A propos de la schizophrénie

           La schizophrénie est considéré comme une "maladie" ( maladie dans le sens de non-normale, d'un état qui n'entre pas dans les normes conçues par la psychiatrie ) dont on ne peut saisir que quelques symptômes disparates, mais dont on ne connaît pas encore la cause depuis un siècle. ( Le terme de "démence précoce" fut conçu en 1898 par Emil Kraepelin ( 1855-1926 ),  puis remplacé par celui de "schizophénie" en 1911 par Eugen Bleuler ( 1857-1939 ).             

           Les psychiatres en sont conscients, et pourtant ils décernent imprudemment cette étiquette de "schizophrène" à un patient dont ils n'arrivent pas à saisir son état psychique car les symptômes sont avant tout des troubles mentaux.

            Ce diagnostic est souvent ressenti par le patient comme un double condamnation à mort : une mort psychique et une mort sociale. Premièrement, le patient est "traité" comme un "fou".  Deuxièmement, il est souvent jugé comme "dangereux" pour la société.

            Comment le patient réagirait-il dans ce contexte ?

            Deux cas extrêmes se présentent : Passif, il entrerait dans une dépression. "Je suis foutu pour moi et pour ma famille. Je n'ai qu'à me faire disparaître ( idées de suicide ). Pour certains d'autres : "Mais avant de me suicider, je vais foutre la pagaille au monde" ( tuerie en série ou collectives, car il pourrait devenir violent avec les antidépresseurs ingurgités qui désinhibent les pulsions).

            Le patient actif et intelligent ( une partie le sont ) se moquerait du psychiatre : "C'est vous le schizo, car vous ne comprenez rien de rien !". ( Il aggrave son cas sans le savoir ). "Pour qui se prend-t-il ? se demande le jeune assistant qui se fâche : "Qui êtes-vous donc ?" - Je suis Dieu le Père", répond parfois le patient en souriant."Il délire donc !" . Alors, l'insolent est bon pour la camisole de force, ou plutôt pour un traitement d'électrochocs. 

             Des fois, ce sont des cures de sommeil ou d'insuline. Puis après de puissants neuroleptiques, ou antidépresseurs, qui l'empêchent de penser et de sentir, qui le rend "groggy".  Ces divers traitements peuvent donner parfois un répit, mais ne guérissent pas un état de comportement lié à un état mental spécifique. Pourtant bon nombre doivent pendre ces médicaments à vie ( pour être stabilisés ! ).

            Certains médecins ont peur des schizophrènes. La communication impossible entraîne parfois l'agressivité. Quelques-uns, très doux en apparence, ont reçu ainsi des coups de poings des hommes et des gifles de la part des patientes.

            Bref, le fait de donner un diagnostic touchant à un état "maladif" dont le psychiatre ne comprend pas, est contraire à la logique et à l'éthique médicale, surtout quand ce "diagnostic à l'aveugle" claque comme une sentence qui risque de bouleverser profondément la vie d'un être humain et la cohésion de sa famille. 

            Lausanne, août 2009.

            ( A propos d'un article de "24 Heures"du mois d'août 2009, concernant le suicide d'un "schizophrène"  dont la mère rejetait la faute sur les psychologues - qui n'ont pas fait le diagnostic ).

            Remarque : Depuis un quart de siècle, bon nombre de psychiatres américains, plus prudents, préfèrent le diagnostic "Individu à caractère schizophrénique" ou "individu avec personnalité schizophrénique".

            A voir : Penser librement, Paradoxe et Double lien, Le sens clinique


            Participants :

            Fritjof Capra, physique, écologie, philosophie
            Antonio Dimanlanta, psychiatrie, thérapie familiale
            Stanislav Grof, psychologie et psychothérapie
            Margaret Lock, médecine et soin de santé
            Léonard Shlain, médecine, chirurgie
            Carl Simonton, médecine et soin de santé
 
            Sujets : Maladie mentale - Chamanisme - Schizophrénie

            CAPRA : L'une des questions les plus curieuses et les plus intrigantes qui se posent dans tout le domaine de la médecine est celle-ci : qu'est-ce que la maladie mentale ?

            GROF : Bien des gens sont catalogués psychotiques, dans des diagnostics fondés non pas sur un comportement ou sur un défaut d'adaptation, mais sur le contenu de l'expérience du sujet. Une personne parfaitement capable de se débrouiller dans la vie de tous les jours, mais qui a eu des expériences très inhabituelles de type transpersonnel ou mystique, pourra se voir prescrire des électrochocs, ce qui n'est absolument pas nécessaire. Nombre de ces expériences correspondent en fait à un modèle qui commence à émaner de la physique moderne. Ce que je trouve fascinant, c'est que même les cultures qui connaissent le chamanisme ne ferment pas les yeux sur n'importe quel type de comportement. Elles savent distinguer entre une transformation de type chamaniste et la folie.

            LOCK : Parfaitement, car il y a aussi des fous dans les cultures chamanistes.

            GROF : Voyez-vous, il existe dans l'anthropologie moderne une forte tendance à assimiler la prétendue "maladie chamaniste" à la schizophrénie, à l'épilepsie ou à l'hystérie. On dit souvent que ces cultures primitives ne connaissent pas la psychiatrie et ont donc tendance à interpréter comme ressortant du surnaturel ou du sacré toutes sortes de raisonnements incompréhensibles ou de comportements bizarres. Cela est tout simplement inexact. Les vrais chamans ont besoin de se transporter dans des sphères d'expérience non ordinaires, puis ils font retour et intègrent cette expérience dans la réalité quotidienne. Il leur faut montrer qu'ils sont capables d'opérer dans l'une et l'autre sphère d'une façon convenable, sinon meilleure. Un bon chaman est au courant de tout ce qui se passe dans la tribu, il a un sens très développé des rapports entre personnes et sera souvent un artiste créatif.

            LOCK : Oui. Il leur faut utiliser des symboles de société.
L'idiosyncrasie ne peut jouer en matière de symbolisme, car le symbole doit être adapté à ce que la société attend du chaman. Les gens qui ne peuvent symboliser que dans l'idiosyncrasie sont précisément ceux que n'importe quelle culture étiquettera mentalement malades. Je suis persuadée qu'il existe quelque chose qui correspond à la maladie mentale. Il dans toutes les cultures des gens incapables de faire comprendre même leurs besoins les plus élémentaires. 

            CAPRA : Le contexte de société serait donc capital dans la notion de maladie mentale ?

            LOCK : Oui, absolument fondamental.

            CAPRA : Si l'on retirait de la société dans laquelle il vit un malade mental et si on le mettait dans la nature, il n'aurait à ce moment plus de problèmes ?

            LOCK : C'est exact.

            GROF : On pourrait aussi déplacer un malade mental d'une culture à une autre. Une personne considérée comme n'étant pas saine d'esprit chez nous pourrait fort bien être jugée normale dans une autre culture et inversement.

            DIMALANTA : La question n'est pas de savoir si l'on peut se mettre dans un état psychotique, mais de savoir si l'on peut y entrer et en sortir à son gré. Voyez-vous, chacun de nous peut devenir de temps en temps un petit peu fou. Cela apporte une perspective différente à notre mode linéaire de pensée et c'est tout à fait excitant. Cela nous rend aussi très créatifs.

            LOCK : C'est bien le critère qui s'applique au bon chaman, c'est-à-dire à une personne capable de garder le contrôle d'un changement d'états de conscience.

            CAPRA : On peut dire que, dans la maladie mentale, il y a l'incapacité d'utiliser dans la société les symboles adéquats. Mais on ne peut pas se contenter de rejeter la faute sur la société : il y a tout de même quelque chose que le sujet ne maîtrise pas.

            DIMALANTA : Bien sûr.

            LOCK : Absolument.

            DIMALANTA : Je partage l'opinion de Carl Whitaker, qui distingue trois sortes de désordres mentaux. Dans un cas, on est rendu fou par quelque chose, la famille par exemple, Dans le second, on a un comportement dément, ce qui peut arriver de temps en temps à chacun de nous et qui est très excitant si l'on est capable de faire à son gré des aller-retour. La troisième forme, ce sont les troubles mentaux : lorsqu'on a perdu le contrôle.

            SHLAIN : Je ne suis pas sûr de bien comprendre ces mots : folie, démence, désordre mental. Pour moi, être atteint de troubles mentaux, ou être schizophrène, signifie que le contact a été perdu avec la réalité, avec la réalité d'un moment précis. Si l'on vous rend fou, vous réagissez d'une façon inappropriée, mais vous êtes encore dans le même univers. Je crois qu'il nous faut être très précis dans la définition de la schizophrénie et des troubles mentaux graves ; sinon, nous somme à nous demander ce qui constitue une réaction appropriée et ce qui constitue une réaction inappropriée ; tout deviendra si vague que nous ne pourrons plus concentrer notre attention sur quoi que ce soit.

            CAPRA : C'est pourquoi Tony introduit un distinguo entre être rendu fou et être atteint de troubles mentaux.

            SHLAIN : Oui, mais il a dit que l'on peut avoir un comportement dément et y mettre fin sans difficulté. Voulez-vous dire que ce comportement est simplement celui d'un « dingue », au sens du langage parlé, ou que le contact avec la réalité a réellement été perdu ?

            DIMALANTA : Ce que, moi, j'entends par : avoir un comportement de dingue, c'est être capable d'aller au-delà de certaines normes de société. La société admet plusieurs manières de se comporter comme un dingue : dans le rêve, dans l'ivresse et de bien d'autres façons.

            SIMONTON : Lorsque vous dites, Leonard, que celui qui est atteint de troubles mentaux a perdu contact avec le réel, vous semblez sous-entendre qu'il a perdu contact avec tous les aspects du réel, ce qui n'est pas exact.

            CAPRA : Je n'aime pas du tout le mot « schizophrénie », J'ai l'impression que les psychiatres appellent schizophrénie tout ce qu'ils ne peuvent pas comprendre. Il semble que ce soit un terme fourre-tout pour désigner les choses les plus diverses.

            DIMALANTA : C'est vraiment une étiquette que l'on donne à quelqu'un dont la pensée logique ne comprend pas le comportement. Je crois aux aspects biologiques de la schizophrénie, mais les schizophrènes que nous voyons sont pour la plupart des déviants sociaux. Il s'agit en quelque sorte d'un problème familial et j'y vois un indice de la pathologie du système. Nous avons tendance à qualifier une personne de schizophrène ou à dire qu'elle est atteinte de troubles mentaux jusqu'au moment où elle intériorise son comportement.

            SHLAIN : Cette manière de voir rejette une responsabilité énorme sur les autres membres de la famille. Je ne crois pas vraiment que dans le cas d'un enfant autiste, par exemple, on puisse dire que c'est la faute de la mère ou du père. S'agissant d'un système familial, dire qu'un membre du système est malade en raison de quelque chose d'anormal dans le système revient à écarter complètement la possibilité éventuelle d'une anomalie dans la constitution du gosse.

            SIMONTON : L'emploi du mot "faute" sous-entend l'intention, la motivation, toutes sortes de notions qui sont inappropriés ici.

            DIMALANTA : Il existe une foule de publications sur le processus par lequel le déviant social devient un malade mental et qui conduit les institutions spécialisées à le déclarer schizophrène.

            CAPRA : Pensez-vous que cette étiquette elle-même mène l'intéressé à un état de psychose prononcé ?

            DIMALANTA : Oui.
            En psychiatrie, le diagnostic constitue un élément majeur du rituel ; il définit les frontières du comportement. Si vous ne vous comportez pas d'une certaine façon, l'étiquette mentionnera que vous n'êtes pas sain d'esprit.

            SIMONTON : Parmi les problèmes, il y a la rigidité du diagnostic et l'impression du sujet que, une fois étiqueté, il devient ce que dit l'étiquette et cela pour toujours. Le langage et l'étiquetage sont bien sûr nécessaires, mais ils posent des problèmes.

            DIMALANTA : Si l'on demande à une famille dont l'un des membres est étiqueté schizophrène : "Votre fils a-t-il des troubles mentaux ? " ou "Votre mère a-t-elle des troubles mentaux ? ", la réponse sera souvent : "Non, il - ou elle - est simplement comme ça." Les membres de la famille déforment complètement la réalité, car celle-ci remplit une fonction au sein de la famille.

            LOCK : Je dirais, une fois de plus, qu'il faut considérer différents niveaux. Je pense que la schizophrénie correspond à une réalité : on ne peut en attribuer toute la responsabilité à la société.

            SIMONTON : Tout comme pour la maladie physique.

            LOCK : Exactement. Il faut regarder l'autre bout du spectre. Dans certaines maladies, notamment dans certains cas de maladie mentale, les aspects biologiques dominent et les éléments psychiques et sociaux sont minimes. Certaines manifestations de schizophrénie sont largement imputables à des influences sociales, tandis que les éléments génétiques l'emportent dans d'autres. L'étude de l'évolution de la schizophrénie chez l'enfant, par exemple, fait bien apparaître la présence des éléments génétiques.

            DIMAIANTA : L'enseignement à tirer ici est qu'un certain nombre de maladies sont des maladies du système. Lorsque le système a pris le contrôle du sujet, il crée chez lui un stress énorme et produit ce à quoi l'on assigne l'étiquette de maladie mentale. En revanche, certaines maladies biologiques comportent des éléments génétiques apparaîtront quel que soit l'environnement du sujet. Dans d'autres cas, il pourra se produire une interaction supplémentaire entre la composante biologique et l'élément environnemental, en sorte que les symptômes apparaîtront s'il y a prédisposition génétique et si le sujet se trouve placé dans un certain type d'environnement.

            Extrait de "UNCOMMUN WISDOM" Fritjob CAPRA, Simon & Schuster Inc. New York, 1988. ( Traduction par Dominique Radany et Annelise de Saint-Maur ).

            - Idiopathique : jargon médical ; à traduire par : « Nous ne savons pas ce que c'est, nous ignorons les causes du mal, et encore plus comment le guérir mais jamais nous ne l'admettrons devant le profane ou le patient.

            - Mieux que tous les analgésiques, soporifiques. stimulants, tranquillisants, narcotiques, et, jusqu'à un certain point, mieux encore que les antibiotiques - bref, la seule « panacée universelle » connue de la science médicale c'est ... le travail.

             Thomas SZASZ, Le péché second, Payot, Paris 1971.

                         NOZINAN BLUES

             Me prenant pour Nigaud promoteur (1)
            J'arrachai d'abord quelques fleurs
            Puis à l'exemple de ce requin,
            J'voulus bétonner l'Mont Pèlerin. 

            Refrain 

            Je consultai mon médecin
            Voulez-vous m'donner un coup de main ?
            Surtout dit-il n'en faites rien,
            Prenez çà midi, soir, matin.

            Nozinan blues.

            Lors de la pose de la première pierre
            D'une nouvelle centrale nucléaire
            Je voulus sur les officiels
            Lâcher un vif essaim d'abeilles.

            Ma femme me piquait le duvet
            Je préméditai le crime parfait
            Et l'invitai sournoisement
            Pour un pique-nique au Creux-du-vent (2).

            L'évangile me monta aux tempes
            Oui ! Chasser les marchands du temple
            Dieu me dit : "Entre à l'UBS
            Et distribue le tiroir-caisse".

            Un père absent, assurément.
            Je flippai sur le Général Guisan
            J'voulus placarder mon portrait
            Aux murs des pintes et des cafés.

            Refrain

            Oh ! Les lectures passionnantes
            Des paisibles salles d'attente.
            J'eu l'envie de bouter le feu  
            A Trente-jours, Bouquet et Nous-Deux. 

            Avant qu'il ne se fasse enfermer
            Je croisai Martial, l'homme trolley.
            Pour tous les fous de la "Grande Maison" (3)
            J'voulus ouvrir un second tronçon.

            Pour éviter un nouveau drame
            Dans l'stade bourré d'Hooligans
            En pleine coupe des nations
            J'voulus confisquer le ballon.

            Le vieux rêve de l'homme-oiseau
            J'ai bien failli me briser les os 
            Pour seules ailes, mes illusions
            J'voulus m'élancer du balcon. 

            Refrain

            Un contrôle de police routière
            Je crus voir de petits hommes verts
            Sirène hurlante, dans leur vaisseau
            Ils m'emmenèrent droit à l'hosto.

            Un cas typique pour le Rorschach 
            Je n'y vis que de simples taches. 
            Par contre la tête de la psychologue
            Me fit penser à mon bouledogue.

            Comme les assistants sociaux
            En colloque dans leur bureau,
            Etre enfin inintelligible
            J'voulus m'exprimer que par sigles. 

            Avant d'être mis sous tutelle
            A l'image de nos colonels
            Pour devenir ministre peut-être
            J'voulus jeter l'argent par les fenêtres. 

            Refrain

            Pour me socialiser un brin
            J'm'inscrivis aux contemporains. 
            A Amsterdam, devant les vitrines
            J'voulus libérer les copines.

            La musique est thérapeutique
            Me dit Francioli, plein comme une huître.
            Et comme je me mis à engraisser
            J'voulus entrer au BBFC.

            Entre autres effets secondaires
            Une démarche de fanfare militaire.
            J'voulus, aux perches du Léman
            Faire goûter un peu de Nozinan.

            A inhiber ainsi mes chimères
            Je devins vite suicidaire.
            J'hésitai entre corde et cigüe
            Ou un Coca avec la fondue.

            Je consultai mon médecin
            Voulez-vous m'donner un dernier coup d'main ?
            Surtout dit-il n'en faîtes rien,
            Prenez-çà midi, soir, matin.

            Maintenant merci. Ciba-Groggy (4)
            J'suis à l'Al (5), je ne fais plus de bruit.
            Pour deux francs l'heure en atelier
            J'mets sous plis de la publicité.

            Vous v'là stabilisé enfin !
            Me dit content mon praticien.
            Pour la médecine … une réussite,
            Mais moi dans mon coin ... je médite ... 

            NOZINAN BLUES.

            ( Paroles et musique ;
            Dominique Scheder 

            Notes :

            (1)     B. Nicaud, grand promoteur à Lausanne.
            (2)     Petit plateau au bord d'un précipice à Neuchâtel.
            (3)     Hôpital de Cery à Prilly-Lausanne.
            (4)     Ciba-Geigy, firme pharmaceutique à Bâle.
            (5)     "Assurance Invalidité" pour malades mentaux.


           Il y a quelques semaines, un médecin m'a demandé si j'avais eu connaissance du Congrès Suisse de Psychiatrie à Yverdon (23-24 septembre 1983) .

            -  Oui, répondis-je, mais je n'ai pas pu avoir l'occasion d'y assister comme auditeur.
            -  Il paraît, dit-il, qu'on y parlait de "schizophrénie et de dates de naissance".
            -  Je ne connais pas le programme des conférences et des communications, mais je me rappelle qu'il y a quelques mois, un médecin-assistant en psychiatrie a fait un exposé sur ce sujet dans un colloque hebdomadaire. Voici le thème : « les gens nés au début de l'année seraient plus vulnérables à la psychose que ceux nés en fin d'année. »

            -  Vraiment ? s'exclama notre interlocuteur. Vous ne pensez pas qu'on va un peu trop loin ? J'avoue que je jette de temps en temps un coup d'oeil sur la rubrique "horoscope" des journaux, histoire de rire et pour me rassurer. Mais de là à penser qu'on peut trouver une relation quelconque entre dates de naissance et schizophrénie, c'est du charlatanisme!

            -  Ne vous indignez-vous pas si vite, dis-je. Vous savez bien qu'il faut chercher une cause quelque part, car il y en a plusieurs. En biochimie, on l'a bien cherchée dans le dosage chimique de nos humeurs. En neurologie, on l'a cherchée dans l'un des deux hémisphères de notre cerveau, et même on pratique encore aujourd'hui la lobotomie ...

            - En Allemagne, en Amérique latine, en URSS, et surtout au Japon, continua notre toubib. J'ai vu une émission de T.V. l'année dernière sur ces recherches qui relèvent toutefois du domaine de la science expérimentale et non celui de l'irrationnel. Faire intervenir l' inconnu, n'est-ce pas un signe de régression?

            -  Dans l'état d'insécurité, d'anxiété, de doute, répliquai-je, l' être humain régresse souvent dans la pensée magique. Les chercheurs scientifiques, devant l'énigme de la schizophrénie peuvent avoir la même réaction. Le Professeur François JACOB, biologiste, prix Nobel de médecine, a dit dans un interview: "Le rationnel ne suffit pas à l'homme. Il lui faut au moins une dose équivalente d'irrationnel de rêves et de petits oiseaux ... C'est une erreur de croire que la science dépossède l'homme de son irrationnel en totalité. Le besoin de rêve, tout savant, tout scientifique l'éprouve comme les autres ... "

            -  Mais pourquoi bon nombre de psychiatres voient-ils dans la régression et dans le délire des symptômes pathologiques, spécifiques de la schizophrénie ? 
            -  C'est plus juste de dire qu'ils ne retiennent que l'aspect négatif du délire et de la régression, corrigeai-je. D'après Eugène BLEULER, le psychiatre suisse, le délire est considéré comme un mode de défense, un moyen d'expression de certains psychotiques.

            -  Alors, dit notre médecin-assistant qui a déjà travaillé dans un hôpital psychiatrique, je comprends pourquoi certains patients tombent dans la dépression dès qu'on "coupe" leur délire par un médicament approprié.
            -  Dans ces cas, on peut émettre l'hypothèse que le délirant veut fuir à tout prix une réalité douloureuse ou écrasante, tentai-je d' expliquer.

            -  Et qu'en "enlevant" son délire, continua notre interlocuteur, on le force à regarder de nouveau cette réalité en face : sa situation pénible et son impuissance à la surmonter, c'est pourquoi il déprime …

            -  Vous avez bien décrit le mécanisme, dis-je. Quant à la régression, ne l'avez-vous pas provoquée artificiellement par des cures de sommeil, d'insuline et des électrochocs ?
            -  Nous avons parfois appliqué ces traitements sans connaître le pourquoi, car chaque école a sa théorie propre. Et puis, il y a toujours des praticiens qui sont pour et d'autres contre.
            -  Pourtant, si l'on a constaté dans certains cas une relative amélioration, on pourrait en déduire que la régression a aussi un effet bénéfique ou sécurisant, comme le délire.

            -  Mais vous savez bien que nous autres Occidentaux nous acceptons difficilement ce raisonnement, ou bien nous l'acceptons sans demander pourquoi. Nous sommes empêtrés dans une pensée dualiste séparant l'esprit et la matière, le bien et le mal, le bon Dieu et le mauvais Diable. Ce qui est considéré comme négatif ne peut être positif, ce qui est jugé malfaisant ne peut être bienfaisant. Tandis que vous Oriental, vous êtes né sous le signe du ying et du yang ...

            -  Détrompez-vous, interrompis-je. Je ne nie pas ce facteur socioculturel, mais j'ai dû passer près de la moitié de ma vie pour acquérir cette pensée "non dualiste", et encore, grâce à Piaget et à Freud. En effet, ce n'est pas un mérite, car d'autres ont pu arriver à ce résultat sans avoir eu connaissance de ces deux célébrités . 
            -  Je crois pourtant que vous n'aimez ni Freud, ni la psychanalyse!  Il n'y a rien de commun entre Freud et Piaget.

            -  Voilà un jugement dualiste, dis-je en riant. Le fait que je n' arrive à assimiler qu'une petite partie des conceptions freudiennes ne m'empêche pas de considérer Freud comme un Maître à l'égal de Piaget dont j'ai compris moins de la moitié de ses théories ! Suivant un proverbe chinois : "Si vous êtes instruit par un seul mot de quelqu'un, il est votre Maître" (tout en l'aimant ou le haïssant à volonté).

            -  Tandis que chez nous, pays occidentaux épris de liberté, surtout de liberté intellectuelle, certains scientifiques ou soi-disant scientifiques vouent à leur Maître une dévotion féodale. Ce dernier remplace le Roi, le Père et même le Dieu tout puissant.

            - Encore une autre pensée dualiste, dis-je. Sous n'importe quelle époque, Dieu, le Roi, le Maître et le Père ont chacun leur rôle protecteur et sécurisant. En évoluant - si l'on accepte l'évolution de l'humanité et celle de l'individu - ces rôles sont ressentis comme "gênants". Et pour certains, ce qui "gêne" doit être écarté ou exclu, et considéré comme néfaste.

            -  Je comprends alors pourquoi une partie des gens de cette génération conteste le mariage, les enfants, et même le travail qui leur fournit le pain quotidien.
            -  Parce qu'ils ne voient que le côté négatif, ou bien ils n'aiment que le côté positif, dis-je, à cause de leur pensée dualiste, facteur de conflits.

            -  Mais si vous acceptez en même temps, par exemple que "le travail est de la santé" et que "le travail est une corvée", ou bien que "vous aimez votre femme" et que "vous la détestez", on vous traitera de névrosé ou de psychotique suivant le cas, parce que votre pensée est marquée par l'ambivalence ou le paradoxe ! 

            - Et en décrétant l'ambivalence et le paradoxe comme signes spécifiques des troubles mentaux, certains thérapeutes les nient en eux-mêmes et ont ainsi des difficultés à affronter les avatars de l'existence, ajoutai-je.

            -  Comment faire pour "dépasser" cette dualité dont vous parlez? demanda notre médecin.
            -  Il faut rompre d'abord cette dualité entre patient et thérapeute. Le professeur J. de AJURIAGUERRA ne devrait pas être le seul à reconnaître que les patients nous aident à accepter notre propre faiblesse, c'est-à-dire notre vulnérabilité.
            - Vraiment, cette humilité est rare chez nous.

            -  Secondairement, continuai-je, il faut arriver à cette évolution : "dépasser les théories". Une leçon nous a été donnée l'année dernière (8 décebre 1982) par la conférence du professeur J. BERGERET: " ... c'est comme la mayonnaise, dit-il, quand ça - le complexe d'Oedipe - ne prend pas, il faut chercher ailleurs ... "

            -  Et comment peut-on chercher ailleurs quand on n'a rien d'autre à remplacer? Cependant, pour les thérapeutes, il est relativement plus aisé de changer de théories, de systèmes ou de médicaments. Quant aux patients, comment font-ils pour "changer" facilement leurs parents, leur conjoint, leurs enfants, leur patron, leurs collègues, leur patrie, leur religion, voire leur personnalité, tous générateurs de conflits?

            -  Là, vous me fermez le bec, dis-je en riant. Dans l'impasse, je pense à l'adage célèbre de FREUD selon lequel il y a trois choses au monde qui se révèlent impossibles : gouverner, éduquer et psychanalyser.

            Prilly, automne 1983.  
            LE-DINH Tuê 

            Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme et ses enfants, et ses frères et ses soeurs et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
           Evangile selon Saint-Luc (14 – 26).

            Il y a dans l'analyse un principe de mort, et que l'homme se connaît d'autant moins qu'il se regarde davantage. Jean Paulhan ( Entretien sur des faits divers ).

            L'autocritique n'existe pas, ou plutôt c'est toujours une hétérocritique. On ne dénonce pas soi, mais l'autre qu'on a été et qu'on n'est plus, et on repart du même pas.
            Pontalis, psychanalyste.