4.- Science et Ethique

            Nous étions réunis aujourd’hui : Jacques, Thérèse et moi, afin de poursuivre notre discussion sur l’éthique.

            « -  Avez-vous entendu parler d’un scientifique français de haut rang, généticien, philosophe et essayiste, ancien membre du Comité consultatif national d'éthique, qui vient de lancer un cri d’alarme en publiant son dernier ouvrage : « Le compte à rebours ? ». ( Cf. Biographie ci-dessous ).
            - Evidemment dis-je. C’est Albert Jacquard mondialement connu, qui enseigne à l’université de Paris VI et aussi à l’université de Genève. On le connaît bien au bout du Lac.

            - Dans son dernier livre, il a mis en garde les nations contre le péril atomique, continua Jacques. Le « suicide collectif » de l'humanité ( six milliards d’êtres humains ) est présenté comme une réelle possibilité. L'apocalypse nucléaire menace l'humanité. ( Cf. articles. de presse et « Les dangers du nucléaire », Annexes ci-dessous,).

            - Il avait écrit en 1995 : « J'accuse l'économie triomphante », dit Thérèse. Déjà à cette époque, il avait prévu la crise économique actuelle et l’échec du capitalisme occidental : « L'objectif affiché de la société actuelle est de devenir un "gagnant", comme si un gagnant n'était pas, par définition, un producteur de perdants. En nous présentant cette attitude de combat permanent de chacun contre les autres, comme une conséquence nécessaire de la "lutte pour la vie", les économistes ont enfermé les hommes d'aujourd'hui dans une logique aboutissant à l'échec final de tous. ». C’est très clair.

            - Après la chute du communisme soviétique vient maintenant la chute du capitalisme occidental, continua Jacques. De 1990 à 2008, il y a presque deux décades. Ainsi l’impitoyable guerre froide, avec tout cet armement onéreux, ne sert à rien. Je crois que votre Lao-tseu avait tout à fait raison avec le « non-agir » !
            - Je pense que c’est la marche implacable de l’Histoire, dis-je. Rien n’est perdu, quand le Sacré ou l’Elan vital est toujours là. Il faut que l’Humanité fasse ses expériences pour pouvoir évoluer. Si elle attend que les systèmes tombent tout seul, alors l’Humanité restera sur place. Une grande crise favorise une prise de conscience entraînant une renaissance !
            - Pendant que les êtres humains et même la planète doivent payer cher pour tous les errements et les dommages subis, dit Thérèse.

            - C’est la vie ! , dis-je, le cycle yin et yang. Les idéaux communiste et capitaliste, opposés mais complémentaires, resteront toujours présents. Il s’avère impossible de lutter contre les idées. C’est les humains qui devraient changer leurs mentalités. J’ai déjà cité Confucius : « Le système ne grandit pas l’homme, c’est l’homme qui grandit le système » ( Cf.   « La grande Utopie ou la grande Egalité » )
            - Et même Krishnamurti, au sujet des conflits humains, continua Jacques : « C’est vous et moi qui les avons engendrés, dit-il, n’accusons ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme : c’est vous et moi qui les avons créés dans nos rapports réciproques … » ( Cf. «  Le Moi et l’Amour » ).

            - C’est fou que les êtres humains, face à leurs erreurs et leurs échecs, aiment à se défendre et à se justifier en inventant divers mobiles les uns plus fallacieux que les autres : choc des religions, choc des civilisations, et quoi encore …
            - Tout cela pour cacher leur niveau d’évolution collective, dis-je. Albert Jacquard, qui est aussi un philosophe, se montre bienveillant en parlant de la folie des nations : « La seule excuse que je trouve aux hommes est leur infantilisme ».

            -  Dans ce cas, ton Maître Piaget avait bien estimé le niveau d’intelligence de notre société, ajouta Thérèse. A 7 ans, il n’existe ni réversibilité, ni réciprocité … comme cela se passe actuellement dans les relations internationales. ( Cf. « Jean Piaget et l’Intelligence » ). A quoi rêves-tu, me demanda-elle en me voyant soucieux.
            - A un poème de Dom Helder Camara, répondis-je. « L’enfant et le piano ».
            - Quand je te parle de Piaget ? interrogea-t-elle perplexe.
            - Justement, dis-je. Voici le poème :
            L'enfant se délectait
            devant le piano ouvert
            en jouant n'importe quoi,
            rien que pour le plaisir de faire du bruit
            rien que pour s’amuser à tirer des sons,
            sans se soucier le moins du monde
            de la mélodie
            ainsi que si souvent nous jouons avec l'amour. 

            - Je ne te suis pas, dit Thérèse.
            - Je pense à plagier Dom Helder Camara, dis-je. En voici le résultat :

            L’enfant se délectait
            de son pouvoir magique :
            « En touchant un bouton
            et le monde s’effondra ».
            Il faisait alors n’importe quoi,
            rien que pour le plaisir de faire du bruit,
            rien que pour s’amuser à montrer sa force,
            sans se soucier le moins du monde
            des dégâts qu’il pourrait provoquer,
            ainsi que si souvent,
            il joue avec le feu.

            - Magnifique ! s’exclama Thérèse. Je ne savais pas que tu es aussi poète !
            - Malgré moi ! concluais-je. Tu me flattes. Ah ! Que c’est gratifiant pour mon vieil ego...!

            Et je fermais mes yeux pour savourer l’instant présent, sans me soucier le moins du monde de son imperfection et de son dégrèlement. Egoïsme ou Fatalisme ? Peut-être les deux à la fois !

            Lausanne,
            Printemps 2009
            L.D.T.

             Article de presse 26 avril 2009 Le Dimanche Matin Vaud ( SUISSE )

            Entretien avec Ivan Radjia à Paris ( extrait )
            Ivan Radjia - Edipresse Suisse

           Apocalypse nucléaire possible
           Dans les bureaux parisiens des Editions Stock, l'homme jubile : «Je suis à contre-courant, c'est vrai, si l'on considère que la menace nucléaire est passée de mode, car aujourd'hui n'est important que ce qui est à la mode; mais cette menace n'a jamais disparu, elle n'a même jamais été si présente ». Grave soudain, il argumente : «La technique de fabrication est accessible à tout le monde; à cause de certains Etats voyous, mais aussi des nations qui possèdent la bombe depuis longtemps, le risque d'un conflit thermonucléaire global est de 10% pour ce siècle et de 64% pour le millénaire à venir …  Au regard de l'histoire de l'humanité, et plus encore de celle de la Terre, un millénaire n'est rien.»

            Energie solaire pour cinq milliards d'années
            A ces risques s'ajoutent les accidents militaires, comme cette collision de deux sous-marins nucléaires français et britannique en février dernier ; ou civils, comme Tchernobyl, dont on commémore les 23 ans aujourd'hui même : «La leçon de ce désastre n'a pas été tirée, au vu du regain de popularité des centrales nucléaires comme source d'électricité. Je suis contre le nucléaire civil, contre les énergies fossiles aussi, et seule l'énergie solaire, avec ses cinq milliards d'armées de potentiel, est viable.»

            Tout plutôt que la mort
            Préférant l'horreur au néant, Albert Jacquard ose même une comparaison qui fait scandale : mieux vaut endurer un Hitler et son cortège d'atrocités plutôt que le combattre avec l'arme atomique, au risque de l'extinction de l'espèce humaine. «Ce qu'on peut m'engueuler » depuis que j'ai dit que je préférais Hitler à l'hiver nucléaire ! Il ne s'agit pas de justifier l'Holocauste, je veux seulement dire que la pire dictature a une fin, tandis que la mort est irréversible.»
            Les vertus «dissuasives» de la bombe ne tiennent pas : «J'ai découvert que Valéry Giscard d'Estaing, dans le tome II de ses Mémoires, avoue noir sur blanc qu'il n'aurait jamais actionné le feu nucléaire, quelle qu'ait été la menace. Dès lors, pourquoi ne pas désarmer ? La France pourrait y gagner une crédibilité et une respectabilité que n'apporte aucun arsenal.» Un changement des mentalités s'impose, dans ce domaine comme dans nos modes de consommation. La solution ? «Eduquer, instruire, enseigner aux nouvelles générations que l'humanité ne doit plus se développer sur le principe de la concurrence, mais celui de l'émulation.» 

           « La seule excuse que je trouve aux hommes est leur infantilisme »

            Albert Jacquard, nous sommes-nous habitués à la menace nucléaire, l'avons-nous oubliée, la sous-estimons-nous ?
            L’humanité est incapable de prendre la réelle mesure des conséquences d'un cataclysme atomique. J'ai discuté un jour avec un sous-marinier qui m'a assuré qu'il lancerait les ogives sans sourciller, sans vouloir voir que, au jeu des ripostes, il tuerait du même coup sa famille ; un soldat qui avait perdu tout sens humain.

            Les militaires ne sont pas seuls à être aveugles ...
            En effet, ils sont le reflet de nos sociétés. Ne le prenez pas mal, mais les fameux abris antiatomiques suisses, par leur grotesque même, témoignent de l'inconscience générale, comme si ces caves améliorées pouvaient permettre aux citoyens de traverser sans encombre le passage de l'apocalypse. 

            Une autre menace s'est imposée entre-temps, que vous appelez «bombe P » …
            "P" comme population, oui. Lorsque je suis né, en 1925, la Terre comptait 2 milliards d'individus, nous sommes aujourd'hui 6,7 milliards. Mais cela semble se stabiliser. Soit volontairement, et là je pense à la Chine, soit naturellement En trente ans, l'Iran est passé de six à deux enfants par femme ; en Tunisie, au Maroc, on tourne autour de 2,5 enfants par femme, ce qui se rapproche des normes européennes.

            Le vrai problème est donc la répartition des ressources.
            Les quatre cinquièmes des ressources fournies par les hommes ou la nature sont consommés par 20% de la population mondiale. Nous consommons seize fois plus que les plus pauvres, là est le vrai danger.

            Que faire, concrètement ?
            Consommons moins, et mieux. Sans tomber dans J'extrême. Si vous divisez votre consommation par 16, vous arrivez au stade du Bangladesh. Divisez-la déjà par 4, c'est un début. Nécessaire.

            Ce que vous appelez la «décroissance heureuse» ?
            Cette foutue croissance ! Ces milliards injectés par le FMI pour maintenir la productivité, augmenter la croissance. C'est la philosophie de base qu'il faut revoir. Ce culte de la compétition inculqué dès le plus jeune âge ... Etre meilleur que l'autre, à tout prix, comme ces athlètes qui sourient sur le podium alors que le quatrième pleure en coulisses. Mais quelle stupidité, quelle misère, quel désastre ! Alors qu'il s'agit d'être meilleur que soi-même.

            Donc la décroissance ...
            Elle consiste à prélever moins de ce qui est limité sur Terre. Le litre de pétrole que je brûle maintenant inutilement, je le vole aux générations futures. Or nous sommes assignés à résidence sur la Terre, sur ce millième du volume total de la Terre où nous vivons.

            Aucune chance de s'approvisionner ailleurs ? Sur Mars ? Voire une exoplanète ?
            Ce sont de faux espoirs. La plus proche est à quatre années-lumière. Même au dixième de la vitesse de la lumière, il faudrait quarante ans pour s'y rendre, quarante ans pour en revenir ... Tous ces efforts sont inutiles y compris ceux déployés pour coloniser Mars. Occupons-nous de la Terre, c'est tellement raté.

            Vous ne croyez plus en l'humanité, vous l'humaniste ?
            La seule excuse que je trouve aux hommes est leur infantilisme. Ils sont encore en pleine crise d'acné juvénile. C'est pourquoi je ne suis pas opposé à une certaine forme de croissance (rire) !

            Je ne suis plus certain de vous suivre, là ...
            La croissance des savoirs, de l'enseignement, des arts. De quoi j'ai envie, à 83 ans ?  D'être plus heureux, et que les autres le soient aussi. Il faut tendre vers une philosophie de la joie, comme la prône le philosophe suisse Alexandre Jollien. Et abandonner le culte de la réussite de nos présidents.

            Remporter des victoires sur soi-même plutôt que sur les autres ?
Oui. Comme me l'ont expliqué des amis musulmans, c'est le vrai sens du djihad selon Mahomet la capacité à l'emporter sur soi-même.

            Vous êtes un djihadiste ? 
            (Radieux) Je suis un djihadiste. 

            Cf.   LES DANGERS DU NUCLEAIRES : 5.- La Science et l'Ethique

            Albert Jacquard est né à Lyon dans une famille catholique, plutôt conservatrice. Après ses études à l'Ecole Polytechnique et à l'Institut des statistiques, il travaillait d'abord à la SEITA, puis au ministère de la santé. Titulaire d’un certificat de génétique en 1966, il s’orienta vers une carrière scientifique, et partit aux États-Unis pour étudier la génétique des populations à l’Université de Stanford, en tant que Research Worker en 1966 et 1967. De retour en France en 1968 avec un diplôme d’études approfondies de génétique en poche, il intégra l'INED (Institut National d'Etude Démographique) en tant que chargé de recherches et responsable du service de génétique. Titulaire d'un doctorat d’université de génétique en 1970 et d’un doctorat d’État en biologie humaine en 1972, il fut nommé expert en génétique auprès de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) de 1973 à 1985. Il a été membre du Comité consultatif national d'éthique. Il enseigne également dans les Universités de Genève et de Paris VI. Il est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence. Il anime une chronique radiophonique quotidienne sur France Culture. Il est également un défenseur du concept de la décroissance soutenable.

            Albert Jacquard est l'auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique ou d'essais dans lesquels il cherche à diffuser une pensée humaniste moderne pour faire évoluer la conscience collective. Pour lui, l'enjeu majeur du XXIe siècle et le véritable moteur du changement sont davantage l'éducation que la finance.

            Albert Jacquard dénonce dans « J'accuse l'économie triomphante » ( Calman-Lévy, Paris 1996 ) les méfaits du capitalisme et soulève les problèmes de la société moderne : pollution, gaspillage, insuffisance ou insalubrité des logements, nécessité d'un partage des ressources...

            Face à la gravité des problèmes que rencontre aujourd’hui l’humanité entière, Albert Jacquard consacre l’essentiel de ses activités à la diffusion des savoirs qui favorisent l’évolution de la conscience collective. Combattant les préjugés, il tente de communiquer l’urgente nécessité de modifier nos valeurs et nos comportements par rapport à la vie sur Terre.

            « On nous fait croire que la crise économique que nous subissons va passer. C’est faux ! Nous vivons une mutation complète de la condition des humains. Les machines font notre travail à notre place ? Bravo ! Mais qu’on ne nous dise pas que nous sommes de trop. »

            Son dernier livre : « Le compte à rebours a-t-il commencé ? », par Albert Jacquard, 140 p., Ed. Stock. Paris.

            « Je n'ai pas de solution : mon objectif, ce n'est pas de construire la société de demain, c'est de montrer qu'elle ne doit pas ressembler à celle d'aujourd'hui. »

            « L'esprit n'est que l'aboutissement de l'aventure de la matière. Il n'a pas d'autre origine que l'ensemble du cosmos. »
            (Petite philosophie à l'usage des non-philosophes / 1997)

            « Transformer les citoyens en moutons soumis est le rêve de bien des pouvoirs. Pour y parvenir les moyens sont nombreux ; les intoxiquer de parasciences peut-être fort efficace. »

            « La démarche scientifique n'utilise pas le verbe croire; la science se contente de proposer des modèles explicatifs provisoires de la réalité; et elle est prête à les modifier dès qu'une information nouvelle apporte une contradiction. Pourquoi les religions n'en feraient-elles pas autant ? »
            (Petite philosophie à l'usage des non-philosophes / 1997)

            "Est fanatique celui qui est sûr de posséder la vérité. Il est définitivement enfermé dans cette certitude; il ne peut donc plus participer aux échanges; il perd l'essentiel de sa personne. Il n'est plus qu'un objet prêt à être manipulé. C'est là le péché fondamental des religions : faire des adeptes qui ne posent plus de questions. L'attitude scientifique est exactement à l'opposé. »
            (Petite philosophie à l'usage des non-philosophes / Québec-Livre 1997) 

            « La vie, ce concept mystérieux, est ramenée à la présence d'ADN. Il n'y a plus de frontière entre matière animée et inanimée. Tout n'est qu'une question de degré de complexité.»
            (Conférence du 10 Avril 2001)

            « Calculer la probabilité d'un événement n'a aucun sens une fois que l'on sait qu'il s'est produit. L'apparition de la "vie", celle des dinosaures, celles des Hommes, a résulté d'un grand nombre de bifurcations dans le cours des processus se déroulant sur notre planète ; chacune de ces bifurcations s'est produite alors que de nombreuses autres étaient possibles ; chacune avait une probabilité faible, mais il fallait bien qu'une de ces possibilités se produise. »
            (La science à l'usage des non-scientifiques / 2003).

             « Admettre comme des vérités absolues les propositions des économistes, c'est passer de l'économie, discipline scientifique parmi d'autres, à l'économisme, intégrisme aussi ravageur que les intégrismes religieux. »
            (J'accuse l'économie triomphante / Calman-Lévy. Paris 1995).

            « L'objectif affiché - de la société actuelle - est de devenir un "gagnant", comme si un gagnant n'était pas, par définition, un producteur de perdants. En nous présentant cette attitude de combat permanent de chacun contre les autres, comme une conséquence nécessaire de la "lutte pour la vie", les économistes ont enfermé les hommes d'aujourd'hui dans une logique aboutissant à l'échec final de tous. »

            « Il est certes souhaitable qu'un alignement sur les systèmes les plus respectueux des hommes soit un jour réalisé ; la mondialisation souhaitée sera alors tout naturellement obtenue. Mais en voulant la réaliser dans la situation actuelle on met la charrue avant le bœuf. Au lieu de permettre une coopération bénéfique, elle génère une guerre économique généralisée dont la conséquence sera un alignement sur les systèmes sociaux les moins favorables. »

            « La véritable liberté est indissociable de la protection des plus faibles. Le libéralisme à l'occidentale est synonyme d'esclavage pour la grande majorité des hommes, qu'ils soient citoyens des pays du Sud ou relégués dans les couches dévalorisées des pays du Nord. »
            (J'accuse l'économie triomphante / Calman-Lévy. Paris 1995).

            Suite : 5.- Science et Conscience : LES DANGERS DU NUCLEAIRE