L'Espace-Temps

            Une collaboratrice m'a montré un jour un petit billet, disant timidement que c'était pour "Le Lien" ( Bulletin mensuel de l’Hôpital ).

            En voici le contenu :  

            "On dit souvent : "Comme le temps passe !" Quel paralogisme !
            Le temps ne passe pas. C'est nous qui passons dans le temps." 

            "- Où avez-vous trouvé cela ? demandai-je curieusement. Et qui en est l'auteur ?
            - Je ne me le rappelle plus, dit-elle, et je ne sais pas qui en est l'auteur. Je trouve que c'est une jolie pensée, simplement. Vous ne l'aimez pas ?
            - Si, répondis-je. Mais ce qui m'intrigue, c'est cette similitude de vue avec un maître Zen :
            "La plupart des gens croient que le temps passe, dit Maître DOGEN ; cette idée d'écoulement qu'on nomme temps est incorrecte. Puisqu'on ne voit que son passage, on ne peut comprendre qu'il demeure où il est."  D'autre part, votre intuition - en acceptant cette notion de temps - révèle un principe de base de la physique moderne : la théorie de la relativité d'Albert EINSTEIN.
            - Je ne suis pas une scientifique, dit notre collaboratrice. C'est une pure coïncidence ! J'ai entendu parler de cette théorie sans la connaître. Pouvez-vous me l'expliquer?

            - Ce n'est pas facile de le faire en quelques minutes, dis-je. Pourrais-je vous demander ce que vous avez retenu à l'école au sujet du temps et de l'espace?
            - Eh bien ! dit notre collaboratrice, selon les lois de la géométrie, l'espace a trois dimensions, tandis que le temps est une unité mesurable qui s'écoule à un rythme constant, indépendamment du monde matériel.

            - La théorie de la relativité, dis-je, a balayé ces notions classiques euclidiennes et newtoniennes. L'espace n'est pas tridimensionnel et le temps n'est pas une entité séparée ; tous deux sont liés et forment un continuum à quatre dimensions appelé "espace-temps". En théorie relativiste, on ne peut jamais parler de l'espace sans parler de temps et réciproquement.
            - Cependant, remarqua notre collaboratrice, depuis des siècles, le monde occidental a conçu sa culture et sa civilisation sur ces notions anciennes tenues pour des propriétés véritables et incontestables de la Nature ! 

            -  Qu'importe ! continuai-je,"La théorie de la relativité implique, d'après le physicien Mendel SACHS, que les coordonnées de l'espace et du temps ne sont que des éléments d'un langage utilisé par un observateur pour décrire son environnement." Ainsi, les structures et les phénomènes qu'on observe dans la nature ne sont rien d'autre que les créations de notre esprit mesurant et catégorisant.

            - Mais c'est de la philosophie ! s'écria notre interlocutrice .
            - En effet, dis-je, et même de la philosophie orientale. A la différence de celle des Grecs, la philosophie orientale a toujours soutenu que l'espace et le temps sont des constructions de l'esprit humain. Dans un texte bouddhiste, on a trouvé ce passage :"Il fut enseigné par Bouddha, ô moines, que le passé, l'avenir, l'espace physique et les individus ne sont rien que des mots, formes de la pensée, termes du sens commun, seulement des réalités superficielles". Je peux encore vous en citer d'autres.

            - Ainsi la spiritualité orientale rejoint la physique moderne, observa notre collaboratrice.
            - C'est plutôt le contraire, dis-je en souriant. Mais c'est sans importance. Il y a encore un deuxième point de rencontre occident-orient : la "théorie des quanta", deuxième principe de base de la physique moderne, et complémentaire de la théorie de la relativité.

            - Quelle est cette nouveauté scientifique ? demanda notre collaboratrice.
            - Au niveau atomique, continuai-je, la matière présente un double aspect. Elle apparaît tantôt comme une particule, c'est-à-dire une entité contenue dans un très petit volume, tantôt comme une onde, dispersée sur une vaste région de l'espace. Cette contradiction apparente conduit à la formation de la théorie quantique démontrant que "toutes les propriétés paradoxales de l'atome proviennent de la nature ondulatoire de leurs électrons". 



 Particule et  Onde


 
            - Je ne comprends rien à vos explications.
- Moi non plus, dis-je en riant. Je les répète comme un perroquet. Ce qui est important, c'est de savoir que la théorie quantique abolit les notions classiques de "matière inerte", d'''objet isolé", issues d'une vision mécaniste du monde de conception newtonienne. D'après l'ancienne philosophie chinoise, selon le Yi-king (le Livre des Mutations), les Chinois faisaient du flux et du changement l'essence même de l'univers (le Tao). Les Bouddhistes ne sont pas moins conscients du caractère dynamique de la matière. D.T. SUZUKI, le spécialiste du Zen, écrit dans un de ses ouvrages sur le Bouddhisme "Les Bouddhistes ont conçu l'objet comme un événement et non pas comme une chose ou une substance". L'univers entier apparaît donc comme un réseau dynamique de structures énergétiques interdépendantes.

            - C'est-à-dire englobant la Nature et nous-mêmes?
            - Exactement, dis-je. "La science de la Nature, dit le physicien Werner HEISENBERG, ne se contente pas de décrire et d'expliquer la nature. C'est une partie intégrante de la relation dynamique entre la nature et nous-mêmes ... Le monde apparaît donc comme un tissu complexe d'événements dans lequel des relations de diverses sortes alternent, se superposent où se combinent, déterminant par là la trame de l'ensemble."

            - De sorte que l'intégration à la Nature devrait être notre but à tous et donnerait un sens à notre vie? hasarda notre collaboratrice.
            - Pourquoi parlez-vous de but? répliquai-je. Nous y sommes déjà, sans nous en rendre compte. Voici une citation d'un moine tibétain, Lama GOVINDA : 

            "Le monde extérieur et le monde intérieur ne sont que les deux faces d'un même ouvrage,  où les fils de toutes les forces et de tous les événements, de toutes les formes de conscience et de leurs objets, sont tissés en un réseau indivisible de relations infinies et mutuellement conditionnées."

            - Tiens, on voit que le physicien parle le même langage que le mystique ! Mais pourquoi ne sommes-nous pas conscients de cette "interpénétration" ?
            - Parce que, dans le monde actuel, la plupart des gens aiment "savoir tout expliquer" avant de "vivre" d'abord, tout simplement. C'est ainsi qu'ils l'ont fait avec autrui, avec Dieu, avec l'amour, le bonheur, la sexualité ...

            - Pensez-vous qu'il faut nous fier à notre seule intuition ? questionna notre collaboratrice.
- Peut-être, mais quel genre d'intuition ? C'est difficile de vous répondre. Mais je sais que, pour apprendre à nager, on doit d'abord sauter dans l'eau au lieu de perdre du temps à faire de la théorie. Je pense que notre intuition est plus ou moins faussée, conditionnée par notre manière de vivre et par notre milieu socioculturel.

            - C'est pourquoi nous préférons nous fier à la technologie et à l'informatique, notre prochain dieu ! 
            - N'exagérons pas, dis-je. L'être humain a besoin aussi de la technologie pour avancer, comme il a besoin de l'intuition pour se guider. N'avez-vous pas vu que la physique moderne confirme, par l'expérimentation scientifique, la voie intuitive de la vision orientale ?

            - Ce que je vois, dit lentement notre collaboratrice, c'est que la physique moderne a permis l'invention de la bombe atomique, la naissance de la science nucléaire, qui va nous effacer un de ces jours de la surface de la terre ! Et que ni les anti-missiles, ni les abris anti-nucléaires ne nous seront d'aucun secours.
            - Justement, dis-je, nous sommes actuellement au pied du mur.
            - Devant cette question de vie ou de mort, nous ne pouvons plus tergiverser. La physique a créé l'arme atomique, par la libération de l'énergie nucléaire ...
- Permettez-moi de continuer à votre place, interrompit notre interlocutrice, vous pensez que par la voie intuitive l'être humain peut arriver aussi à libérer son énergie créatrice, voire son dynamisme vital, et par là, à devenir plus raisonnable. 
            - Vous avez bien suivi ma pensée, dis-je, mais la réalité est plus complexe.
            - Pourquoi donc? interrogea notre collaboratrice. 
            - Voici ce qua écrit EINSTEIN dans son autobiographie, lorsqu'il entra pour la première fois en contact avec la réalité de la physique atomique : 

            "Tous mes efforts pour ajuster le fondement théorique de la physique à ce nouveau type de connaissance ont totalement échoué. C'était comme si le sol s'était dérobé sous mes pieds, sans qu'aucune base solide ne soit visible quelque part, sur laquelle on aurait pu construire."

            - Je crains que, pour "libérer notre Moi", nous devions aussi bouleverser notre ancienne vision du monde, afin de pouvoir ajuster nos rapports avec notre milieu environnant. Ce qui n'est pas à la portée de la plupart d'entre nous !

            - Bof ! coupa notre collaboratrice. Vous pensez trop ! Je me demande pourquoi bon nombre de femmes veulent être aussi "intellectuelles" que les hommes, pour se compliquer la vie. Quant à nous autres, il n'y a qu'une seule voie possible ...
            - Laquelle? demandai-je impatiemment.
            - Celle du cœur ! qui est la voie la plus directe, conclut notre collaboratrice."

            Prilly - Lausanne 
            Hiver 1983. 
             LDT
 


                                                MATIERES A REFLEXION

            "Tout chemin est seulement un chemin, et il n'y a pas offense envers soi-même ou les autres à le quitter si le cœur t'en dit ... Regarde chaque chemin séparément et délibérément. Essaie-les autant de fois qu'il te parait nécessaire. Puis demande-toi, et à toi seul : Ce chemin a-t-il un cœur? S'il en a, le chemin est bon ; s'il n'en a pas, il n'est d'aucune utilité." Enseignement d'un "yaqui" ("L'Herbe du diable et la petite fumée") Carlos CASTANEDA.

             « La matière est moins matérielle et l'esprit moins spirituel qu'on ne l'admet généralement. La distinction habituellement faite entre physique et psychologie, matière et esprit, est métaphysiquement indéfendable."  (Bertrand RUSSELL). 

                    Le temps s'arrête-t-il ?

            Le temps est trop lent pour ceux qui attendent, trop rapide pour ceux qui ont peur, trop long pour ceux qui souffrent, trop court pour ceux qui sont dans la joie. Mais pour ceux qui aiment, le temps n’existe pas.
               Henry Van Dyke

            «Le temps est la substance dont je suis fait. 
            Le temps est un fleuve qui m'entraîne,
            mais je suis le temps ;
            c'est un tigre qui me déchire,
            mais je suis le tigre ;
            c'est un feu qui me consume,
            mais je suis le feu.»

              Jorge Luis Borges, Enquêtes, Gallimard, 1957.

               Point de vue

                                          Chaque civilisation est un choix.

            L'Occident a choisi l'espace et négligé le temps. Car la maîtrise de l'espace donne la puissance tandis que celle du temps ne donne que la sagesse. Civilisation orgueilleuse et brutale que l'occidentale. La domination de l'espace théorique lui fit découvrir la mathématique et la physique au moyen desquelles elle construisit les machines. Devenue maîtresse des machines, elle conquit l'espace géographique en se répandant sur les mers et en remplaçant les forêts par la ville. Ne nous y trompons pas : le choix que fit Descartes en faveur de la res extensa engagea tout l'Occident. La société industrielle est sortie de ce choix.

            Nous avons eu la richesse et la force. Mais quand l'ivresse de la croissance industrielle s'estompe, nous nous souvenons qu'il y a le temps et que le temps passe.

            Quand nous percevons que la jeunesse est un feu de paille, que la beauté se fane à peine cueillie, que la maladie et la décrépitude rôde, et qu'enfin il faut mourir, nous sommes désarmés. Vous comprenez maintenant l'énorme succès des émissions médicales à la télévision, et le regard suppliant de ces gens qui interrogent leur médecin pour un oui pour un non ? Le médecin ( ou le psychiatre ) - qui n'y peut mais - est mis en demeure de remplacer le prêtre ou le sage d'autrefois. Car on apprenait dans les sociétés préindustrielles à s'accommoder de la temporalité.
            Le stoïcisme était le long et dur apprentissage du mépris à l'égard des choses qui ne dépendent pas de nous. La religion enseignait à ne pas trop attacher d'importance à ce séjour terrestre. Il y avait aussi une manière bien française, et charmante, de reconnaître la puissance du temps : l'épicurienne mélancolie des poètes renaissants, la joie de vivre inquiète des amateurs de femmes et de roses. Mais aujourd'hui le stoïcisme fait ricaner, la religion se meurt, l'épicurisme élégant et profond est submergé par l'épaisse vulgarité des vendeurs et acheteurs de sexe.

            Soit. On ne remonte pas le cours de l'histoire. Il faut seulement savoir que, pour avoir délaissé le temps au profit de l'espace, l'Occident a plus de peine à vieillir que l'Africain ou l'Asiatique.

            Il y a une forme d'épanouissement dans la vieillesse qui fait le beau vieillard : un intérêt pour les choses du siècle très hautain, très ironique, mais aussi très indulgent. Pour atteindre à cet épanouissement, il faut s'y être un peu préparé, mais de nombreux vieux donnent l'impression de s'être laissés surprendre par la vieillesse.

            Il y a bien peu de beaux vieillards dans nos villes. Bien peu qui puissent répéter la phrase de GIDE à la fin de sa vie :"Ma propre position par rapport au soleil ne doit pas me faire trouver l'aurore moins belle."

            Richard SINDING  Le Monde  1985.