3.- Piaget, les critiques

             

               Jean Piaget en conversation avec le Professeur Nguyên Phuc Vinh Bang, son ancien élève et son plus proche collaborateur.

                     ( Pendant la célébration de son Centenaire en 1996 )

            "Piaget, le génie d'un piètre pédagogue" de Michel Audétat,
            "Un héritage parfois suspect" de Pierre-André Stauffer
( Hebdo no 35 du 29-8-96 )  

            Le premier article choque par son titre accrocheur, le second par un ton polémique. L'auteur de ce dernier cite à l'appui de ses critiques des personnes peu au courant de la pensée de Piaget : Le mathématicien André Delessert reproche à Piaget l'échec de l'enseignement des mathématiques modernes et fait sien le jugement d'un autre mathématicien allemand Hans Freudental qui disait que "Piaget est de ceux qui ont fait le plus de mal à l'enseignement des mathématiques".

            Dans un ouvrage de Jean-Claude Bringuier intitulé "Conversations libres avec Jean Piaget" ( Robert Lafont. Paris 1977 ), lors d'un de ses entretiens avec Piaget en 1976 au sujet de la pédagogie, l'auteur lui a rappelé cette année 1952 ou Piaget a assisté à une réunion à Meulun avec Liechnerovez, Dieudonné et quelques autres mathématiciens, Piaget lui a répondit que le but de cette réunion était de comparer les structures mentales avec les structures mathématiques. et qu'il a pu montrer que les structures spontannément construites par l'enfant sont bien plus proches des mathématiques modernes ou dites modernes que celles qu'on enseignait classiquement." Alors, bien sûr, ajoute Piaget, la psychologie peut venir à l'appui des éducateurs en mathématiques modernes. Seulement attention. il faut enseigner les mathématiques modernes avec une pédagogie moderne et pas avec une pédagogie archaïque. Le grand tort qu'ont eu certains, c'était de faire beaucoup trop vite de la formalisation avec des écoliers qui n'étaient pas du tout en mesure de l'assimiler. Les mathématiques modernes doivent partir de l'esprit de l'enfant et de ce qu'on y trouve déjà comme racines. en fait de topologie. en fait de théorie des ensembles, opérations de structures en général. Tandis que si on brûle les étapes et que l'on veuille enseigner les mathématiques modernes avec les méthodes des mathématiciens modernes, c'est -à-dire les méthodes fomalisatrices et axiomatiques, on brûle tout". ( Cf. pages 191-192 ).

            Quand J. - C. Bringuier lui demanda les raisons de cette réticence sur l'application de sa théorie des structures en pédagogie. Piaget lui répondit : "Ecoutez, je n’ai pas d'opinion en pédagogie. Le problème de l'éducation m'intéresse vivement car j'ai l'impression qu'il y a énormément à réformer et à transformer, mais je pense que le rôle du psychologue est avant tout de donner des faits que peut utiliser le pédagogue et non pas de se mettre à sa place pour lui donner des conseils. C'est au pédagogue de voir comment il peut utiliser ce qu'on lui offre. La pédagogie n'est pas simplement une pédagogie appliquée, C'est en plus un ensemble de techniques que le spécialiste doit ajuster lui-même".

            Piaget avait dit clairement sa pensée il y a vingt ans en 1976. On ne sait pas si actuellement en Suisse romande et au Tessin les responsables de l'enseignement des mathématiques ont tenu compte de cet avertissement et ont bien veillé à une application adéquate des théories de Piaget. Au lieu de reconnaître objectivement les faits accomplis. il est plus facile d'imputer l'échec, la catastrophe, le désatre, à Piaget qui a bien suggéré l'idée, mais qui en avait aussi prévu les conséquences néfastes.

            Un ancien disciple de Piaget,
            L.D.T.
            06/09/1996 

            A propos de l'article "Un héritage parfois suspect" de Pierre André Stauffer (Hebdo No 35, le 29 août 1996 ) :

            Certaines critiques de l'auteur appuyées sur les arguments de André Dlessert et Jean-Claude Piguet ont été déjà exposées il y a une vingtaines années dans la revue mensuelle française "Psychologie" no 58, novembre 1974 avec ce titre sur la couverture : "Faut-il brûler Piaget?" et dans un livre intitulé aussi "Faut-il brûler Piaget?" de David Cohen ( Edition Retz, 1976 ). Les auteurs critiquaient déjà les méthodes de Piaget, les stades de développement et interprétaient même son appréciation de l'intelligence de l'enfant.

            L'auteur de l'article dans "Psychologie" dit que Piaget sous-estime l'intelligence de l'enfant, tandis que l'auteur du livre dit que Piaget en a une optique trop optimiste. Mais aucun des deux ne touchait à la pensée fondamentale de l'épistémologue. Même l'auteur du livre en a fait deux remarques plaisantes dans un chapitre (Une critique constructive de Jean Piaget) dont voici l'essentiel : 

            "Nous avons souligné que ce chercheur très controversé inspire de l'affection à ses critiques. On peut se demander pourquoi ? Est-ce parce que Piaget - en se consacrant au développement intellectuel de l'enfant - nous propose de croire que nous sommes tous des êtres parfaitement logiques ?"
            "On critiques ses idées mais par ailleurs elles séduisent ... L'image qu'il nous offre de nous-mêmes est assez agréable. Nous ne sommes ni des mécaniques ni des maniaques sexuels que seul le poids de la société arrive à maîtriser".

            En commençant par l'expérimentation dans la recherche du développement de l'intelligence de l'enfant pour arriver aux théories de la connaissance (épistémologie), Piaget s'attaque avant tout au progrès de l'être humain dans son ensemble (philogenèse) et n'étend pas son domaine ni aux vicissitudes du Moi, de l'individu, ni aux aléas de l'histoire, laissant volontiers ces disciplines à Freud et ses disciples, aux ethnologues, aux sociologues et aux historiens.

            L'épistémologie de Piaget c'est le "constructivisme" - qui requiert l'activité du sujet - implique la notion d'équilibre des actions humaines (conduites ou comportements humains) découlant des structures d'évolution de l'être.

            Piaget laisse le côté sombre, négatif, aux spécialistes des avatars et des mésaventures humaines - ce qu'il nomme gentiment des erreurs, des lacunes, des perturbations ( probablement pour éviter ce terme d"'équilibration péjorante"?) - et s'intéresse plutôt à ce côté positif, non destructif du constructivisme qu'il qualifie d'''équilibration majorante" qui engendre la créativité. Et la création englobe sans restriction tous les secteurs de l'activité humaines : scientifique, philosophique, littéraire, artistique, musicale, artisanale, industrielle, etc ... , qui ont pour objectif le bien-être de l'humanité.

            Le vrai héritage que Piaget nous laisse de son oeuvre monumentale, à côté de la perspective de vastes recherches enrichissantes, c'est probablement ce simple message : "L' humain est non seulement un "être pensant" mais aussi un "être agissant", qui peut aller en avant pour parvenir à son accomplissement personnel dans le monde. Il est responsable d'une destinée "qu'il construit" et non pas d'un destin qu'il subit".

            Un ancien élève de Jean Piaget,

            LE-DINH Tuê 

            Légende: en haut : Dessin d'un enfant de 7 ans

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                   Attestation de Jean Piaget pour son disciple, le 15 novembre 1955.