Dernière chance pour l'ONU

            ( Article écrit le 23 octobre 1973 à Lausanne )

            Il y a tout juste deux ans que la Chine populaire fit son entrée triomphale à la Maison de verre de Manhattan. Le vote spectaculaire de l'Assemblée générale de l'O.N.U. le 25 octobre 1971 démontre qu'un nouvel esprit ainsi qu'une velléité d'indépendance animent cet organisme mondial.

            Pourtant, jusqu'à ce jour, un certain immobilisme y règne, le Conseil de sécurité est paralysé face aux conflits majeurs du siècle. Seul De Gaulle a osé critiqué ouvertement ce "machin". La Chine de la révolution cultu­relle, que ses adversaires croyaient vouloir y entrer que pour y semer la pagaille, reste étonnamment sage. Et la Suisse, prudente et perspicace, attend elle pour envoyer sa délégation, que l'O.N.U. soit organisée sur de nouvelles bases, plus conformes aux principes d'universalité et de démocratie entre les nations ? 

            La Confédération helvétique n'oublie pas qu'elle a accueilli sur son sol le siège de l'ancienne Société des Nations. Cet organisme, crée par les signataires du traité de Versailles a survécu, non seulement par l'absence des Etats‑Unis au début, de l'Union soviétique, à la fin, de l'Allemagne, du Japon et de l'Italie, mais aussi parce que ses fondateurs, la France et l'Angleterre s'en étaient d'abord servie pour protéger leurs droits de vainqueurs de la première guerre mondiale.

            De même, l'Organisation des Nations‑Unies, issue de la deuxième guerre mondiale, ne défendrait avant tout que le partage de l'Europe et du Tiers‑monde par les Etats­-Unis et l'Union soviétique. La décolonisation préconisée par ces deux grands n'est que le corollaire de l'accord secret de Yalta. En poussant au dépouillement de leurs alliés et de leurs adversaires de leurs empires coloniaux, ils ne font que consolider leur hégémonie à deux au détriment de riches possesseurs. Il est vrai qu'un grand nombre de petits pays ont pu acquérir leur indépendance nationale, mais tout en restant plus ou moins liée économiquement, politiquement et même militairement à l'un des grands protecteurs ou même deux à la fois.

            Si la Suisse et certains pays nordiques hésitent à entrer dans ce "panier de crabes", c'est qu'ils ont peur d'être entraînés par l'un des deux Grands, à défaut d'être "mangés" comme les autres nations moins privilégiées. Ils motivent leur refus d'en faire partie par souci pour leur stricte neutralité. Ce qui sous‑entend que l'O.N.U. jusqu'ici n'a jamais été une organisation démocratique, car si elle l'était vraiment, ils n'auraient aucune crainte de faillir à leur principe de neutralité et de perdre en même temps leur liberté d'action.

            Nullement universelle et loin d'être démocratique, considérée par une partie des membres comme une tribune de pro­pagande, par une autre partie comme une société de bien­faisance, l'O.N.U. ne reflète que la domination et la rivalité des deux Grands. Il faut reconnaître que sans Eux, sans cette stimulation réciproque, sans cette suren­chère à deux, il n'y aurait pas de sitôt ni progrès scientifiques et économiques, ni émancipation des femmes et de libération des peuples. Mais il faut comprendre aussi qu'un pays peut être esclave d'un niveau de vie comme il peut l'être d'une idéologie.

            L'absence d'universalité et de démocratie véritable empêche l'O.N.U. de résoudre efficacement et rapidement les problèmes les plus importants, celui de la paix et de la sécurité mondiale.
Comment, en fin de ce XXè siècle, un pays du Proche-­Orient peut‑il braver l'O.N.U. en occupant illégalement des parties de territoires d'autres pays voisins et en y établissant ses colonies ?  Cette tentative d'annexion pure et simple semble être facilitée non seulement par l'impuissance de l'O.N.U., mais aussi par l'exemple de ses deux principaux fondateurs. L'un a écrasé sans pitié la Tchécoslovaquie sous ses tanks. L'autre a mis à feu et à sang l'Indochine, détruisant impitoyablement nature, culture, communistes ou non communistes, civils ou maquisards sans distinction.
            "La plus sale guerre de l'histoire du monde et de l'histoire des Etats-Unis" comme l'ont dénommée les plus sérieux journaux non communistes, était jugée par l'O.N.U. comme "hors de sa compétence". Tandis que le Nigeria ( Afrique ) et le Pakistan ( Asie ) étaient officiellement considérés comme coupables de sauvagerie et de génocide pour leurs actes guerrières au Biafra et au Bengali oriental.
            Pour assurer durablement la paix mondiale, l'O.N.U. doit avoir une conscience universelle et non pas un amalgame de consciences de toutes sortes de couleurs, dominées par une seule couleur, la blanche en particulier.

            D'ailleurs, l'O.N.U. a mauvaise conscience depuis sa fondation. L'un des principaux auteurs de la Charte des Nations Unies, l'un des principaux organisateurs de la Conférence de San‑Francisco, fut Alger HISS, une des fines fleurs de la diplomatie américaine, diplômé de la célèbre Université de Havard, président de la Fondation de Carnegie pour la paix internationale. Dénoncé comme un espion russe par un communiste repenti, interrogé et accusé par l'ex sénateur avocat Richard NIXON, Alger HISS se tua, selon la version officielle, en se jetant par la fenêtre. Mais le mal a déjà longtemps fait son œuvre. Conseiller très écouté de ROOSEVELT, l'agent russe avait poussé ce dernier à accepter à Yalta, malgré les réticences de CHURCHILL, les conditions de STALINE pour le partage de l'Europe, et à accorder exceptionnellement trois voix de vote à l'Assemblée générale des Nations‑Unies à l'Union Soviétique, alors que la plus grande puissance du monde avec ses 48 états à l'époque n'en a qu'une seule.

            Faut‑il attendre de la Chine de Mao une nouvelle impulsion pour réorganiser l'O.N.U. ou un bouleversement capital qui faciliterait un nouveau partage du monde, à trois cette fois ? .
L'initiative devrait venir aussi de l'Occident, et surtout des pays neutres comme la Suisse et certains pays nordiques. La Suisse, avec ses anciennes expériences de démocratie, peut servir plus ou moins de modèle pour une nouvelle organisation de l'O.N.U. selon le schéma suivant :

            L'Organisation des Nations Unies ( qui en réalité ne le sont nullement ), serait remplacée par une Organisation mondiale des Nations  ( O.M.N. ).
            Le Conseil de Sécurité et l'Assemblée générale de l'O.N.U. seraient remplacés par deux nouveaux organismes suivants :

            1. ‑ L'Assemblée des Nations dans laquelle chaque pays petit ou grand aurait une seule voix, sans exception.
            2. ‑ L'Assemblée des Peuples dans laquelle chaque pays aurait droit à une ou plusieurs voix, proportionnelle­ment à sa population, avec évidemment une limite pour les plus 7 grands pays.
Chaque question jugée importante devrait être débattue et acceptée communément par les deux Assemblées.
            La cotisation annuelle obligatoire, sous peine de suspension du droit de vote, serait calculée d'après le revenu national de chaque pays et son taux de croissance ou d'expansion économique.

            Cette réorganisation permettrait d'écarter le système de réforme préconisé qui voulait diviser les membres de l'O.N.U. en membres "associés" pour les petits pays et en membres "ordinaires" ou "à part entière" pour les moyens et les grands pays, ce qui constituerait une vraie atteinte à la démocratie. Elle viserait aussi à éviter la corruption délibérée des petits pays membres par les grands pays membres, les menaces de rétorsion ou le chantage de réduire leur participation financière chez ces derniers.

            Enfin, la nouvelle "Organisation mondiale des Nations" ne devrait pas seulement s'attaquer aux problèmes du sous-développement. Le désarmement radical, à commencer par les armes classiques, toxiques, et non pas seulement bactériologiques et nucléaires, serait indispensable à la paix mondiale. De même, la protection de la nature, de l'environ­nement s'avère nécessaire à la survie humaine. Ces trois problèmes ne pourraient être efficacement résolus que collectivement et unanimement par une organisation mondiale indépendante, digne, ayant bonne conscience de son rôle et de sa mission.


             REMARQUE :   Nous sommes à la fin de 2008,  et rien n'a bougé depuis lors !                              

             Ce n'était qu'un voeu pieux !

             A voir :  /1.-les-nations-et-l-ethique (Les Nations et l'Ethique)

                              Sculpture de Diêm Phung Thi  - 1975 "Les gendarmes du monde"