6.- Bonheur humain et Systèmes économiques

               "Le système ne grandit pas l’homme,
              C’est l’homme qui grandit le système."

                                      Confucius

            N’importe quel système bien organisé est susceptible de rendre service à l’humanité. Mais si la fondation manquait le véritable but fixé, corrompu à la base par les organisteurs mêmes, alors la chute s’avèrerait inévitable.

            L’effondrement du sytème soviétique (1990) en est un exemple frappant. Le mouvement socialiste (le communisme soviétique) avait soulevé un immense enthousiasme dans les pays en développement et attiré de nombreux sympathisants intellectuels dans "le monde libre". Mais l’espoir était vite déçu par le comportement de leurs dirigeants respectifs. En cherchant à abolir les classes sociales, ils créaient deux autres classes : la classe des privilégiés du parti et la classe des démunis de la base. Mais ce qui était le plus néfaste pour le système, c’était leur soif du pouvoir et des privilèges. Pour les garder, s'y accrocher, ils devaient sévir, éliminer les opposants et les trouble-fête. Tout en gaspillant leur énergie pour se défendre (à l'intérieur et à l'extérieur), en dilapant l'argent du peuple pour l'armement, ils avaient oublié le principe fondamental de la révolution permanente : faire bouger sans cesse la société (par des innovations, des adaptations aux situations nouvelles), sinon ce serait la sclérose et l’échec programmé. Mais comme tout humain dans le monde, quand on est gavé, on n’aime plus ou ne peut plus"bouger". D'ailleurs, toute société fondée a horreur du changement.

            Comme moyen d'action et non comme idéologie, ce mouvement internationnal, qui s'avère très efficace dans la lutte d'émancipation des peuples et contre les convoitises étrangères, devient inopérant et même nuisible en temps de paix à cause de ce facteur humain millénaire, ces pulsions "pouvoir-intérêt-sexe", qui sont à la fois des leviers et des obstacles à l'évolution humaine, de l'individu à la nation et au monde entier.

             «Un système ne peut pas modifier l’homme, c’est l’homme qui altère toujours le système ainsi que le démontre l’histoire.
            Par conséquent, la vraie révolution ne peut avoir lieu que lorsque vous, l’individu, devenez lucide, vous comprenez vous-même dans les rapports avec autrui et que l’amour soit la base des relations humaines”.   (Khrishnamurti :  Le Moi et l'Amour).

            Il en est de même de la crise financière mondiale actuelle, débutant en 2008, qui avait mis bas le capitalisme occidental, en affectant l’évolution humaine dans tous les domaines. Le principal fauteur pour ne pas dire coupable est toujours le facteur humain sus-indiqué. 

            Le capitalisme occidental ( des pays industrialisés ) vise un but humanitaire dont le système obéit aux équations du modèle industriel :
            « croissance économique = progrès social = meilleure organisation de la société = bonheur des hommes.»
            Tout cela n’était possible que grâce à plus d’énergie et à plus d'innovation, c'est à dire de créativité.

            On a vu ce qui se passait. Il y avait beaucoup d’énergie, même trop, mais en poussant la croissance, la consommation, en visant les profits rapides, croyant que les bénéfices montent linéairement, en libéralisant les lois, en dérégularisant les régles de sécurité…, tout en restant sur place, sans aucune innovation, laissant de côté la créativité salvatrice.

            Pourtant, l’alarme avait été donnée - par les Etats-Unis - il y avait une trentaine d’années.
            Il est intéressant de relire aujourd'hui les conclusions du "Rapport global 2000"  remis au président Carter par le Council on Environment Quality et le département d'État en juillet 1980 (1). Ce rapport est particulièrement pessimiste : la croissance démographique va se poursuivre ; les ressources énergétiques vont diminuer ; la pollution va s'étendre ; le fossé économique entre pays développés et pays en voie de développement va se creuser ; l'eau potable sera plus rare, les aliments aussi et ils seront plus chers ; la faim dans le monde touchera plus d'hommes, de femmes et d'enfants qu'aujourd'hui ; les déserts vont progresser, les forêts diminuer ; 500 000 espèces animales et végétales vont disparaître, réduisant la variété de l'écosystème et diminuant sa stabilité ; le monde sera plus vulnérable, plus tendu, les risques de conflits plus grands que jamais.

            Que faut-il en penser ? S'agit-il du constat de faillite de nos méthodes de prévision et de gestion à l'échelle de la planète ? De l'échec du modèle industriel ? Ou plutôt du résultat d'une approche morcelée des grands problèmes, sans vision globale, en « patchwork », conduisant à des décisions ponctuelles, au coup par coup ? Peut-être tout à la fois.

            Le problème de la faim, par exemple. Les explications qu'on en donne sont généralement partielles. La cause de la faim, c'est, pêle-mêle la sécheresse, la poussée démographique qui réduit les surfaces disponibles par habitant, l'incompétence des autochtones dans l'utilisation des techniques agricoles modernes. Certes, de telles circonstances interviennent. Mais la faim doit être considérée comme une maladie endémique globale du « système monde ». Ses causes sont profondes et interdépendantes. Elles reposent sur des facteurs politiques, sociaux, d'organisation ou de formation. Tels que l'accès des producteurs à la propriété des moyens de production de leur propre nourriture, à l'endroit même où ils travaillent.

            Des solutions ponctuelles sont proposées : transférer les surplus alimentaires des pays riches vers les pays pauvres ; ou prélever sur les 500 milliards de dollars utilisés annuellement dans le monde pour l'armement, afin d'accroître l'aide financière aux pays en voie de développement. Mais de tels remèdes ne prennent pas en compte l'interdépendance des facteurs. Ils n'apportent, on le sait, que des améliorations passagères.

            Il nous faut donc, de toute évidence, de nouveaux modes de raisonnement et de nouvelles structures d'action. Nous risquons, sans cela, de manquer un des tournants les plus importants de l'histoire des hommes : la transition entre une société de croissance, consommatrice d'énergie fossile, et une société d'équilibre, optimisant les flux énergétiques, développant les communications et les relations entre les hommes

            Pour Jeremy Rifkin ( 2 ), notre vision du monde, vieille de quatre cents ans, est la principale responsable de nos échecs répétés dans la gestion des grandes crises. Selon lui, la majorité des dirigeants politiques et industriels au pouvoir dans les pays développés restent fermement attachés au modèle mécaniste et productiviste issu de la conception newtonienne et cartésienne du monde. En cherchant à accroître le flux d'énergie qui traverse les sociétés indiistrialisées, ils accélèrent leur évolution vers une entropie ( 3 ) croissante. 

            Certes, que de progrès en cinquante ans dans le niveau de vie !
            Mais aussi quelle escalade dans la consommation d'énergie. Chacun dispose d'une part accrue de confort individuel. Mais à l'échelle globale, comme le montre la loi implacable de l'entropie, lorsque nous créons de l'ordre dans un système, il en résulte nécessairement un désordre supplémentaire quelque part. Ce désordre suscite des maladies planétaires qui ont pour nom faim, inflation, violence et drogue, dégradation de la santé, de l'éducation ou des villes, modification du climat. Ces maladies sans causes précises sont analogues à celles qui frappent l'individu dans les sociétés modernes : cancer ou hypertension. Mais, cette fois, elles affectent le système global. Choc en retour du développement entropique, elles nous agressent, au-delà des frontières et des idéologies, jusque dans notre être profond ( ces conséquences que l'on appelle des"effets pervers").

            Dès que l'on propose des solutions alternatives à l'évolution actuelle des sociétés modernes, on prend le risque de se voir qualifié d'« idéologue» ou de « trublion» par certains responsables. Selon eux, les problèmes de la crise mondiale ne pourront être résolus que par un surcroît de technologie et d'organisation. Ils restent en cela fidèles aux équations du modèle industriel : croissance économique = progrès social = meilleure organisation de la société = bonheur des hommes. Tout cela n’était possible  que grâce à plus d’énergie et à plus d'innovation.

            Progrès technologique = bonheur des hommes ? Pas toujours.
La complexité du système social est souvent génératrice de plus de problèmes qu'elle n'en résout. Les solutions technologiques qui accroissent cette complexité produisent de nouveaux problèmes. On est enfermé dans un cercle vicieux. Plus nous attendrons pour en sortir, plus la facture entropique sera lourde à payer, car nous vivons à crédit sur l'univers et la planète.

            La crise économique ( et politique ) actuelle, qui est une catastophe mondiale, constitue paradoxalement une chance, car seuls les malheurs peuvent pousser les gens à réfléchir et à agir.

            Il existe déjà des mouvements qui ont prévu les échecs d’un système économique dévié de ses buts pour les profits à outrance par la seule fin d’une cupidité dans bornes (Cf. à gauche : l'homme requin, un produit spécial du capitalisme).
            Il y a des « écolos », prônant le retour à une nature non souillée par l'industrialisation, défenseurs des baleines, opposés au nucléaire et donc accusés par leurs adversaires de redouter l'avenir ou le progrès, considérés avant comme des « trublions ». De l’autre côté,  évoluent des « écosystémistes », avocats d'une approche globale des problèmes, recherchant  des solutions interdépendantes et des moyens d'actions combinés, réintroduisant l'individu dans la nature et la société, traités d’« idéologues » par le même monde industriel.  Malgré leurs moyens différents ils visent le même but humanitaire.

            Au sein des associations et montant de la base, une philosophie nouvelle se dégage, fondée sur des aspirations profondes, capables de sous-tendre les grands bouleversements politiques de demain. Des hommes et des femmes ont perçu les dangers de l'évolution entropique, de l'isolement de la personne. Ils proposent une société à basse entropie, riche et diverse dans ses rapports humains. Une société relationnelle, plus coopérante, plus solidaire.

            Lausanne, mai 2009.

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           1. The Global 2000 Report to the President. Government Printing Office. Washington DC 20402. 24 juillet 1980.
            2.- Entropy : A new World View. Jeremy Rifkin, Viking Press, New York, 1981.
            3.- L'entropie est une mesure physique du désordre ou de la non-disponibilité de l'énergie pour fournir du travail. 

            Extraits tirés de : « Les chemins de la vie » Joël de Rosny Editions du Seuil. Paris 1983.

            Le sociologue Edgar Morin et le paléontologue Stephen Jay Gould inauguraient. en 1997, le cycle des « Entretiens du XXIe siècle » de l'Unesco par un dialogue sur le devenir de notre espèce.
«LE MONDE» du 16.09.1997 avait donné de larges extraits.

            Nous nous contentons de citer un extrait avec quelques réponses révélatrices du problème.

            Afin de contribuer au débat mondial sur les grands enjeux du futur, le Bureau de la prospective de l'Unesco anime depuis 1997 le cycle des Entretiens du XXIe siècle, qui réunissent des scientifiques, intellectuels, créateurs ou décideurs de renommée internationale, venus de tous horizons, dans un esprit prospectif et interdisciplinaire.

            Le paléontologue américain Stephen Jay Gould (1941-2002), spécialiste de la théorie de l'évolution, possédait l'art de rendre accessible au grand public les questions biologiques les plus techniques. Il est notamment l'auteur de La Foire aux dinosaures. Réflexions sur l'histoire naturelle ( Seuil, 1997 ) et de La vie est belle. Les surprises de l'évolution ( Seuil, 1991, rééd. 2004 ).

            Stephen Jay Gould : "Ce qui caractérise le futur, c'est qu'il est imprévisible. On ne peut rien prédire d'utile à son sujet, quelle que soit la distance dans le temps que l'on envisage. Les raisons même de cette impossibilité sont intéressantes. L'évolution est davantage un processus historique, comparable en cela à l'histoire humaine, qu'un processus scientifique dirigé par les lois générales de la nature. L'histoire est contingente. Elle n'est pas dominée par le hasard, comme un jeu de dés. Ce qui arrive a du sens. Mais il y a tellement de chemins possibles, et un changement minime au départ peut aboutir à des résultats tellement considérables à l'arrivée, qu'il n'y a pratiquement rien à prédire. Cela n'a rien de négatif à mes yeux. C'est même plutôt excitant de penser que les sciences de l'évolution ont le caractère contingent de l'histoire humaine et non la prédictibilité des lois de la nature."

            Stephen Jay Gould : "Le développement des biotechnologies introduit un élément d'incertitude dans le futur de l'espèce humaine. Les progrès de la génétique depuis une dizaine d'années nous ouvrent la possibilité, pour la première fois, de modifier notre propre espèce. Mais je n'ai aucune idée de ce que l'avenir nous réserve dans ce domaine." 

            Le sociologue Edgar Morin, directeur de recherches émérite au CNRS, mène, depuis L'Homme et la Mort ( Seuil, 1951, rééd.1976), une réflexion à la croisée de la philosophie et de l'anthropologie, de la sociologie et de la biologie. Parmi ses nombreux ouvrages : le tome V de La Méthode ( Seuil, 1977-2004 ) : L'Humanité de l'humanité: l'identité humaine. 

            Edgar Morin : "Culturellement, il faut en revenir à l'unité du multiple. Le courant d’homogénéisation est très dangereux et a déjà détruit de nombreuses cultures. C'est le cas, en particulier, des cultures qu'on appelle primitives. Heureusement, il existe des résistances et des contre-courants, comme le mouvement écologique. Sauver la biodiversité, c'est sauver la diversité culturelle."

            Edgar Morin : "L'être humain est un être bipolarisé, entre la rationalité de l'Homo sapiens et l'affectivité d'un Homo demens. Le danger vient lorsque l'un des deux termes de cette dialogique est dominant par rapport à l'autre. La grande incertitude qui nous entoure doit nous faire réfléchir au devenir de l'humanité et nous donner la volonté d'une conscience lucide ." *

          Ces quatre réponses d’un paléontologue étasunien, spécialiste du darwinisme, et d’un éminent sociologue français démontrent l’incertitude de l’avenir de l’évolution de l’espèce humaine et la réserve sur la possibilité de réussite ou d’échec de l’entreprise … comme si l’avenir de la planète est entre nos mains.

            En effet, contrairement au faune et à la flore, l’espèce humaine a le privilège et la responsabilité d’y créer son habitat pour vivre, mais possède aussi le malheur de vouloir tout gâcher, tout détruire, inconsciemment ou consciemment ( après moi le déluge ! ).

            Les lois de la nature sont immuables, rationnelles. Les comportements humains sont imprévisibles, évoluant dans un combat incessant avec son démon. C’est toujours le facteur humain, largement cité dans l'article du-dessus qui aveugle et dérègle tout ...

            D’où vient la conscience lucide dont parlait Edgar Morin ? Sinon que l’Etre humain n’est qu’Un avec la Nature, avec le Divin, ce que répètent comme un leitmotiv les divers enseignements ésotériques de l’Hindouisme, du Bouddhisme et du Soufisme, sans compter quelques mystiques occidentaux ( Maître Eckhart, saint Jean de la Croix, Nicolas de Cues ) ?

            Une conscience lucide ne peut venir que d’une vision transcendantale ( Husserl ) qui dépasse la conscience primitive ou « conscience naïve » ou du supramental de Srî Aurobindo, une rationalité supérieure à la conscience ordinaire.

            Pour Teilhart de Chardin, l’Unité ne peut être acquis que par un accroissement de conscience, c'est-à-dire de vision par un perfectionnement spirituel.

            Le perfectionnement de l’esprit conduit aussi au constructivisme de Jean Piaget, avec son équilibre majorante, dans le cadre de l’épistémologie génétique.

            Selon Rudolphe Steiner - le fondateur de l’école anthroposophe - sa  vision évolutive est caractérisée par la pensée consciente, une claivoyance instinctive ( intuition rationnelle de Descartes ).


            Lausanne
            Jour de l’Ascension
            Mai 2009

           * Extraits tirés du journal "LE MONDE" Hors série : "DARWIN" L'Evolution quelle histoire - Mai 2009.

           

            ANNEXES

            Le 19 avril 1882, mourait Charles Darwin, l'auteur de De l'origine des espèces et le père de la théorie de l'évolution. Peu d'œuvres scientifiques ont autant influencé l'idée que l'homme se fait de sa place dans la nature. Dans une certaine mesure, la révolution darwinienne est comparable à la révolution copernicienne : la Terre n'est plus le centre du monde ni l'homme le sommet de la création. Des premières cellules jusqu'à l'homme qui tente aujourd'hui de repenser sa propre évolution, les espèces vivantes se modifient sans cesse, s'adaptent ou disparaissent.

            En septembre 1838, quelque temps après son retour du voyage sur le Beagle, Darwin lit le livre de Thomas Robert Malthus publié en 1798 : Essai sur le principe de population. Il réalise brusquement l'importance de la divergence qui se crée dans le temps entre la vitesse d'accroissement d'une population et celle des ressources alimentaires qui la supportent, base de la théorie malthusienne. « J'ai été imnédiatement frappé par le fait que, dans de telles conditions (celles de la compétition pour la vie), les variations favorables tendraient à être conservées et les défavorables à être détruites. Je disposais donc d'une théorie sur laquelle je pouvais travailler. »

            Pour Darwin, la variété des espèces vivantes s'explique par le jeu de quatre facteurs déterminants: la capacité des êtres vivants à se reproduire et donc à se multiplier sans cesse ; des « variations spontanées» ( on dirait aujourd'hui des mutations ) qui se produisent chez certains individus d'une même espèce, accroissant ainsi la variété de leurs caractères ; une « lutte pour la vie » intervenant dans un environnement aux ressources limitées ; la « sélection naturelle » qui résulte de l'effet de filtre de l'environnement, et qui ne conserve que les individus les mieux adaptés.

            En effet, « lutte pour la vie » signifie que les êtres vivants en évolution sont confrontés en permanence à des situations qui menacent leur survie. Par suite des «variations », certains disposeront de caractéristiques ou de propriétés nouvelles leur permettant, par exemple, de tirer un avantage de situations données. Seuls les survivants engendreront des descendants capables, à leur tour, de se maintenir en vie dans des conditions comparables. Les nouveaux caractères se trouvent ainsi renforcés.

            La période 1855-1865 est déterminante dans l'histoire des sciences et de la philosophie. Elle marque en fait le véritable début du XXè siècle. A l'époque où Darwin publie De l'origine des espèces (1859), Louis Pasteur s'oppose à Félix Pouchet sur la génération spontanée, tandis que Karl Marx publie Contribution à la critique de l'économie politique. Pratiquement à la même date, en 1865, à la suite des travaux de Sadi Carnot, Rudolf Clausius propose la notion d'entropie, forme d'énergie dégradée, annonçant la fin inexorable de l'univers, sa mort énergétique.

            L'évolution et l'entropie sont peut-être les idées scientifiques et philosophiques les plus importantes que nous ait léguées le XIXe siècle. Leur opposition, ou plutôt leur complémentarité, est frappante: à partir des systèmes vivants les plus simples, l'évolution biologique conduit à des organismes de plus en plus complexes, tandis que l'évolution entropique entraîne la matière vers la désorganisation, l'homogène. L'entropie est en quelque sorte l'impôt universel que les machines biologiques, mécaniques ou électroniques doivent payer pour maintenir leur structure à un niveau élevé d'organisation, et pour évoluer. On ne peut douter que notre conception moderne de l'histoire et du développement des sociétés soit influencée par les notions d'évolution et d'entropie.

            La théorie de Darwin est plus actuelle que jamais et le néodarwinisme au cœur de la biologie moderne. Les découvertes du support chimique de l'hérédité (l'ADN), du code génétique et des mécanismes moléculaires des mutations sont venues renforcer et développer les théories de Darwin. Les mutations et la sélection naturelle font place aujourd'hui à des concepts analogues, mais plus généraux, tels que le hasard et la nécessité de Jacques Monod, les fluctuations aléatoires, les structures dissipatives, l'exclusion compétitive, la divergence temporelle. Ces concepts ne se rapportent plus seulement à l'évolution biologique, mais s'étendent aussi à l'évolution pré biologique (avant les premiers organismes vivants) ou à l'évolution des sociétés.

            Certes, on doit éviter de transposer sans précaution des lois biologiques au plan social. Pourtant, la vaste synthèse proposée par Darwin, de par son caractère multidisciplinaire et sa globalité, rejoint certaines approches économiques et historiques. Darwin lisait de nombreux ouvrages d'économie politique. Dans ses articles, il considère ce qu'il appelle « l'économie naturelle des êtres vivants ». Il fut aussi un des pionniers reconnus de l'écologie. Biologie, écologie, économie. Ces sciences de la durée et de la complexité présentent de nombreux points de passage des unes aux autres. La théorie de Darwin est ainsi venue jeter un pont entre deux doctrines économiques - celle de Malthus et celle de Marx - qui devaient bouleverser le XXè siècle.

            Ce prolongement, parmi les plus intéressants de ce que certains appellent le « darwinisme social », peut être trouvé dans la correspondance échangée entre Engels et Marx. Le 12 décembre 1859, Engels écrit à Marx: « Au demeurant, ce Darwin que je suis en train de lire est tout à fait sensationnel, .. On n'avait jamais fait une tentative d'une telle envergure pour démontrer qu'il y a un développement historique dans la nature ... » Marx vit à Londres, il a l'occasion de rencontrer Darwin. En juin 1862, il écrit à Engels : « Ce qui m'amuse chez Darwin, que j'ai revu, c'est qu'il déclare appliquer aussi la théorie de Malthus aux plantes et aux animaux ... Il est remarquable de voir comment Darwin reconnaît chez les animaux et les plantes sa propre société anglaise, avec sa division du travail, sa concurrence, ses ouvertures de nouveaux marchés, ses "inventions" et sa malthusienne "lutte pour la vie". »

            Ainsi, une loi économique a donné naissance à une théorie biologique, laquelle, à son tour, devait sans doute inspirer une nouvelle doctrine économique. Étonnant paradoxe: le « darwinisme social » a probablement influencé deux des systèmes économiques et politiques parmi les plus opposés - le capitalisme et le communisme - engagés aujourd'hui dans une inquiétante lutte pour la vie à l'échelle mondiale. 

            Karl Marx ( 1818-1883 ), économiste et philosophe allemand, a offert au XIXè siècle, la seule alternative valable au régime capitaliste fondé sur l’exclusive économie de marché, la concurrence anarchique conduisant à la guerre de tous contre tous et à l’exploitation du travail par les propriétaires des moyens de production.

            Il a défini le socialisme par ses fins : créer les conditions économiques, politiques, culturelles pour que chaque individu puisse développer son potentiel d’évolution.
            Il a défini par ses moyens : mettre fin à la propriété privée des moyens de production.

            Mais ceux qui, un siècle après, se réclament de lui, faisant leur modèle de capitaliste de croissance, n’ont pas compris qu’un socialisme réel (défini par ses fins) n’est pas possible à l’intérieur de ce système de croissance qui est la loi du capitalisme lui-même.

            Ils ont défini le socialisme seulement par ses moyens, sans voir que la socialisation des moyens de production ne mettait fin à l’alinéation si elle ne s’accompagne pas d’une socialisation des décisions (y compris des décisions sur les fins).

            Enfin, en d'autres continents et d’autres civilisations non-occidentales, d'autres révolutions, en Asie (Chine) et en Afrique, ou d'autres mouvements révolutionnaires par exemple ceux qui en Amérique latine (Bésil), qui ont engendré des « théologies de la libération », et une « pédagogie des opprimés ») n’ont pu aider l'Occident à prendre conscience de ce qu'est une véritable révolution changeant à la fois les institutions et les hommes.  

            Une révolution est d’abord, pour une société ce qu’une conversion est pour l’iudividu : changer le but et le sens de la Vie.

            Économiste et philosophe allemand, Karl Marx (1818-1883) est né à Trèves d'un père rabbin. Après ses études universitaires, il épouse en 1843 Jenny de Westphalen - d'une illustre famille aristocratique. La lutte du gouvernement prussien contre les hégéliens « de gauche » dont il fait partie ( avec Bruno Bauer, qu'il taxera plus tard de pseudo-révolutionnaire de la bourgeoisie ) le dissuade d'entrer dans la carrière universitaire ; il se tourne vers le journalisme : d'abord à la Gazette rhénane ( en 1842 ) avant de fonder en France les Annales franco-allemandes ( 1844 ). Ses démêlés avec les autorités politiques tant françaises que prussiennes l'obligent finalement à se réfugier en Angleterre, où se trouve déjà son ami et collaborateur Engels. Il meurt à Londres après avoir contribué de façon décisive à la fondation de la Première Internationale.

            Critique de l'économie politique.

            De cette œuvre majeure, seul le premier Livre parut du vivant de Marx, en 1867, qui analyse « Le développement de la production capitaliste ».

           A l'occasion de la première publication française ( 1873 ) de son travail personnel, Marx avertit ainsi son lecteur : « Il n'y a pas de route royale pour la science et ceux-là seulement ont chance d'arriver à ses sommets lumineux qui ne craignent pas de se fatiguer à gravir ses sentiers escarpés.» L'analyse - qui s'affirme en effet scientifique et s'appuie sur une masse impressionnante de données chiffrées - a pour objet d'étudier les lois de développement et finalement les contradictions du système capitaliste. L'auteur dénonce l'immoralité d'un échange capitaliste au terme duquel l'argent doit toujours rapporter davantage : le patron n'achète pas le produit du travail, mais la « capacité de travail » de ses ouvriers, ce qui entraîne une forme nouvelle d'esclavage, l'exploitation de l'homme par l'homme. Payé au plus juste, l'ouvrier produit cependant par son travail une valeur supérieure à sa propre valeur de marchandise : le bénéfice ainsi réalisé par le capitaliste, c'est la plus-value. Or cette recherche du profit au détriment des prolétaires, qui trouve parallèlement des ressources toujours nouvelles dans la multiplication des inventions techniques, est précisément le péché originel du système. La réduction des salaires au strict minimum entraîne la réduction de la capacité d'achat - d'où mévente et chômage ; la concurrence exige l'accroissement des investissements ( capital constant ) et diminue le taux de profit ; des concentrations s'opèrent par disparition des petits patrons rejetés dans le prolétariat (prolétarisation). Le capitalisme devra ainsi mourir de ses contradictions internes, car le monopole du capital est incompatible avec les exigences de la production, et laisser la place à une économie collectiviste. L'influence du Capital demeure grande sur les économistes contemporains, y compris sur les adversaires du marxisme. 

           "Dans l'activité révolutionnaire le changement de soi-même coïncide avec la transformation des conditions." ( K. MARX : L'Idéologie allemande (1845), in Œuvres philosophiques, A. Costes, Paris, 1948, tome VII, p. 214.)  
            "L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes."
( K. MARX : Préambule des statuts de l'association internationale des travailleurs, 1864.) 
              Le jeune Marx (Photo à droite).