5.- Science et Conscience

            L'éventualité d'une destruction globale, conséquence d'une guerre nucléaire, est la plus grande menace environnementale liée à la puissance nucléaire. Si nous sommes incapables d'éviter une guerre nucléaire, tous les autres problèmes environnementaux deviendront purement académiques. Mais, même s'il n'y a pas d'holocauste, l'impact de la puissance nucléaire sur l'environnement dépasse de loin tous les autres dangers propres à notre technologie. Au début de la prétendue utilisation pacifique de l'énergie atomique, la puissance nucléaire était présentée comme économique, propre et sûre. Depuis, nous avons douloureusement réalisé qu'il n'en était rien. La construction et l'entretien des réacteurs nucléaires deviennent de plus en plus onéreux, du fait des mesures de sécurité imposées à l'industrie nucléaire sous la pression des protestations du public ; des accidents ont mis en danger la santé et la sécurité de milliers de personnes ; et les substances radioactives ruinent notre environnement.

           Les dangers que représente la puissance nucléaire pour la santé sont de nature écologique et opèrent à vaste échelle aussi bien dans l'espace que dans le temps. Les centrales et les manufactures militaires libèrent des substances radioactives qui contaminent l'environnement, affectant ainsi tous les organismes vivants, y compris les humains. Les effets ne sont pas immédiats mais graduels, et ils s'accumulent, sans cesse, jusqu'à atteindre des degrés dangereux. Ces substances contaminent le milieu intérieur des organismes humains entraînant des conséquences à moyen et long termes. Des cancers ont tendance à se développer après dix à quinze ans et des maladies génétiques risquent d'apparaître chez les générations futures

            Les scientifiques et les ingénieurs ne mesurent pas pleinement les dangers de la puissance nucléaire, en partie parce que notre science et notre technologie ont toujours éprouvé d'énormes difficultés à maîtriser les concepts écologiques. Une autre raison de cette méconnaissance est la grande complexité de cette technologie. Les individus responsables de son développement et de ses applications - les physiciens, les ingénieurs, les économistes, les politiciens et les généraux - sont tous habitués à une approche fragmentée des problèmes et chaque groupe ne se préoccupe que de sa propre chapelle. Ils ignorent le plus souvent comment leurs problèmes sont, en fait, liés et comment ils se combinent pour produire un impact total sur l'ensemble de l'écosystème. Qui plus est, la plupart des scientifiques et des ingénieurs concernés par le nucléaire sont victimes de profonds conflits d'intérêt. Ils sont employés par l'industrie militaire ou nucléaire, toutes deux très influentes. En conséquence, les seuls experts susceptibles de fournir une évaluation correcte des dangers du nucléaire sont ceux qui ne dépendent pas de ce complexe industriel et qui sont donc capables d'adopter une perspective écologique. Il n'est pas étonnant de remarquer qu'on les retrouve dans le mouvement antinucléaire.

            Les travailleurs de l'industrie nucléaire et l'ensemble de l'environnement naturel sont contaminés par des substances radioactives à chaque stade du « cycle du combustible ». Il commence avec l'extraction, le raffinage et l'enrichissement de l’uranium ; il se poursuit par la fabrication des barreaux de combustible, la mise en service et l'entretien du réacteur, et se termine par la manutention, le stockage ou le recyclage des déchets.
Les substances radioactives qui s'échappent dans l'environnement à chaque stade de ce processus libèrent des particules - particules alpha \ électrons ou photons - qui peuvent être hautement énergétiques, et risquent de pénétrer la peau et d'endommager les cellules du corps.
( Les particules alpha sont composées de deux protons et de deux neutrons.)

            Les substances radioactives peuvent aussi être ingérées (aliments ou eau contaminés) ; dans ce cas, elles feront leurs dégâts de l'intérieur.
Lorsqu'on considère les dangers de la radioactivité pour la santé, il importe de préciser qu'il n'existe pas de degré « de sécurité » d'exposition, contrairement à ce que l'industrie nucléaire voudrait nous faire croire. Les scientifiques s'accordent maintenant à reconnaître qu'il n'existe pas de seuil en dessous duquel les radiations peuvent être considérées comme inoffensives ; même les quantités les plus minimes peuvent occasionner des mutations génétiques et des maladies. Dans notre vie quotidienne, nous sommes constamment exposés à des radiations de faible intensité qui se sont développées sur terre depuis des millions d'années et qui proviennent aussi de sources naturelles présentes dans les roches, dans l'eau, dans les plantes et les animaux.
            Les risques de ce contexte naturel sont inévitables, mais les augmenter revient à jouer avec le feu.

            La réaction nucléaire qui se produit dans un réacteur est connue sous le nom de fission. Il s'agit d'un processus au cours duquel un noyau d'uranium se brise en fragments - la plupart de ceux-ci étant des substances radioactives - produisant un dégagement de chaleur, et l'émission d'un ou deux neutrons libres. Ces neutrons sont absorbés par d'autres noyaux qui se brisent à leur tour déclenchant ainsi une réaction en chaîne. Dans une bombe atomique, cette réaction en chaîne se termine par une explosion, mais dans un réacteur, elle peut être maîtrisée .au moyen de barreaux de contrôle, qui absorbent certains des neutrons libres. De cette manière, il est possible de limiter le nombre de fissions. Ce processus libère un dégagement énorme de chaleur qui est utilisée pour faire bouillir l'eau. La vapeur qui se dégage alors alimente une turbine qui produit de l'électricité. Un réacteur nucléaire est, donc, l'ustensile le plus sophistiqué, le plus coûteux et le plus dangereux pour faire bouillir de l'eau.

            Le facteur humain intervenant à chaque stade de la technologie nucléaire, militaire ou non, rend les accidents inévitables. Ces accidents ont pour conséquence la libération de matières radioactives hautement nocives dans l'environnement. L'un des dangers les plus graves est la fonte d'un réacteur nucléaire ; toute la masse d'uranium fondu s'enflammerait dans le réservoir du réacteur et dans la terre, risquant de déclencher une explosion de vapeur qui disperserait des matières radioactives mortelles. Les effets seraient similaires à ceux d'une bombe atomique. Des milliers de personnes succomberaient alors instantanément à l'explosion et aux radiations ; d'autres décès se produiraient au cours des deux à trois semaines suivantes et de vastes surfaces de terre seraient contaminées et rendues inhabitables pour plusieurs milliers d'années.

            On a déjà enregistré de nombreux accidents nucléaires et d'importantes catastrophes n'ont été évitées que de justesse. L'accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island, près de Harrisburg, en Pennsylvannie, où la santé et la sécurité de milliers de personnes furent menacées, est toujours frais à notre mémoire ; il est cependant d'autres accidents, moins connus mais tout aussi effrayants, qui concernent des armes nucléaires. Ceux-ci sont devenus de plus en plus fréquents avec l'augmentation du nombre et de la capacité de ces armes. En 1968, plus de trente accidents majeurs mettant en cause des armes nucléaires américaines faillirent se terminer par une explosion. L'un des plus graves se produisit en 1961, lorsqu'une bombe H fut accidentellement lancée sur Goldsboro, en Caroline du Nord et que cinq de ses six dispositifs de sécurité refusèrent de fonctionner. Heureusement, le sixième n'eut pas de défaillance et nous évita une explosion thermonucléaire de 34 millions de tonnes de TNT, une explosion mille fois plus puissante que celle de Nagasaki, plus puissante que toutes les explosions combinées de toutes les guerres de l'Histoire. Plusieurs de ces bombes de 24 millions de tonnes ont été lâchées accidentellement sur l'Europe, sur les Etats-Unis et sur d'autres régions du monde. Et de tels accidents deviendront de plus en plus fréquents puisque de plus en plus de pays construisent des armes nucléaires, avec toutefois des dispositifs de sécurité beaucoup moins sophistiqués.

            Un autre problème majeur lié à la puissance nucléaire est le traitement des déchets radioactifs qui demeurent toxiques pendant des millions d'années. Le plutonium qui tient son nom de Pluton, le dieu des Enfers, est le plus dangereux de tous les éléments radioactifs et aussi le plus vivace.
            ( La demi-vie du plutonium (pu-239) - le temps que met une grandeur décroissante pour arriver à la moitié de sa valeur initiale – est de 24 000 ans. Ce qui veut dire que si un gramme de plutonium est libéré dans l'environnement, environ un millionième de gramme subsistera après 500 000 ans, quantité minime mais néanmoins toxique.) 
            Il est difficile de saisir le gigantisme d'une telle durée qui dépasse de loin les périodes que nous avons l'habitude d'appréhender dans le cadre de nos vies individuelles, ou encore de la vie d'une société, d'une nation ou d'une civilisation. Un demi-million d'années, ainsi qu'il apparaît dans le schéma ci-dessous, représente plus de mille fois la durée de l'histoire connue. 

            C'est une période équivalente à cinquante fois le temps qui s'est écoulé entre l'ère glaciaire et notre ère, et à plus de dix fois la durée de notre existence en tant qu'êtres humains possédant les caractéristiques physiques actuelles.
            ( Les hommes de Cro-Magnon sont généralement considérés comme étant les ancêtres de la race européenne; ils apparurent il y a quelques 30 000 ans et possédaient toutes les caractéristiques du squelette moderne, y compris un grand cerveau.)
            C'est pourtant la durée pendant laquelle le plutonium doit être isolé de son environnement. Quel droit moral avons-nous de léguer un tel héritage à des milliers et des milliers de générations futures ?

            Il n'existe pas de technologie humaine capable de construire des réservoirs pouvant résister pendant si longtemps. En réalité, on n'a encore trouvé aucun moyen sûr et permanent de disposer ou d'emmagasiner les résidus nucléaires, malgré les millions de dollars consacrés à cette recherche au cours des trente dernières années. De nombreux accidents et fuites ont souligné les failles de tous les dispositifs.
            Pendant ce temps, les déchets nucléaires continuent à s'accumuler. Des prévisions annoncent un total de 575 millions de litres de déchets hautement radioactifs d'ici l'an 2000 et bien que la masse précise des déchets radioactifs militaires soit tenue secrète, on peut supposer qu'elle sera de loin supérieure à celle des réacteurs industriels.

            Une livre de plutonium répandue uniformément pourrait provoquer un cancer des poumons chez chaque être vivant. Or, des tonnes de plutonium sont, chaque jour, véhiculées, aux Etats-Unis par route, par rail et par air. Il est important de savoir que le plutonium ne se désintègre pas à la mort de l'organisme contaminé. Par exemple, un animal mort contaminé pourrait être mangé par un autre ; s'il se décompose et pourrit, sa poussière sera alors dispersée par le vent. De toute façon, le plutonium restera dans l'environnement et continuera son action mortelle, encore et toujours, d'organisme à organisme, pendant plus d'un demi-million d'années.

            Puisqu'il n'existe aucune technologie sûre à cent pour cent du plutonium ne s’échappe inévitablement lors de sa manipulation. Selon certaines estimations, si l'industrie nucléaire américaine se développe en accord avec les prévisions réalisées en 1975 et si elle parvient à maîtriser son plutonium à 99.99 o/o – ce qui tiendrait du miracle - elle serait responsable de 500.000 cancers terminaux des poumons entre 2020 et 2070. Ceci représenterait un accroissement de 25 % du taux de mortalité aux Etats-Unis. Au vu de ces estimations, il est difficile de comprendre comment on pourrait considérer la puissance nucléaire comme une source d'énergie sûre.

            Le pouvoir nucléaire crée encore bien d'autres dangers.
            Parmi ceux-ci, notons le problème non encore résolu du démontage des réacteurs nucléaires à la fin de leur vie utile. Le développement des « réacteurs à générateur rapide » qui utilisent le plutonium comme combustible et sont beaucoup plus dangereux que les réacteurs commerciaux ordinaires. La menace du terrorisme nucléaire et la perte conséquente des libertés civiles fondamentales dans le cadre d'une « économie du plutonium » totalitaire. Les conséquences économiques désastreuses de l'utilisation de la puissance nucléaire comme source d'énergie exigeante en capital et en technologie et, de plus, fortement centralisée. L'impact total des menaces sans précédent propres à la technologie nucléaire devrait prouver de manière claire à quiconque que celle-ci est dangereuse, onéreuse, irresponsable et immorale ; bref, totalement inacceptable.

            Si les dangers de la puissance nucléaire sont si évidents, pourquoi la technologie nucléaire est-elle toujours encouragée aussi vigoureusement ? La raison profonde est l'obsession du pouvoir. De toutes les sources d'énergie disponibles, la puissance nucléaire est la seule qui favorise à ce point la concentration du pouvoir politique et économique dans les mains d'une petite élite. Par la complexité de sa technologie, elle requiert des institutions fortement centralisées et, par ses aspects militaires, elle justifie le respect du plus grand secret et le recours intense à un état policier. Les divers protagonistes de l'économie nucléaire - les entreprises de service public, les constructeurs de réacteurs et les communautés de l'énergie - bénéficient tous de cette source d'énergie.
            ( L'expression « communauté de l'énergie » est un terme des plus appropriés utilisé par Ralph Nader pour décrire les compagnies pétrolières qui ont étendu leurs activités à toutes les branches de l'industrie énergétique, y compris la fourniture d'uranium et de plutonium, dans une tentative de monopolisation de la production d'énergie.)

            Ils ont investi des millions de dollars dans la technologie nucléaire et continuent à la promouvoir avec force en dépit des problèmes et dangers sans cesse croissants. Ils ne sont pas disposés à abandonner cette technologie, même s'il leur faut, pour pouvoir continuer, demander des subsides massifs qui seront tout naturellement payés par les contribuables et recourir à l'état policier pour la protéger. Ainsi que le dit Ralph Nader, la puissance nucléaire est devenue, de bien des façons, le « Viêt-nam technologique» de l'Amérique. 

            Source : « Le temps du changement » Fritjof Capra Ed. Rocher Monaco 1983. pages 226 – 231 ).

SOURCES : UNION OF CONCERNED SCIENTISTS ARMS CONTROL ASSOCIATION INTERNATIONAL PANEL ON FISSILE MATERIALS  ( ESTIMATION )

             Journal "LE MONDE" le 24.04.2009 ( Extraits )

      « Le monde est un enfant qui joue. J'emprunte cette phrase à Héraclite. Le monde est innocent et naïf. Il titube, hésite, frappe, détruit. Il oublie sa propre histoire.  Mais chacun de ses gestes est aussi une création et un apprentissage. Les années de violence n'ont pas empêché une croissance économique mondiale exceptionnelle.   L'apaisement revient, alors que l'économie s'effondre. La crise sans précédent que nous traversons jouera son rôle: la purge marquera une mutation systémique et sera aussi une opportunité géostratégique.

            Pour l'instant, Ben Laden n'a pas gagné, mais des éléments nucléaires, bactériologiques et chimiques circulent dans les zones les plus dangereuses de la planète. Examinant donc comme un joueur d'échecs la situation de nos grandes lignes de fracture. »      A. A.

            Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, agrégé d'histoire, Alexandre Adler est chroniqueur sur France Culture et membre du comité éditorial du Figaro. Il est l'auteur de plusieurs essais, qui sont tous de grands succès de librairies, dont J'ai vu finir le monde ancien.


            En ces premières années du XXI siècle, le monde présente de nombreux signes de dérèglement. Dérèglement intellectuel, caractérisé par un déchaînement des affirmations identitaires qui rend difficiles toute coexistence harmonieuse et tout véritable débat. Dérèglement économique et financier, qui entraîne la planète entière dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles, et qui est lui-même le symptôme d'une perturbation de notre système de valeurs. Dérèglement climatique, qui résulte d'une longue pratique de l'irresponsabilité ...
            L'humanité aurait-elle atteint son "seuil d'incompétence morale" ?

            Dans cet essai ample, l'auteur cherche à comprendre comment on en est arrivé là et comment on pourrait s'en sortir. Pour lui, le dérèglement du monde tient moins à une « guerre des civilisations » qu'à l'épuisement simultané de toutes nos civilisations, et notamment des deux ensembles culturels dont il se réclame lui-même, à savoir l'Occident et le Monde arabe. Le premier, peu fidèle à ses propres valeurs ; le second, enfermé dans une impasse historique.
            Un diagnostic inquiétant, mais qui débouche sur une note d'espoir : la période tumultueuse où nous entrons pourrait nous amener à élaborer une vision enfin adulte de nos appartenances, de nos croyances, de nos différences, et du destin de la planète qui nous est commune.  

            Amin Maalouf est l'auteur de plusieurs livres dont Léon l'Africain, Samarcande, Le Rocher de Tanios ( Prix Goncourt1993 ), Origines ... Ce nouvel ouvrage s'inscrit dans la lignée de son essai Les Identités meurtrières, publié en 1998 , et qui est aujourd'hui au programme de nombreuses universités à travers le monde.

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             Suite : /7.-religions-et-evolution

             A voir : Bonheur humain et Systèmes économiques /6.-bonheur-humain-et-syst-c3-a8mes-c3-a9conomiques)

            ( Source : Stockholm International Peace - Research Institute Yerbơok 2009 )

            L'Hebdo N° 51 du 17 décembre 2009

            Quelle industrie est la plus polluante ?

            "LE POINT" Hebdomadaire d'information du jeudi 02.12. 2010

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           Source : Intitut International pour les études stratégiques

              Cf.- : /1.-les-nations-et-l-ethique (Les nations et l'Ethique)