( Travail-Personnalité ), un personnalisme d'inspiration d'Emmanuel Mounier, fondé par Ngô Đình Nhu. 

            Nguyên se souvint alors d'un petit incident. Quand il avait reçu un grand colis de livres qu'il avait fait envoyer par l'UNESCO à son adresse à Saigon, le coli fut ouvert à son insu. Aucun livre ne manqua, sauf un : "L'Existentialisme est un Humanisme" de Sartre. " - Probablement, se dit Nguyên, c'est la main de la police secrète de Nhu !".  .

            Pendant ce lap de temps, Nguyên avait pu aller deux fois à l'étranger : en Thaïlande et à Paris pour participer à deux conférences internationales de l'UNESCO.  Son épouse, fut nommée Professeur d'Anglais et d'Allemand à l'Ecole Technique nationale et à la Faculté des Lettres de l'Université de Saigon. Mais ne supportant pas le climat tropical, elle commença à maigrir et voulut rentrer en Suisse.


            Nguyên se demanda de quelle mission allait-on lui confier, quand un jour du mois de juillet 1958, le Ministre Trân-Hưu Thế le convoqua dans son bureau. Il fut mis en présence de Monseigneur l'Evêque Ngô-Đình Thục ( Photo à gauche ). Le grand frère du Président voulut chercher quelqu'un pour réorganiser son Université de Dalat et lui demanda s'il voulait accepter la fonction de Secrétaire général et en annexe celle de professeur de psychologie. Nguyên fut fort surpris, mais accepta avec joie et sans réserve.

            Rentré chez lui, il crut être encore dans un rêve. Il cria à sa femme : "Nous allons à Dalat, où la fraicheur du climat va te sauver, car tu dis toujours que tu vas crever si tu restes encore à Saigon. C'est un miracle !. Pourquoi l'Evêque fait-il appel à moi ? Je ne suis pas catholique et je ne l'ai pas connu avant !"

            Pour le lui faire connaître, ou pour le juger, le ministre emmena Nguyên à Vỉnh-Long voir l'évêque, lors d'une grande fête anniversaire où il y avait beacoup de monde. Nguyên, inconscient, n'avait rien apporté comme cadeau, mais devant l'évêque qui lui tendit la main, il mit un genou par terre pour baiser l'anneau épiscopal, ce qui charma son hôte plus qu'aucun autre présent. Pour Nguyên, ce ne fut pas une soumission, mais un acte de politesse devant un prélat. Il avait appris ce rite en 1946, quand, de Nam-Định, il fut venu avec Vủ Trọng Hoàng, en tant que deux chefs scouts, avec deux troupes, chez Mgr Lê-Hửu Từ, évêque de Phát-Diệm, qui avait aussi ses troupes de scouts catholiques. Il avait répété ce même geste en imitant son grand ami qui l'avait fait avec une grande élégance ! D'ailleurs, son grand-père lui répétait souvent : "Si tu vas chez quelqu'un, respecte les coutumes de cette famille" ( "Nhập gia tùy tục …" ).

            Nguyên et sa famille déménagèrent à Dalat dans un des chalets de l'université ( Photo à droite ) avec une voiture de fonction et un chauffeur à disposition. Il se sentait comblé, trop comblé même. Il gagnait ainsi trois salaires : avec celui de chargé de mission, détaché à l'Université de Dalat où il toucha encore deux rémunérations : de Secrétaire général et de professeur de psychologie. De plus, sa femme y enseigna l'Anglais. Encore, il pouvait garder son appartement à Saigon aux frais de l'Etat.

            Nguyên craignait susciter la jalousie de ses pairs. Déjà, quand le précédent ministre fut parti à Rome, le nouveau successeur arriva un jour chez Nguyên, quand celui-ci était au travail. Il rencontra la femme de ce dernier qui lui ouvrit la porte : "Je voulais voir votre habitation, il paraît que vous avez deux appartements". Cette dernière lui fit visiter les lieux. "Enfin, dit le ministre, vous avez deux studios côte-à-côte, donc deux grands chambres avec cuisines, et on m'a dit que vous avez deux appartements. Je viens exprès pour le voir. Veuillez m'excuser du dérangement".

            Pourtant, Nguyên voulait vivre le plus effacé et le plus simple que possible. Quand les nouveaux universitaires diplômés arrivèrent de l'Europe comme lui, pour s'installer à Saigon, la première chose pour eux fut d'acquérir une voiture rutilante. Nguyên se contenta d'un vélomoteur prêté par son frère et parcourait la ville avec sa femme sur le porte-bagage en arrière. Il pensait y rester deux ans, d'après le contrat avec l'UNESCO, puis revenir en Suisse, comme convenu avec sa femme.

            Au travail par contre, il fut consciencieux et n'aimait pas laisser traîner les choses. Quand il y avait une affaire à régler, il prit le téléphone ou vint voir l'intéressé de l'autre ministère pour discuter sur le problème ou prendre une décision, sans passer par de nombreuses paperasses et perdre du temps avec le va-et-vient du courrier. Une fois, l'auteur d'un projet insistait et lui laissait entendre que l'initiative vint de Madame Nhu. Nguyên, après l'avoir étudié, conclut :"A première vue, c'est un projet bidon. Ce ne serait pas votre protectrice, mais moi, chef du service de législation et du plan, qui en serait responsable si je donnais mon accord". Après cette affaire classée, quelqu'un qui en était au courant lui dit que cette impertinence fut la cause de son départ pour Dalat. Nguyên rit sous cape en pensant que la destination pour Dalat fut pour lui une récompense et non une punition.

             "Cependant ce qui est trop est trop, s'inquiéta Nguyên. Pourquoi tant de privilèges pour moi ?". Il commença par renvoyer le chauffeur au ministère et conduisit lui-même la voiture. Il accepta deux secrétaires envoyés par le ministre. Le recteur, le RP Nguyên văn Thiện, un prêtre catholique lui donna carte blanche et se contenta de signer les papiers. Il pleuvait beaucoup à Dalat, parfois quatre ou cinq jours de suite. Il n'y eut pas de divertissement. Avec sa femme, ils lurent presque tous les romans policiers de la petite bibliothèque du Cercle nautique de Dalat.  ( Photo ci-dessous : Le recteur RP Nguyên văn Thiện avec le Cardinal Agosino Casaroli, lors d'une visite de ce dernier à l'Université de Dalat - Eté 1959 ).


            La santé de sa femme s'améliora mais elle commença à s'ennuyer. Un jour, le RP Thiện, invité chez eux pour un dîner, lui dit au dessert : "J'admire votre courage, Madame, une européenne dans ce triste coin isolé de tout ! ". Nguyên ne savait pas comment faire pour en sortir. Aucun de ses collègues diplômés en Europe n'avait pu quitter le pays après y être entré.
            L'occasion vint quand deux diplomates canadiens ( de la mission permanente de l'ONU ) qui visitèrent l'Université de Dalat lui firent connaître qu'il existait un plan Colombo attribuant des bourses de perfectionnement aux professeurs de l'enseignement supérieur. Nguyên y vit tout de suite un moyen propice pour revenir en Europe. En fraternisant avec ces deux envoyés du Ciel, il leur demanda l'obtention d'une telle bourse en tant que professeur de psychologie. La réponse positive vint quelques semaines après. Nguyên dut subir un contrôle de santé dans un office militaire de la mission canadienne.

            Le ministre de l'Education nationale fut étonné de la décision de Nguyên : "Comment ! Vous venez de vous asseoir, le postérieur pas encore chaud ( ngồi chưa nóng đít ), et vous nous quittez déjà ! ". Enfin, il l'accepta à contre-coeur, sachant que Nguyên reviendrait après une année ou deux au maximum.

            Au mois de juin 1959, Nguyên envoya sa femme et son fils passer leurs vacances en Suisse. Il put obtenir facilement le visa et le passeport pour ce dernier, âgé de huit ans.

            Nguyên partit en avion au Canada en septembre 1959, via Tokyo et le pôle Nord, et sa femme et son fils le rejoignirent à Montréal en novembre de la même année. Tout cela sans aucune réaction du Ministère de l'Education qui transféra même son salaire à Montréal, tout en laissant en réserve son appartement vide de Saigon gardé par une employée.

            Nguyên traînait en longueur ses études, tout en pensant à chercher un moyen pour rester en Europe, car dans son pays la guerre s'intensifiait et l'avenir paraissait fort incertain. 

            A l'Université de Montréal, le Directeur du Département de psychologie, le R. P. Pinard, dit à Nguyên "qu'il suffit de prendre quelques cours pour la forme", tandis qu'il voulut faire le Master en entier. Après, il présenta à son directeur de thèse un projet critiquant Piaget, tout en sachant que le prêtre canadien fut un admirateur inconditionnel du Maître ( Cf. : Projet en l'air).
            Il avait profité de son séjour pour faire un stage payant à l'Hôpital Sainte Justine de Montréal et se mit à réapprendre le Zen pour une conférence interne à l'Université.

            Puis en septembre 1961, Nguyên prit l'avion pour Genève, tandis que sa femme et son fils étaient déjà partis en bateau au mois d'août pour les vacances d'été en Suisse.
            Evidemment, il avait reçu une lettre de protestation du Gouvernement canadien pour le fait d'avoir quitté Montréal sans son autorisation, étant responsable du boursier du plan Colombo devant le gouvernement viêtnamien.

            Sitôt revenu à Genève, il s'inscrivit à l'université de la cité de Calvin (Université de Genève), et envoya une lettre de démission à Saigon. Tôn-thât Trạch, Directeur général des Services publics auprès du Ministre de la Présidence, lui enjoignit de retourner au pays. Nguyên demanda alors l'aide du recteur de l'université de Huê, le R. P. Cao-văn Luận de bien vouloit d'intervenir auprès de ce dernier. Enfin il ne fut plus inquiété par la suite. Alors, il décida de s'établir à Lausanne avec sa petite famille.

            Il avait pu ainsi quitter le Viêt Nam en 1959, au moment où les U.S.A., en voulant intensifier la guerre, décidèrent de chercher un autre président que Ngô Đình Diệm, et où l'arrière-pays fut déjà menacé par le Front de Libération du Sud Viêt Nam, alliées du Nord. Nguyên avait fait un choix, en s'éloignant de ce gouvernement du Sud, présidé après par des Présidents fantoches, qui serait plus tard balayé en 1975 par l'Armée populaire conduite par un Président révolutionnaire.

            Le quatrième frère de Nguyên, LĐ Ấn, fut photographe et caméraman attitré du Président Ngô Đinh Diêm. Il suivait ce dernier comme une ombre à chacun de ses déplacements. Son frère, qui n'avait pas fait des études poussées, était un garçon doué et fort débrouillard. Néanmoins, Nguyên fut intrigué par le choix du Président qui, très méfiant ne se laissa approcher que par les personnes de son clan.

            Le sort de son deuxième frère LĐ Khôi fut encore une perplexité pour Nguyên. Lors de la reconquête des Français en 1945, ses trois frères et Nguyên furent engagés dans l'Armée de Libération du Viêt Nam. LĐ Khôi fut envoyé à l'école militaire de Son Tây, dirigée par Hoàng Đạo Thúy, ancien commissaire des scouts du Nord Viêt Nam. Nguyên avait l'occasion d'aller le voir quand il passa à Hanoi vers la fin de 1945.

            Dix ans après, lors de son arrivée à Saigon avec sa famille en 1956, c'était LĐ Khôi (photo ci-contre) qui l'avait accueilli, lui avait prêté son appartement et son vélomoteur. Il travaillait à ce moment comme secrétaire d'une firme française de plantation d'hévéas. Avant 1945, il fut secrétaire greffier dans le gouvernement impérial de Bảo Đại.

            Un jour, en 1958, son frère, le caméraman du Président Diêm, s'inquiéta de son absence et dit à Nguyên que LĐ Khôi avait disparu de la circulation depuis presque une semaine. Enfin, leur père leur apprit que LĐ Khôi fut arrêté par les forces de sécurité du Gouvernement de Saigon et ramené à Huê, puis mis en prison dans une aile encore debout du bâtiment de la Résidence Supérieure. Le Centre Viêt Nam étant sous les autorités du frère du Président, Ngô-Đình Cẩn. Ce fut ce dernier qui vint en personne interroger le prisionnier. Un mois après, Nguyên apprit par son père que son second frère fut nommé responsable du Service de Sécurité nationale à Danang. Nguyên fut fort surpris par cette nouvelle. Il savait que son frère était un fils modèle, pieux et obéissant qui céda probablement au désir de son père de servir dans le camp adverse. Avoir la liberté sans aller en prison fut déjà une chance inouïe. Mais le fait de réintégrer dans son gouvernement un officier nord-vietnamien en mission incognito au Sud dépassa l'entendement de Nguyên qui se demandait d'où venait cette clémence inattendue. Car il connaissait par les rumeurs la sévérité impitoyable du Service de Sécurité du frère du Président, Ngô-Đình Nhu, dirigé par le Dr Trần Kim Tuyến, qui n'hésitait pas à éliminer les opposants du régime.


            C'était en 1980, lors des visites à Paris de l'ancien ami de son père (Đinh Hữu Uyên, photo ci contre) que Nguyên avait pu reconnaître l'influence décisive du Président Ngô Đình Diệm sur les destinées de trois enfants de son obligé. Un lettré confucéen tient à payer, avant de quitter ce monde, la dette envers celui qu'il avait contactée. Ce fut une dette d'honneur d'un "quân-tử" ( homme royal ) envers le père de Nguyên qui lui avait naguère sauvé la vie. Le Président Ngô-Đình Diệm n'y avait pas failli, malgré toutes les responsabilités de sa charge.

            Cependant, la destinée de LĐ Khôi suivait un chemin imprévisible. Son arrestation en 1958 fut pour lui à la fois négative et positive. S'il n'avait pas été pris cette année, il aurait probablement été éliminé après 1961 par l'opération Phénix des USA, qui avait supprimeé une grande partie des cadres du Nord ( 8'000 environ ). Le positif en 1958, devint négatif en 1975, il fut incarcéré par le Gouvernement du Nord qui l'envoya dans les camps de rééducation pendant 12 ans, malgré l'intervention de son jeune frère, colonel dans l'Armée de Libération. Et ce fut à cause de cette détention, le négatif devient positif, il put en 1991 s'exiler avec toute sa famille aux USA (Photo ci-contre avec sa femme).

            Nguyên pensait à l'anecdote de ce fermier qui a perdu son cheval ( Tá ông mất ngựa ) où dans le malheur il y a le bonheur et vice-versa, selon les revirements dialectiques.

            "Quand un homme marche vers son destin, il est bien souvent forcé de changer de direction" fit remarquer Paulo Coello dans "La Cinquième montagne". LĐ Khôi dut faire un choix cornélien qu'il eut à payer et qui devint positif à la fin. Chez lui, destin et destinée se confondirent.

            Son frère LĐ Ấn, le cameraman du Président, fut prisonnier à la chute de Saigon en 1975. Heureusement, son petit frère LĐ Vìệt, colonel de l'Armée de Libération vint à temps pour le libérer. Grâce à son talent, il collaborait avec un cousin lointain Hồ Quang Minh, un diplômé de l'Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne ( EPFL). Docteur ès Sciences, naturalisé suisse, ce dernier retourna au Viêt Nam en choisissant de devenir cinéaste et réalisateur. En 1991, tous deux avaient fait des tournages dans le pays et au Cambodge et obtenu des médailles de mérite du Gouvernement de Hanoi pour leurs actions patriotiques et le retentissement mondial de leurs films. ( Photo ci-dessus : Hồ quang Minh à gauche et Lê Đình Ấn cameraman ). La destinée de LĐ Ấn suivit son destin.

            Quant à Nguyên, il avait l'impression de forcer un peu son destin en faisant des choix multiples, en se bifurquant dans diverses directions. Il avait réalisé que dans le destin, il y a non seulement un "karma" personnel mais aussi ceux de ses ancêtres qui lui donnèrent un ajout de crédit de bonté ou de malheur. Bref, le destin distribua les cartes, mais c'est à sa manière de jouer qui orienta sa destinée. Son caractère constitue évidemment un facteur déterminant, mais il y a toujours des influences extérieures, imprévisibles, non négligeables.

            Quand Nguyên avait dix ans environ, son grand-père avait donné gratuitement un médicament qui guérit l'asthme d'un collègue de son père, habitant à Hanoi. Ce dernier, comme remerciement, lui avait proposé d'établir des horoscopes chinois de ses cinq petits fils. Nguyên ne se rappela que quelques bribes du sien. Au sujet de sa carrière, il y a beaucoup de haut et de bas, très mouvementée au début avec calme et sérénité vers la fin. D'ailleurs, il ne pourrait réussir sa vie qu'à l'étranger, bien loin du pays natal. Concernant le mariage, il ne se réaliserait que vers la troisième tentative, et sa maison "corps" ( cung mệnh ) réside dans la maison "épouse" ( thân cư thê ). Il ne serait jamais riche, mais aurait toujours de l'argent à sa disposition. Dans la maison "maladies et accidents", il s'en sortirait rapidement, comme avec d'autres difficultés rencontrées, grâce à une "protection supérieure" ( có quí nhân phò trợ ) relative à la maison "crédit de bonté des ancêtres" (cung phúc đức).

            Au début, Nguyên n'y croyait pas beaucoup, mais avec les années et les évènements passés, tout se passait comme prévu suivant certains points importants de son horoscope chinois : il se demandait si sa destinée pouvait être influencée par les prévisions de son horoscope, mais cela semblait être du domaine de la probabilité !.

            Car ce destin dans les étoiles est très personnel et ne tient pas compte des changements dans le temps et dans l'espace, ni les rencontres diverses, ni le choix du chemin et la direction prise par l'intéressé.

            Pour Nguyên, son choix se confond avec le libre arbitre et son chemin suit celui du cœur déjà tracé par ses ancêtres. Mais le mystère de la "protection supérieure" le tracasse. Il ne sait pas si cette entité réside au dehors ou en dedans de lui-même ?  Et ce pouvoir d'autoprotection serait-elle de la même source que le pouvoir d'auto-guérison ?

            La quête du divin lui permettrait d'y voir plus clair.

            Lausanne,
           Automne 2008.

           Le petit-frère de Nguyên, Lê Đình Quyền, né en 1925, était le troisième fils de la famille. Leur maman rappelait souvent qu'il était un prématuré de 8 mois et 10 jours ; pourtant, il se développait normalement et avait une taille plus haute que celle de son petit frère.

          C'était le plus beau garçon des cinq, doué d'une intelligence vive, d'un caractère ferme et doux, chaleureux, serviable, ayant facilement des amis. Chef de patrouille scout et faisant partie des jeunes bouddhistes, il avait un esprit ouvert. Nguyên se souvint de leurs conversations en 1944, lors des vacances d'été, son frère écoutait avec intérêt ses propos sur Krishnamurti. Malgré son jeune âge, il avait une vie intérieure intense. Il aimait souvent bavarder avec le bonze supérieur Thích Trí Thủ de la pagode "Ba la mật" situant à deux pas de sa maison. Le seul défaut dont ses frères se moquaient souvent de lui, c'était son écriture indéchiffrable : "le grattage d'une poule cherchant sa nourriture sur le sol".

            Il avait tout juste vingt ans en 1945, quand il s'engageait, comme ses trois autres frères, dans l'Armée de Libération. Sous les ordres de Vỏ Quang Hồ, fraîchement sorti de l'Ecole "para militaire" de Phan Anh ( Thanh Niên Tiền Tuyến ), les jeunes recrues se lancèrent vers le Sud ( Nam tiến ) à la rencontre des troupes françaises remontant de Saigon à Nha Trang.

            A la gare de Huê, le spectacle attristant des proches et des parents qui accompagnèrent leurs enfants partant au front, contrastait avec l'enthousiasme de ces jeunes combattants qui chantèrent dans la joie ces paroles de Lưu Hửu Phước :

            "Xếp bút nghiên lên đường tranh đấu,
            … lúc quê hương cần người, giã trường lên yên,
            … dứt lòng tơ vương …"

            ( Traduction : "Rangez vos livres et vos plumiers pour aller combattre l'ennemie,
            … quand le pays a besoin de vous, quittez les établissements scolaires,
            … coupez vos liens sentimentaux …")

            Tandis que les infirmières improvisées, constituées surtout de jeunes volontaires de l'Ecole de Dông Khanh entonnèrent à l'unisson :

            "Khi ra đi là không ước hẹn ngày về,
            Ai quên ghi vào tâm đả bao nguyện thề, …"

            ( Traduction : "Partant au front, personne ne pourrait entrevoir le retour,
            … oubliant d'avoir inscrit dans son cœur tant de promesses émises …"

            Au printemps de 1946, la nouvelle de la mort de son frère fut parvenue à Huê par quelques blessés de retour, sans autres informations. Le bruit court qu'il fut tué quand il montait sur un bâtiment pour descendre le drapeau tricolore ; pourtant son corps restait introuvable.

            Cinquante ans après, lors de son troisième retour au pays en 1996, Nguyên avait essayé de connaître les circonstances précises. A Hanoi, son cinquième frère, Lê Đình Việt, colonel dans l'Armée populaire du VN, lui avait donné quelques informations sur la date et le lieu de l'affrontement : le décès de leur frère avait eu lieu le 2è jour du Nouvel An vietnamien ( février 1946 ) à l'intersection des 3 chemins, sise à la Forêt Cấm Xe ( Ninh Hoà ). Nguyên décida d'aller retrouver le commandant d'antan, devenu Général de l'armée populaire, pour en savoir plus.

            A Huê, Nguyên avait pu trouver facilement, grâce à la sœur de ce dernier, l'adresse du général Vỏ Quang Hồ, son ancien camarade de classe à l'école Chaigneau en 1932. Nguyên était allé le voir un matin du mois d'août 1996 à Saigon où ce dernier habitait en banlieue, dans un quartier d'habitation d'officiers à la retraite de l'Armée. 

           Malgré les années passées, ils s'étaient vite reconnus ( par prudence, son ancien camarade de classe lui avait donné rendez-vous à un arrêt d'autobus, probablement pour l'identification, avant de le ramener à la maison ).

            Chez l'ancien officier supérieur, vivant dans un appartement lumineux au 3è étage, l'hôte raconta à Nguyên, devant une tasse de thé, les circonstances précises de la mort de Quyền :

            "Notre bataillon à l'époque, formé surtout de jeunes recrues était, lors d'un sérieux accrochage, pourchassé par des soldats français plus nombreux et aguerris. Juste avant l'entrée dans la forêt Cấm Xe, Quyền, chef de groupe ( Tiểu đội trưởng ) était volontairement resté en arrière. A l'abri d'un monticule, avec un petit fusil mitrailleur, il essaya de retarder l'avancement des ennemis, pour permettre à nos hommes de s'éparpiller rapidement dans la nature. Ainsi, au lieu d'un écrasement tragique, notre perte fut minime. Son sacrifice lui avait valu d'être cité à l'Ordre de la Nation".

          "Quant à savoir où était son corps, seuls les Français le sauraient. Hồ supposait que ces derniers qui avaient enfin trouvé la ruse adverse, bombarderaient sans répit la position de Quyền qui s'était probablement volatilisé avec son arme meurtrière !"

          Après un demi-siècle passé ( 1946 - 1996 ) les deux anciens camarades restaient silencieux dans une commémoration de ce souvenir douloureux pour eux, mais glorieux pour l'Armée de libération. 

            Revenant de Saigon à Huê dans sa maison natale, Nguyên retrouva sur le petit autel le document ("Tổ Quốc ghi công"), décerné par le Premier ministre de la République Socialiste du Viêt-Nam. Nguyên avait pu lire ces lignes :

          "La Patrie cite l'acte héroïque du "Liệt-sĩ" LÊ-ĐÌNH QUYỀN, chef de troupe de l'Armée Populaire du Viêt Nam, originaire de Phú Thượng, Hương Trà …, qui s'était sacrifié dans la lutte contre les envahisseurs français, le 02 février 1946."  Signé : Phạm-Văn Đồng, Chef du Gouvernement, le 17 octobre 1979." ( Photo ci-dessous ).



            Son frère fit le don de sa personne pour ses frères d'armes, mais son sacrifice enveloppait sa famille comme une auréole qui la protégeait dans les circonstances suivantes :

            Après la libération du pays en 1975, quelques cadres du parti de Quang-Binh, profitant du regroupement politique des trois provinces Quảng Bình - Quảng Trị -Thừa Thiên, voulaient faire la loi dans l'ancienne province royale. Les habitants de cette dernière, qui n'étaient pas dupe de leurs ambitions, se révoltèrent contre cette tendance dominatrice en ironisant : "Le groupement Binh Tri Thiên avait pour signification Quảng Bình trị Thừa Thiên = Quảng Binh "gouverne" Thừa Thiên" ( jeu de mots : trị = gouverner ). Leurs querelles pour le pouvoir conduisaient enfin les autorités supérieures à revenir aux trois provinces séparées comme avant.

           Pendant cette période d'union forcée, certains petits cadres de Quảng Bình vinrent lorgner la petite propriété de de la famille de Nguyên, bien située au bord de la Rivière des Parfums. Car après la libération, toutes les lois étaient bouleversées, les forts occupèrent sans ménagement les terrains des faibles. Cependant leurs prétentions furent vite refroidies en trouvant qu'ils ne pouvaient pas facilement réquisitionner les biens de la famille d'un héros ( liệt-sĩ ) cité à l'ordre de la nation. Ce fut son frère cadet, Lê -Đình Việt (Photo ci-contre), Colonel de l'Armée Populaire du VN qui leur avait mis sous leurs yeux le document signé par le Premier ministre Phạm Văn Đồng.

            La mort transforma le frère de Nguyên en génie tutélaire, grâce auquel, la maison et une partie du terrain attenant avaient pu être conservés, devenant le lieu de culte des ancêtres de la famille LÊ-ĐỈNH ( Photo ci-dessous ).

           Ainsi la destinée d'une famille semblerait infailliblement liée à celles de tous ses membres.

            Lausanne, Automne 2008.

            Traduction en vietnamien : Gia tôc LE-DINH /2.-gia-t-c-l-c3-8a-c3-8cnh