Diversité des religions

            J’ai lu beaucoup d'écrits, tant de maîtres païens
            que de prophètes de l'Ancien et du Nouveau Testament,
            et j'ai cherché quelle est la plus haute et meilleure vertu par quoi
            l'homme peut le mieux et le plus étroitement s'unir à Dieu ...
            Je ne trouve rien que ceci : le pur détachement au-dessus de toute chose.
            Quand l' homme se déprend de lui-même, il accueille intérieurement
            le Christ, Dieu, la béatitude et la sainteté.
            Quand j'ai dit que Dieu n'était pas un être et qu'il était au-dessus de l'être,
            je ne lui ai pas par là contesté l'être,
            je lui ai attribué un mode d'existence plus élevé.
            La semence de Dieu est en nous ...
            La semence du noyer grandit pour devenir un noyer,
            la semence de Dieu pour devenir Dieu ...
            Le Fils de Dieu est dans le fond de l'âme comme une source vive …

                                     Maître ECKHART « Sermons » 

            Maître Eckhart ( v. 1200-1327 )  est le meilleur témoin occidental de ce que, si les religions s’opposent, les mystiques se rejoignent et désignent la même réalité.
            Le thème central de son oeuvre est celui du dépouillement de soi et des choses pour découvrir le principe primordial de Dieu.
            Cette identité de l’homme et du divin  est le leitmotiv de l'hindouisme et du bouddhisme comme du soufisme.

            L’expérience du vide celIe du Tao et du Zen, c’est l’expérienœ cruciale. Commentant l'extase de Paul de Tarse - le futur saint Paul - sur le « chemin de Damas » ( « Paul se releva de terre, mais quoiqu’il eût les yeux ouverts, il ne voyait rien ». Actes 9, 8), Maître Eckhart explique : « Quand il vit toute chose comme du néant, alors il vit Dieu ...  Il vit le néant, et ce fut Dieu. »
Il refuse de dire de Dieu qu'il est un être : il est l'acte de liberté qui engendre les possibles et les êtres, Dieu échappe aux formes de l’individu et du concept. Maître Eckhart expérimente Dieu comme une force dispensatrice de l’existence.

            Comme toute réduction de Dieu à une image ou à une pensée humaine, il pratique la voie négative et il exercera par là son influence  sur saint Jean de la Croix : « Rien de que l'on peut penser de Dieu n’est Dieu. » Car Dieu ne nous montre jamais de Lui que le visage d'un homme qui a foi en Lui.  ( ci-dessus : La Trinité, Icône d'Andreï Roublev ).

            D'Ibn Arabi (1161-1241), l'un des plus grands visionnaires de tous les temps, surnommé « le plus grand maître », l'on pourrait écrire ce que Chateaubriand a dit de Pascal : « Ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, il tourna ses pensées vers la religion. » 
            Au-dessus de la science, non pour la nier, mais pour l'accomplir, il y a la sagesse : « Le sage, écrit Ibn Arabi, est celui qui connaît l'ordre des choses. » ( Conficius )
            Il nous enseigne à « voir les choses du point de vue divin », dans leur unité et leur sens. Son œuvre entière est une méditation sur ce verset du Coran (XLI, 53) : « Nous leur montrons Nos signes aux horizons et en eux-mêmes. »
            L'illusion, écrit-il, c'est d'« imaginer que le monde est une réalité autonome, séparée de Dieu, alors qu'il n'est rien en soi ... il n'y a dans l'existence que ce qui désigne l'Un ; il n'y a dans l'imagination que ce qui désigne le multiple ». Ibn Arabi est ici très proche de l'hindouisme pour qui « maya » est l'illusion d'un monde séparé de Dieu, et le petit « moi » l'illusion de l'individu qui n'a pas pris conscience que le Soi ( Atman ) est Dieu ( Brahman ).    
            Dans son Livre de l'apparition de Dieu, il montre que l'unité au niveau divin implique l'unité au niveau de l'être: « Toute particule du monde est le monde entier. »
            Dans son Livre des conquêtes spirituelles il décrit « la voie négative » dans le cheminement de l’esprit, très proche de ce que sera la Montée du Carmel de saint Jean de la Croix.
            Et surtout, dans sa Sagesse des prophètes, il énonce: « J'entends la fonction prophétique comme promulgation d'une loi sacrée. » Chaque prophète, selon lui, a révélé un aspect divin.
            Le premier homme, Adam, a été le premier prophète, et depuis lors chaque prophète, d'Adam à Abraham, de Jésus à Mohammed, nous a appris quelque chose de la volonté de Dieu. Ibn Arabi est ainsi le grand ancêtre du « dialogue des civilisations » montre comment Dieu s'est révélé à chaque peuple selon ce que chaque peuple pouvait accueillir de son messager.
            En cela s'est révélé l'amour. « Sous quelque aspect qu'on le considère, écrit encore Ibn Arabi, le mouvement du monde de son état de non-existence permanente vers son existence, sera un mouvement d'amour, du côté divin comme du côté du monde »
            Le but de la vie de l'homme, pour Ibn Arabi, c'est de devenir « l'homme universel », c'est-à-dire de faire de sa propre vie un lieu de la manifestation du divin.

            La lignée d'Ibn Arabi : Abd el-Kader. L'influence d'Ibn Arabi a traversé les siècles : une chaîne continue d'initiés le rattache à des mystiques contemporains.
            Le plus illustre de ceux qui ont reçu cette investiture d'héritier de la sagesse d'Ibn Arabi est l'émir Abd el-Kadcr, devenu chef de guerre pour défendre la liberté de son peuple ( guerre d’indépendance de l’Algérie ) qui passait ses nuits en prières. Tant il est vrai que la mystique la plus haute ne détourne pas de l'action mais au contraire lui donne son sens. Il en sera de même d'El Hadj Omar au Mali.
            Exilé à Damas, en 1855, Abd el-Kader se consacra jusqu'à sa mort à la méditation de l’œuvre d'Ibn Arabi,
            Dans son Livre des étapes, l'une des plus grandes œuvres mystiques du XIXè siècle, il défend le caractère unique de l'être, qui est le thème central de la métaphysique d'Ibn Arabi : « L'essence des créatures, dit-il, n'est pas autre chose que l'essence même de Dieu … Il n'y a qu'une Essence, qu'une Réalité » Mais il souligne, contre toute tentation de réduire Dieu à l'être, qu'il est aussi tous les possibles non manifestés et l'acte de la liberté qui les engendre.

            Abel el-Kader, qui prit sous sa protection, en 1860, les 14 000 chrétiens de Damas et les sauva du massacre, témoigne, à l'égard de la foi des autres, de la même générosité qu'Ibn Arabi, fondée sur la certitude que toute foi, quel qu'en soit l'objet, est foi en Dieu et qu'il existe une multiplicité infinie des révélations du divin … 

            Adam fut appelé homme et représentant (Calife)
            de Dieu sur la terre.
            Sa nature d' homme le désigne comme l'être
            qui résume toutes les natures créées et comme
            capable d'embrasser toutes les vérités essentielles ...
            L' homme se voit confier la sauvegarde divine du monde …
            C'est par la contemplation de l'éphémère que Dieu
            nous enseigne la connaissance de Lui-même ...
            La Réalité est créateur créé ; ou bien :
            la Réalité est créature créatrice ...
            Mon serviteur s'approche sans cesse de Moi
            par ses œuvres, jusqu'à ce que Je l'aime.
            Et quand Je l'aime, Je suis l'ouïe par laquelle il entend,
            la vue par laquelle il voit, la main avec laquelle il saisit,
            le pied avec lequel il marche. 

            Par mon existence je L'affirme
            et par ma limitation je Le nie.
            C'est lui qui me connaît alors que je Le nie …
            Il n'est pas Son moi en moi
            mais il y trouve le lieu de Sa manifestation.

            Mon cœur est devenu capable de toutes les formes .
            Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine
            Temple pour les idoles et Ka'aba pour le pèlerin
            Il est les tables de la Thora et le livre du Coran.

                              Ibn Arabi  « La Sagesse des prophètes ».

            ET un vieux prêtre dit :  « Parlez-nous de la Religion » 
            Et il dit :
            Ai-je parlé aujourd'hui de quelque autre chose ?
            La religion n'est-ce pas tout acte et toute réflexion,
            Et ce qui n'est ni acte ni réflexion, mais un étonnement et une surprise toujours naissant dans l'âme, même lorsque les mains taillent la pierre ou tendent le métier ?
            Qui peut séparer sa foi de ses actions, ou sa croyance de ses occupations ?
            Qui peut étendre ses heures devant lui, disant, « Ceci pour Dieu et ceci pour moi-même; ceci pour mon âme et ceci pour mon corps ? »
            Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l'espace d'un moi à un moi.

            Celui qui ne porte sa moralité que comme son meilleur vêtement, il vaudrait mieux qu'il fût nu.
            Le vent et le soleil ne feront pas de trous dans sa peau.
            Et celui qui règle sa conduite selon l'éthique emprisonne son oiseau-chanteur dans une cage.
            Le chant le plus libre ne passe pas à travers des barreaux et des fils de fer.
            Et celui pour qui l'adoration est une fenêtre, à ouvrir mais aussi à fermer, n'a pas encore visité la demeure de son âme dont les fenêtres sont ouvertes d'une aurore à l'autre.

            Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion.
            Lorsque vous y pénétrez prenez tout votre être avec vous.
            Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,
            Les choses que vous avez modelées dans le besoin ou pour votre délice.
            Car en rêve vous ne pouvez vous élever au-dessus de vos achèvements ni tomber plus bas que vos échecs.
            Et prenez avec vous tous les hommes :
            Car en adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espérances ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.

            Et si vous voulez connaître Dieu ne soyez pas préoccupés de résoudre des énigmes. 
            Regardez plutôt autour de vous et vous Le verrez jouant avec vos enfants.
            Et regardez dans l'espace : vous Le verrez marchant dans les nuages, étendant Ses bras dans l'éclair et descendant en pluie.
            Vous Le verrez souriant dans les fleurs, puis se levant et mouvant Ses mains dans les arbres.

                            « Le Prophète » Khalil GIBRAN Ed. Casterman 1956 – 1984.

            Khalil Gibran qui fut un des pionniers du réveil des lettres arabes à la fin du XlXe siècle, fut aussi un remarquable artisan de la langue anglaise. Il a réécrit lui-même en anglais la plupart des œuvres qu'il avait créées en arabe. Si les versions anglaises furent bien accueillies par les milieux littéraires, c'est la publication de The Prophet, en 1923, qui lui assura la notoriété dans le monde occidental. 
            Le Prophète est son chef-d'œuvre. Il en avait rédigé une première version en arabe à l'âge de quinze ans ; deux fois dans la suite il avait remanié et amplifié celle-ci. C'est après la troisième version en arabe qu'il avait réécrit le texte en anglais, texte qu'il devait encore retravailler quatre fois avant de le confier à l'impression parce que, disait-il, « je voulais être tout à fait sûr que chaque mot fût vraiment le meilleur que j'eusse à offrir ».


            Biographie brève

            Khalil Gibran est né en 1883, à Bécharré, au Liban, dans une très ancienne famille chrétienne ; son grand-père maternel était prêtre du rite maronite. 
            En 1894, il émigre avec sa mère à Boston; mais en 1897, il retourne seul, au Liban, pour faire ses études à l'Ecole de la Sagesse, à Beyrouth. En 1901, il visite la Grèce, l'Italie, l'Espagne, puis s'installe à Paris pour étudier la peinture. C'est à cette époque qu'il écrit Les Esprits Rebelles, livre qui fut brûlé sur la place publique de Beyrouth, par ordre des autorités turques, et qui fut condamné comme hérétique par l'évêque maronite.
            En 1903, Gibran est rappelé en Amérique, au chevet de sa mère mourante. Il reste à Boston, où il s'exerce principalement à la peinture. En 1908, il retourne à Paris, où il travaille à l'Académie Julian et à l'Ëcole des Beaux-Arts ; il fréquente Rodin, Debussy, Maeterlinck, Edmond Rostand, etc.
            En 1910, il s'installe définitivement à New York où il se consacre à la peinture et à la poésie. C'est dans cette ville qu'il meurt en 1931. Son corps est ramené au Liban, où il repose désormais dans la crypte du Monastère de Mar Sarkis, à Bécharré. 


                      Tout redeviendra grand

              Tout redeviendra grand et formidable,
              les terres seront simples et les eaux plissées
              petits les murs et les arbres géants ;
              multiple et fort ; vivra dans les vallées
              un peuple de bergers et de paysans.

              Il n'y aura plus d'églises qui retiennent
              Dieu comme un fuyard, et qui le plaignent
              ainsi qu'un animal blessé au piège.
              A tous les inconnus qui frapperont
              les maisons ouvriront leurs portes accueillantes
              et nos actes et nous, respireront l'offrande.

              Plus d'attente d'un au-delà, plus d'inutiles 
              regards perdus, rien que désir
              de ne pas profaner la mort et de servir
              humainement les choses de la terre, afin
              de n'être plus inconnus à nos propres mains.

                           Rainer Marie Rilke (1875 - 1926).

 
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