Entretien avec Piaget

                        Un entretien imprévu

                                                   Cery, le 1er mars 1968

                   Cher professeur,

            Comme suite à notre entretien imprévu sur l’autoroute Lausanne-Genève, j'ai le plaisir de vous communiquer ces quelques pages. Car il n'y a pas de meilleur hommage qu'un disciple puisse faire à son Maître que de lui montrer comment il a pu assimiler son enseignement.
            Dans la tradition Zen, il suffit d'un mot pour que le Maître le sache.
            En Occident, le recours à la logique et à la rhétorique s'avère nécessaire.
            Ces propos à bâtons rompus ne sont pas si disparates que le l'ai cru au début. En les relisant, je constate qu'ils forment une structure de pensées, un essai et un effort de compréhension continu.
            Je me permets d'escamoter les parties superflues, trop personnelles de notre conversation, et de préciser ou de compléter quelques idées, tout en gardant la teneur principale.
            "Toute connaissance est toujours assimilation d'un donné extérieur à des structures du sujet". La compréhension de votre œuvre, pour moi, ne saurait être intégrale et souffre naturellement de déviations inévitables. D'ailleurs, il me faut une "décentration opératoire complémentaire" pour sortir du conditionnement des structures de pensées orientales et occidentales coexistant en moi. Ce qui explique mon effort lent, laborieux, pour vous suivre, et ces "propos-élucubrations" qui ne sont qu'un monologue plus ou moins égocentrique.

            Je vous prie d'agréer, Cher professeur, l'expression de mes sentiments respectueux et reconnaissants.

             Votre ancien élève,

              LD T

            LAUSANNE

            Le 1er février 1968, le professeur Jean PIAGET venait de terrniner sa conférence sur "Les stades du développement intellectuel", donnée au Grand amphithéâtre de la Clinique psychiatrique universitaire de Lausanne. De Cery à Prilly, je le ramenai en voiture chez lui, à Pinchat aux environs de Genève. 

            "-  Monsieur le professeur, commençai-je sous une pluie battante à l'entrée de l'autoroute Lausanhe-Genève, ce n'est pas par pur désintéressement que j'ai tenu à vous accompagner. J'aimerais en profiter pour vous demander quelques éclaircissements complémentaires que je n'ai pas voulu faire devant ce nombreux auditoire. 
            - Allez-y !
            - Depuis que j'ai l'honneur d'être votre élève, déjà en 1950, Je ne cesse de penser à ces structures intellectuelles, moins à la notion des stades qu'à la nature de cette forme d'intelligence. Ces structures, une fois acquises, permettraient de suivre les études universitaires les plus difficiles, mais ne seraient pas suffisantes pour nous aider à comprendre la vie, à affronter la réalité, ou même à assimiler vos concepts psychologiques ...
            - Voulez-vous dire que cette intelligence n'est pas assez pratique ?
            - Ce n'est pas tout à fait cela, répondis-je. Je voulais dire que ces structures nous permettraient de comprendre seulement les "choses" au début, et pas encore assez les "êtres". Les notions de réversibilité, de réciprocité, de relativité, acquises dès l'adolescence ( 12-15 ans ) vis-à-vis du monde concret ne semblent plus valables sur le plan interhumain ( relations interpersonnelles ). L'adulte doit de nouveau les acquérir, beaucoup y passent même toute leur vie sans y parvenir . A mon avis, ce serait intéressant de pouvoir étudier cette mutation, cette transformation de vos structures que je me permets de nommer "structures brutes" en "structures évoluées" ... * 

            * En distinguant ainsi "intelligence-nature" et intelligence culture" on comprendrait la perplexité tardive de LEVY -BRHUL ("Carnets posthumes"), reniant sa comparaison de
la mentalité primitive avec la mentalité infantile, étude qui l’avait rendu célèbre.
 

            MORGES

            "- Votre femme était-elle présente à  la conférence ?      

            - Non, Monsieur. J'ai voulu l'emmener vous écouter, mais elle était empêchée par l’indisposition de notre petite fille.
            D'ailleurs, ce n'est pas facile de comprendre un exposé d'une heure qui résume presque une quarantaine d'années de travaux et de recherches. Votre condensé, avec ces notions de conservation, de réversibilité, d'équilibre, d'assimilation... n'est surtout compréhensible que pour l'école Piaget, pour vos élèves, ou pour ceux qui ont lu vos publications. De Montréal à Berne où j'ai suivi vos conférences, j'ai rencontré maints collègues d'autres écoles qui m'ont avoué franchement leur ignorance du "langage piagétien".
            - C'est vrai ?
            - De plus, être votre élève n'est seulement qu'une des conditions pour saisir le fond de votre théorie psychologique. N'avez-vous pas vu tout à l'heure un de vos anciens élèves essayant de vous "coller" au sujet du parallélisme entre le développement de l'intelligence et celui de l'affectivité ?
            De mon côté, j'ai mis du temps pour assimiler votre pensée. Au Viêt Nam, en 1958, où j'ai été professeur de psychologie à la faculté de pédagogie de l'Université de Dalat, j'ai préféré ignorer Piaget et ne parler que de Claparède. J'ai pensé que le bon sens intuitif de Claparède conviendra mieux à la mentalité orientale que vos concepts considérés par moi, à cette époque, comme trop intellectualisés, trop rigoureusement logiques ... 

            De nos jours, la cybernétique ( dont l’informatique ) permet de reproduire artificiellement en partie, les structures brutes de l’inteligence-nature censées correspondre à la logique formelle de l'adolescent mais n’arrive pas encore à imiter les structures évoluées, humanisées, de l'intelligence-culture.
            Les ordinateurs peuvent nous aider à résoudre les problèmes techniques les plus difficiles, à nous mener même sur la Lune ou sur Mars, mais sont incapables de nous permettre de comprendre les motivations humaines et à réagir en êtres humains. Pour cela, il leur faudrait de l'imagination, de la faculté d'abstraction, des sens de relativité, d'objectivité et d'humour, qu'on ne trouve que chez les êtres humains et seulement chez certains adultes matures. Ces appareils qu'on appelle à tort "machines à penser" ne peuvent reproduire que de l'automatisme mental. EINSTEIN ne l'a-t-il pas dit : "La machine aura beau faire, elle pourra résoudre tous les problèmes que l'on voudra, elle ne saura jamais en poser un !"... 


            De même, au Canada à l’Université de Montréal où j’avais essayé de décrocher un titre de Ph.D. en 1960, et où le Directeur et certains professeurs sont vos fervents admirateurs, j'ai passé deux années à critiquer "l'école piagétienne" en particulier et la psychologie occidentale en général. J'ai même eu l'idée de présenter au R.P. PINARD un projet de thèse sur "
La perception et l'image mentale chez les aveugles­ nés ("/projet-en-l-air) dans lequel  je prétendis réfuter certains aspects de votre théorie de l'intelligence. 
            - L'a-t-il accepté?
            - Le R.P. PINARD me trouva confus ( il avait raison, car j’étais dans une période
d'incertitude ... ) et me proposa de faire une recherche sur le comportement des rats.
            - Des rats, disiez-vous?  
            -  Eh oui, Monsieur le Professeur, comme au sous-sol du Palais Wilson au temps de notre regretté professeur André REY ( je ne l'avais pas épargné non plus dans mon fameux projet de thèse). Je lui répondis alors superbement, et théâtralement : "Mon Père, ce qui m'intéresse en psychologie, c'est le comportement des êtres humains et non pas celui des animaux !"
            - Que vous avait-il répondu?
            - Il n'avait rien dit, comme perplexe devant ma désinvolture.
            Quelque temps après, je lui fis mes adieux ( je regrette, pour des raisons personnelles, de l'avoir déçu, en jouant un rôle, d'autant plus qu'il s'était montré avec moi accueillant, aimable et fort bienveillant ... ) .
            Je dois reconnaître que j'ai beaucoup profité de ce séjour outre Atlantique. Etant obligé de faire d'abord une équivalence de la licence en psychologie suisse avec la "maîtrise en psychologie" canadienne, j'ai pu étudier plus en détails l'école de psychologie américaine, ses tests plus particulièrement le Rorschach de l'école KLOPFER ), approfondir la psychanalyse avec un prêtre dominicain belge et un professeur de Londres, pratiquer la psychologie clinique à l'Hôpital Ste Justine de Montréal. J'ai eu le temps de repenser la psychologie et la philosophie orientales, notamment le "Zen" et le Taoïsme. Et tout cela, tous ces efforts me conduisent à redécouvrir sous un angle nouveau, votre théorie de l'intelligence. 
            N'aviez-vous pas dit : "Toute connaissance est toujours assimilation d'un donné extérieur à des structures intérieures du sujet ? " Eh bien au début, ma mentalité orientale refusait de s'accommoder à la logique "piagétienne"; car pour moi "adaptation" est "tendance à l'identification", donc, obstacle à la vraie compréhension.
            Le R. P . PINARD a deviné mon ambition : « Que cherchez-vous donc ? »
            - La vérité, mon Père, dis-je, plutôt les divers aspects de la vérité.
            - Ah ! Vous pouvez faire de la synthèse durant toute votre vie sans y parvenlr. Je vous conseille pour le moment de vous cantonner dans un point de vue et d'y travailler ...
            - C'est la méthode de travail d'un étudiant, répondis-je et je ne suis plus un étudiant". ( Quelle impertinence ! J'avais 38 ans et était professeur, à cette époque.)
            Ce n'était qu'en vous critiquant, qu'en cherchant à vous contredire que je suis arrivé peu à peu à saisir votre pensée, et devenir plus "piagétien" que vous ( surtout après ces sept années de pratique en psychologie clinique ).
            - Je vous comprends, dit Piaget.
            - Le parallélisme entre le développement intellectuel et le développement affectif qu'un de vos anciens élèves a soulevé après votre conférence espérant vous mettre dans l'embarras ne peut trouver une confirmation que dans le contexte global de l'histoire de l'évolution et non pas dans une période de sa genèse. Vos schémas de structures intellectuelles liées à la nature persisteront invariablement jusqu'à la fin des siècles, tandis que les stades affectifs ( liés à la culture) subissent le flux et le reflux de l'évolution humaine. Il est difficile de mettre en parallèle les structures immuables de la logique des opérations formelles avec les affects actuels, produits relatifs à un moment donné de l'histoire humaine. La comparaison serait aisée à la fin du cycle de l'évolution, ce qui est bien problématique !
            - En effet ! acquiesça Piaget.
            - Il est vrai pour vous, occidentaux, que cette notion de l'évolution représente quelque chose de nouveau. DARWIN que vous aviez mentionné tout à l'heure ne la souleva qu'au milieu du XIXè siècle, tandis que BOUDDHA en parla déjà 500 ans avant l'ère chrétienne. Vous avez eu l'intuition géniale de confronter les structures du développement intellectuel et celles du développement affectif. Cependant, vous considérez - comme WALLON - que l'humain actuel est un être "achevé" alors qu'il n'est qu'un être "en devenir" ( Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de personnes évolués dans les siècles passés et présents. C'est une question de pourcentage, de statistiques ... ). Il paraît évident, pour l'école "wallonienne", que dans une recherche portant sur les états affectifs d'un échantillon de l'humanité actuelle, les résultats obtenus ne correspondent pas tout à fait avec les "stades piagétiens".
            Le monde actuel est encore le monde ambivalent de la haine et de l'amour, dominé par la logique des sentiments. Voyons ce conflit américano-viêtnamien ...
            - Ah ! Ces Américains!
            - Je ne pense pas qu'ils soient plus méchants que les Européens ou les Asiens en temps de guerre. Leur plus grande erreur, c'est de croire pouvoir régenter le monde avec leurs dollars et leur force militaire.

            * Je pense avec un certain amusement à cette fameuse loi physique d’incertitude dégagée par HEISENBERG : "Quand on connaît la  vitesse d’un électron on ne connaît  pas sa position. Quand on connaît sa position, on ne connaît pas sa vitesse". Le structuraisme, actuellement en vogue, met en évidence la même relation : "Quand on connaît une structure, on ne connaît pas le processusde sa formation. Quand on connaît le processus, on ne connaît pas la  structure".
            Je suis sûr que nombre de vos étudiants en psychologie étaient ou sont encore rongés par cette incertitude :
            "Quand on comprend PIAGET, on necomprend pas WALLON.  Quand on comprend WALLON, on ne comprend pas PIAGET" !. 
            D'ailleurs, c'est aussi la querelle éternelle des théoriciens et des praticiens. Les premiers ne pensent qu'aux structures fondées sur une logique exacte, rigoureuse ( qu'on peut facilement traiter en ordinateurs ). Les seconds croient immuable, immanents, les états relatifs, fluctuants du processus d'une évolution... Toute discussion tournera en dialogue de sourds si de chque côté chacun ne sort pas de son point de vue. 

            J'admire l'attitude de votre ancien chef de travaux à la Sorbonne, Pierre GRECO - un lauréat de l'agrégation de philosophie qui disait tout simplement : quand certaine discussion sur vos théories arriva à une impasse : "Il faut demander à la psychologie clinique  qui pourrait nous fournir une explication" ( Réunion d'octobre 1967 à la Clinique psychiatrique universitaire Bel-Air à Genève ) ."

            ROLLE

            "- Quand je quittai le Canada en automne 1961, continuai-je, j'ai dit au R.P. PINARD que j'irais continuer mes études à Genève. Et voilà six ans passés que je suis toujours à Lausanne dans cette Clinique psychiatrique ...
            - Vous y gagnez bien votre vie ?
             - Passablement. Pour le moment, je n’ai pas d’autres ambitions. Je me plais dans le domaine de psychologie clinique. Le contact avec les malades m'aide à mieux comprendre la vie et le monde. Je dois sans cesse apprendre et être prêt à répondre des questions inattendues. Par exemple, si j'ose vous demander "Selon vous, quel est le but de la vie ?"
            -
Cela a trait à la philosophie.
            - Bien sûr, dis-je. Mais si je comprends la philosophie comme l'étude des conceptions humaines de la vie ( de la réalité) et la psychologie comme l’étude des réactions et des motivations humaines, il n’y aura pratiquement pas de frontières entre ces deux disciplines. Vous-même, vous êtes à la fois un psychologue et un philosophe. J'ai lu avec plaisir votre ouvrage "Sagesse et Illusions de la Philosophie" (PUF, France 1965) .
            - Je l'ai écrit en m'amusant. Vous savez qu'il y aura une seconde édition?
            - Je ne le savais pas, dis-je. Mais j'aimerais que vous modifiiez le titre de cette seconde édition. Dans votre livre, vous parlez des philosophes. Pourquoi ne mettriez-vous pas simplement "Sagesse et Illusions des philosophes" Ce sont eux qui mériteraient vos critiques et non pas la philosophie !
            De même on met facilement en cause la psychiatrie, la psychologie, la psychanalyse, les médicaments, les tests ... , en tolérant ceux qui en usent et en abusent.
            - Vous avez parfaitement raison, dit Piaget.
            - Merci ! Pourrions-nous revenir au "but de la vie ?" Quel en est le véritable selon vous?
            - Le travail !, répondit-il sans hésiter.
            - C'est vrai en ce qui vous concerne, dis-je. Vous passez votre vie à poursuivre une œuvre intéressante pour vous et utile pour les sciences. Vous êtes devenu célèbre. Il n'y a pas deux Piaget, vous faites partie d'une minorité de privilégiés. Tandis que pour la multitude des humains, le travail est considéré par les uns comme un devoir, une obligation, par les autres comme un gagne-pain, voire une corvée. Chez certains, il répond à une volonté de puissance, un besoin de domination, ou à un désir de fuite..."

           - Pour moi, le travail n'est pas une fuite, protesta Piaget. 
            - Bien sûr que non, dis-je. Vous faites partie de la catégorie de ces rares "immortels" qui ont pu réaliser cette "fusion entre l'œuvre et l'individualité"  * Mais pour la majorité de ceux qul n'ont pas encore ni œuvre ni individualité, le travail n'est pas suffisant comme but de la vie, bien qu'il contribue à l'épanouissement de leur personnalité. **

            * Cette définition de la personnalité que donne I. MEYERSON dans "Les fonctions mentales et les œuvres" que vous vous plaisiez à citer pour clore votre Cours sur "Les relations entre l'intelligence et l'affectivité dans le développement de l’ enfant"
             Je comprends « individualité » comme le propre d'une personne indépendante - intellectuellement et affectivement - vivant dans un groupe, et qui est parfaitement consciente de son conditionnement, de son identification ( à un milieu, à une classe, à un parti, à une école, à un pays, à une culture, à une race, à une religion, à une idéologie ... ), donc, un être vraiment libre ( car il y a de fausses libertés enfermées dans des structures rigides, tenaces, résistantes, pires que les prisons, parce qu'invisibles, insaisissables ... ).
 
            Une telle personne est sociable ( son Moi a pu être"décentré" sorti de son égocentrisme ), tolérante ( elle a acquis le sens de la relativité et celui de  l' objectivité ), optimiste ( elle est capable d'humour, elle a foi en l'être humain et en sa perfectibilité ).
            N'est-ce pas l'image d'une personne dont l'affectivité a pu être développée parallèlement avec l'intelligence ?
            On voit bien que WALLON a vainement cherché ce parallélisme jusment là où ce décalage est le plus flagrant, le plus pathologique ( en psychologie clinique ) dans un monde prétendu normal mais loin d'être parfait, et en employant cette méthode dite statistique dont les donnés ne reflètent que les fréquences d'une majorité d'être "en devenir" ( toujours à la recherche de l'absolu et de la transcendance, cela va de soi ! )

            ** (" L'homme  se fait  en  faisant quelque chose. A dire vrai, l'homme a besoin du travail plus encore que du salaire".  Lanza del Vasto ).

            NYON

            "-  C'est déjà  Nyon ?, demanda Piaget en regardant au dehors le poteau indicateur. 
            - Oui Monsieur, le temps passe vite. Je m'empresse de vous demander de répondre à une question assez délicate : "Que pensez-vous de Dieu ?"
            - Je crois à un Dieu immanent et non pas à un Dieu transcendant.
            - Moi aussi, dis-je. Ce qui est transcendant est conceptuel. Je ne crois pas à un Dieu conceptuel ( je préfère employer ce terme; vous en avez aussi fait usage en distinguant la dialectique conceptuelle de la dialectique immanente dans un interview avec un journaliste de la Gazette de Lausanne ). C'est moins par la logique formelle que par la psychologie clinique que j’arrive à cette prise de position ( pourtant, j'ai cru vous comprendre déjà en 1952 quand je lus pour la première fois votre livre "Le jugement moral chez l'enfant", un de vos nombreux ouvrages qui m'a le plus impressionné ).
            Il est difficile, en clinique, continuai-je, d'éviter ce problème de Dieu, considéré pourtant par certains comme "tabou". Parfois, quelques malades âgées me demandèrent, à peine assises sur le fauteuil que je venais de leur pousser : "Etes-vous croyant ?". Un autre jeune de vingt ans me jeta à brûle-pourpoint: "Etes­-vous catholique ? " Je réponds toujours oui. Une autre dame me dit : "J'ai des difficultés pour parler, même j'ai de la peine pour faire des prières. - Mais vous pouvez quand même prier en silence, 1ui dis-je doucement. - Que dites-vous ? Répétez-le-moi ! -  Je vous disais que vous pouviez aussi prier en silence. – Ah ! Que c’est vrai ! Je n’ai jamais entendu parler ainsi, s’exclama la patiente ».
            Et chaque fois que je la rencontrais, elle me saluait d’une manière dévote qui me gênait considérablement.

             -  Une autre vieille demoiselle m'avait raconté "Je ne crois plus à personne, pas même à Dieu. Ah ! J'étais bête quand j'étais jeune, Je croyais à tout ce qu'on me disait, à la Vie, à Dieu. Maintenant, plus rien ne m'intéresse, c'est le Vide, je ne veux plus vivre.
            -  Cela veut dire que vous étiez heureuse, moins pessimiste qu'auparavant ? lui demandai-je.
            -   Bien sûr, j'étais gaie, contente, jusqu'à 50 ans. Je ne suis comme ça que depuis une dizaine d'années, et pourtant je suis en parfaite santé.
            -   Qu'est-­ce qui vous était arrivé alors?
            -   Dieu a enlevé ma mère, une personne merveilleuse, très pieuse qui ne faisait que du bien. Dieu n'est ni bon ni juste, je ne peux jamais lui pardonner de m'avoir fait ça !"

            Comment pourrais-je répondre à  une conception si égocentrque, si subjective de Dieu ? Je préférai me taire et réfléchir en cherchant à comprendre la personnalité de cette patiente. Ce serait trop simpliste et trop superficiel de voir dans la perte de sa foi, la cause de la dépression chez cette sexagénaire ( on donnerait alors raison à Voltaire, auteur de cette phrase célèbre "S'il n'y avait pas Dieu, il faudrait l'inventer !") . Dans le contexte psycholologique, le développement affectif de cette malade n'a jamais pu, malgré le temps, atteindre une maturité même relative, ses sentiments n'arrivaient pas et n'arrivent pas encore à acquérir cette autonomie cette "décentration opératoire" lui permettant de résister aux diverses influences du monde ambiant. Ce vide ressenti actuellement existait depuis toujours. Elle l'avait comblé par des préjugés, des illusions, des fantasmes ... qui restent extérieurs à sa personnalité sans pouvoir être intégrés dans des structures valables, solides. Une fois ce sentiment de Dieu parti, les autres se débandèrent chez elle. Car le vrai sentiment religieux est ce qu'il y a de plus profond dans l'être humain ; il est lié à l'amour des parents selon P. Bovet, et est le principal constituant du Surmoi freudien. Privé de ce soutien qui lui est toujours extérieur il est évident que le Moi fragile, dépendant de la patiente ne retrouve plus son équilibre fictif.
            C'est ce décalage entre le développement intellectuel et le développement affectif qui fait obstacle à l'intégration sociale,  à  l' épanouissement de la personnalité chez les malades mentaux. Pour ces derniers, "la  pensée logique n'est plus nécessairement sociale : il y a activité opératoire intérieure sans capacité de coopération extérieure". Un psychiatre français, le Prof.  Henri Ey l'a défini à sa façon : "L'aliénation, trouble de la fonction de connaissance est en même temps trouble de la capacité d'aimer. L'aliénation est connaissance interrompue, amour impossible..." *
            *  ( Le psychotique ne serait pas celui qui refuse de bon gré la réalité, mais celui qui se montrerait incapable de contact avec la réalité, incapable d'effectuer ce « passage du possible au  réel, du signifiant au signifié et vice-versa", sur le plan humain bien entendu ( Réf. à la réunion internationale des  psychiatres  et psyclologues en  Octobre 1967 à la Clinique psychiatrique universitaire Bel-Air  à Genève ). Cette nuance est très importante en psychiatrie pour le diagnostic différentiel et pour la pratique psychothérapique." )

            Dans les services psychiatriques, continuai-je à penser, chez les malades comme chez les prétendus normaux, du psychotique grave au simple névrosé, se manifestent à divers degrés, sous diverses nuances, ce "manque d'empathie", cette intolérance issue des préjugés moraux, sexuels, raciaux, religieux ... ), qui empêche toute communication spontanée, authentique, avec autrui. Les gens se sentent mal à l'aise dans leurs rôles de mari, d'épouse, de père, de mère, de subordonné ou de chef. Suivant leur personnalité, ils jouent un personnage l'éternelle victime, la délaissée, le persécuté, l'autoritaire, le tyran, le cynique... enfermés parfois dans des carcasses rigides qui renforcent encore leur égocentrisme inconscient. Qu'ils accusent ou qu'ils dominent, c'est presque toujours les autres qui sont en cause, c'est souvent dans autrui qu'ils projettent leur agressivité, leurs difficultés intérieures ... Vraiment l'''Enfer c'est les Autres" ( expression célèbre de J.- P. Sartre ).
            Chez les être "socialisés" selon vos concepts - capables de "décentration opératoire" et de "libre coopération" - la maturité affective évolue grâce à autrui.
C'est dans le contact avec l’ "alter", avec la réalité humaine, que l’"ego" se différencie et se révèle, en pleine conscience de leur conditionnement physiologique, social et dans la foi en la perfectibilité humaine ( "structures" impliquant "évolution" ).  Alors,  ils acquièrent ce sens de "relativité-objectivité", ils seront capables d’aimer autrui sans le moindre effort, sans avoir besoin d’invoquer ni éthique ni dogmes. Le problème de Dieu ne les occupera plus, car s’il arrivent à comprendre et à aimer les autres,  Dieu viendra vers eux sans prières, car Dieu c’est l'Amour, Dieu
, c'est les Autres."

            Je conduisais en ruminant mes pensées….
            Piaget restait silencieux...


 
            GENEVE

            En silence, nous traversions une ville presque déserte. La pluie avait cessé.
            Carouge, Pinchat, puis Chemin Sur-Rang. Je ralentis.

             "- Je ne sais pas si je me rappelle encore de votre maison, dis-je.
             Je l'avais passé devant, il y avait une quinzaine d'années, par simple curiosité. 
             -  Pourquoi n'étiez-vous pas entré?
             - Je n'osais pas vous déranger."

            Je conduisais lentement  tout en regardant les numéros des villas de la petite rue. 
            " - Ah ! Voilà ma malson, dit Piaget". J'arrêtai la voiture devant le numéro 7.

             Je descendis pour lui ouvrir la portière. Nous nous serrâmes la main.
            " - Au revoir, Monsieur le professeur, dis-je.
            - Je vous remercie de me conduire chez moi. Je ne vous invite pas à y entrer maintenant, car il n'y a pas de place pour vous asseoir, mon bureau est plein de papiers.
            - Je le sais, en regardant la télévision, dis-je. Il est déjà bien tard, vous êtes sûrement fatigué, et moi j'ai encore du chemin à faire, je n'avais pas prévenu ma femme de cette sortie imprévue. Au revoir, Monsieur le professeur.
            - Au revoir ! Ne vous endormez pas au volant dit Piaget en me faisant un signe de la main.

                        Jean PIAGET  dans son bureau de travail à Pinchat GENEVE

         "Comment le pourrais-je ? Je restais tout à fait éveillé sur le chemin du retour, encore tout excité par mon besoin de parler, de me faire comprendre du Maître. Je me permettais d'être familier, critique, taquin, voire désinvolte, il gardait toujours son sourire enjoué, bienveillant ... 

          "Quel travailleur infatigable ! J'imaginais son bureau inondé de revues, de livres, de  lettres, de manuscrits, venant de tous les  pays du monde. Il est celui qui raisonne et qui rayonne à la fois. Il m'avait confié au début : "Savez-vous ce que je faisais cet après-midi avant de venir à Cery ? J'ai écrit une introduction pour PINARD et LAURENDEAU ( ses disciples du Canada ).

            Mais il sait aussi savourer les petits plaisirs de la vie terrestre . "Vous n'avez pas remarqué tout à l'heure que j'ai bafouillé un peu ? dit-il en riant.  - Non, je ne m'en suis pas aperçu, les autres non plus. Certains m'ont dit : "Quelle vivacité ! Quelle lucidité à son âge ... -  Quand même, j'ai bafouillé ; c'était peut-être à cause de ce bon riz sauvage américain que Monsieur Müller, votre Directeur, m'a offert au dîner, avec du bon vin en plus".    Quelle jeunesse d'esprit et de cœur !

            Je n'oublie pas sa boutade lors d'un banquet offert en son honneur à Berne, à l'occasion de sa 70è anniversaire en 1966 : "Je me sens adulte à septante ans".
Cette phrase a été différemment interprétée. Même son auteur paraît regretter de l'avoir dit en public - d'anciens élèves et d'admirateurs certes - mais qui pourraient  involontairement déformer sa pensée.
            A mon avis, elle implique l'idée d'une recherche constante de perfection, une consciente évolution de soi, une continuelle renaissance à chaque moment de sa destinée ( la plupart des humains se croient adultes à vingt ans, et après  ne  bougent plus jusqu'à la  fin de leur existence.  Ce sont des morts-vivants ! (sans s'en rendre compte).
            "Cette sagesse est le secret de la Vie, et qui fait  votre grandeur, Cher Maître !" 

             Le Retour

             LAUSANNE - Prilly

             A trois heures du matin, j'ai encore eu le temps de raconter à mon épouse l'essentiel de la conférence de Piaget et mes tentatives de saisir le fond de la pensée du Maître. Je croyais avoir le dernier mot en concluant :
            "- C'est dur de "piger" Piaget !
            Mais ma compagne a  su aussi placer le sien : 
            - Penses-tu que s'il était facile à comprendre, il serait devenu célèbre ! " 

            Cery, mars 1968. 

            Chers ( chères ) visiteurs :
            Cet entretien imprévu paraît être l’ occasion pour un disciple d’«épater» son Maître tout en exprimant ses hommages respectueux.
            Hypocrisie ou dialectique ?
            En effet, son auteur n’avait que 46 ans à l’époque où son ego n’était pas encore assez petit pour pouvoir se montrer plus modeste ! Cependant, il était excité, enthousiaste et sincère.
            Toutefois, c’est un processus de maturation qu’il croit pouvoir se pardonner.
J’espère que vous m’accorderiez de même votre bienveillance.

            Lausanne.
            Hiver 2008,
            LE-DINH Tuê

            Biographie de Piaget  Cf. : Piaget et le constructivisme et  Piaget, le mal compris


                      Attestation du Directeur de l'Hôpital SAINTE -JUSTINE à Montréal

                              Travail temporaire à Montréal ( Québec - Canada )