Jean Piaget et l'Ethique

            Ce matin, nous nous étions réunis encore une seconde fois pour parler de Piaget.
En attendant l’oncle Martin qui viendra nous rejoindre, Thérèse nous montra un article de journal qui parlait encore de cette crise financière mondiale.

            « - Dans le fond, ce n’est pas seulement un problème financier, dit Jacques, parce que le premier cri des victimes c’était de réclamer l’éthique avant de demander leur argent.
            - Je m’en souviens, dis-je. J’ai même envoyé une petite note à un hebdo qui, intentionnellement ou non avait publié un article sur le concept d’antiéthique d’un philosophe allemand Schiffter qui traitait les autres philosophes de charlatans. Je vais vous la montrer après. ( Cf. « Le bluff antiéthique », en fin de page ).

            - Pourquoi Piaget ne parlait-il pas d’éthique ? questionna Thérèse.
            - Parce qu’il considérait ce mot comme un pléonasme, répondis-je. Pour lui, l’éthique se confondit avec la raison, la logique, acquis au stade  supérieur de l’intelligence.
            - Pensez-vous que le monde actuel est intelligent ? demanda Thérèse. Pour moi, il est bête comme les pieds.
            - Je ne le pense pas, dis-je en souriant. Tout le monde peut le constater. C’est pourquoi les jeunes d’il y a une trentaine d’années aimaient souvent parler de changer le monde.
            - Et même avant, comme les « soixantuitards », ajouta Thérèse. Actuellement, bon nombre sont trop occupés par le sexe, les films érotiques et les jeux vidéo. Et pourtant certains s’ennuient, passent dans la violence ou sombrent dans la toxicomanie. Et que font les plus âgés ?
            - Ils se résignent, répondis-je, trop occupés par leurs problèmes personnels et les tourments de la vie. Ou ils se lancent dans la vie politique ou professionnelle. Mais là aussi, leurs pulsions ( pouvoir - argent - sexe ) les talonnent pour leur jouer de mauvais tours.

            - Et les plus âgés encore, du troisième ou quatrième âge, dit Thérèse en se tournant vers son oncle qui était arrivé depuis cinq minutes.
            - Pour moi en tout cas je ne me résigne pas, dit l’oncle Martin avec un petit sourire. Je vois la vie  comme elle est, tout simplement. Heureusement, j’ai une vie intérieure active, car si je cessais  de bouger, ce serait la fin.
            - Avec votre expérience, vous pouvez nous aider, dit Thérèse.
            - Surtout pas, dit-il. Je n’aime pas donner des leçons. Un sage japonais a dit que les expériences des autres sont comme une lanterne derrière son dos qui n’éclaire pas le chemin devant lui. On doit faire soi-même ses expériences. Le vécu des autres ne vous servirait pas à grand-chose si vous n’étiez pas dans les mêmes situations qu’eux.
            - Tu es aussi un sage ! dit la nièce.
            - Oh ! dit l’oncle en riant. Pas si sage que tu l’imagines. C’est dangereux d’être trop sage. D’ailleurs, je ne sais pas encore beaucoup de choses que j’aimerais savoir.
            - Tu veux être comme Goethe, qui vers la fin de sa vie, s’écria : « Plus de lumière ! » ? dit Jacques.
            - Ne me compare pas avec ce grand homme universellement connu, s’il te plaît, dit l’oncle. Cette exclamation peut être vraie, ou ce n’est peut être qu’une interprétation pour enrichir le mythe du célèbre poète. Pour ma part, je cherche, j’apprends encore, je veux rester vigilant. Les malheurs du monde vous toucheraient moins si vous compreniez le pourquoi. Je n’aime pas souffrir « par procuration », si je peux emprunter cette expression de Jean Paul Sartre. Il se peut que je rêve un peu, faute de vouloir descendre dans l’arène.
            - Alors, les rêveurs ne sont-ils pas une race d’utopistes ? dit Thérèse en se tournant vers moi.
            - Dans ce cas j’en suis un aussi, dis-je en riant. Mais vous savez qu’il y a utopiste et utopiste. Confucius en fut un également quand il parlait déjà 500 ans avant l’ère chrétienne de « La grande égalité mondiale » depuis plus de 25 siècles ( Cf. La Grande utopie ou la grande égalité ). Il y a trois formes d’utopie :
            a.- L’utopie rétrospective, la plus ancienne de toutes celles qui restent vivantes, comme le montre cette enseigne d’auberge « Au bon vieux temps ». C’est la nostalgie d’un passé lointain où l’on n’a pas vécu mais dont on a entendu parler par les anciens à une époque où les gens démunis étaient forcés d’être solidaires pour lutter contre une vie précaire, menacée par toutes sortes de dangers venant de la nature.
            b.- L’utopie prophétique, orienté vers l’avenir. C’est l’espoir d’une société tout à fait nouvelle qui n’a jamais existé ( les idéologies diverses ).
            c.- L’utopie mixte, un mélange des deux autres qui situe l’idéal rêvé dans un lointain passé, mais pose cependant que cet idéal se réalisera à nouveau, dans un avenir plus ou moins proche. Cette forme de pensée se retrouve dans la théorie rousseauiste du droit naturel. La société s’est corrompue parce qu’elle a cessé d’être « naturelle ». Il faut « revenir à la nature » et on retrouvera l’harmonie ( d’après les propos d’Ernest Bloch lors des « Entretiens sur les notions de Genèse et de Structure » au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. Juillet-Août 1959. Ed. Mouton & Co. Paris, 1965, p. 123 ).
            - Et si l’on est conscient de tout cela, doit-on cesser d’être utopiste, pour pouvoir regarder la réalité en face ? intervint Thérèse.
            - Oh non ! continuais-je. Quelle réalité d’abord ? L’être humain peut-il admettre qu’il est un être démuni et encore en devenir ? D’ailleurs, si l’espoir aide à vivre, nous ne pouvons pas cesser d’être utopique. Il est difficile de vivre dans le néant, ce nihilisme tant redouté par les philosophes de l’Occident.
            - Et en Orient ? questionna Thérèse.
            - Heureusement, nous n’avons pas beaucoup de philosophes et de psychologues, ni de psychothérapeutes, répondis-je. Lao-tseu, tient encore le haut du pavé, avec Confucius et Mencius, les sociologues, et Bouddha le psychologue et thérapeute. Il en est de même actuellement en Chine, chez qui le communisme n’est qu’un moyen d’action, dans l’ordre et dans la mesure, selon l’optique confucéenne. Il n’y a pas de notion du néant en Asie. Les habitants se sentent plus ou moins sécurisés par d’innombrables dieux protecteurs partout dans la nature qui n’est pas un ennemi pour eux comme en Occident.

            - Je vois que votre Piaget était plus oriental qu’occidental, dit Thérèse en me regardant. 
            - C’est vrai, dis-je. Il était plus près de Lao-tseu et de Confucius que certains philosophes occidentaux qu’il fustigeait dans son ouvrage : « Sagesse et illusions de la philosophie » ( P.U.F. Paris 1995 ). Dans la conclusion, il avait écrit cette phrase : « Il peut y avoir plusieurs sagesses, tandis qu’il existe une seule vérité » ( p. 282 ) C’est bien le « principe unique » de la  pensée orientale.

            - Mais il était aussi plus près de Marx, dit Thérèse.
            - Bien sûr, dis-je. Cependant, il n’était pas influencé par Marx. Au contraire. Dans les "Entretiens au Centre Culturel International de Cerisy" (Genèse et Structure ouv. cité page 15),   Lucien Goldmann, co-dirigeant du Colloque disait que « Piaget qui n’a nullement été influencé par Marx a trouvé, grâce à ses recherches expérimentales, presque toutes les positions fondamentales que Marx avait formulées cent ans plus tôt dans le domaine des sciences sociales ... ».
            - C‘est là, la raison de la Médaille de l’Université de Moscou ? interrogea Thérèse. C’est encore plus méritant que la concordance de sa théorie de l’intelligence avec le système d’exploitation informatique qu’il ne devançait que quarante ans.
            - Probablement, acquiesçais-je. D’autre part, Rolando Garcia, de l’université de Buenos-Aires, estimait « qu’il est globalement légitime de placer Piaget dans la continuation d’une ligne de pensée épistémologique qui passe à travers Hegel et Marx » ( Cf. Postface de l’ouvrage de Piaget « Les formes élémentaires de la dialectique » Ed. Gallimard, Paris, 1980.)
En effet, il y a convergence entre la théorie de Piaget et l’idéologie de Marx. Seulement, chacun suivait une voie différente : Piaget visait le domaine de la science ( yin ), tandis que Marx opérait dans le domaine de l’action ( yang ), les deux camps qui paraissent opposés mais se complètent.

            - Etant aussi professeur de sociologie ( Université de Genève 1938 - 1945 ), avait-il une vision du monde à travers sa théorie de l’intelligence ?  me demanda Thérèse.
            - Bien sûr, dis-je. Pour lui la société, comme le monde, suivrait les mêmes stades d’évolution que le développement de l’intelligence, de la logique.
            - Alors dans quel stade y serait-elle actuellement ? , demanda Thérèse.
            - Pour y voir clair, je dois d’abord vous montrer succinctement ces divers stades :
            1. - Stade sensori-moteur ( de la naissance jusqu’à 2 ans environ )
            2. - Stade pré-opératoire (  de 2 ans à 6 - 7 ans )
            3. - Stade de opérations concrètes ( entre 6 - 7 ans jusqu’à 11 - 12 ans )
            4. - Stade des opérations formelles ( à partir de 11 - 12 ans ).

            - Il n’y a pas de stade d’adulte ? questionna Thérèse.
            - Si, c’est le même stade que celui des opérations formelles, répondis-je. Pour Piaget, l’accession à ce stade ne se limite pas à un âge butoir. Il fixa à quatorze, puis seize, puis vingt ans l’âge possible marquant l’accès au domaine formel. Il écrit par exemple que le déploiement des structures formelles se prolongera durant l’adolescence et toute la vie ultérieure ( Cf. « La Psychologie de l’enfant » ( Ed. P.U.F. Paris 1966, p. 121 ). D’ailleurs, ce n’est pas l’âge indiqué qui compte, c’est l’ordre de la succession des stades qui est important.

            - Que représente le stade des opérations formelles ? demanda Thérèse.
            - Ce stade est qualifié d’hypothético-déductif, répondis-je. Les processus de raisonnement sont régis par les lois de la logique formelle, le sujet peut faire des déductions, des inductions et émettre des hypothèses. Ce qui est primordial c’est le mécanisme interne, l’« équilibration », le moteur qui règle le développement de la pensée synthétique.
            - Donc un déséquilibré est celui qui ne pense pas correctement ? interrompit Thérèse.
            - C’est cela, dis-je. Mais pas tout à fait cela. Il faut revenir aux notions d’assimilation et d’accommodation. L’assimilation est un concept biologique. En absorbant de la nourriture, l’organisme assimile le milieu : cela signifie que le milieu est subordonné à la structure interne et pas l’inverse. Un lapin qui mange du chou ne devient pas un chou.
            - C’est le chou qui devient lapin !
            - Et si on donne à cet animal par exemple une pomme, continuais-je, son organisme doit s’accommoder à ce nouvel aliment. Donc l’accommodation est déterminée par l’objet ( la pomme ) tandis que l’assimilation est déterminée par le sujet ( le lapin ). Il n’y a pas d’assimilation sans accommodation et vice versa. C’est le processus de l’adaptation.

            - Et au point de vue psychologique ? , demanda Thérèse.
            - Pour Piaget c’est la même chose, dis-je. Il concevait l’adaptation comme un équilibre entre l’assimilation et l’accommodation. Un système équilibré est un système où toutes les erreurs sont corrigées, où les excès sont compensés, et qui s’ajuste constamment. C’est le réglage de la conduite, c’est l’autorégulation.

            - Ah ! Je comprends maintenant, s’exclama Thérèse. Tout cela devient clair, je ne suis pas économiste, mais je vois bien que cette théorie explique la crise actuelle du système financier mondial. C’est un déséquilibre total par manque d’autorégulation.
            - C’est vrai ! ajouta Jacques. Avant la crise, on parlait de mondialisation et de « dérégulation ». Ce fut donc un échec programmé. Ces financiers semblèrent ignorer une simple loi physique : « La chaudière d’une locomotive a besoin d’une soupape de sécurité pour régler la pression des vapeurs d’eau. Si on enlève le mécanisme de régulation, et en chauffant encore la chaudière, l’explosion est garantie d’avance ». Ils cachaient la vraie cause en parlant simplement de « dysfonctionnement » de « refonder la mondialisation » de « rechercher un nouvel ordre économique » et d’« établir un nouvel équilibre mondial » ! . Que des mots ! des intentions !
 
            - Pendant ce temps, les journaux parlaient du manque d’éthique des financiers, du contrôle des états sur des banques, alors que leurs dirigeants s’accrochaient à leurs bonus en profitant de l’aide du plan de redressement, s’indigna Thérèse. « Le Capital » de Marx réapparaît sur les étages de nombreuses librairies. Mais personne ne songea à relire Piaget !
            - En effet, ajouta Jacques. Je ne pense pas que Marx et Piaget les intéressaient, quand leur cupidité visait le profit immédiat. Toutefois, quelques rares financiers lucides ne tombaient pas dans leurs pièges en évitant d’acheter leurs « titrisations » qui étaient de vraies arnaques, leurs divers « faux fonds » qui devenaient des « produits toxiques ». C’était la faute aux « traders », leurs complices, ces « boucs émissaires » qu’ils désignaient comme les vrais coupables. Mais personne n’était dupe !

            - Cessez vos indignations, mes enfants ! s’exclama oncle Martin qui suivait attentivement nos discussions. Il y a encore un autre facteur important qui favorise cette crise. Ces profiteurs ne peuvent opérer efficacement et impunément qu’en eau trouble.
            - C’est bien vrai, chez nous, il y a ce dicton : « L’eau trouble engraisse les hérons » dis-je en voulant ajouter mon grain de sel. Mais qui peut troubler l’eau ?

            - On voit que vous êtes enfermés dans vos tours d’ivoire, dit oncle Martin en riant. Quel est  l‘état actuel du monde où nous vivons, je vous le demande ?
            - Il y a des conflits parsemés et même la guerre, dit Thérèse.
            - Mais ce qui est insupportable c’est la peur qui engendre la haine et vice-versa, même dans les pays non concernés par les affrontements, ajouta Jacques.

            - Voilà la situation de l’eau trouble, conclut l’oncle Martin. Vivant dans la haine et dans la peur, les habitants, par instinct de conservation, ne pensent qu’à sauver leur peau et celle de leurs proches. Ils n’ont pas beacoup de temps pour réfléchir, sauf ceux qu’on appelle les aigrefins qui profitent de cette léthargie pour assouvir leur cupidité. Avez-vous vu que la Bourse a baissé les jours qui suivaient la prestation de serment du nouveau Président des USA ?
            - Je sais, répondit prestement Thérèse, parce que après l’eau va devenir claire.

            - Ce n’est pas sorcier, dit Jacques. Mais il y a le retour du balancier.
            - Ou plutôt le retour du boomerang, corrigea Thérèse. La haine que l’ancien président qui l’avait suscitée, exhortée, alla se retourner contre lui. Le peuple qui l’avait soutenu au début de règne, le traitait à la fin de tous les noms d’oiseaux, las des mensonges fallacieux et des promesses de victoires répétées.
            - La presse d’outre-Atlantique se montra encore plus virulente dans leurs critiques que celle des pays européens, ajouta Jacques. Le jeu de « lancement de soulier » propagé par Internet fit plus de participants là-bas que dans le reste du monde.
            - Par retour du balancier, dit Thérèse, l’ancien avait permis à son successeur d’être élu avec une victoire écrasante ( le double des voix de celles de son adversaire électoral ). Là-dessus, j’admire le peuple américain par son courage. Même la presse du pays et celle des états européens ne croyaient pas  à cette victoire miraculeuse.

            - Mais certains états du golfe semblaient regretter l’ancien président, dit Jacques.
            - Facile à deviner, dit l’oncle Martin. Ils profitaient aussi de la guerre. Pas seulement pour de l’argent, mais paradoxalement ce sont les malheurs d’un pays qui aident l’évolution d’un peuple. Quand les sociologues occidentaux prédisaient le déclin de l’Islam vers la fin du siècle passé, c’étaient la Russie et les USA qui  le réveillèrent en fabriquant « des voyous » et des « terroristes ». La haine et surtout l’humiliation est un puissant facteur de redressement national. Sans bourreau, pas de victimes. Le nouveau Président serait considéré comme un trouble fête, qui allait couper l’herbe sous leurs pieds.
            - Mais l’ironie de l’histoire, dit Thérèse c’est que l’ancien président, celui qui a voulu la mort d’un Hussein, provoqua l’élection d’un autre Hussein qui va faire une politique opposée à la sienne. Je suis sûre que ce dernier va pouvoir rétablir la paix et attirer l’amitié des autres peuples.

            - On a trop divagué, dit oncle Martin. Mais je me suis bien amusé avec vous. Que peut-on tirer de la leçon de l’Histoire avec un H majuscule ? Piaget ne fait pas de politique, mais sa théorie nous  aide à y voir plus clair. Qu’en pense son disciple ?
            - Je ne fais pas de politique moi non plus, dis-je. Je ne suis qu’un rêveur comme mon Maître qui fut qualifié d’utopiste, parce qu’il sympathisait avec Marx, et pas avec les marxistes. Il y a une grande nuance, car Marx avant de quitter ce monde avait dit : « Je ne suis pas marxiste ».
            Lors du Colloque au Centre international culturel de Cerisy en 1959 ( Cf. « Genèse et Structure » ouv. cité, p. 56 - 57 ) au sujet de l’équilibre dans la société, Piaget disait : « On trouve dans la société des équilibres qui ne cessent de se faire et de se défaire ... Mais ne peut-on supposer que nous sommes encore, dans le domaine social, à une phase pré-opératoire analogue à celle qui précède en psychologie de l’intelligence, la formation des structures équilibrées ?. Si on a foi en un système meilleur que le nôtre, comme vous et moi, je pense qu’on peut rêver d’un état plus équilibré et d’une stabilisation progressive. Je ne vois pas pourquoi on n’appliquerait pas la notion d’équilibre à la sociologie. C’est d’ailleurs ce qu’on fait souvent, et de façon si imprudente qu’on l’a certainement dévalorisée. ( Piaget critiquait avec bienveillance les communistes soviétiques ). Mais elle garde sa place, qui est essentielle. »
            On voit bien que Piaget gardait toujours un espoir dans le progrès humain, en sachant que « la société et le monde évoluent sans cesse, avec des hauts et des bas, suivant un équilibre qu’il nommait majorant, transformant la quantité en la qualité ».
            - Quelle optimiste ! dit Jacques. Mais je vois que Piaget avait un jugement fort pessimiste en ce qui concerne notre société, et déjà à cette époque, il y a juste un demi-siècle. Si notre société maintenant est encore dans une phase « pré-opératoire », elle n’aura donc atteint qu’un stade d’évolution d’un enfant de sept ans ! .
            - Je pense qu’il n’était pas pessimiste, mais réaliste et même visionnaire, dit Thérèse. Regardons notre société en face. Divorces nombreuses, sexe obsédant, agressivité et violence accrues, un monde baigné dans la haine et la peur. Un adulte vraiment intelligent peut-il tolérer cet état de chose ?  Et quel est le stade succédant au stade pré-opératoire ?

            - C’est le stade des opérations concrètes où la mentalisation des opérations conduit à la  notion de réversibilité, dis-je. Piaget disait que « la non réversibilité c’est comme une voiture qui n’a pas de marche arrière ».
            - C’est bien cela ! dit vivement Thérèse. Quand j’ai  vu l’ancien président s’entêter devant les échecs en Irak et qui répétait comme un leitmotiv : « On va gagner ! On va gagner ! » Cette méthode Coué le rendit encore plus ridicule même dans son propre parti. Il ne sut pas faire marche arrière comme les Russes devant les Afghans. Peut-on en déduire que les Russes étaient plus intelligents, susceptibles d’être admis au stade supérieur ?

            - Il faut reconnaître que les Afghans avaient reçu l’aide des USA, ajouta Jacques.
            - Tandis que les Irakiens avaient reçu l’aide des Russes par l’intermédiaire des Iraniens, continua Thérèse. C’est le retour des choses. Malgré cela, quand un grand pays fait la guerre avec des « arrière-pensées » contre un peuple en lutte avec un juste motif et qui n’a pas peur de la mort, c’est perdu d’avance ! J’aimerais savoir quel est le stade suivant.
            - C’est celui des opérations formelles, répondis-je. Ce stade permet de faire des opérations sur des opérations pour pouvoir émettre des hypothèses par induction et déduction. La principale caractéristique est la réciprocité. Confucius en avait parlé il y a 25 siècles environ : « Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu’on vous fît ».

            - Voilà ! Il n’y a rien de tel dans les relations internationales, dit vivement Thérèse. Comment un grand pays pouvait-il humilier les petits pays en traitant ces derniers de « voyous » (c’était l’ancienne désignation des Afghans par les Russes reprise par les Etatsuniens), en se substituant au Bon Dieu pour ranger dans l’Axe du Mal ceux qui ne l’aimaient pas, et implicitement, dans l’Axe du Bien, ceux qui le suivaient. Il s’arrogeait le droit de permettre aux seconds l’accès à l’atome et menaçait les premiers de représailles et de blocus économiques. Avec un de ses alliés, il défiait l’ONU et voulait punir les autres avec la même ONU et voulait utiliser l’OTAN pour exécuter ses basses besognes. Je pense que ce pays est encore au stade pré-opératoire, de même que certains autres pays alliés et leurs dirigeants.

            - Au sujet de leur intelligence, interrompit Jacques, je ne crois pas qu’elle réponde à tel ou  tel stade. Seulement, leurs dirigeants font semblant, « comme si », même quand ils sont entourés d’un important nombre de collaborateurs, tous des politiciens de carrière, des généraux aguerris, dont la plupart sont des universitaires comme eux.
            - Dans ce cas c’est pire que quand ils sont vraiment bêtes, répliqua Thérèse. Ils feront moins de mal à leur peuple et au monde en général.

            - D’ailleurs, ils pourraient être intelligents et bêtes à la fois, continua Jacques. Vous rappelez-vous nos conversations au bord du Lac Léman (Cf. Le Conformisme, le Sacré, et l’Eveil). Mais "Qu’est-ce qui empêche l’intelligence de fonctionner ?"  Soit, on n’a pas besoin de discuter, c’est trop vulgaire en ce qui les concerne.
            - Pas seulement vulgaire, dis-je. C’est qu’ils n’ont aucune éthique !
            - Ah ! Vous êtes bien un rêveur, dit oncle Martin en riant. S’ils pouvaient suivre une éthique, ils ne seraient pas des politiciens. L’art des politiciens, c’est promettre sans y tenir, mentir sans scrupules, faire rêver sans y croire, et surtout manipuler sans le montrer, ce qui est contraire à toute éthique.
           - Mais pour pouvoir surmonter cette grande crise à la fois politique et économique dit Thérèse, un politicien dirigeant doit avoir une certaine éthique. Je crois en l’honnêteté et la sincérité du nouveau président des USA. J’admire sa franchise quand le 10 mars dernier, il avait déclaré au New York Times : « Non, les Etats-Unis ne sont pas en train de gagner en Afghanistan ».

            - Il ne crâne pas comme l’autre, dit Jacques. Employer toujours la méthode Coué devient fastidieuse et ridicule. Il vaut mieux accepter la réalité. Depuis sept ans de conflit, les talibans battus au début, reviennent de plus en plus envahissants et tiennent les deux tiers du territoire. Les dollars gaspillés pour acheter les seigneurs de guerre sont de pures pertes. Les armes distribuées aux Afghans retombent dans leurs mains, de même qu’au Pakistan. Cet allié  ( qui possède la Bombe ) devient suspect d’avoir fourni une assistance militaire et financière aux talibans, et une partie des civils pakistanais subissent des bombardements dits "dommages collatéraux". Un nombre de policiers formés par les forces alliées après leur formation, rejoignent les talibans avec armes et bagages. Sans compter ces quelques milliards USD d’aide perdus dans la poussière rouge sans laisser de traces. On voit bien pourquoi les Européens se montrent réticents à vouloir poursuivre cette farce morbide.

            - Et c’est à ce moment que survint l’homme providentiel, continua Thérèse. Les Etatsuniens n’ont pas hésité à l’élire comme Président. En ce moment, Obama va vite, plus vite que le vent. Pour ce début d’avril, il vint en Turquie faire la paix avec l’Islam, en déclarant : « Les Etats-Unis ne sont pas et ne seront jamais en guerre avec l’Islam ». En Europe, à l’OTAN, il a plaidé pour un désarmement atomique global. Même après le lancement par la Corée du Nord d’une fusée à longue portée, il a malgré tout réaffirmé « l’engagement des Etats-Unis à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires ». Enfin, il n’a pas oublié la lutte contre le réchauffement climatique.

            - C’est admirable ! ajouta Jacques. En huit jours, le nouveau Président avait visité cinq pays, participé à trois sommets, et rencontré 14 chefs d’Etat ou de gouvernement, à Londres, Strasbourg, Prague et Istanbul, sans compter une visite surprise en Irak.
            - J’espère que Barack Obama va pouvoir garder cette ardeur et tenir ses promesses, dit oncle Martin. Mais cette tâche colossale sera ardue. Il y a toujours des obstacles visibles et invisibles. Des gens qui n’aiment pas « l’eau claire », comme vous dites. Les marchands d’armes multiples (surtout dans le nucléaire), ceux de la drogue et autres spéculateurs. Sans compter les ennemis politiques qui guettent ses faux pas, ceux qui sont à visages découverts et ceux qui sont dans l’ombre ... Les nuisances ténébreuses de ces "résistants masqués" sont difficiles à déceler et à prévenir.

            - Je comprends alors les médiocres résultats du G20 le 02 avril dernier à Londres, ajouta Thérèse. Le but était de stopper la crise, de moraliser d’autorité le capitalisme actuel en régularisant les activités bancaires. Or, selon  Jacques Attali, ancien conseiller économique de François Mitterand, ce sommet ne fit qu’aggraver la crise. Il a encore creusé le trou de la dette qui passera de 4'000 à 5'000 millions USD et « Personne ne dit comment elle va être financée.» L’économiste tient le capitaliste anglo-saxon ultralibéral pour responsable de ce marasme actuel, et pense que les Anglo-Saxons s’engagent dans une direction périlleuse en essayant de résoudre la crise avec les instruments qui l’ont causé. La seule façon d’en sortir c’est d’instaurer une gouvernance mondiale permettant de réguler notamment des produits financiers hautement spéculatifs.

            - A propos de régulation des activités bancaires, continua Thérèse, j’aime bien l’image humoristique montrée par Jacques Attali : « C’était un peu comme organiser une soirée des Alcooliques Anonymes dans un bar : à la fin, vous prenez forcément un dernier verre pour la route. Mais là aussi, c’est difficile d’y voir clair ... ». Evidemment ! la rechute est certaine.

            - Encore cette critique, ajouta Jacques. Les Anglo-Saxons ont profité de ce sommet pour « éliminer leurs concurrents ». Ils gardent leurs "chasse-gardée", en inventant les trois listes blanche, grise et noire, dont la dernière a disparu comme par enchantement ( miracle de Pâques, ironisèrent certains journaux ).
           - C’est une injustice pour votre pays d’adoption qui est classé dans la liste grise, dit Thérèse en se tournant vers moi. Comment la petite Suisse peut-elle lutter contre ces Grands manitous ? Il n’y a aucune réciprocité dans ce monde.
           -  Pas seulement dans le domaine financier, mais aussi dans la sphère politique qui lui est étroitement liée, interrompit Jacques. Je pense que, non seulement les Etats-Unis mais aussi les pays européens (surtout les anciens colonisateurs), devraient laisser les pays d’Afrique et d’Asie décider seuls de leur destinée. Chaque pays a une mentalité différente et un rythme d’évolution spécifique. C’est un non-sens de parler toujours du droit de l’homme, un concept politique cachant des arrière-pensées et des justifications hypocrites. L’intervention dans le gouvernement ou dans les affaires d’un autre pays constitue déjà une atteinte aux droits de l’homme. La guerre en est une plus grande, parce elle tue, détruit, chasse les habitants de leur pays, et crée des problèmes d’immigration pour les autres pays. Et en cas d’échec, le fait de demander aux autres pays de continuer à le suivre, d’être son complice forcé, est un autre non-sens insupportable.
           - C’est contraire à l’éthique, ajouta Thérèse. On doit respecter l’autodétermination des peuples en évitant d’exporter et d’imposer son type de démocratie aux autres pays. L’aide économique est nécessaire mais doit être sans conditions. La Chine l’avait compris en Afrique ( 44 pays sur 47 sont prochinois ) et en Amérique latine, dont quasi la totalité des pays ont pu affirmer leur indépendance nationale. Pendant que les Etats-Unis s’embourbaient dans des difficultés insurmontables et se faisaient détester, les Chinois tiraient les marrons du feu en faisant des amis partout et en élargissant leur domaine économique. Croyez-vous qu’ils sont plus intelligents que nous ? (Thérèse se tourne vers moi).

            -  Il y a des degrés, des stades selon Piaget, répondis-je. Cependant, il ne faut pas confondre intellect  avec intelligence. Les Etatsuniens l’ont compris avant l’Europe en créant le premier « quotient émotif » (Q.E.). Mais cela n’est pas suffisant. La vraie intelligence allie l’intellect à l’émotion. Le vrai test doit combiner le quotient intellectuel avec le quotient émotif, ce qui n’est pas facile à créer. Piaget avait conçu le parallélisme du développement intellectuel  avec celui de l’émotivité (ou affectivité) comme dernier stade de l’intelligence où l’être humain atteint son équilibre. Or, à notre époque, de l’école enfantine à l’université, les parents et les enseignants ne font que cultiver l’intellect, le savoir livresque, suivi des apprentissages, des stages pour obtenir des certificats, des diplômes, afin de pouvoir exercer des métiers ou des professions. L’intellect est encouragé au dépend de l’affect.
            -  Les parents n’en sont pas conscients, interrompit Thérèse. Je connais certains parents qui sont fiers de leurs rejetons parce que ces derniers se débrouillent bien avec l’ordinateur. Ils ont pensé que leurs gosses sont plus intelligents qu’eux. C’est vraiment aberrant !

            - L’individu intelligent parvenu aux stades des opérations formelles est donc celui qui n’a pas de décalage entre l’intellect et l’émotivité, dis-je. Pour Piaget c’est le concept d’équilibration que j’ai mentionné plus haut. A ce stade, l’être humain vit en harmonie non seulement avec son prochain mais avec la nature.
            Rappelez-vous ce passage de son roman « RECHERCHE » écrit à 21 ans ? ( Je passai à Thérèse l’article « Piaget, le mal compris » en lui demandant de lire l’endroit souligné ).
            - Ecoutez, dit Thérèse : « Il (Sébastien) se calma ensuite (après sa crise mystique) pour retrouver « son unité intellectuelle et affective dans un équilibre où tout se rejoint, la pensée et l’émotion » (le penser et le sentir). Il constatait « partout la même symphonie, partout la Vie, la variété dans l’unité, le changement dans la mesure ».

            Nous restions silencieux pendant plus d’une minute. Ne tenant plus, Thérèse demanda :
            - Croyez-vous que Piaget ait pu atteindre le dernier stade de l’intelligence déjà à ce moment là ?
            - C’était d’abord une intuition créatrice, répondit son mari, Jacques. Piaget a mis ensuite toute sa vie pour réaliser son œuvre en s’y identifiant, en réalisant que toute recherche est une religion ...

            - Il se confondait avec l’éthique, ou plutôt il est l’éthique même, intervint oncle Martin. Je pense à Spinoza ( Cf. Une vie d'éthique ).  Puis se tournant vers moi : Qu’en pensez-vous ?
- Je n’ai qu’un mot à ajouter, dis-je. C’est divin ! Puis pensant tout bas : « Ainsi, mon Maître a bien terminé sa quête ! ». Une voix profonde semble me répondre : « Pendant que tu lambines, Méphisto ! Réveille-toi ! ». "D’où vient cet écho ? " me demandai-je. Je suis sûr que cela ne vient pas de Piaget. Cependant, en citant son nom, je vois réapparaître devant mes yeux son sourire énigmatique mais en même temps rieur et bienveillant ...

            Lausanne
            Printemps 2009
            Propos recueillis par
            L.D.T.

 

            A propos de l’article : Schiffter ou l’antiéthique - L'HEBDO N° 41 du 9 0ctobre 2008.

            Sur fond de crise monétaire cet article vient à point nommé. Les journaux réclamaient l’éthique des banques. Le Courrier international parlait de crise d’éthique.
            Le philosophe Schiffter se bluffait lui-même en attaquant les autres philosophes,  traitant ces derniers de charlatans.
            Quand les médias parlent d’éthique c’est que la situation actuelle manque d’éthique. Comme quand ils réfèrent souvent à Dieu lorsqu’ils sentent que le monde manque d’amour et de tolérance. C’est inutile d’en faire une polémique en parlant d’antiéthique ou d’antidieu. L’éthique est toujours là comme Dieu est toujours omniprésent.  

             Dans l’ancien temps, les banquiers italiens discutant leurs affaires sur des bancs ( d’où vient le mot banquier ), n’avaient pas besoin de faire des contrats, comme les banquiers chinois de Hongkong qui se fiaient à une simple parole donnée.
            De même, quand Schiffter se convainc que nos vertus ne sont jamais que des vices déguisés, il ignore que la vertu a deux formes : une forme supérieure et une forme inférieure, comme dans le peuple on parle de «grand monsieur » et «petit monsieur ».

            Ecoutons Lao-Tseu ( 518 ans avant l’ère chrétienne ) :
            La vertu supérieure est sans vertu
            Voilà de quoi elle tient sa vertu.
            La vertu inférieure ne manque pas de vertus
            C’est pourquoi elle est sans vertu.


            Quant à moi, je préfère fréquenter les gens qui affichent leurs vertus que les gens grossiers. Il y a toujours le fond et la forme. Si on n’a pas de fond ( l’intégration d’une vertu demande une bonne éducation et un niveau plus ou moins élevé d’évolution de l’être ), la forme suffit pour vivre en société, même avec heurts et conflits. Mais quand on n’a ni forme ni fond, alors on peut devenir marginal, anarchiste, ou charlatan philosophe ( genre critiqué par Schiffter ).
            Descartes disait qu’il faisait la philosophie pour « se bien conduire dans la vie », tandis que Wittgenstein concevait la philosophie comme « un travail sur soi ».  


            Un philosophe sans philosophie,
            LE-DINH TUE
            Lausanne