Histoires d'animaux

                                             1. - HISTOIRE DE SINGE 

             Un fidèle, lecteur du Lien m'a montré l'autre jour un article concernant des expériences sur les singes dans les laboratoires de Ciba‑Geigy à Bâle ( "Ces singes qui dépriment comme des humains" par A. EXCHAQUET, "24 Heures" du 16 novembre 1982.)

             Grâce à l'audiovisuel et à l'informatique, l'équipe du Dr Joachim JAEKEL a pu vérifier l'hypothèse selon la­quelle les rhésus ( une variété de singe ) ont une vie de groupe bien différenciée, avec des lois très strictes et respectent un ordre hiérarchique fort sévère.
Par exemple, seul l'animal du rang le plus élevé mange à l'écuelle. Le singe du deuxième rang se tient à distance, mais chasse le primate de rang inférieur pour qu'il ne pénètre pas à l'intérieur du cercle des privilé­giés. Parfois, même la balançoire ou la corde à grimper, qu'on a mises à leur disposition, deviennent la propriété du chef.

            Supposant que cette "organisation sociale" perturbe l'entente du groupe et favorise la "déprime", l'équipe du Dr J. JAEKEL a essayé d'influencer le comportement des singes par des médicaments appropriés. Et sous l'effet de certains antidépresseurs, les experts bâlois ont vu avec surprise la transformation de l'état d'esprit des primates : les chefs de bande et les singes sans grade s'asseyent ensemble près de l'écuelle, font leur toilette en commun ou jouent en groupe. Le Dr J. JAEKEL explique ce changement d'attitude par le fait que les calmants diminuent l'angoisse et l'agressivité des uns et des autres, donc développent l'initiative personnelle. Malgré les remèdes, les rhésus continuent à respecter la hiérarchie, mais avec plus de tolérance ...

            Enfin, le Dr J. JAEKEL reconnaît que le rhésus ne représente qu'un morceau de la mosaïque et qu'il faut être prudent dans l'établissement des analogies entre cet animal et l'être humain. Mais il est intéressant, dit-il, de consta­ter que certaines substances exercent les mêmes effets chez les deux créatures. Des psychiatres suivent pas à pas cette expérience bâloise ..."

            En me voyant abaisser le journal, notre lecteur me dit en souriant :
            ‑ C'est trop beau pour être vrai. Il est donc permis de rêver à l'effet bénéfique que ce "calmant social" exerce sur une institution ou sur une entreprise dans laquelle l'esprit démocratique fait défaut ou le personnel manque d'imagination et d'initiatives.

            ‑ Ah, je sais où vous voulez en venir, interrompis-je en riant. Voici le tableau futuriste : chaque matin, la secrétaire de direction donne au P.D.G. une pilule ( comme on le fait avec l'antabus, ce médicament contre l'alcoolisme ), les contremaîtres distribuent aux ouvriers leur dose quotidienne ( avec "effet retard" si possible ). Et tout marcherait comme sur des roulettes, sans grève ni licenciement, ni conflit à éviter, ni mauvai­se conscience à subir...
            ‑ Une sorte de "pilule pour la motivation" continua notre ami, et pour la paix sociale. Dans ce contexte, on n'aura plus besoin de MARX ni de JESUS comme l'ont décrétés ces "nouveaux philosophes" ...

            ‑ Revenez sur terre s'il vous plaît, dis-je, faisant semblant d'être sérieux. Les Américains du nord ont déjà eu cette illusion il y a des dizaines d'années. Dans ce pays du Nouveau Monde, bon nombre d'habitants ne sortent pas de chez eux sans être munis d'une boite de pilules aux multiples couleurs. Ils ne se contentent pas de calmants mais aussi d'excitants et d'amphétamines de toutes sortes ( "drogues" douces et dures mises à part ). Et connaissez-­vous les résultats de ces expériences outre‑Atlantique ?
            ‑ Je préfère ne pas en parler, soupire notre lecteur. On paie toujours cher les utopies et les idéologies. Il y a toujours des abus. Mais nous sortons de notre sujet !

            ‑ En effet, revenons à nos moutons ou plutôt à nos rhésus. Savez-vous ce qui m'intéresse le plus dans cet article ?
            -  Je ne lis pas dans les pensées, surtout dans les vôtres, dit notre lecteur. Quel piège voulez-vous me tendre encore, esprit tordu ?
            ‑ Aucun dis-je en riant. Je pense à l'humour du Dr J. JAEKEL, qui prétend n'avoir pas encore vu de singes schizophrènes !
            ‑ Et alors ! Qu'y a-t-il de drôle à cela !

            ‑ Cela confirme l'hypothèse selon laquelle la schizophrénie est un trouble spécifiquement humain touchant aux relations interpersonnelles et au milieu environnant.
            ‑ Les singes ont aussi leur organisation sociale, leur hiérarchie.
            ‑ Mais ils n'ont pas besoin de s'identifier à une idéologie pour s'affirmer. Ils n'ont pas cette conviction de détenir la vérité et cette volonté de l'imposer aux autres. C'est ce péché d'orgueil qui engendre les conflits, les actes gratuits de violence et de guerre.

            D'autre part, les singes semblent avoir plus d'autonomie que les humains. Ils ne rejettent pas les fautes sur leurs géniteurs et leurs congénères. Ils ne refusent pas de "grandir" et ne passent pas leur vie à ruminer sur leurs erreurs et leurs échecs. Ils savent profiter des leçons de l'expérience pour apaiser les conflits ...
            - A vous entendre parler on croirait que les singes sont plus "humains" que nous. Pourquoi n'allez-vous pas habiter leur paradis ?

            ‑ C'est qu'ils n'ont pas besoin de psychologues de mon espèce, ni de guérisseurs d'âmes des temps modernes. Mes propos ne sont qu'un simple radotage en cette année du centenaire de la mort de DARWIN. Je pense à Edouard CLAPAREDE  I ( oncle d'Edouard CLAPAREDE  II, médecin-psy­chologue genevois ), ce zoologiste qui a lancé cette célèbre boutade face aux inquiétudes chrétiennes provo­quées par ces théories de l'évolution : "J'aime mieux être un singe évolué qu'un Adam dégénéré."

            LDT
            Cery,  automne 1982.


                                             2.-  HISTOIRE D'ELEPHANT
   
            Une lectrice me mit sous le nez un article du quotidien vaudois "24 Heures" intitulé "Les liaisons dangereuses" par Isabelle DOMON ( 5 février 1983 ) :

            ‑ Vous qui aimez écrire des histoires d'animaux, dit-­elle ( Cf."Histoire de singe" dans Le Lien  N° 8 déc. 1982 ), je pense que celle-ci ne vous laissera pas indifférent.

            "‑ De quoi s'agitil sous ce titre alléchant, demandai-je, voulez-vous bien m'en faire un petit résumé ?
            ‑ Voilà, commença-t-elle, il y a 17 ans environ est né au zoo de Bâle un éléphanteau dont la mère avait débarqué 14 ans auparavant, âgée à peine d'un an. Ota, c'est le nom qu'on donna à cette petite femelle, devint l'idole du public et surtout des gardiens qui ne manquaient pas une occasion de la caresser, de lui glisser une friandise. Devenue adulte, Ota se montra plus indépendante que les autres éléphants vi­vant en captivité comme elle. Mais ces dernières années, elle était devenue impossible. Elle chargea par trois fois l'un des gardiens.

            ‑ Etait-ce toujours le même gardien ou trois gardiens différents ? interrompai-je.
            ‑ Ce n'est pas précisé dans le journal. Voici ce qu'a dit le Directeur du zoo, le Dr Dieter RUEDI : "D'une seconde à Il autre, sans raison apparente, Ota marcha sur le soigneur en essayant de le coincer contre la paroi. Elle ne menaçait pas mais c'était très difficile à prévoir. Nous ne pouvons pas prendre la responsabilité de la garder".
            ‑ C'était un arrêt de mort, remarquai‑je.

            ‑ En effet, un jour de l'automne dernier, le vétérinaire l'a abattue par une piqûre. Et l'autopsie n'a révélé aucune maladie ! On a trouvé cependant une explication psychologique, comme d'habitude.
            ‑ Laquelle ! dis-je en riant, il y en a une toute prête la violence fondamentale !
            ‑ Ah ! je vois que vous êtes encore obsédé par cette con­férence du professeur Jean BERGERET ("La violence fondamentale" le 8 décembre 1982 à l'amphithéâtre de Cery)

            ‑ Pour bien comprendre la mort d'Ota, dis-je, il est né­cessaire de savoir quelle est la part de l'hérédité et celle de l'environnement intervenant dans ce comportement agressif.. Il est trop simpliste de dire - comme avec les êtres humains -  "C'est l'instinct qui se réveille ou qui prend le dessus !"
            ‑ Les gardiens, continua notre lectrice, ont reconnu qu'ils avaient commis des erreurs avec Ota : "On l'a trop "chou­choutée", ont-ils avoué, nous avons trop joué avec elle, elle est devenue trop capricieuse ...
            ‑ Et après lui avoir donné cette habitude d'enfant gâté, c'est à dire "être immédiatement satisfaite et continuelle­ment gratifiée", les gardiens ne voulaient plus s'occuper d'elle comme avant, croyant qu'elle était devenue adulte, sans savoir qu'ils avaient retardé au début son épanouissement normal !

            ‑ N'ont-ils pas dit qu'elle était devenue plus indépen­dante que les autres éléphants ?  rétorqua notre lectrice.
            ‑ C'est une fausse idée que l'on a souvent à l'égard de nos enfants. Un enfant indépendant, dis-je, est celui qui a le moins besoin des autres, qui arrive à se débrouiller seul, qui a une certaine autonomie. Tandis qu'un enfant qui ne fait qu'à sa tête, qui dicte sa loi à l'entourage n'est pas aussi indépendant qu'on le croit, c’est le contraire …
            ‑ Je comprends, poursuivit notre lectrice, ce dernier en réalité est dépendant, esclave de sa tyrannie qui exige, com­me chez certains adultes, une assistance assidue et un besoin incessant de se donner en spectacle ... Ota était élevée pour être une vedette quand elle était petite, frêle, mignonne. En grandissant, elle cessa d'être ce "jouet" idolâtré par le pu­blic et les gardiens qui l'ont alors traitée comme les autres pensionnaires pachydermes ...
            ‑ Mais notre Ota ne voulait pas être négligée ni oubliée si facilement et préférait continuer à "conduire le bal", ajoutaije.
            - Comme toute autre créature, n'a-t-elle pas besoin d'être aimée aussi ? s'insurgea notre lectrice.
            ‑ Mais pour Ota, dis‑je, qui a été élevée dans l'admira­tion du public et des gardiens, être aimée c'était pouvoir tenir toute se vie ce rôle de vedette, recevoir sans cesse des applaudissements et des cadeaux ...
- Plutôt des caresses et des friandises, corrigea notre lectrice. Donc, ses soi-disant facéties intolérables (comme ce jeu de piquer le seau de bananes qu'un gardien allait dis­tribuer au lieu d'attendre sagement son tour comme les autres éléphants) et même ses "bousculades" avec les gardiens ne seraient que des manifestations de contrariété et de mauvaise humeur face à la négligence et à l'ingratitude humaines !

            ‑ Vous l'avez bien compris, dis-je en souriant. De mon côté, j'ai pu saisir ce que le professeur BERGERET a conçu au sujet de cette"violence sans agressivité". Le directeur du zoo n'a-t-il pas dit : "Elle - Ota - ne menaçait pas, mais c'était très difficile à prévoir ... et ...
            ‑  … nous ne pouvons pas prendre la responsabilité de la garder". complète notre lectrice.   Eh bien ! Croyez-vous qu'ils ont tué Ota simplement par peur ! . Lisez donc cet encadré du journal : "... C'est la mort dans l'âme que le vétérinaire a administré, le 30 novembre dernier, la piqûre décisive à l'éléphante du jardin zoologique de Bâle, sous le regard humide des gardiens...". Des larmes de crocodile ! . Ils les ont versées avec un grand soulagement, j'en suis sûre, ces hypocrites !

            ‑ Calmez votre indignation, dis‑je. C'est la vie. On n'a pas besoin d'invoquer Sophocle pour comprendre ces gardiens : C'était EUX ou ELLE (Ota) ! Mais dans ce cas, qui a créé cette situation pénible ? Le public et les gardiens notamment ont substitué à l'éducation animale une éducation humaine pour le malheur d'Ota. Car si cette dernière avait été élevée uniquement par ses parents éléphants dans la jungle, elle n'aurait pas été si capricieuse et tyrannique !

            ‑ Et Ota ne serait pas honteusement sacrifiée par ses éducateurs, conclut notre lectrice. Le titre de cet article devrait être : "Une éducation dangereuse"....

            L.D.T.
            Cery, printemps 1983.

                                             Panda et son bébé
                                                      Bisou
                                          Quel jeu joue-t-elle avec son petit ?