La détection des déficienes

I.- LA DETECTION DE CERTAINS CAS DE DEBILITE MENTALE  ET  LE TEST WECHSLER      

INTRODUCTION

            Nous essayons de démontrer que l'emploi du Q.I. (quotient intellectuel) du test Wechsler n'est pas toujours suffisant dans la détection de certains cas de débilité mentale.

            Nous tentons de donner quelques explications en nous basant sur nos expériences cliniques et proposons un élargissement des cri­tères de diagnostic. 

            APPROCHE DE LA DEBILITE

            Les approches de la débilité mentale sont différentes et correspondent à des traditions diverses : médicale, pédagogique, sociologique, psychométrique, etc., …

            D'après la conception ancienne, la débilité mentale est con­sidérée come un synchrone, un ensemble de symptômes (signes anatomiques caractéristiques, déficits sensoriels, débilité motrice, manque de mémoire, de jugement, incapacité de lire et d'écrire, etc., ...)

            Une autre perspective génétique conçoit la débilité mentale comme un retard de développement, une arriération qu'on peut décrire les états en niveaux de développement :

            Idiot :            niveau de développement entre 2 - 3 ans
            Imbécile :                 - id -                       entre 3 et 6 - 7 ans 
            Débile :                     - id -                      entre 6 - 7 et 10 - 11 ans.

            BINET, le psychologue français, traduisit ces niveaux en termes de Q.I. :

            Idiot :                  Q.I.  compris entre 15 et 20 
            Imbécile :          Q.I.          ---             15-20 et 50 
            Débile :              Q.I.  supérieur à 50 et généralement inférieur à 70-75. 

PERSPECTIVES PSYCHOMETRIQUES 

           David  WECHSLER, par commodité, utilise aussi le Q.I., mais sa conception est différente de celle de BINET.

            Pour BINET, le Q.I. est rattaché à la notion d'âge mental. Le résultat est exprimé en mois et représente ce que l'individu testé est capable de faire à tel âge. Les sous-tests sont sélectionnés, classés suivant les difficultés correspondant aux divers niveaux d'âge.  

            Pour D. WESLER, le Q.I. n'est pas le rapport classique entre l'âge mental et l'âge chronologique, mais celui de la note particulière obtenue par un individu (sur un même test commun à tous les âges : 10 ans - adultes) et la note moyenne présumée obtenue par les individus du même âge.

            Dans cette perspective psychométrique, un sujet est débile parce qu'il a obtenu une note très inférieure par rapport à la moyenne des notes d'autres individus de son groupe d'âge. La classification des niveaux est déterminée en fonction des fré­quences statistiques : 


           

                       Le débile mental est celui qui se trouve approximativement parmi les 2.2 % inférieur de la population totale.

            Comme BINET, D. WECHSLER est très prudent dans l'emploi des Q.I., cette réserve est vite dépassée par une utilisation un peu téméraire de certains psychologues et psychiatres qui trouvent les classifications précédentes trop indulgentes et tentent de déplacer certaines limites. Ainsi pour TERMAN, le successeur de BINET :

            - Débilité mentale caractérisée (Definite feeble-mindedness) :  Q.I. au-dessous de 70 
            - Déficience cas limite (Borderline deficiency)                              Q.I. entre 70-80. 

             De même, dans certains hôpitaux psychiatriques d'Amérique du Nord, on utilise une autre classification plus sévère : 

            Débilité légère               Q.I.                      entre   85-70  
                 --        moyenne          Q.I.                          --      70-50 
                --         profonde           Q.I.              au-dessous de 50.

OBSERVATIONS CLINIQUES

               Les classifications mentionnées ne correspondent pas souvent à la réa­lité dans la pratique. En psychiatrie, nous avons pu faire certaines constatations :

            1.- Un sujet ayant un Q.I. dans la limite supposée de "Débilité" peut ne pas être classé dans ce groupe.
            2.- Un autre sujet ayant un Q.I. dans les limites "Normal médiocre" et même "Moyen" peut être par contre considéré quelquefois comme débile mental.

            C'est ce qui nous pousse à en rechercher les raisons.

TENTATIVES D'EXPLICATION 

            D'abord, nous devons reconnaître que le test Wechsler - comme tout autre test similaire - ne permet qu'une mesure relative de l'intelligence. Par la situation artificielle de l'examen et le choix des sous-tests, le Wechsler ne peut atteindre que les facteurs de l'intellect. Evidemment on ne peut pas éliminer tout à fait la composante affective. L'observation du comportement des patients pendant les examens nous révèle certaines inhibi­tions et mène certaines attitudes agressives. Cependant dans la vie réelle, les réactions seront influencées par un multiple d'autres facteurs, d'autres motivations, d'autres concours de circonstances. Déjà, dans l'examen du Rorschach, le rende­ment intellectuel de certains patients ne correspond plus à celui du Wechsler. Si nous admettons que l'intelligence comporte d'autres données que les facteurs de l'intellect, le Wechsler qui ne mesure spécifiquement que l'intellect ne saurait être un test d'intelligence absolue.

            La seconde raison découle du concept de statistique qui est en réalité un concept relativiste. Un individu ne peut être considéré comme débile que par rapport à un groupe de population ayant les mêmes caractéristiques que lui. Prenons comme exemple l'enfant d'un avocat habitant la ville et celui d'un paysan vivant à la campagne qui ont tous deux un même Q.I. bas à la limite critique. Le soupçon de débilité, s'il y en a, se porte­rait évidement d'abord sur celui qui évolue dans un milieu éco­nomiquement et culturellement favorable et qui n'arrive pas à en profiter. Le doute ou la circonspection par contre devraient être observée à l'égard de l'enfant qui grandit en vase clos, privé de stimuli externes et manquant parfois d'une instruction adéquate. Nous devons cependant ne pas négliger le facteur af­fectif qui joue un rôle aussi important sinon davantage suivant les cas.

            La troisième raison vient d'une perspective sociale, fré­quemment adoptée dans la tradition anglo-saxonne. Le débile mental est celui qui est incapable de satisfaire aux exigences normales du milieu social pour un sujet de son âge. Cette inca­pacité se manifesterait d'abord au cours de la scolarité puis au cours de l'histoire professionnelle. Evidemment, le critère d'incompétence sociale seul ne suffit pas, car il y a d'autres causes d'inadaptation sociale comme dans les cas de schizophré­nie, de paranoïa, de trouble du comportement ou de psychopathie.

            D'ailleurs on doit aussi considérer ce concept sous l'angle relativiste. En expertise, nous avons parfois affaire à quelques Italiens du Sud, ces Siciliens qui vivaient relativement sans histoire dans leurs terres arides avec leur terrible "mafia", mais qui une fois transportés en Suisse présenteraient parfois des caractéristiques proches de la débilité, tant au point de vue d'adaptation sociale que celui de l'efficience mentale. Le doute devrait être parfois prononcé en leur faveur. 

            DEBILITE MENTALE DE BON NIVEAU - PSEUDO-DEBILITE            

            DOLL, un Américain qui a dirigé pendant longtemps l'école de Vineland a établi une combinaison assez classique de cinq critères de débilité mentale :

            1.- Incompétence sociale (échec scolaire puis professionnel)
            2.- Infériorité intellectuelle en termes de Q.I.
            3.- Retard de développement (physique, psychomoteur)
            4.- Irrécupérabilité du déficit
            5.- Origine constitutionnelle du déficit (altération orga­nique irréversible).

            Nous constatons que ces critères sont parfaitement vala­bles pour les cas de débilité profonde (ou de niveau bas) mais discutables en ce qui concernent certains cas de débilité légère (ou de bon niveau). Dans ces derniers cas, l'incompétence sociale n'est pas nécessairement accompagnée d'une infériorité intellectuelle. Les retards ou troubles moteurs ne sont pas décelable ; on n'observe pas toujours de base neuropathologique (trouble cérébral non démontrable). C'est ainsi que certains auteurs parlent de pseudo-débilité ces cas de débilité mentale de bon niveau qui diffèrent les types conventionnels par leur étiologie et qui présente parfois un caractère plus ou moins temporaire.

            DELAY, PICHOT et PERSE ont avancé la notion de "débilité mentale camouflée" voulant dire que l'incompétence sociale observée est camouflée par un bon quotient intellectuel.

            BENTON, professeur de psychologie à Iowa (USA) fait remarquer que parmi ces cas de pseudo-débilité (ou débilité à étiologie atypique) certains sont de véritables états de dé­bilité du point de vue du comportement et qui ne sont pas da­vantage de caractère temporaire. Ces états peuvent durer toute la vie sans s'atténuer tout comme le crétinisme non soigné.
            Ce n'est pas exact d'attribuer à ces cas le terme de pseudo­-débilité. 

CONCLUSION 

             Ainsi, les cas de débilité mentale, surtout ceux de bon niveau, posent un problème délicat et nous donnent beaucoup de fil à retordre, notamment dans les travaux d'expertise.

            Le Q.I. de Wechsler, comme celui d'autres tests psychométriques similaires, s'il rend un service appréciable dans la dé­tection des cas de débilité mentale de bas niveau ne suffit plus comme critère principal pour déterminer ceux de bon niveau.

            A côté des examens neurologiques et l'anamnèse du patient qui renseigne sur l'état de son adaptation sociale, économique et professionnelle, nous estimerions qu'une investigation de sa personnalité par un test projectif - comme le Rorschach - est parfois nécessaire dans les cas de débilité de bon niveau. Car le critère affectif qu'on néglige souvent est aussi important que le critère social. L'incompétence sociale ou l'inadaptation sociale n'est souvent que le reflet d'une vie affective infan­tile ou perturbée. L'interaction entre le développement social et le développement affectif est un des points importants où nos maîtres FREUD et PIAGET se rencontraient malgré leurs di­vergences dans d'autres domaines.

            Si nous parlons de trois critères : Intellect, Affectif, Social c'est par abstraction comme l'a fait FREUD dans sa thé­orie des trois instances, car nous admettons que ces trois cri­tères sont indissociables.

            Il arrive souvent que l'un de ces trois critères domine dans la recherche d'une étiologie chez les débiles mentaux.

            Dans les cas où le critère de "l'insuffisance de l'intel­lect" domine (avec déficit ou trouble cérébral décelable) nous aurions affaire à des cas de débilité mentale profonde ou de bas niveau.

            Dans les cas où le critère "affectif" ou le critère "d'in­compétence sociale" domine, nous serions souvent en présence des cas de débilité mentale de bon niveau. Notons que nous n'excluons pas tout à fait l'hypothèse d'un déficit ou trouble céré­bral chez les cas de débilité mentale de bon niveau. Nous supposons que les méthodes de laboratoire actuelles ne peuvent pas encore le mettre toujours en évidence. Et un manque de preuve n'équivaut pas nécessairement à une négation.

            D'autre part, nous pensons à une remarque du professeur BENTON que nous avons cité en haut : "On a abandonné depuis longtemps l'idée que les névroses et les psychoses étaient nécessairement basées sur des troubles ou malformations cérébrales. Il n'y a aucune raison de s'y tenir en ce qui concerne la débi­lité mentale de bon niveau." 

            Cery, printemps 1963.
            LE-DINH Tuê

                                                 _____________________

      II.- QUELQUES OBSERVATIONS SUR L'UTILISATION DE l'ADAPTATION FRANCAISE DU TEST AMERICAIN WECHSLER-BELLEVUE POUR L'EVALUATION DU  NIVEAU INTELLECTUEL EN PSYCHIATRIE.
 
             INTRODUCTION. 
 
            L'échelle d'intelligence Wechsler-Bellevue est actuellement le test le plus employé pour l'évaluation individuelle du niveau intellectuel de l'adulte. L'emploi de ce test anglo-saxon dans les pays de langue française nécessite une adaptation. Rappelons qu'un test n'est utilisable que si les résultats obtenus par un sujet peuvent être comparés statistiquement à ceux d'un groupe d'individus de mêmes caractéristiques (âge, niveau socio­culturel ...) Or, l'étalonnage des résultats du Wechsler - l'é­chelle permettant cette comparaison - était fait avec des échan­tillons de la population américaine des Etats-Unis.

            La première initiative revient à l'Université de Montréal au Canada, mais qui, au lieu d'une adaptation a construit un test similaire avec de nouveaux items (1951).

            L'Université de Neuchâtel a testé un nouvel étalonnage du test avec la population suisse, mais les résultats ne sont pas encore publiés.

            Le Centre de Psychologie appliquée de Paris avec la colla­boration de quelques psychotechniciens a ré
-étalonné le test avec des échantillons de la population française (1956).

            C'est avec ce nouvel étalonnage que nous utilisons pour évaluer le niveau intellectuel des patients à la Policlinique universitaire de Lausanne et à l'Hôpital psychiatrique de Cery (Prilly). 
            Une année de pratique de ce test nous permettent de faire quelques observations suivantes : 

            OBSERVATIONS DES FAITS 

            Au début, nous avons basé nos conclusions sur les notes "standards" et les Q.I. calculés d'après l'étalonnage français. Nous nous sommes vite aperçu dès le deuxième mois, que ces Q.I. sont trop au-dessus du niveau réel des patients. Nous avons remé­dié à cette surestimation en tirant les conclusions non plus d'après les Q.I. obtenue, mais d'après nos expériences personnelles et en complétant le Wechsler par d'autres tests, surtout par les tests du professeur André Rey de Genève.

            Nous avons remarqué que "la surestimation du Q.I. français peut atteindre 10 points Q.I., décalage considérable, si nous examinons la table de l'évaluation du niveau intellectuel d'après les Q.I. de Wechsler.

              

                  Ainsi, un patient ayant un Q.I. de 95 correspondant à un niveau intellectuel moyen d'après l'étalonnage français est classé par nous dans la catégorie des personnes d'intelligence médiocre (95-10 = 85). De même, un sujet ayan un Q.I. 75 (cas limite est souvent considéré comme atteint de débilité mentale (75-10 = 65).

            Le décalage entre les Q.I. calculés d'après l'étalonnage français et ceux calculés d'après l'étalonnage original, varierait de + 7 à + 12 suivant le niveau mental ou l'âge du sujet. Autrement dit, la surestimation des ''Q.I. français" que nous avons pressentie dès le début atteindrait le maximum quand le sujet testé serait plus âgé et que son niveau mental s'écarterait le plus de la moyenne (soit au-dessus, soit au-dessous, c'est-à-dire aux extrêmes de la courbe de distribution normale) et qu'elle serait plus faible si le sujet testé était plus jeune (âge minimum = 10 ans) et que son niveau mental se rapprochait de la moyenne.

            Cette surestimation des Q.I. est plus accentuée dans l'échelle verbale que dans celle de performance.

            Enfin, le calcul de détérioration intellectuelle est indirectement faussée (perte sous-estimée) dans la plupart des cas.

            CONCLUSIONS
            

            En attendant une adaptation plus fidèle de Wechsler, nous estimerions plus commode d'utiliser l'étalonnage américain pour codifier les résultats et calculer les Q.I.

            Cependant, même si nous avions une adaptation adéquate avec étalonnage fait d'après les échantillons représentatifs de la population suisse, nous ne saurions aplanir tout à fait l'écart entre les résultats de ce test et les observations cliniques :

            1.- Rappelons que le test cité - comme tous les autres tests psychométriques - ne mesure pas directement l'intelligence, mais l'évalue à travers son rendement, qui peut être influencé par plusieurs facteurs (climat, fatigue, humeur du sujet, neuroleptiques pris avant l'examen, électrochocs, etc., …)

            2.- D'aileurs, vu la situation - artificielle - de l'examen et la nature des "items" du test (simplifiés pour mieux étudier chaque fonction intellectuelle), l'intelligence évaluée a seulement un caractère statique, représentant les possibili­tés intellectuelles d'un individu, mais manquant ce côté dy­namique (qualité de l'intelligence) qui permet de savoir si celui-ci peut faire face à certains problèmes de la vie.

            Dans la pratique, on observe souvent cet écart entre les possibilités (rendements aux tests) et le vrai rendement de l'intelligence (réussites scolaire, professionnelle, sociale etc.,… C'est cet écart, naturellement plus fréquent chez les malades mentaux que chez les individus normaux qui nous permet de con­naître le degré d'inhibition ou d'inadaptation d'un patient.

            3.- Par conséquent, nous ne pouvons présenter les résultats du test et les Q.I. tels quels sans interprétations, sans mise en relation entre les divers données des tests, sans confronta­tion avec l'anamnèse du patient. Ce travail d'analyse et de synthèse est surtout indispensable dans les cas plus complexes de détérioration ou de débilité mentale (1).

            D'autre part, les conclusions du Wechsler et des autres tests ne sont pas considérées par nous comme un diagnostic séparé, mais des indi­cations supplémentaires quelquefois nécessaires à l'élaboration du diagnostic médical. 

              (1) Nous nous permettrons de revenir sur ces deux problèmes dans deux communications ultérieures. 

             ANNEXE 
 
            Certaines circonstances nous ont permis de vérifier nos observations exposées ci-dessus :   
             - Un psychologue français, M. BROUILLOT Maurice qui travail­le depuis dix ans dans la Maison de Santé Préfargier à Neuchâtel nous a confié, dans une visite qu'il nous a faite cet automne, que d'après ses expériences, il faut déduire au moins dix points les Q.I. calculés d'après les étalonnages français.

            - Une psychologue belge, Mme BERTE Raymonde, Docteur en Pédagogie et Chef de travaux à l'Université de Louvain qui a fait divers stages d'information à Paris avant de venir passer quelques semaines chez nous, a aussi remarqué cette sures­timation du "Q.I. français" et a nous même révélé que dans certains hôpitaux de la capitale française, les psychologues emploient directement l'étalonnage américain.

            - Enfin le professeur PICHOT, lors d'une visite à Cery nous a demandé avec quel étalonnage nous utilisons pour le Wechsler. 
            Comme nous lui répondions que nous utilisons l'étalonnage français, il nous répondit avec un sourire énigmatique : "Vous êtes trop optimiste".

            Nous vous rappelons que le professeur PICHOT est à la fois professeur à la Faculté de Médecine et à l'Institut de Psychologie de Paris et que c'est ce médecin-psy­chologue qui a écrit l'avant-propos de la traduction et l'adaptation française du test Wechsler ("La mesure de l'Intelligence de l'Adulte" - Presses Universitaires de France - Paris 1956). 
 

            Cery, printemps 1963
            LE-DINH Tuê

Tirage à part de la REVUE MEDICALE de la Suisse Romande  Tome 90 - N° 12 Décembre 1970

                Page 1

                                  Clinique psychiatrique universitaire de Lausanne
                                            (Directeur : Professeur C. MÜLLER)
               L'UTILITE ET L'UTILISATION DU QUOTIEN INTELLECTUEL EN PSYCHIATRIE                                             par LE-DINH TUE, psychologue clinicien

 
            I. - Définition du Quotient Intellectuel (Q.I.)

            Le Q.I., abréviation de quotient intellectuel, désigne le rapport entre l'âge mental et l'âge chronologique d'un sujet examiné. Cette mesure de l'intelligence vient du psychologue allemand STERN qui fut frappé par le fait "qu'un décalage d'un an entre l'âge mental et l'âge chronologique n'a pas du tout la même signification chez un sujet de quatre ans que chez un sujet de douze ans ».

            La formule du Q.I. se présente comme suit :

                                      âge mental 
                             -----------------------------    X  100
                                 âge chronologique

            Un enfant de 7 ans 10 mois qui a obtenu au test "Termann Merrill" des résultats correspondant à un âge mental de 6 ans et demi aura un Q.I. de :                 

                          6 ans 6 mois                         78
                     ----------------------   X 100   =   -----    X 100  =  82
                         7 ans 10 mois                         94                                 

            Mais les psychologues ont vite remarqué que cette méthode de calcul est surtout valable pour estimer le niveau intellectuel des enfants et des adolescents, dont le développement des facultés suit en général une courbe plus ou moins rectiligne. Quand ces facultés intellectuelles arrivent à maturité, elles tendent à se stabiliser, puis à baisser légèrement et progressivement avec le déclin de l'âge.

            C'est en se basant sur cette hypothèse que le médecin-psychologue américain David WECHSLER, tout en conservant la notion et le terme de Q.I., proposa une autre méthode de calcul qui tient compte de cet aspect du développement intellectuel. Son Q.I. calculé d'après la méthode statistique, donne une estimation correspondant à chaque groupe d'âge, garde la même signification tout le long de la vie de l'individu et permet une classification rationnelle des niveaux d'intelligence.

            Ainsi, la circonspection doit être de règle quand il s'agit de comparer un Q.I. obtenu par la méthode de Stern des tests de "Terrnann" ou "Stanford-Binet" et "Termann-Merrill" avec des Q.1. du W.I.C.S. (échelle d'intelligence de Wechsler pour enfants), du "Wechsler-Bellevue" (échelle d'intelligence de Wechsler pour adolescents et adultes) et du W.A.I.S. (échelle d'intelligence de Wechsler pour adultes).

            II. - Q.I. et classification des niveaux intellectuels (de 10 à 60 ans)

            Ce schéma de classification de David WECHSLER est basé sur la détermination des Q.I. en fonction des fréquences statistiques. Bien qu'ils soient justifiés par une statistique rationnelle, ces pourcentages attribués à chaque catégorie c- colonne) ne sont en aucune manière définitifs. 

            III.- Q.I. et diagnostic psychiatrique

            La détermination du Q.I. permet de classer certains cas de débilité mentale, surtout des cas légers et des cas "limite" qui ne présentent pas souvent des signes caractéristiques apparents. Une réaction émotive inadéquate, considérée comme pathologique chez une personne d'intelligence normale, serait "normale" chez un sujet plus ou moins débile.

            L'importance relative du décalage du Q.I. actuel avec son niveau "présumé" ou antérieur (pré-morbide) permet de déceler une éventuelle détérioration des facultés intellectuelles chez un sujet testé. On observe en général une absence de baisse ou légère baisse intellectuelle chez les névrosés, une baisse importante dans les phases aiguës de psychose, un déficit plus ou moins irréversible chez les organiques (épilepsie surtout traumatique, traumatisme crânio-cérébral, alcoolisme chronique, toxicomanie, intoxication au monoxyde de carbone, etc. ...).

            IV.- Q.I. et niveau intellectuel effectif

            En clinique, excepté chez certains caractériels ou psychopathes, le Q.I. ne correspond pas toujours au niveau intellectuel réel des malades. Leur Q.I. n'est parfois qu'une estimation relative à un moment donné : un moment de leur maladie, le moment où ils passent le test.

            Exemple : Une malade, Mme B., souffrant d'une dépression, a obtenu au "Wechsler-Bellevue" un Q.I. de 95, avant sa sortie de l'hôpital. Deux ans après, une rechute l'y amena de nouveau et elle subit aussitôt un nouvel examen psychométrique. Cette fois son Q.I. descendit à 85. Peut-on, en se basant sur la différence numérique des Q.I., en conclure à l'hypothèse d'une détérioration organique acquise ? Non, tout simplement parce que le premier Q.I., obtenu au moment où la malade a surmonté sa première dépression, où elle était presque dans son état normal, ne peut être comparé avec le deuxième Q.I. obtenu pendant la phase aiguë de la deuxième dépression, où elle était dans un était pathologique. Le Q.I. doit être interprété dans le contexte catamnestique.

            Un autre malade obtient au Wechsler un Q.I. de 65 environ. Peut-on le classer d'emblée dans la catégorie des débiles mentaux comme on le fait souvent chez un non-malade, en dehors de l'hôpital ? Evidemment non. Ce malade pourrait être débile, à la limite de la débilité ou dans la moyenne, avant sa maladie ou son accident. Il pourrait y avoir une baisse légère, une baisse anormale ou une détérioration plus ou moins irréversible.

            Le rendement aux tests pourrait être perturbé par un ou plusieurs facteurs suivants : état physique, fatigue, état émotionnel, hyperémotivité, mauvaise foi (simulation), effets secondaires de la médicamentation, hostilité ou négativisme vis-à-vis de l'examinateur, etc. ... 

            V.- Q.I. et efficience intellectuelle

            L'intelligence évaluée par les tests dans les situations artificielles d'examen ne livre que son aspect statique et non pas son côté dynamique.

            Un sujet, qui a obtenu au "Wechsler-Bellevue" un Q.I. moyen ou même supérieur à la moyenne, pourrait ne pas réussir dans la vie comme la moyenne des gens (souvenons-nous de nos anciens camarades de classe !).

            Le Q.I. détermine moins l'efficience intellectuelle que les possibilités de l'intelligence d'un sujet. C'est ainsi que parfois, en apparence, le Q.I. ne correspond pas à l'observation clinique.

            Un sujet de 25 ans, supposé débile lors de l'exploration psychiatrique, a obtenu un Q.I. de 102 en examen psychométrique, ce qui le classerait théoriquement dans la catégorie d'intelligence moyenne.

            Peut-on parler de "débile supérieur", de "faux débile" ou de "débile camouflé", comme le font souvent les praticiens ? L'utilisation de ces termes ne fait que fausser l'interprétation psychologique du cas. Un examen du dossier permet de constater que le sujet sus-indiqué a raté plusieurs tentatives d'apprentissage et n'est pas arrivé à exercer certains emplois simples comme aide-vendeur ou magasinier. Les tests projectifs de personnalité ont révélé d'autre part un important retard du développement affectif et psycho-sexuel, ainsi qu'une immaturité sociale manifeste. L'investigation psychiatrique a découvert, en outre, certains facteurs constitutionnels.
            Ainsi, malgré un Q.I. moyen, le sujet examiné ne doit pas être psychologiquement classé dans les catégories normales.

            Inversement, un agriculteur d'une vallée isolée ayant obtenu un Q.I. de 65, pourrait être considéré comme non-débile si l'histoire sociale du malade a révélé que malgré une carence d'instruction dans sa prime jeunesse, il a pu jusqu'à maintenant subvenir convenablement aux besoins de sa famille et exploiter rationnellement son petit domaine. 
 
            VI.- Q.I. et examinateurs

            Il se peut que dans une clinique, deux psychologues, avec un même test et le même étalonnage, donnent deux Q.I. dont le décalage dépasse parfois dix. La classification des niveaux s'en trouve énormément faussée surtout dans les limites extrêmes (catégories "d'intelligence très supérieure" et "débile" notamment).

            Si l'on mettait à part le côté technique de l'examen - la stricte observation des consignes et de la notation - , la différence des résultats viendrait surtout de la manière de tester, de conduire la séance. Le testeur cherche simplement à obtenir du sujet examiné un Q.I. par un travail automatique et stéréotypé. Pour un psychologue expérimenté, c'est un examen clinique dans lequel il s'identifie au sujet dès le début des épreuves. En tenant compte des considérations citées ci-dessus, il effectue certains ajustements pour mener l'examen selon chaque type de malade. Il doit tenir compte des facteurs perturbateurs et d'essayer d'exclure autant que possible la participation affective dans un test de niveau intellectuel.

            Avec un certain temps de pratique d'un test d'intelligence, le psychologue arrive à reconnaître et à classer certaines réponses caractéristiques et certaines manières de réagir et d'exécuter les tâches chez chaque catégorie de malades. Ainsi, au milieu de l'examen, avant de calculer le Q.I., il peut déjà repérer certains cas de débilité ou certains types de détérioration pour agir en conséquence. Il doit parfois recourir à d'autres épreuves complémentaires spécifiques pour mettre en relief les secteurs déficients du fonctionnement intellectuel.

            Un psychologue doit savoir que les tests ne sont que des moyens de travail et ne constituent pas une fin en eux-mêmes. Il doit reconnaître la valeur relative des résultats et des Q.I., pouvoir saisir les nuances et les caractéristiques, et être prudent et circonspect dans les interprétations. 

             VII. - Conclusion

            Le Q.I. est une mesure très relative de l'intelligence, surtout en clinique psychiatrique.
Il ne représente souvent que les possibilités intellectuelles (intelligence statique) des malades et non pas leur efficience intellectuelle (intelligence dynamique). Il n'est valable que pour le moment de leur examen.

            Le Q.1. d'un malade, bien qu'il soit rigoureusement établi, a moins d'importance que les observations et l'analyse des résultats. Les notes obtenues donnent moins d'indications que la manière dont le sujet arrive à ces résultats. Parfois, c'est du Q.1. prémorbide (niveau antérieur à la maladie) dont on a le plus besoin et non pas du Q.I. actuel. C'est pourquoi dans certaines cliniques psychiatriques, à part quelques cas de débilité mentale nécessitant un Q.1. précis, on préfère pour d'autres malades une classification approximative. Dans les cas d'évaluation de la détérioration pathologique où les épreuves de Wechsler et le Q.I. ne suffisent pas, on utilise d'autres tests spécifiques pour déceler plus efficacement des indices de déficience intellectuelle.

            Enfin, l'utilisation du Q.I. en psychiatrie est aussi délicate que l'utilisation des médicaments. L'administration du même médicament ou de la même dose ne se ferait pas automatiquement aux malades de la même catégorie sans connaître leur état individuel. De même, le Q.I. ne devrait pas être livré tel quel au praticien, sans être interprété dans le contexte anamnestique et même catamnestique. Et si le malade qui reçoit les médicaments doit avoir confiance en son médecin, le praticien doit aussi avoir confiance en celui qui interprète les tests. 


             Adresse de l'auteur :
              Hôpital de Cery, 1008 Prilly.