La baisse de la natalité

                                              
                    A propos de la Conférence Internationale sur la Démence Sénile
                                       ( Cery Prilly-Lausanne, 2-4 mai 1983 )

 
            "- Voulez-vous me venir en aide ? demandai-je à un lecteur que je connais depuis un certain temps. Il faut que je ponde un article sur ce congrès international, tout en sachant que ces sujets concernant la vieillesse et la mort ne vous enchantent guère !

            - Eh bien ! suggéra notre lecteur, parlez donc de la vie, par exemple de la baisse de la natalité comme une des conséquences du vieillissement démographique dans "Les effets intellectuels et moraux du vieillissement d'une population"  ( Conférence de M. Alfred SAUVY ).
            - J'y ai été, dis-je. Etant à la fois démographe et sociologue, M. Alfred SAUVY a brossé un tableau assez som­bre de la situation : "En Europe, dit‑il, à la veille de la Révolution, la population des sexagénaires ( 60 ans et + avoisinait 6%, elle est aujourd'hui trois fois plus élevée 18% ) et pourrait atteindre 25% à la fin de ce siècle ( 1 personne sur 4 ). Tout se passe comme si les jeunes étaient peu à peu remplacés par les vieux. Ce qui aurait pour consé­quence un écrasement des jeunes par des vieux ( par leurs charges sociales, par la propriété des biens, par leur prépondérance aux postes élevés, par leur poids électoral, etc. ). Les jeunes n'accepteraient pas indéfiniment ce joug des vieux et une da leur façon de réagir pourrait con­sister à réduire leur propre descendance comme nous le voy­ons déjà aujourd'hui. Dans ce cas, le vieillissement se nourrirait en quelque sorte lui-même moins de jeunes = plus de vieux de façon irrémédiable ...
            - Quelle perspective ! interrompit notre lecteur. La lutte des classes va être encore compliquée par la lutte des générations, sans compter la lutte des sexes!

            - Faisant ensuite appel à l'Histoire, repris-je, le conférencier d'outre-Jura fit remarquer que le vieillisse­ment d'une population par suite de la baisse de la natalité a toujours été suivi par une période de déclin. Il donne comme exemples : la Grèce, Rome, Venise, la France au XIX ème siècle, Wallonie et Flandre au XIX et au XX ème siècle, ain­si que l'Espagne aux XVI et XVII èmes siècles, l'Irlande et le Danemark au XIX ème siècle. Partout le résultat fut iden­tique, sans aucune exception.

            - Mais après la déclin survient la renaissance, c'est le mouvement du Tao dont vous m'avez parlé l'autre jour. La preuve est que tous ces pays existent encore de nos jours sur notre planète.
            - D'ailleurs, dis-je, je ne suis pas du tout d'accord avec l'hypothèse selon laquelle "la baisse de la natalité est une des réactions des jeunes contre le soi-disant écra­sement des vieux".
            - Moi non plus, dit notre lecteur. Avez-vous été à la conférence du Professeur Pierre GILLIAND au Cazard à Lausan­ne ? ( le 16 mai 1983 ).
            - Non, secouai-je la tête. A-t-il abordé le même pro­blème de la baisse de la natalité ?

            - Oui, dit notre lecteur, sous le titre de "Famille en panne". Savez-vous qu'en Suisse, on ne compte plus que 1,5 enfant par femme alors qu'il en faudrait 2,1 pour assu­rer un réel remplacement des générations. L'orateur expli­qua que cette "panne" est un signe en rapport avec l'orga­nisation de notre société. L'enfant nécessite actuellement des dépenses de plus en plus élevées. Les logements sont pe­tits, chaque enfant signifie qu'il faudrait une pièce en plus. Et la femme, en acquérant plus de qualifications profession­nelles, n'a pas envie de devoir "régresser" lors de la nais­sance d'un enfant ni de voir son salaire disparaitre.

            - Tandis qu'on France, interrompis-je, selon l'enquê­te de l'INED ( Institut National des Etudes Démographiques ) plus une femme est "diplômée", plus elle "enfante". Avec le Certif elle n'a qu'un enfant et demi, 1,7 enfants si elle a la Bèpce, plus de 2 si elle a décroché le Bac ( on n'a pas parlé des records des licenciées et des agrégées.) Les ouvrières françaises veulent moins d'enfants par souci économique, indépendamment de leur degré d'instruction ! Taux moyen français de natalité: 1,8.

            - Une autre cause, continue notre lecteur, est que les tâches familiales sont mal partagées. Les hommes comme toujours, n'aiment guère torcher ni pouponner!
            - C'est une habitude personnelle, dis-je. En Suisse, il y a pas mal de "maris ménagers" et il paraît que les époux européens du Nord sont plus coopératifs que ceux du Sud.

            - Ensuite, reprit notre lecteur, les autres causes citées sont le divorce et le chômage. Evidemment, le nom­bre croissant des divorces ( 1 couple sur 3 ) n'encourage pas le désir d'avoir un vrai foyer ( parents et enfants ). Tandis que le chômage n'est pas un facteur déterminant. En plein boom économique de 1964, la courbe de la natalité a continué à descendre !
            - D'ailleurs, ajoutai-je, le taux de chômage de 0,8% en Suisse est presque insignifiant par rapport à ceux des pays voisines ( France: 8,5%, RFA: 9%0 Italie: 12%, ... ).
            - Restent la pilule et l'égoïsme excessif de chacun "qu'accusent les gens à l'esprit court".

            - Il y a environ vingt ans, la natalité chez les ouvrières était plus forte que chez les gens plus aisés. Actuellement, c'est tout le contraire ( d'après l'enquête de VINED que je viens de citer ). Les moyens de contra­ception y sont sûrement pour quelque chose, quoiqu'on cherche à en minimiser la portée.
             - Evidemment, renchérit notre lecteur. Et l'avorte­ment encore plus. Je crois que le conférencier n'osa pas toucher à ce sujet brûlant !
            - Moi non plus! dis-je en riant. Comme psychologue depuis plus de vingt ans, puis-je ajouter un autre facteur non moins négligeable : l'accroissement des troubles mentaux !
            - Hélas ! s'exclama notre lecteur, il n'y pas de quoi vous vanter. Vous autres "psy"  ( psychologues, psychothéra­peutes, etc ... ) vous êtes aussi responsables de la baisse de natalité et des problèmes du couple !
            - Comment cela ? m'écriai-je.

            - Laissez-moi expliquer, dit notre lecteur avec une certaine véhémence. Nos grands-parents et nos parents avaient l'habitude de régler eux-mêmes leurs problèmes, considérant que ces problèmes font simplement partie de la vie, de leur vie. Depuis pas même un demi-siècle, sous couvert de la science, vos devanciers et continuateurs ont inventé ces nations de refoulement, de complexe, de frustration, de mo­tivation, et autres barbarismes. Avec vos interprétations aussi irrationnelles que vos concepts, vous rendez tout le monde coupable, y compris vous-mêmes ...

            - A regarder de près, dis-je mollement pour faire diversion, chacun de nous est plus au moins coupable de quelque chose !
            -Ne m'interrompez pas, proteste mon interlocuteur. Le psychologisme - surtout celui que vous nommez "en pro­fondeur" -  contamine toute notre société contemporaine. Pre­nez la peine de lire quelques rapports de police et quel­ques plaidoiries de la défense. Les gendarmes en savent presque autant que les avocats !
            - Vous exagérez, dis-je.
            - Soit, les faits sont authentiques, dit-il, je force un peu la note. Mais regardez autour de vous. Bon nombre de gens croient mieux vivre en "se défoulant", pensant ainsi surmonter leurs complexes. Tandis que la plupart des autres "se crispent" souhaitant éviter les problèmes conflictuels.

            - Parce que les uns oublient qu'il n'y a pas de vie sociale possible sans contrainte et sans sens civique, et que les autres ignorent qu'en fuyant les conflits, ils s'écartent en même temps des responsabilités ( de parents, d'époux, de citoyen, d'employé, de chef, etc... ), et par­tant de la Vie.
            - Je suis tout à fait d'accord avec vous, acquiesça notre lecteur. Mais pourquoi vous autres "psy" vous entrez dans leurs jeux, vous inventez toutes sortes de théories contra­dictoires qui n'ont qu'un but commun : chercher à justifier leurs actes. Sans s'en rendre compte, vous concevez un univers contraignant dans lequel tout est gênant : la travail, Dieu, le chef, l'employé, les parents, les enfants, le partenaire, sauf vous-mêmes. A mon avis, la baisse de la natalité vient en grande partie de cette gêne. Toutes les autres causes ne sont que des prétextes ou de la littérature...

            - J'en ai assez aussi de votre littérature, coupai-­je en riant. Racontez moi enfin les solutions qu'avait préconi­sées le professeur Pierre GILLIAND pour "dépanner" les fa­milles ?
            - Il faut donc, d'après l'orateur, travailler à changer le système pour permettre aux familles d'avoir le nombre souhaité d'enfants ; en reconnaissant le statut de l'enfant et de la femme dans les lois sociales, en prônant une politique sociale du logement, en augmentant judicieu­sement les équipements sociaux, en favorisant un réel par­tage des tâches, en remettant en question le modèle de travail masculin, en se préoccupant véritablement de l'a­venir de l'enfant, en n'en faisant pas un luxe pour la famille. Il faut que l'avenir soit véritablement notre af­faire, conclut-il.

            -Voyez-vous, m'écriai-je triomphalement, cet avenir socialiste avec tout "ce qu'il faut" pour pouvoir procréer ! Vous avez bien tort de critiquer seulement les "psy". Cer­tains démographes, sociologues, sont aussi loin de la réa­lité sociale et humaine. Les uns comme les autres, avec l'illusion du savoir et l'illusion du pouvoir, aiment peindre le Diable sur la mur pour rendre notre existence plus insécurisante, plus insupportable qu'auparavant !

            - Et dans notre époque où tout le monde réclame la liberté, la plupart des gens sont plus dépendants que ja­mais. Où est leur libre arbitre s'ils laissent aux uns le pouvoir d'influencer leur vie psychique et aux autres le soin de diriger leur économie domestique, de leur dicter les conditions optimales pour avoir des enfants sans pro­blèmes ?  Et n'allez pas me dire que les animaux sont plus libres et plus heureux que nous ! ( allusion à mes articles "Histoire de singe" et "Histoire d'éléphant" cf. "Le lien" No 8 et No 11 )  *

            - Cessez de me provoquer voulez-vous ? On a la monde qu'on mérite, répliquai-je par un lieu-commun pour couper court à une conversation déjà interminable.

             LDT
             Cery, Printemps 1983. 

            *
Histoire d'animaux /histoires-d-animaux 


                                                Matière à réflexion

            Un paradoxe de notre temps, c'est que souvent, les so­ciologues et les psychologues soulignent que nous ne sommes pas responsables de nos actes, mais que d'un autre côté, ils sont intransigeants et nous tiennent pour responsables de ceux des autres. Les défauts des enfants sont rejetés sur les parents, ceux du criminel sur la société, ceux du contesta­taire sur l'homme politique et ainsi de suite en une chaîne sans fin de culpabilité reportée.
Si ce phénomène a profité aux propagateurs de la psychia­trie populaire et à certains psychanalystes, pour nous, il a été beaucoup moins positif.


            Aram BAKSHIAN Jr
           "The Wall Street Journal"