L'autosuggestion

( "Bulletin de l'Echange" mai 1969 - Centre Universitaire de Psychiatrie Prilly-Lausaanne )

            Au cours de nos promenades printanières, nous rencontrons parfois sur les routes quelques voitures qui traînent derrière elles une chaîne métallique qui est censée pouvoir guérir le "mal de l'auto". Maintenant , peu de gens y croient. Il y a quelques années, c'était la mode. On avait trouvé l'explication de ce mal de l'auto dans la présence de l'électricité statique condensée sur le véhicule par le frottement avec l'air quand il marche. Comme le caoutchouc des roues est mauvais conducteur, l' électricité produite ne peut être déchargée, donc éliminée, que par le contact d'une chaîne métallique avec le sol.

            Actuellement, on sait que ce mal de voiture - ou de l'air ou de mer - provient des troubles d'ordre neuro-végétatif fréquents chez certaines personnes hypersensitives et très suggestibles. La chaîne jouerait un rôle semblable au "placebo" dont l'effet est plutôt psychologique.

            Un "Auto-journal" français a relaté cette histoire :
            "La femme d'un automobiliste éprouvait des malaises en voiture.
Un jour, son mari mit une chaînette en lui expliquant que celle-ci déchargeait le véhicule de son électricité statique. Les troubles de la passagère avaient disparu au voyage suivant. Ne croyant toutefois pas aux effets de la chaînette, notre conducteur l'enleva un soir sans avertir sa femme.
            Le lendemain d'une nouvelle randonnée, son épouse, confiante et rassurée, ne se sentit pas malade. Et pourtant le parcours était trois fois plus long que la dernière fois". 
                                                                                        Un automobiliste incrédule 

            Remarques : Notons que les personnes placées à l'avant de la voiture et surtout le conducteur, sont moins soumises aux malaises que les passagers en arrière, qu'ils sont plus sensibles par mauvais temps que par beau temps. ( Pourtant la pluie rend les roues conductrices ). Il en est de même dans les avions ballottés par l'orage ou par les trous d'air. Les "jets", volant sans secousses et au-dessus des perturbutions atmosphériques donnent moins le mal de l'air que les avions à hélices. ( Pourtant les avions à réaction volent deux fois plus vite, et accumululeraient deux fois plus d'électricité statique.) Nous connaissons des gens allergiques à ces malaises même sur le dos d'un chameau ou d'un éléphant, ou simplement sur une gondole du Venise. L'électricité statique ne jouerait donc pas dans ces derniers cas.

            Quand j'avais seize ans - en 1938 - une de mes mains fut parsemée de ces boutons hideux, ces verrues qu'on nomme chez nous "boutons-crapaud", parce qu'ils "sautent" facilement d'un endroit à l'autre. J'avais essayé tous les moyens possibles. Les brûler avec du nitrate d'argent. Les couper avec une lame de rasoir. J'avais avalé aussi des pastilles de magnésium. Rien n'y fit.
            Les boutons poussaient de nouveau sur les endroits endoloris par des mutilations répétées.
            Excédé par ces échecs, je fis alors appel à mon grand père qui, à côté de ses connaissances en médecine chinoise, possédait quelques recettes magiques jalousement gardées.

            "- Vous autres qui êtes influencés par l'Occident, dit mon aïeul - dans ce "vous" il désigna aussi mon père - vous ne croyez plus aux traditions et coutumes de vos ancêtres. J'ai fait la preuve de mon savoir dans toute la région et toi, mon petit-fils. tu ne viens me consulter qu'en dernier lieu, en désespoir de cause, ajouta-t-il en riant."
"- Eh bien !  Ecoute-moi attentivement et suis scrupuleusement mes instructions : "Tu mettras dans un petit morceau de chiffon 10 grains de riz, 10 grains de sel marin, 10 bouts d'ongles coupés de tes doigts, 10 bouts d'ongles de tes orteils. Tu enfouiras le tout dans le sol, à l'endroit où les gouttes de pluie tombent du toit de la maison. Tes "boutons crapaud" disparaîtront".

            Curieux comme je l'étais à cet âge, je demandais en vain à mon grand père la raison de cette pratique mystérieuse :
            "- Si je te dévoile le secret, me dit-il, la recette perdra son efficacité !".
            En effet, mes hideux boutons disparurent sans laisser la moindre trace, de même que ceux de mes cousins,  camarades de lycée, à qui j'avais indiqué la formule magique.  ( ci-dessus : Mon grand père en 1938, à 72 ans, dans la cabanne d'été au bord de la Rivière des Parfums ).

            Devenu adulte, j'avais eu l'occasion de la communiquer à quelques collègues de travail qui obtinrent le même résultat.
            Il y avait quelques années, en feuilletant par hasard une revue scientifique, j'ai appris que les verrues sont guérissables par suggestion. C'est alors que j'ai deviné le pourquoi de l'acte magique de jadis : Pour guérir les "boutons-crapaud", il fallait un sacrifice au crapaud en lui offrant ces grains de sel et de riz ainsi que ces particules d'ongles ( provenant personnellement du demandeur ), à l'endroit où le batracien se met souvent à l'abri, soit sous la véranda de la maison ( où les gouttes d'eau tombent du toit ). Nous l'avions tous ignoré, nous avions automatiquement exécuté les instructions, sans trop y croire. D'où venait donc la suggestion?

            En essayant dernièrement de me documenter sur l'hypnose, je tombai opportunément sur un petit chapitre du livre "Hypnose et Suggestion" par WEITZENHOFER ( P.U.F. 1968, pages 145-146 ). Ces quelques pges confirment la guérison des verrues par la suggestion :
SULZBERGER et WOLF (1) qui ont examiné de nombreuses observations cliniques ont conclu qu'elles ont toutes la suggestion comme facteur commun de guérison. D'après BONJOUR (2), 95% des verrues et des condylomes peuvent être amenés à disparaître par suggestion.      BLOCH (3), en utilisant une méthode de suggestion indirecte assez compliquée, a signalé la disparition de 88,4% des  "verucae planae juvenilis" et 44% des "verucae vulgares"  ( estimation globale de 78,5% sur un total de 179 cas ).  Les résultats de BLOCH ont été critiqués par MEMMESSHEIMER et EISENLOHR (4), disant qu'ayant essayé sa méthode, ils ont obtenu à peu près le même nombre de guérison chez les patients traités que chez les patients non traités. ZULZBERGER et WOLF (1) ont répliqué, à leur tour, qu'un simple examen du malade pouvait agir après tout, comme une suggestion. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que des guérisons spontanées existent.  Les récentes recherches à ce sujet, de Mc DOWWELL (5) et de OBERMAYER et GREENSON (6) ont montré que l'efficacité des suggestions dépend du type de verrues en cause, de leur nombre, de l'âge du patient et de l'âge de la verrue.

            Il est difficile dans cette question d'arriver à une conclusion définitive. La plupart des recherches ont admis que la suggestion peut provoquer des modifications tissulaires entraînant la disparition des verrues. Et la suggestion la plus efficace c'est celle qui agit indirectement.
            C'était donc par suggestion indirecte aussi que la recette magique de feu mon grand père a connu ses succès d'antan. L'Orient et l'Occident se rejoignent quand même, dans ce domaine paramédical. 

            L. D. T.
            Cery 1969.
 


              P.S. - Après avoir terminé cet article, un ami pharmacien m'a raconté que dans le canton de Vaud, à la campagne, on a aussi une recette magique pour guérir les verrues. On conseille au porteur de ces boutons hideux d'aller enterrer une pierre au pied d'un arbre. Les verrues sont censées disparaître le lendemain. C'est simple mais c'est aussi un phénomène de suggestion indirecte. 

 
             BIBLIOGRAPHIE: ( pour ceux qui ont envie d'en faire une thèse) : 
             (1) SULZBERGER, M.B. et WOLF, J. : The treatment of warts by suggestion. Med. Rec. New-York 1934, 38, 460.
            (2) BONJOUR, J. : La guérison des condylomes par la suggestion. Schweiz med. Wschr. 1927, 57, 980-981.
            (3) BLOCH, B. : Ueber die Heilung der Warzen durch Suggestion. Klin. Wschr 1927, 6, 2271-2320.
            (4) MEMMESHElMER, A. M., et EISENLOHR, E. : Untersuchungen über die Suggestivbehandlung der Warzen. Derm. Z. 1931, 62, 63-68.
            (5) McDOWELL, M. : Juvenile warts removed with the use of hypnotic suggestion. Bull. Menninger C1. 1949, 13, 124-126.
(6) OBERMEYER, M. E. et GREENS ON, R. R. : Treatment by suggestion of verucae planae of the face. Psychosom. Med. 1949, 11, 163-164. 

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           Après mai 1968 ( pour le bulletin « Echange » ) 

            L'être humain de tout temps et sous toute latitude - sauf une petite minorité - n'est souvent que le jouet des circonstances et le reflet d'une majorité entraînante et envahissante. Excepté les génies et quelques "caractériels", bien peu osent sortir des sentiers battus.

            Un professeur d'une université américaine fit passer une dizaine d'étudiants devant un tableau noir sur lequel figuraient 10 traits identiques et un onzième trait dont la différence avec les autres était assez visible. Les neufs premiers qui étaient "au parfum" proclamèrent l'un après l'autre "que tous les traits se ressemblent". Vint le dernier étudiant qui, légèrement perplexe, admit toutefois "qu'ils sont tous les mêmes".

            Phénomène de suggestion ?
            Contrainte de la majorité ? 
            Peur de se rendre ridicule ?
            Défiance de soi ? …
            Sûrement, il y a un peu de chacun de ces motifs dans cet "auto-aveuglement"!

            On comprend pourquoi, en évoquant l'Histoire, ces tribunaux populaires - dits révolutionnaires - ont fait tomber tant de têtes d'innocents à côté d'une poignée de vrais responsables. Actuellement, le vent de la contestation ne cause parfois que des dégâts matériels, mais ce n'est pas une raison de nous laisser entraîner sans réagir.

            Il y a des contestations qui tiennent compte de la réalité et qui aboutissent parfois à des compromis, à des résultats souhaitables. D'autres revendications du genre "tout ou rien", faisant table rase du passé dont nous sommes conditionnés malgré nous, et méconnaissant le présent et ses contingences dans lesquelles nous sommes inéluctablement impliqués, ne font qu'engendrer le malaise et le chaos.

            Ces contestations négatives et parfois destructrices ne sont, dans la majorité entraînée, que l'expression d'un enchaînement d'insatisfactions, de haine, d'agressivité mal contrôlées. Pour une certaine minorité - les meneurs - elles proviennent souvent d'une démagogie calculée servant des ambitions diverses …  

            Est aussi blâmable, l'opposé de la contestation que nous nommons la cristallisation. A un moment de notre vie, nos sentiments, nos idées se structurent, s'organisent en une base solide, indispensable à notre besoin de sécurité intérieure. Mais pour certains, qui ignorent la "relativité", qui ont des difficultés à s'ajuster à la "réalité mouvante" de la vie, cette base peut devenir rigide, réfractaire à toute idée nouvelle.
            Toute modification de leurs convictions - surtout quand elles sont âprement recherchées et chèrement acquises - risque de remettre en cause l'équilibre de leur Moi. Ils en ressentent comme une atteinte à leur intégrité, comme une douloureuse blessure narcissique …

            Un des corollaires de la cristallisation est ce que nous appelons l'"orthodoxie", que ce soit dans le domaine politique, social, scientifique ou religieux.
            En cherchant à défendre "une vérité", à être fidèle à une idéologie, à une doctrine ou à un dogme, il arrive à certains d'entre nous d'être intolérants, méfiants, imperméables aux idées étrangères ou aux points de vue non conformes à leurs conceptions habituellement admises. C'est ainsi qu'on y trouve des gens plus royalistes que le roi, plus papistes que le Pape, plus cartésiens que Descartes, plus marxistes - que Marx, …
            Citons cette savoureuse anecdote pour clore cet article : 
            "Un jour, le psychanalyste Théodore REIK s'excusa auprès de FREUD pour certaines déviations dans ses propres conceptions. FREUD lui répondit avec un sourire :
"- Mais cela n'a pas d'importance, je ne suis pas freudien !" 

            L.D. T
            Cery, Printemps 1969.