A propos de l'hypnose

                      Quelques réflexions à propos du colloque sur l'"HYPNOSE"
                                               ( Cery,  4 mars 1969 )


            Avec sa verve habituelle, l'orateur définit l'Hypnose : "Etat artificiellement produit, ressemblant habituellement - bien que pas toujours - au sommeil, mais physiologiquement distinct, caractérisé par une élévation de la suggestibilité … ".

            En quelques mots, il retraça l'histoire de l'hypnotisme depuis Franz Anton MESMER (médecin allemand né à Iznang, 1734-1815) qui formula la théorie du magnétisme animal", en passant par le marquis de PUYSEGUR qui fit la première observation de "sommeil hypnotique" en 1784, James BRAID à qui l'on doit le terme d' "hypnotisme" en 1843, jusqu'à CHARCOT en 1880, qui classa les phénomènes hypnotiques en trois phases : léthargie, catalepsie et somnambulisme, dit artificiel.

            La méthode classique pour provoquer la transe - synonyme d'état hypnotique - consiste en une combinaison de deux actions : fixation d'un objet brillant et suggestions de sommeil, avec de nombreuses variantes de la technique.
Pour déceler le degré de suggestibilité favorable à la transe, les hypnotiseurs professionnels emploient une vingtaine d'épreuves ou tests.

            Dr CANTONI nous fit grâce en ne décrivant que deux principaux tests :

            1. - Le premier est intitulé "Balancement ou inclinaison du corps".
            Le sujet restant debout, relaxé, les yeux clos, on lui suggère qu'il tombe soit en avant, soit en arrière. On compte le nombre de balancements obtenus ainsi pendant un certain temps. Une aiguille peut encore mesurer l'ampleur des oscillations. On attribue un chiffre arbitraire à la chute complète.

            2.- Le deuxième a pour titre "Suggestion d'odeur". On dit au sujet qu'on va mettre à l'épreuve son sens de l'odorat. On place alors six flacons devant lui. Ils sont étiquetés comme suit, dans le même ordre : "ananas", "banane", 'vanille», "rose", « jasmin" et "café". On lui explique que chaque flacon sera débouché l'un après l'autre, à une certaine distance, puis amené lentement vers son nez. Dès qu'il détectera une odeur, il devra le faire savoir. Tous les flacons, sauf les trois derniers, contiennent les essences annoncées. Les trois derniers contiennent simplement de l'eau.  La mesure est faite par le nombre de suggestions  acceptées.

            D'après les résultats obtenus par divers travaux de recherche, il semble que la suggestibilité soit universelle et se rencontre aussi bien chez les individus pathologiques que chez les normaux. En se fondant sur les données existantes, on peut estimer que plus de 90 % de la population normale sont "hypnotisables" (FURNEAUX on 1946, a trouvé que 97 % des personnes soumises au test du balancement en position debout, présentent un balancement de plus de 15 cm.)  Pour ce qui est des personnes "normales" et "non-normales", on a trouvé que la suggestibilité allait en décroissant dans l'ordre suivant :

            1.- Groupe psychonévrotique :                    
            a.- psychonévrotiques (mélangés)           
            b.- hystériques
            2.- Groupe "normal" 
            a.- étudiants d'université
            b.- non-étudiants 
            3.- Groupe des psychotiques : 
            a.- hébéphrènes 
            b.- catatoniques
            c.- paranoïaques

            C'est surtout valable pour la suggestibilité primaire. Il ne faudrait pas en déduire que les personnes hautement suggestionnables sont nécessairement des névrosées, ou que celles qui ne sont pas suggestionnables sont des schizophrènes. La suggestibilité varie d'un individu à un autre.

            Le premier facteur de variation étudié est l'influence de l'âge. La suggestibilité paraît être maximale à l'âge de 7 à 8 ans, et semble rester stationnaire après 20 ans. Les gens plus âgés et les vieillards n'ont pas encore fait l'objet de recherche.
            Pour le sexe, les différence paraît minime, malgré nos préjugés.
            La corrélation entre l'intelligence (estimée par les tests) et la suggestibilité (primaire) semble être faiblement positive; ce qui revient à conclure que la suggestibilité croît avec le niveau intellectuel, mais il ne faudrait pas en déduire qu'un étudiant est plus suggestionnable qu'un débile mental.
            Quant à l'influence des caractères de la personnalité, on ne peut pas dégager des conclusions générales, tant le matériel accumulé qui ne fait pas défaut en données, n'a pour dénominateur commun que la confusion et l'ambiguité.
            Le rôle du transfert ne serait pas non plus concluant.
            Enfin, l'hyper suggestibilité des toxicomanes proviendrait de l'effet direct des drogues et n'est pas un caractère inné des drogués.

            Et voici la conclusion générale tirée des résultats amassés jusqu'à présent : 
            "L’efficacité d'une suggestion est fonction :
             a) du sujet 
             b) de son propre contenu  
             c) de l'ensemble de la situation dans laquelle elle est faite".

            Abordant le problème de l'influence de l'hypnose sur la faculté d'apprendre et la mémoire, l'orateur nous fit savoir d'après certaines recherches américaines qu'il n'y a pas d’amélioration attendue. L'hypnose favorise toutefois le rappel des souvenirs associés à des émotions par son effet de relaxation libérant les inhibitions, les angoisses du sujet. Il desserre aussi les brides de l'imagination de ce dernier qui déforme volontairement les faits. C'est ainsi que certains malades inventent des souvenirs ou des rêves appropriés pour leur psychothérapeute en mal d'interprétation.

            Dans le problème inverse, celui des amnésies suggérées, certains résultats ont montré que l'amnésie post-hypnotique dure plusieurs mois et probablement plus longtemps encore.

            Un autre problème intéressant, c'est l'induction d'humeur ou d'émotion dans le but d'altérer la personnalité du sujet. On lui suggère des rôles multiples. Mais la structure profonde de sa personnalité n'a pas été réellement modifiée. Les suggestions touchèrent seulement certains facteurs qui entrent dans la détermination de la personnalité. Il en est de même, dans d'autres types d'altération de la personnalité : « régression" (changement de la présente personnalité avec une des personnalités de l'enfance), "revivification" (autre forme de régression limitée à l'âge de fixation pathologique), et "progression" (changement avec une personnalité plus âgée). Il n'apparaît rien d'absolument nouveau, en ce sens que le sujet puise tout dans les éléments déjà existants de sa personnalité. 

            Dr CANTONI passa enfin au problème de la relation entre l'hypnose et la volonté en abordant trois questions :
             1.- une personne peut-elle être hypnotisée contre son gré ? ;
             2.- une personne peut-elle être hypnotisée sans le savoir? (mais pas nécessairement contre son gré) ;
            3.- une personne peut-elle, sous l'influence de l'hypnose, agir contrairement à sa volonté? 
            Ce sujet a soulevé beaucoup de controverses surtout dans le passé.

            Tous les résultats des recherches récentes montrent clairement que toute théorie prétendant que l'hypnose consiste dans l'imposition de la volonté de l'hypnotiseur sur celle du sujet est désuète. La conscience d'être hypnotisé n'est pas nécessaire pour que l'hypnose se produise.  Des individus ont pratiqué l'auto-hypnotisme sans en avoir eu particulièrement conscience.  Certains chercheurs croient qu'avec des suggestions "pernicieuses" on peut faire commettre aux sujets des crimes et d'autres actes antisociaux. D'autres donnent des preuves du contraire et remarquent que, dans l'hypnose, le sujet n'est ni sans défense, ni passif. Au pire, son Moi peut être plus perméable qu'à l'état de vigilance, mais en tous cas, il conserve un contrôle actif de lui-même.  Dans certaines circonstances, on croit cependant légitimer un acte antisocial ou criminel. Une femme de l'Intelligence Service fut contrainte à divulguer une information secrète sous hypnose avec suggestion d'hallucination de torture. Sous hypnose aussi, un soldat a tué un officier quand on l'avait halluciné de façon à ce qu'il prenne l'officier pour un soldat japonais sur le point de le terrasser. Acte de héros patriote ou simple réflexe de légitime défense?
            L'exposé du Dr CANTONI prit fin avec ces deux cas de conscience "hypnotisée". 

            Nous remercions l'orateur pour la clarté et la fécondité des sujets traités. Nous ne pouvons citer que les principaux. En moins d'une heure, il a réduit en miettes le mythe du pouvoir hypnotique et de l'omnipotent hypnotiseur. Les sciences médicales n'utilisent l'hypnose que pour son effet de relaxation qu'on peut aussi trouver dans certaines drogues. La psychiatrie préfère s'allier à la chimiothérapie et néglige l'hypnose qu'elle considère comme une méthode trop passive (ou plutôt les méthodes hypnotiques trop agressives ne jouent que sur la passivité des malades).   C'est ainsi que le Dr ABREZOL lui a opposé la sophrologie dont les méthodes seraient plus douces, éducatives, dans son cours à l'aula de l'EPUL (Club d'efficience).

            Aux Etats-Unis, on utilise très peu l'hypnose. Mais il y a de nombreuses tentatives pour appliquer les principes généraux de la psychodynamique ou des conceptions psychana1ytiques bien définies à l'hypnose et pour la modifier en conséquence ( Cf. "La psychiatrie dans le monde" dans "Encyclopédie Médico-chirurgicale" 3700 page 71 ).

            Malgré toutes ces considérations, nous devons reconnaître que nous, les êtres humains de la fin du XXème siècle, nous vivons sans le savoir, sous hypnose, que ce soient des régimes politiques, des systèmes religieux (surtout des diverses sectes) ou des doctrines philosophiques, des théories scientifiques …          

            Comment peut-on abolir le culte de la personnalité quand la plupart d'entre nous se conduisent en moutons ?  JESUS,  MAHOMET, BOUDDHA, de même que NAPOLEON, HITLER, GANDHI, STALINE, MAO, … étaient de fameux "bergers" (ne soyez pas choqués parce que je les cite ensemble, il y a aussi des galeux chez les bergers !). 

            Au cours des siècles, une minorité envoie la majorité à la guerre, au massacre, au pillage, pour des concepts comme: "ennemi héréditaire", "athée", "hérétique", "sauvages », transformés avec le temps en slogans : "pour la civilisation des peuples «, "pour la lutte des classes", "pour sauvegarder le monde libre", "pour détruire l'impérialisme", etc., …

            Mais c'est l'autohypnose qui est le phénomène le plus fréquent de la vie quotidienne. Nous sommes inconsciemment influencés par la radio, les journaux, la télévision, la mode, les vitrines des magasins... 
            A la maison, je ne fis que sourire quand ma femme exprima le désir de faire un tour au Pérou après avoir assisté à une conférence sur les civilisations de la période précolombienne, ou quand mon fils éprouva soudain un engouement pour la psychanalyse après avoir vu un film relatant la vie de FREUD. Mais à l'hôpital, je ne puis réprimer une grimace quand un de mes collègues ne parla que de "névrose d'abandon" près avoir parcouru le livre de Mme GUEX, ou quand un autre vit partout de la "psychasthénie" a près avoir récemment lu JANET.

            "Eh bien! Demandez-vous, comment fait-on pour se soustraire à l'influence de l'autohypnose ? ".
            Les Anciens, sans avoir recouru à des montagnes de travaux de recherche, savaient qu'on ne peut résister aux diverses influences extérieures que par sa forte « personnalité ». Les Modernes préfèrent les termes de "Moi indépendant", "Moi intégré", "Moi consistant", "Moi autonome"...
 
            Avant d'y arriver, nous devons avant tout reconnaître que nous sommes plus ou moins des "moutons" (je parle ici au nom des 97 %  - chiffre de FURNEAUX cité ci-dessus - que les autres 3 % ne s'en offusquent pas !). Cette prise de conscience (d'être mouton) est nécessaire. Et tant que l'injustice, la haine, la cupidité, la guerre … règnent encore sur cette Terre, nous ne pouvons pas nous débarrasser de sitôt des "bergers".

            Saurions-nous discerner et choisir CELUI qui nous convient ? 

                                               Un mouton conscient (qu'il est un mouton)  :  Bê ! Bê ! Bê !

            Prilly,
            Printemps 1969
            L. D. T.

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