7.- Religions et Evolution

            Romain Rolland a écrit que Shrî Aurobindo avait « réalisé la plus complète synthèse du génie d'Occident et du génie d'Orient ». Il est vrai que le maître indien a reconnu le fait et la nécessité du progrès matériel. Mais ce progrès devrait s'accompagner normalement, à son avis, d'une autre évolution, d'ordre spirituel : un nouveau type d'homme se fait jour, l'individu ayant réussi la synthèse de son moi et de l'esprit universel. Donc, la vraie religion apparaît, suivant Aurobindo, au terme de l'évolution culturelle et historique. Elle est union vivante et dynamique de l'individu avec la société et le cosmos. Et le destin de la Terre est alors, pour des temps immenses, une véritable « vie divine ».  Cf. : Shrî Aurobindo

            Pour Teilhard de Chardin, la Religion n'est pas au terme de l'évolution historique, elle propulse au contraire tout le devenir terrestre, grâce au moteur « psychénergétique » de la Foi ( l’adoration du divin ). Et au terme de ce devenir il y a la fin du monde et la Parousie. Après ces cataclysmes, la passion adoratrice cesse et fait place à l'extase dans l'union surnaturelle. Cette dernière conception des rapports entre Evolution et Religion est à peu près conciliable avec les dogmes catholiques de la « fin du monde » et de la « vie éternelle », mais elle ne l'est plus avec les modestes mais solides certitudes de la science biologique. La mieux établie de ces certitudes est le progrès des espèces vers un cerveau doué de pensée. D'où cette conjecture scientifiquement fondée que notre conscience doit encore perfectionner son pouvoir d'invention et d'organisation. C'est l'opinion d'Aurobindo, pour qui l'Evolution aurait été un lent mouvement de bascule de l'Etre-fondamental dans la direction de l'Existence-multiple, les individus multiples devant évoluer à leur tour vers un état d'union et d'harmonie où s'équilibrent, pour des millions d'années, l'unité de l'être et la multiplicité des êtres. 

            Qui croire, de Teilhard avec sa plongée soudaine de la terre multiple dans la grande Conscience, ou d'Aurobindo avec sa lente émergence de la grande Conscience. dans la terre multiple ? Attendons patiemment les découvertes de la biologie et de l'astrophysique. C'est la science qui, aujourd'hui, nous contraint à nous rapprocher dans une seule communauté humaine, et c'est encore la science révélatrice qui, demain, nous rapprochera dans le même choix rationnel soit d'une cosmogénèse de plongée, soit d'une cosmogénèse d'émergence. 

            Enfin, ces deux « mouvements » ne sont pas opposés mais complémentaires.

            Le mouvement de l’Occident va du dehors vers le dedans, tandis que celui de l’Orient va du dedans vers le dehors. Remarquer comment un occidental tailler un crayon ou peler une pomme. L’oriental fait l’inverse.

            "Voir".   On pourrait dire que toute la Vie est là –
            sinon finalement, du moins essentiellement.
            Etre plus c'est s'unir davantage ( ... ).
            Mais le constaterons-nous encore, l'unité ne grandit
            que supportée par un accroissement de conscience,
            c'est-à-dire de vision".
                     (Prologue au « Phénomène Humain »)

            « Bénie sois-tu, puissante Matière, Evolution irrésistible.
            Réalité toujours naissantes, toi qui faisant éclater
            à tout moment nos cadres, nous obliges
            à poursuivre toujours plus loin la Vérité ( …).
            Je te salue, Milieu divin chargé de Puissance Créatrice,
            Océan agité par l'Esprit, Argile pétrie
            et animée par le Verbe incarné. »
                      ("Hymne à la Matière") 

            Quel est donc l'homme qui parle ainsi, qui, dépassant les contradictions traditionnelles, ose "réunir pour les adorer : l'Elément et la Totalité, l'Unité et la Multitude, l'Esprit et la Matière, l'Infini et le Personnel" ? découvrant ainsi à nos yeux encore mal adaptés d'humanité naissante un Dieu transparaissant au coeur-même de la Matière ?
            En vérité depuis quelques centaines d'années. sous l'effet des progrès de la science. toutes les croyances traditionnelles et la sécurité morale de l'homme ont été mises en question. Loin d'être le centre statique du système solaire,l'homme s'éveilla à l'immensité des galaxies, perdu dans les billions d'années qui s'étendent derrière et en face de lui. Il apprit qu'il était une espèce zoologique née d'autres espèces zoologiques.  Et la science moderne couronna ce stupéfiant bouleversement de la notion aujourd'hui indiscutée d' "entropie", cette "mort de la matière", conséquence inéluctable de la dégradation de l'énergie.
            Ainsi de notre œuvre, semble-t-il, rien ne demeurera même pas un souvenir dans des yeux qui ont vu.
            Comment l'homme peut-il alors conserver le goût de vivre et d'agir. comment ne fera-t-il pas consciemment et légitimement grève ? 

            Mais, répond Teilhard de Chardin, il y a au moins une exception, si limitée et fragile soit-elle,  à l'entropie : c'est la Vie. cette montée incroyable de la matière vers des organisations de plus en plus improbables, vers des organismes de plus en plus perfectionnés. Et, accompagnant cette complexification, à tous les degrés de l'évolution, la conscience inhérente à la matière émerge peu à peu, pour devenir, avec l'apparition de l'homme, réflexion et pensée. Non plus seulement savoir", comme les animaux, mais "savoir qu'on sait", une conscience au second degré qui peut se prendre elle-même comme objet de connaissance.

            Ainsi la vie laisse supposer à perte de vue avant elle des processus qui la préparent, la pré-vie. Il en va de même de la pensée. Vie et pensée sont l'essence-même de la matière et présentes, bien que non apparentes, aux stades les plus indifférenciés de celle-ci. Aux yeux de Teilhard, l'étoffe de la matière est spirituelle ( Dieu non seulement fait homme, mais fait matière. Christ cosmique ), sans quoi l'évolution elle-même n'aurait pas eu lieu.

            La matière possédait donc en elle, au moment du chaos originel. potentiellement tous les développements futurs de la terre, toutes les formes de vie possibles, tout l'art. toute la science, toute la pensée passée, présente et à. venir.

            L'hypothèse sur laquelle il basera son oeuvre sera celle de la "complexité-conscience" : plus un corps est moléculairement complexe, plus il est conscient. Autrement dit. "Perfection spirituelle ( ou "centréité" consciente ) et synthèse matérielle ( ou complexité ) ne sont que les deux faces ou parties liées d'un même phénomène". Il vérifiera ( avec l'exigence du savant ) cette hypothèse à travers toute l'évolution, depuis la physico-chimie et les grandes molécules jusqu'aux animaux supérieurs et à l'homme. Dans cette perspective, le système nerveux et le cerveau prennent une place privilégiée dans l'évolution des espèces zoologiques ( représentant la plus grande complexité que nous connaissons ). et l'entropie ( dégradation de l'énergie matérielle ) ne sera que la conséquence de l'accumulation des énergies par la vie. Elle ne sera donc que la face  négative d'un phénomène plus global dont la vie est la face positive. Et comme un phénomène ne se caractérise en fin de compte que par sa face positive, c'est la vie qui apparaîtra comme le phénomène.

            Deux pas essentiels de l'évolution de la matière ont précédé l'homme le pas de la vie  avec les grandes molécules, et le pas de la réflexion grâce à l'extrême complexification du cerveau. Que va être l'avenir? 

            Eh bien, puisque depuis des centaines de millions d'années la vie n'a cessé de croître vers des états de plus grande conscience, personnalisation et socialisation ( association des individus dans une même espèce ), il n'y a aucune raison de penser que son dernier né, l'homme, vers lequel elle semble avoir tendu toutes ses forces à travers un nombre incalculable de tâtonnements, d'échecs et de souffrances, refuse son héritage. De toute évidence, si la vie a un sens, c'est dans cette direction que l'humanité se dirigera. Mais la vie a-t-elle un sens? Vaut-elle la peine d'être vécue? Il est en vérité bien tard pour l'homme de se poser cette question, lui qui est né de ce choix, de ce "vouloir vivre" universel.
            L'humanité, de plus en plus serrée sur elle-même et physiquement libérée ( si elle l'utilise bien ) par un progrès technique qui modifie l'homme jusqu'au plus profond de lui-même, forcée à une intense "complexité-conscience", atteindra un état de plus en plus "spiritualisé" où tout ce qui n'est pas absolument essentiel à l'homme lui sera repris par la machine ( non plus penser pour vivre, mais vivre pour penser ), et où seul le "purement humain" ( domaine de l'art et de la science pure ) subsistera. Pour cela, elle passera - comme toute espèce zoologique, mais à un autre niveau - par un seuil de "socialisation"  à  "l'éveil du Sens Humain ( ... ), de cette conscience prise par la Pensée terrestre qu'elle constitue un Tout organisé, doué de croissance, capable et responsable de quelque avenir".

            Et Teilhard poursuit : "Pour que les hommes, sur la terre, sur toute la terre, puissent arriver à s'aimer, il n'est pas suffisant que, les uns les autres, ils se reconnaissent les éléments d'un même "quelque chose" mais il faut que, en se "planétisant", ils aient conscience de devenir, sans se confondre, un même « quelqu’un ».

            Teilhard insiste beaucoup sur ce point : l'union différencie. Elle est la "Modalité phénoménale de l'action créatrice divine, se traduisant à tous les niveaux du réel par une synthèse qui aboutit à un plus-être. Au niveau humain, l'union, loin de provoquer la fusion des ego dans le tout, les différencie par exaltation et enrichissements réciproques". ( ... ) "la véritable union ( c'est-à-dire l'union spirituelle ou de synthèse ) différencie les éléments qu'elle rapproche". "L'union créatrice suppose un Foyer créateur préexistant, bien que ce dernier se découvre seulement au niveau de l'unité finale sur le plan des phénomènes". ( Nouveau lexique de Teilhard de Chardin, Claude Cuénot ).

            Ainsi, tout comme, sur le feu, aucune molécule d'eau ne peut atteindre isolément le point d'ébullition sans que toutes les autres ne l'atteignent en même temps, de même il ne saurait y avoir pour l'évolution d'accomplissement individuel, mais seulement collectif,

            A l'approche de ce "seuil de socialisation », l'humanité peut dire "non", refusant de porter l'évolution jusqu'à son terme et trahissant ainsi les efforts qui ont permis sa naissance, et alors nous disparaîtrons ( nous ne le savons que trop bien aujourd'hui ) tous les problèmes essentiels et vitaux se posent au niveau mondial ), Ou bien, prenant la seule voie qui s'ouvre devant elle, elle prendra pleinement possession de sa personnalité. N'ayons pas peur, dit Teilhard, de perdre notre individualité dans cette socialisation. car c'est en se perdant dans l'autre qu'on se trouve ( ceci est vrai entre amants et encore plus au niveau de la planétisation, à l'approche du Centre des centres ).
            Lorsque l'humanité sera mûre pour cette mutation, qu'elle sera devenue adulte, un climat que l'on ne peut encore imaginer règnera, et les énergies humaines, synthétisées et chargées de toute l'évolution passée. réaliseront leurs potentialités en s'unissant è ce point Omega ( qu'il faut bien appeler "Dieu" ), matière et moteur de l'évolution depuis ses débuts, essence-même de ses mutations, Centre absolu d'amour et de convergence; source de toutes les saveurs du monde et recueil de ses agonies. 

             A un monde qui, dans tous les domaines, introduit des coupures, Teilhard de Chardin  apporte un message d'unité. L'éminent paléontologiste, sans tomber dans la confusion concordiste, refuse de séparer la science et la foi, la nature et la surnature, le profane et le sacré. Confrontant sa vision de science et sa vision de foi, il témoigne de leur accord parfait, de leur unité : sa foi l'aide à y voir plus clair en science, et sa science approfondit sa foi. Sa tâche spécifique est de faire le pont en nous décrivant, en scientifique les superstructures de la science, en prêtre les infrastructures naturelles de la foi, une authentique foi catholique que Teilhard veut ouvrir, pour sauver le monde moderne.      (Bulletin "ECHANGE"  Paulette Guisan)

            Pierre Teilhard de Chardin est né à Orcines (Puy-de-Dôme France) le 1er mai 1881, d'un père chartiste, et mort le jour de Pâques 1955 à New York.

            En 1899 il entre au noviciat jésuite d'Aix-en-Provence. En 1911 il est ordonné prêtre après quatre ans de séminaire théologique en Grande-Bretagne. Il rejoint en 1912 le Muséum d'histoire naturelle de Paris et y travaille avec Marcellin Boule, paléontologue qui avait étudié le premier squelette entier d'un Homme de Néandertal.

            Dès janvier 1915, il part au front sur sa demande comme brancardier de deuxième classe. Bien qu'on lui proposa d'autres postes à l'arrière, il demanda de rester au contact des soldats sur le front jusqu'à la fin de la guerre.

            En 1916, il publie son premier essai, La Vie Cosmique, et en 1919, Puissance spirituelle de la Matière, essais qui annoncent son œuvre plus tardive.

            De 1922 à 1926, il obtient en Sorbonne trois certificats de licence ès sciences naturelles : géologie, botanique et zoologie, puis soutient sa thèse de doctorat sur les Mammifères de l'Eocène inférieur français et leurs gisements.

            Il effectue un premier voyage en Chine en 1923 pour le Muséum d'histoire naturelle de Paris. Dans le désert des Ordos (en) en Mongolie intérieure, Teilhard rédige sa Messe sur le Monde.

            Au retour de Chine, enseignant à l'Institut catholique, il se voit démis de ses fonctions à la suite d'un texte portant sur le Péché originel qui cause ses premiers troubles avec le Vatican : l'ordre des Jésuites lui demande d'abandonner l'enseignement et de poursuivre ses recherches géologiques en Chine.

            Il y retourne en 1926 et joue, avec le paléoanthropologue allemand Franz Weidenreich, un rôle actif dans la découverte du sinanthrope et son étude scientifique.

            Aventurier, il partage en 1931 la vie de la Croisière Jaune et celle de Henry de Monfreid.

            Jusqu'à son installation à New York en 1951, Teilhard de Chardin poursuivra une carrière scientifique ponctuée de nombreux voyages d'études : Éthiopie (1928), États-Unis (1930), Inde (1935), Java (1936), Birmanie (1937), Pékin (1939 à 1946), Afrique du Sud (1951 & 1953).



            En 1950, il entre à l'Académie des sciences.
            Pierre Teilhard de Chardin meurt le 10 avril 1955, jour de Pâques, à New York. Un an plus tôt, au cours d'un dîner au consulat de France, il confiait à des amis : « J'aimerais mourir le jour de la Résurrection ». C’est l’année de la publication posthume de son dernier ouvrage « Le phénomène humain ».

 
               À voir : /6.-bonheur-humain-et-syst-c3-a8mes-c3-a9conomiques (Bonheur humain et Systèmes économiques) en fin de page (Darwin et Marx).