3.- Souvenirs d'un scout

            Pleiku - Saigon - Huê   Janvier 1948 - Février 1948.

            En effet, une semaine après, Nguyên fut transféré de la prison de Banmêthuôc à celle de Pleiku où se trouvait le quartier général des forces françaises. Il n'aperçut pas encore le bâtiment aux haut-murs, quand un garde rhadé le conduisit au milieu d'une forêt, vers une sorte de petite hutte sur pilotis, en feuilles de cocotier. Deux moitiés de tronc d'arbre accolées servaient de couche pour la nuit, dans cet abri de quatre mètres carrés environ. Son sac scout lui fut confisqué, il ne lui restait que son imperméable japonais. Le garde ferma la porte à clé en partant.

            Il s'allongea sur le dos, en pensant au séjour à l'ancienne prison de Banmêthuôc. Pendant près de cinq mois, il était comme en vacances forcées, étendu sur un parquet de bois vernis avec des compagnons pour papoter ou pour jouer aux échecs. Il pouvait circuler librement dans l'enceinte, faire des exercices physiques.

            Soudain, il entendit deux coups tapés à la porte, un bruit de serrure, puis un garde rhadé apportant une gamelle en aluminium contenant du riz abimé avec une pincée de sel marin. Nguyên mangea le riz avec du sel, en évitant avec sa langue les nombreux grains de sable.

            "Tiens, c'est un régime de pénitence. Je suis tranféré ici, ou plutôt ils m'ont livré aux militaires. Je suis puni par ma propre bêtise. Cependant, si je ne lui donnais pas ce pain de tabac, le guide rhadé me dénoncerait quand même, se consola-t-il. Mais le pire va arriver. Garde ta vigilance !".

            Le jour suivant, un garde rhadé l'amena dans le bureau d'un officier français, de grande taille, avec deux  galons sur chaque épaule, portant une écharpe soutenant son bras gauche. Le lieutenant avec un air furieux, lui demanda d'où il venait et pourquoi il avait choisi cette région montagneuse. Nguyên répétait exactement la même chose qu'il avait racontée au Commissaire Célicourt à Banmêthuôt, en ajoutant qu'il n'était qu'un aide soignant non armé. L'interrogatoire durait environ un quart d'heure.

            " - Cependant, tu es quand-même un Viêt-Minh !
            - Je ne suis pas un Viêt-Minh militant mais le citoyen d'un pays en guerre, répondit-il.
            - Militant ou pas, vous êtes tous des rebelles qui doivent être éliminés ! tonna l'officier. Puis par un geste, il ordonna au garde de sortir le prisonnier.

            Retournant dans sa hutte isolée, Nguyên receva encore le menu "riz-sel" de midi. Mais vers le soir, au lieu du garde rhadé, un compatriote jeune et souriant lui apporta le souper dans un récipient en alluminium, composé d'un mélange de patates, de choux et de carottes, dans lequel flottaient quelques petits morceaux de corned-beef américain.

            Il se présenta comme étant un prisonnier de guerre, venant du front de Nha-Trang, actuellement employé comme cuisinier du Capitaine. Il avait profité d'un répit, après son repas, pour lui en apporter une portion.

            " - Quel est cet endroit ? lui demanda Nguyên. Ce n'est pas une prison ici ?
            - C'est un camp militaire, où se trouvent quelques prisonniers comme moi qui travaillent, répondit-il, puis ajouta : Il faut faire attention avec le lieutenant, qui vient d'être blessé dans un accrochage avec les nôtres. Il devient encore plus méchant !

            - J'ai vu, répondit Nguyên. Mais comment le savez-vous !
            - Ici tout le monde sait ce qui s'est passé, capitaine ! dit-il en riant.
            - Hô là ! je ne suis pas capitaine, je ne suis qu'un aide-infirmier, protesta Nguyên en riant de même.
            - Mais vous n'avez même pas l'air d'un infirmier, dit-il en secouant la tête.
            - D'après vous comment c'est, l'air d'un infirmier ?"
            Le cuisinier se contenta de sourire.
            Nguyên se demanda s'il était de nouveau en face d'un autre mouton. "Vigilance !, se recommanda-t-il ".

            Le lendemain, le cuisinier lui apporta à manger comme la veille.
            " - Je n'ai pas entendu parler du "Ban Vận-động dân tộc thiểu số" ( Service de Ralliement de minorités ethniques ). A quoi sert-il au juste ?, lui demanda le cuisinier.
            - Ce service n'existe pas en plaine, répondit Nguyên. Il est créé spécialement sur les Haut-plateaux pour rallier les montagnards à la cause du Việt-Nam. C'est un service de propagande, qui n'exerce aucune obligation ni contrainte, mais qui fait appel à l'entraide et à la solidarité des peuplades vivant dans un même pays. C'est tout !"

            Le jour suivant, un garde rhadé vint lui dire : "Demain, tu dois aller nettoyer les cabinets du Capitaine. Le soir, quand le cuisinier apporta à manger, Nguyên lui dit :
            " - Demain, je dois allez nettoyer les W-C. du Capitaine.
            - Mais vous êtes un prisonnier de guerre de même grade que lui. Il veut faire perdre la face à notre armée. Il ne faut pas y aller !".

            Nguyên, ne pensant qu'à cette notion d'amour propre, oubliait sa vigilance. Il refusa carrément quand le même garde vint le quérir pour cette besogne humiliante !
            Le cuisinier, qui lui apporta à manger le midi, l'approuva quand il lui parla de son refus :
            " - Vous avez pris une bonne décision. Si vous y alliez, vous feriez perdre la face à nous autres prisonniers de guerre". Nguyên se sentit flatté de sa bravoure.

            Le lendemain, le même rhadé le conduisit devant le lieutenant blessé, debout au milieu du terrain, entre une dizaine de prisonniers à droite et à gauche.
            "Cela a l'air d'une mise en scène ?" pensa Nguyên, quand l'officier demanda sévèrement au garde :
            " - Qu'est ce qu'il y a ?
            - J'ai reçu l'ordre de le faire venir nettoyer les cabinets de toilettes du Capitaine, mais il fait des histoires, répondit le rhadé en montrant du doigt Nguyên.
            - Il veut faire des histoires ? Eh bien, il va voir ! tonna le lieutenant".

            Il ordonna à un autre garde d'apporter un bâton de rotin au rhadé qui avait accusé  le prisonnier. Puis de sa haute taille il toisa Nguyên avec un air de défi et de triomphe.
            "Pauvre idiot, tu es tombé dans un nouveau piège ! Il veut t'humilier cette fois ! Comment vas-tu t'en sortir ? Il faut jouer le jeu après tout, se dit Nguyên".

            Le rhadé lui dit de se mettre face à terre. Nguyên hésita, puis voyant les clins d'œil que l'officier lança à ses deux gardes, se laissa tombé à plat ventre au sol, pour éviter leur intervention. Le rhadé qui tenait le bâton de rotin se rua alors sur le prisonnier en assénant avec force des coups sur le dos et sur le postérieur.

            Nguyên sentit qu'il pourrait résister à la douleur, mais se dit que ce n'est pas le moment de crâner ou de vouloir faire le héros devant les autres prisonniers. Il se mit alors à pousser des hurlements si forts qui résonnèrent dans dix lieues à la ronde, même quand le rotin ne le toucha pas encore ! Le rhadé fatigué, s'arrêta une minute pour reprendre son souffle. L'officier cria au prisonnier : "Tu dois lui faire des excuses !". Alors Nguyên se retourna vers son bourreau, dit "Pardon ! Pardon !" et les mains jointes, fit des gestes rapides de haut en bas, comme les signes de soumission d'un paysan devant un grand mandarin. L'officier satisfait, ria et donna l'ordre d'arrêter la punition. Il ajouta :
            "Tu dois encore promettre que tu obéiras à l'ordre de nettoyer les WC !
            - Je le promets, dit Nguyên."
            L'officier fit au garde le geste de ramener le prisonnier à sa hutte, sous les murmures et les regards indignés des autres prisonniers présents.

            Au repas du soir, le cuisinier lui dit :
            " - Ce matin, nous nous étions sentis vraiment humiliés.
             - En partie seulement, dit Nguyên en riant. Quand même, le rhadé est du même pays que nous. Ce serait plus humiliant, si le lieutenant tenait le bâton de rotin. Voyez-vous, ajouta-t-il, je ne suis qu'un lâche, je ne suis pas un capitaine comme vous l'aviez cru."

            Cette nuit, son dos lui fit mal, Nguyên ne put dormir que sur un côté, à cause de ses fesses endolories.
            " - Ce n'est pas si terrible la douleur physique, se consola-t-il. Même sur le plan moral, je ne me sentis nullement humilié. Je jouais simplement mon rôle, et ce n'était qu'une question d'amour propre. Au fond de moi, rien ne pouvait m'égratigner".
Il avait du mal à fermer les yeux.  

            " - Demain, je vais nettoyer les toilettes sans autre, pensa-t-il de nouveau. Ce n'est pas à cause de la punition. C'est un défi, une épreuve de l'existence. Il y a deux ans, j'avais bien creusé des latrines au camp des "Gardes de Hanoi" ( Tự-vệ Thành Hanoi ) et le commandement m'avait jugé favorablement à cause de cette obéissance spontanée. Maintenant, un petit travail de nettoyage ne me rebuterait pas, mais c'était au service d'un adversaire. Je dois mettre mon amour propre dans la poche. Il faut savoir s'humilier quand c'est nécessaire pour attendre le moment propice.

            D'ailleurs, c'est même indispensable. Dans le cas où j'obéisserais facilement à l'ordre de nettoyage des WC, j'éviterais sûrement la punition, mais les officiers ennemis en déduiraient qu'ils avaient en face d'eux un individu au caractère trempé, donc dangereux, qu'il faudrait vite éliminer.
Il vaudrait mieux supporter les coups de rotin en hurlant, puis s'abaisser humblement à demander pardon au garde pour sauver sa peau, pour être considéré comme un lâche ! Cesse de te tourmenter".
Il entendit alors dans le lointain le chant matinal d'un coq, et n'avait plus du tout sommeil.

             Avant midi, Nguyên sentit une présence devant sa hutte. La porte s'ouvrit pour laisser entrer un viêtnamien vêtu de l'uniforme d'un lieutenant français :
            " - J'ai appris la nouvelle que vous étiez maltraité hier, parce que vous aviez refusé d'aller nettoyer les WC, dit-il sans préambule. Comment allez-vous maintenant ?
            - Un peu moins mal qu'hier, répondit Nguyên.
            - J'ai étudié votre dossier, transmis de Banmêthuôt, reprit-il. Vous devriez être considéré comme un prisonnier de guerre. Indigné par cette affaire de maltraitance, j'ai demandé au Capitaine de venir vous voir, car mon rôle est limité à l'interrogation des prisonniers pris dans le secteur de Pleiku.
            - Merci lieutenant, dit Nguyên timidement, encore méfiant face à cet inconnu.
            - Dans votre sac à dos, j'avais remarqué un foulard et des insignes scouts. Vous êtes dans quelle troupe à Huê ?
            - "Dinh Bô Linh", où j'étais assistant chef de la troupe de Hồ Khuê, et routier dans la troupe de Tráng Thông, répondit Nguyên.
            - Je connais bien Tráng Thông, car je suis aussi routier scout dans la troupe de Tạ Quang Bửu et aussi son élève à l'Institut de la Providence, continua l'officier. Je m'appelle Hoàng, lieutenant interprète du camp.
            - Pouvez-vous me dire quelle est actuellement la situation politique à Huế ? risqua Nguyên, constatant une certaine amabilité chez son interlocuteur qui lui parut sincère et spontané.
            - Pour le moment, Trần văn Lý est Gouverneur de l'Annam, Nguyển-Khoa Toàn, Chef de la province de Thừa-Thiên, répondit-il. C'est tout ce que j'avais pu apprendre dernièrement.
            - Oh ! J'ai vraiment de la chance, dit Nguyên tout excité. Mon père était un ancien collègue du Gouverneur, et un cousin germain du Chef de province. Pouvez-vous avoir l'obligeance de les informer que je suis actuellement en détention ici ?
            - Vous pouvez compter sur moi. Soyez tranquille ! dit Hoàng en lui serrant la main gauche.". Puis l'officier se retira.

            Nguyên jubilait : "C'est grâce aux coups de rotin que le ciel m'envoie un sauveur inespéré. Sinon avec moi, mes adversaires n'ont pas besoin d'interprète, et dans ce cas, comment j'aurais pu rencontrer ce scout serviable ?. Dans le malheur, il y a le bonheur et vice-versa, cela me rappelle l'histoire de ce "fermier qui a perdu son cheval" ( Tá ông mất ngựa ).
            Personne ne vint le chercher pour le nettoyage des WC, probablement grâce à l'intervention de l'officier interprète.

            Deux semaines après, Nguyên fut ramené à la prison de Banmêthuôt avec ses anciens détenus. Le voyant, le caporal s'écria joyeusement :
            " - Salut mệ ! Je croyais que mệ avait été libéré !
             -  J'ai été envoyé en enfer, maintenant je reviens au paradis avec vous !, répondit simplement Nguyên. Et la vie pénitentiaire recommençait comme les mois avant.

            Après trois semaines d'attente, il fut conduit devant Monsieur Célicourt, le commissaire de la Sûreté qui lui demanda d'emblée :
            " - Comment votre famille à Huê a-t-elle pu être au courant de votre détention dans cette région ?
            - A Pleiku, j'ai pu demander à un prisonnier de poster une lettre à mon oncle, Chef de la province de Thừa-Thiên à Huế.
            - Vous avez de la chance que le chef de la Sûreté à Huê connaît bien votre père. Sinon, d'après moi, vous devriez être puni sévèrement.
            Nguyên ne pipa mot, ne sachant quoi dire.
            - Ou bien vous êtes un individu naïf, ou bien quelqu'un qui voulait se conduire en héros ! continua-t-il.
            Nguyên resta silencieux. Mais au fond de lui, il se dit : "Peut être les deux à la fois".
            - Suite à l'intervention des autorités supérieures, je vous rends la liberté pour rentrer dans votre famille, dit sentencieusement le Commissaire.
            - Je vous remercie de votre bonté, de m'avoir traité avec humanité, dit Nguyên avec les yeux humides.
            Le Commissaire gardant toujours son sérieux, fit un geste de la main au garde d'amener le prisonnier libéré hors de son bureau.

            De retour à la prison, Nguyên ne put contenir son émotion. Le jeune caporal le remarqua tout de suite :
            " Ciel ! je vois que mệ tremble ! Y a-t-il quelque chose de grave ?"
            En effet, les jambes de Nguyên s'entrechoquaient, il avait de la peine à marcher droit. Après sept mois d'incarcération, il se sentait poussé des ailes, voler, voler, voler au loin n'importe où …

            Le lendemain, un garde le conduit vers un grand camion ouvert, sur lequel était placée une limousine toute neuve de marque Mercury.  Le rhadé lui dit de monter après lui avoir ouvert la porte de la voiture américaine. Nguyên y entra et se trouva nez-à-nez avec un soldat français. Ce dernier lui dit qu'il avait reçu l'ordre de l'amener à la Sûreté de Saigon, en même temps que le véhicule. Nguyên s'assit sur la banquette arrière au dossier confortable qui sentit encore le cuir neuf.

            Le camion démarra en direction de Saigon. Le Français lui donna gentiment une baguette de pain fendue au milieu, garnie d'une tranche épaisse de jambon. A midi, c'était du pain avec des sardines en boîtes de conserve. De l'eau, il n'y avait point. Son compagnon de voyage lui tendit toute une bouteille de "bordeaux" en disant que c'était la seule boisson disponible.

            La voiture était confortable, mais subissait les secousses du camion roulant sur une mauvaise chaussée remplie de dos d'âne. Nguyên qui n'était pas habitué au vin rouge, vomissait sur le siège en cuir. Son accompagant, sans un mot, lui lança simplement une serviette avec laquelle Nguyên essuyait les saletés. Puis il chercha une position pour faire la sieste.

            Vers la fin de l'après-midi, le camion arriva à Saigon, devant la porte d'un bâtiment de la Sûreté, situé dans la Rue de Catinat. Le soldat descendit de voiture, montra une enveloppe à un inspecteur qui vint à sa rencontre. Il lui remit Nguyên, puis remonta sur le camion en les saluant d'un geste de la main.

            Après avoir lu la lettre, l'agent conduit le nouveau venu dans le sous-sol. Dans une salle sans fenêtres, ni meubles, au plafond faiblement éclairé par une ampoule jaune opaque, Nguyên vit trois prisonniers viêtnamiens attachés tout nus, les mains liés aux anneaux de trois des six piliers d'acier plantés à égale distance, au milieu des flaques de liquide. Sentant un frisson froid parcourir le dos, Nguyên tournait la tête vers le mur à côté.

            Sans y prêter attention, l'agent lui montra un coin de la salle :
            " - Vous allez dormir ici !".
            Nguyên posa son ballot et son imperméable sur le plancher de ciment en choisissant un endroit sec.
            " - Vous êtes libre d'aller et venir, reprit l'agent. Vous pouvez aller vous promener en ville, puis retourner dans cette salle. Je vais donner des instructions aux gardiens pour vous laisser entrer et sortir sans encombre." Puis il monta en haut, laissant Nguyên perplexe.

            " - C'est bizarre ! Pourquoi me laisser libre dans cet endroit fermé ? C'est bien une prison où la pratique de la torture est réputée féroce. Est-ce pour me surprendre dans un éventuel contact avec l'un de ces pauvres gens laissés à demi-morts ? Pour me faire peur ? Pour signifier que je pourrais subir le même sort que ces infortunés si je restais encore en détention ? Pour me punir ? C'est cela ! Pour me punir, parce que j'ai été libéré prématurément. Ne te creuses plus la tête !".

            Ne pouvant pas se reposer malgré la fatigue, il se dirigea vers la porte de sortie. Une chaleur humide l'envahit, puis survinrent les bruits assourdissants des véhicules et leurs klaxons. Il demanda au garde la direction de la rivière de Saigon. "Pas très loin d'ici ! Allez tout droit devant vous !".

            Nguyên avançait prudemment vers un square, au milieu duquel se dressait la grande statue de l'évêque d'Adran tenant la main du prince Cảnh ( Photo ci-contre ). L'endroit était probablement proche de la rivière, car il sentit un courant d'air frais caresser son visage. Nguyên y chercha un des bancs en pierre blanche, puis se mit sur le dos en regardant le ciel, faisant abstention des bruits d'alentours. "La liberté ! La liberté ! Quel précieux cadeau venant du ciel !" se dit-il tout heureux de retrouver l'air libre. Il ferma les yeux.

            "Anh Nguyên !" ( frère Nguyên ), une petite voix se fit entendre à côté de lui. Se levant d'un coup, il vit à côté de lui le jeune Hoài, son ancien chef de patrouille de la troupe Dinh Bô Linh. ( En 1940 - 1941, il était chef de troupe assistant de Hồ-Khuê ).
            - Quelle surprise ! s'exclama Nguyên. Quel vent vous amène !
            - De Huế, je suis ici avec mon père, qui est muté à la Trésorerie de Saigon, répondit Hoài. Et vous, que faites vous ici ?"

            Nguyên lui raconta succinctement son histoire selon la version qu'il avait débitée à Pleiku, sans aucun commentaire. Il ajouta que c'était un ancien routier scout qui l'avait sauvé. Maintenant, il est dans la prison de la rue Catinat en attendant le retour dans sa famille.
            Hoài l'écoutait attentivement, puis parla de son voyage en France l'année dernière à l'occasion d'un rallye scout en donnant force détails. Nguyên s'enquérait ensuite des nouvelles de la capitale et de celles des amis scouts. Puis les deux se séparèrent aux environs de minuit en se disant au revoir.

            Nguyên retourna à la Rue Catinat. Le garde qui avait reçu des consignes, lui ouvrit la porte sans dire un mot. Il descendit dans la salle lugubre éclairée par une lumière blafarde où s'affaissaient deux corps nus. Cette fois il osa les regarder.
            " - C'est probablement une mise en scène, pensait-il. Et le troisième, enlevé parce que décédé? Ou bien un "mouton" ? Pas si machiavélique ? … Et le pain de tabac à Banmêthuôt ? se rappela-t-il. Piège psychologiquement bien appâté dans lequel tu étais tombé comme un idiot !."
            Malgré une odeur persistante d'urine, il s'enveloppa dans son imperméable beige et dormait d'un trait jusqu'au matin.

            Ce furent les cris des marchands ambulants et le vacarme des véhicules motorisés qui le réveillèrent. De nouveau, Nguyên profita de sa liberté pour allez se promener au bord de la Rivière de Saigon, visiter le jardin botanique où se situait un zoo dans la même enceinte. En revenant, il sentit que quelqu'un qui lui toucha le bras :
            " - Hé ! Việt-cọng, où vas-tu ? Police !". Un policier, sans uniforme se mit en face de lui, en lui montrant sa carte tricolore.
            - Je vais à la prison de Catinat, parce que je suis libre de circuler, répondit Nguyên.
            - Tu plaisantes ? Pareille chose n'existe pas ! dit-il en riant.
            - Si vous ne me croyez pas, allons-y ensemble ! répondit Nguyên".

            Voyant que le jeune homme avait l'air sympathique, il bavardait avec lui en chemin :
            - Comment savez-vous que je viens d'un maquis ?
            - Facile à deviner ! Regarde ce que tu portes aux pieds !
            - Vous êtes un fin limier ! dit Nguyên après y avoir jeté un coup d'œil. En effet, ses sandales étaient vraiment minables. Le cuir était blanchi, deux attaches manquaient, le tout déchiré et sale, les talons fort usés.

            Tandis que le jeune policier sourit de satisfaction, Nguyên pestait intérieurement contre le magasinier de Củng-Sơn. Il avait emmené de Hanoi une paire de souliers qu'il lui avait confiée. Quand il partit en mission, ce dernier lui dit qu'il ne la trouvait plus. "Est-ce à cause de ces sandales que le Commissaire de Banmêthuôt l'avait accusé d'emblée de Việt-Minh ? Ce n'était qu'un indice. Sieur Célicourt avait probablement eu d'autres suspicions !"

            Arrivé devant la porte de la prison de Catinat, le jeune policier se mit à parler au garde, puis l'air déçu, se tourna vers Nguyên : "Excuse-moi !". Ce dernier lui répondit aussi laconiquement : "Pas de quoi !" en souriant, puis descendit au sous-sol.

            La salle était vide, il n'y restait que les six piliers en acier avec leurs anneaux d'attache. " C'était bien un traquenard, se dit Nguyên. Ils voulaient me confondre encore une dernière fois?  Pour retarder si possible mon retour ?. Quel acharnement ! Il faut que j'ouvre l'œil à chaque instant".
            Le soir, un garde apporta au Nguyên le même menu que le jour précédant : une gamelle de riz et quelques morceaux de poisson séché. Comme boisson, il lui montra le robinet d'eau à côté. Après avoir mangé, ou plutôt mastiqué comme d'habitude son maigre repas, il revint au square d'hier et attendit en vain Hoài. Son ancien chef de patrouille lui avait pourtant promis de le revoir avant son départ.

            Au lever du jour, ce fut un garde qui vint le secouer dans son profond sommeil. Il lui dit de porter son barda avec lui, puis le guida vers un endroit où il avait un petit lavabo : "Lavez-vous !". Nguyên fit rapidement sa toilette, puis le suivit dans le bureau du Directeur de la prison, celui qu'il avait vu le jour de son arrivée sans connaître sa fonction. Un inspecteur venant du Centre d'Annam l'attendait.

            Quittant la prison, ils montèrent sur une Jeep qui prit la direction de la Rivière de Saigon. Au port d'embarquement, Nguyên aperçut un petit navire de guerre portant l'inscription : "Dumont d'Urville".
            Descendus de la Jeep, les deux montèrent sur une passerelle pour entrer sur le bateau. Nguyên fut conduit immédiatement dans la soute. Son compagnon lui montra un petit endroit où se trouvait un lit en fer avec un petit coin pour les besoins :
            " - Vous restez ici ! lui dit-il.
            - Combien de jours ? demanda Nguyên.
            - Deux jours environs, la durée du voyage de Saigon à Danang, répondit l'inspecteur. Puis il monta en haut.

            " - Quelle liberté ! se dit Nguyên. Je suis traité comme un prisonnier depuis ma libération de la prison de Banmethuôt. Encore enfermé dans la cale, tandis que mon accompagnant se prélasse sur le pont en respirant l'air marin." Puis après réflexion :
            " - Ou bien c'était une fausse libération ? Et s'ils vont t'envoyer pour de bon à Poulo-Condore ? ( une île pénitentiaire pour les détenus politiques ) ? Mais non, tu divagues, tu n'es qu'un fretin, un petit poisson, ne te donnes pas tant d'importance ! Et puis, pourquoi ont-ils besoin d'un inspecteur du Centre d'Annam pour t'accompagner là-bas au lieu d'un de ses collègues de Saigon ? Cesse de te tourmenter".

            Un matelot français lui apporta le même menu pénitencier : une gamelle de riz avec du poisson séché. Ce fut son premier et dernier repas sur le bateau. Quand le navire quitta un long canal de 70 km pour entrer dans l'océan, Nguyên commençait à sentir le mal de mer. Il était si mal en point que son estomac refusait toute nourriture et la renvoyait immédiatement au dehors. D'autre part, il avait de la peine à respirer l'air de la cale, un mélange d'odeurs d'urine, de vomi, et surtout de mazout. Il tombait dans un profond sommeil pendant des heures et des heures, restant inconscient comme dans un coma éthylique.

            L'inspecteur vint le retirer de la soute quand le navire fit escale à Danang. Nguyên ne pouvait plus se tenir debout. Le sol semblait tournoyer et se dérober sous ses pieds. Sans équilibre, il s'accrochait à l'inspecteur qui dut le traîner, puis après un moment, le soutenir. Toutefois, il marchait en chancelant, en voyant les personnes, les maisons, les arbres s'incliner à droite, puis à gauche, comme sur un navire pris dans la tempête.

            Heureusement, sur le quai son accompagnateur héla un pousse-pousse et le conduisit chez un collègue habitant en ville. Comme déjà prévenu de son arrivée, ce dernier accueillit chaleurseusment l'arrivant qui lui fut confié. Nguyên fut bien traité, bénéficiant d'une nourriture familiale et d'un lit confortable. L'inspecteur racontait qu'il avait connu son père quand il travaillait à Huê dans la même administration.

            Ce fut la première fois que Nguyên connut un statut de liberté depuis sept mois en détention, mais il avait encore du mal à se tenir en équilibre. En essayant de marcher, il tanguait encore comme sur un bateau ivre. Son hôte lui offrant de lui faire visiter Danang, Nguyên déclina l'invitation, sous prétexte de fatigue. Il se contentait de se reposer sur un canapé en lisant tous les journaux du jour et même les anciens. Le Centre d'Annam avait le même Gouverneur, Trần văn Lý, l'Empereur Bảo-Đại résidait encore à Hong-Kong. Les Français tenaient les villes, les maquisards opéraient dans les villages, à la campagne. La route nationale entre Huê et Danang était coupée, impraticable et dangereuse.

            Deux jours après, le temps d'attendre l'avion pour la capitale, son hôte l'accompagna sur l'aéroport de Danang pour le confier à un autre inspecteur venant de Huế. Le père de Nguyên l'attendait à Phú Bài, un terrain de vol situé à 9 km du centre de la ville. Après les effusions de joie, ils devaient se présenter à la Sûreté avant de pouvoir regagner leur domicile. C'était une obligation administrative, mais aussi une occasion de remercier Monsieur Georgin, le chef de service, disait son père.
            " - Ne me remerciez pas, dit ce dernier en souriant. Remerciez votre père. Je vous avais rendu la liberté à cause de l'égard que j'ai eu pour votre père. Vous avez la chance d'être son fils."

            ( Le père de Nguyên avait quitté ce Service depuis le coup de force japonais en mars 1945, puis il avait travaillé 4 mois dans le gouvermenent de Trần Trọng Kim comme secrétaire particulier de ce dernier, et enfin il occupait, en ce moment de retrouvaille, le poste de Trésorier payeur du Gouvernement Trần văn Lý ).

            De retour au domicile paternel, Nguyên raconta les péripéties de son aventure à son père. L'épisode de son séjour dans la cale du Dumond d'Urville l'avait bien étonnée :
            " - J'avais pourtant envoyé "par exprès" une somme d'argent pour couvrir tes dépenses et  les frais de ton retour par voie aérienne !. 
            - Je te remercie de m'avoir sauvé de leurs griffes, dit Nguyên.
            - En réalité, c'était l'intervention du Gouverneur Trần văn Lý qui avait fait céder Georgin. Ce dernier avait une dent contre moi, sachant que j'avais travaillé avec Trần Trọng Kim, chef d'un gouvernement pro japonais. Célicourt était un ancien inspecteur, un Martiniquais qui a épousé une tonkinoise et qui m'a connu quand il était en service à Huê. Pourtant, avec son chef, ils ont gardé le secret de ton arrestation. Je n'ai eu de tes nouvelles que six mois après, grâce au lieutenant interprète.

            - Tous les deux sont au service de la France ! répondit Nguyên. D'ailleurs, ils avaient sûrement été au courant de l'engagement de mes trois frères dans l'Armée de libération, dont l'un s'était sacrifié dans un combat contre une unité française, près de Nha Trang. Pour eux, nous sommes tous des rebelles, des individus dangereux à éliminer sans pitié.

            - Je comprends ainsi leur acharnement à ton égard, dit le père.
            - Obligés de me libérer contre leur volonté, ils voulaient coûte que coûte des preuves tangibles, répondit le fils. Ils cherchaient à me coincer par des pièges multiples.

            - Heureusement que tu n'es pas naïf, dit le père.
            - Si, je le suis parfois, dit Nguyên. Imaginons la tête du chef Célicourt lors de la lecture du rapport de son mouton sorcier en tenue de maquisard. Au lieu de parler politique avec ce dernier et de chercher un moyen pour se sauver de la prison, je lui avais demandé de m'apprendre la méthode pour se rendre invisible. J'avais avalé ingénument sa formule magique, et passé des heures en méditation.
            - C'est vrai ? questionna le père en riant.

            - Malgré tout, le jour de ma relaxation, il en doutait encore. Il m'avait dit : "Ou bien vous êtes un individu naïf, ou bien quelqu'un qui voulait se conduire en héros", continua Nguyên. Je suis sûr que c'étaient bien lui et son chef, qui avaient organisé mon séjour dans la prison de Catinat et agencé mon retour dans la soute du navire Dumont Durville, sans parler de ces mises en scènes.

            - Ils croyaient tenir un militant du parti et cherchaient par tous les moyens de te coincer, de te prendre en flagrant délit, dit le père.
            - Oh non ! je pense qu'ils voulaient me "punir" avant tout, dit le fils. Si tu avais pu entendre mes hurlements à Pleiku sous les coups de rotin du garde rhadé. Un vrai militant se serait comporté autrement. J'avais bien fait de refuser l'offre de ta cousine Nguyển-Khoa Diệu Hồng de me faire entrer dans le Parti.

            - Quand même, dans toute cette histoire, tu as pu te débrouiller comme un chef ! dit le père avec une certaine fierté.
            - Bien sûr, papa, mais seulement comme un chef scout, conclut Nguyên en souriant ". 

             P.S. - En 1996, Nguyên avait pu rencontrer Hồ-Khuê à HCM ville. Dans une conversation amicale, il demanda à ce dernier des nouvelles de Hoài, leur ancien chef de patrouille. Fort embarassé, Khuê lui dit que ce dernier avait trahi le mouvement scout et  ne voulut rien ajouter, malgré l'insistance de son ancien chef de troupe adjoint. Implicitement, Nguyên comprit ensuite que la rencontre avec Hoài sous la statue de l'évêque Pigneau de Béhaine n'était pas fortuite, et qu'il était suivi depuis sa sortie en promenade de la prison de Catinat. Heureusement, Nguyên ne lui avait raconté que la version officielle de son aventure, sans rien ajouter. Malgré cela, il n'avait pas pu éviter la punition de voyager dans la cale du navire militaire ravitalleur Dumont d'Urville, probablement décidée à l'avance ( Photo à gauche ).

            Nguyên n'a eu des nouvelles du lieutenant interprète Hoàng à Pleiku qu'après son décès en 1993 aux Etats-Unis, gâce à la lecture de sa biographie sur internet.

            Né à Huê en 1920, Thái quang Hoàng était engagé dans l'Armée de Libération ( Quân đội Giải phóng VN ) en 1943. En 1944, il sortit de l'école d'officiers français de Thaket avec le grade de sous-lieutenant et servit en 1947 comme lieutenant-interpréte à Pleiku. En 1954, il passa au service du Président Ngô Đình Diệm en luttant contre les forces de réoccupation française. Elevé au grade de Général ( Trung Tướng ) en 1956, il dirigea à Saigon l'état-major des armées de la République du Sud VN, puis en 1960, l'Ecole des Officiers supérieurs. Après l'assassinat du Président Ngô Đình Diệm en novembre 1963, il fut envoyé comme Ambassadeur en janvier 1964 à Thaïlande.  Depuis avril 1975, il s'était réfugié à Virginia ( USA ) où il mourut en 1993 à son domicile en Arlington.