La Grande utopie

                                       CENTRE CULTUREL

            Le cycle de 8 conférences sur la Chine de M. Henri REBEAUD, professeur à l'Université populaire de Lausanne est terminé, non sans laisser un certain écho parmi les auditeurs.
            Voici un article qui compléterait ce cycle de conférences
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                                                                                                                 L. D. T.
 

                             
            Dans une de ses remarquables conférences, M. REBEAUD a mis en relief l'opposition entre le confucianisme et le communisme.

            Il est à remarquer que le confucianisme était issu de la société féodale du Vème siècle avant l'ère chrétienne, tandis que le marxisme était le produit de la société industrielle du XIXème siècle. La dif­férence est grande en ce qui concerne l'idéologie et les moyens mais le but ne parait pas dissemblable.

             La cinquième "king", le Tchouen-ts'ieou (Annales des printemps et des automnes de l'état de Lou) dans lequel est racontée l'histoire de la Chine de 722 à 481 av. J.-C., révéla déjà la vision d'avenir de Confucius. Le Maître considérait les moyens, le régime, les rites (Li) comme des choses d'importance temporaire, et distinguait trois stades dans l'évolution humaine :

            "Dans le premier stade, celui du désordre, la civilisation est à peine sortie du chaos et l'esprit social existe à peine. On fait la distinction radicale entre son propre pays et l'étranger. Cela ne va pas sans xénophobie. Les grandes puissances se font craindre, et les petits états sont méprisés.

            Dans le deuxième stade, dit de paix progressive, on ne fait plus de distinction radicale qu'entre pays civilisés et peuples barbares. Les limites de la civilisation s'étendent et l'amitié entre les nations grandit. Les petits états, jouissant de droits égaux, envoient des représentants auprès des grands.

            Mais au troisième stade, celui de la paix suprême, appelé T'ai T'ong (Grande Egalité), il n'existe plus de distinction. Les barbares se sont civilisés et ont obtenu des droits égaux à ceux des autres peuples.
            Bien que composé de nations éloignées ou proches les unes des autres, petites ou grandes, le monde forme une Unité et l'humanité a atteint son développement ultime."

            Voici comment Confucius conçoit ce troisième stade :

            "Lorsque règne le grand principe du T'ai T'ong, la terre entière ne forme plus qu'une seule et même république. On fait appel à des hommes de talent, de vertu et de savoir qui, se consultant et collabo­rant, œuvrent à la paix universelle. Les hommes cessent de voir des parents dans leurs seuls propres parents, et des enfants dans leurs seuls propres enfants. Un système pratique est élaboré qui assure le bien‑être des vieillards jusqu'à leur mort, du travail à tous les adultes et une éducation convenable aux enfants. On pourvoit aux be­soins des orphelins, des malades et des invalides ... Les hommes pro­duisent des biens et des richesses, mais pas pour leur seul plaisir et bénéfice : méprisant l'oisiveté, ils travaillent pour le bien de tous…

            Aussi les activités égoïstes sont‑elles réprimées. Il n'y a plus de brigands, de voleurs, d'assassins. Il n'est plus nécessaire de fer­mer les portes des maisons. Voilà ce que j'appelle le stade de la Grande Egalité.
            Actuellement (au Vème siècle av. J.‑C.), ce grand principe n'a pas encore été appliqué dans le monde. Les familles héritent. Le travail de chacun, le bien-être de chacun sont affaires personnelles.

            Même les grands hommes d'aujourd'hui s'imaginent qu'il est juste de léguer leurs biens à leur famille. Ils veulent des villes bien fer­mées, protégées et isolées par des murs, des fossés et des tours.

            Rites et justice sont considérés comme des fils qui relient cor­rectement le souverain et ses sujets, le père et le fils, l'aîné et le cadet, le mari et la femme. Partant de là, ils organisent la consomma­tion des richesses, distribuent terres et maisons, sélectionnent les guerriers et les dirigeants : et ils ne recherchent en cela que leur intérêt personnel. C'est pour cela que les activités égoïstes priment, et c'est pour cela que la guerre sévit ... "

            Il serait donc injuste d'accuser le Confucianisme de perpétuer la féodalité, tout comme de vouloir reprocher au Marxisme de causer le désordre social : "Un système ne peut pas modifier l'homme ; c'est l'homme qui altère toujours le système, selon l'optique orientale" a déclaré    KRISHNAMURTI dans une de ses conférences.  Et selon Conficius : "Un système ne grandit pas l'homme, c'est l'homme qui grandit le système".
            Ainsi, le Confucianisme relie la question de la paix du monde avec le développement de la personne humaine. La toute première leçon, que les disciples de Confucius, depuis des siècles, ont fait apprendre aux enfants, contient ce passage du livre "Grand savoir" :


            "Les anciens peuples qui désirent avoir une belle harmonie dans le monde, commenceront par mettre de l'ordre dans leur vie nationale ; ceux qui veulent mettre de l'ordre dans leur vie nationale régleront d'abord leur vie familiale ; ceux qui veulent régler leur vie familiale cultiveront d'abord leur vie personnelle ; ceux qui désirent cultiver leur vie personnelle mettront d'abord leur cœur en règle avec la rai­son ; ceux qui désirent mettre leur cœur en règle avec la raison, com­menceront par rendre leur volonté sincère ; ceux qui désirent rendre leur volonté sincère, commenceront par parvenir à la compréhension ; la compréhension provient de l'exploration de la connaissance des choses. Lorsqu'on a acquis la connaissance des choses, alors la compréhension est atteinte ; quand la compréhension est atteinte, alors la volonté est sincère ; quand la volonté est sincère, alors le cœur est droit ; quand le cœur est droit, alors la vie personnelle est développée ; quand la vie personnelle est développée, alors la vie familiale est réglée ; quand la vie familiale est réglée, alors la vie nationale est en ordre ; et quand la vie nationale est en ordre, alors le monde est en paix. De l'empereur au dernier des hommes, le développement de la personne humaine est le fondement de tout. Il est impossible que, si les fondations sont en désordre, les superstructures soient en ordre.
Il n'y a jamais eu un arbre dont le tronc fut mince et les branches épaisses et fortes. Il y a une cause et une succession dans les choses, un commencement et une fin dans les affaires humaines. Connaître l'ordre de préséance, c'est avoir le commencement de la sagesse."


            Pour les Orientaux, Confucianistes ou Bouddhistes, le perfection­nement de soi est la seule Voie pour parvenir à la paix universelle, dans la recherche de l'harmonie avec la nature, le cosmos. Ils sont actifs dans leur vie intérieure, mais souvent passifs vis‑à‑vis du monde extérieur. Les Taoïstes ont poussé cette passivité à l'extrême dans leur principe du Wou‑weï ( non‑agir ).

            Les Occidentaux, généralement passifs envers eux‑mêmes et actifs à l'égard du monde environnant, croient trouver le bonheur et la tran­quillité en dominant la nature, en conquérant l'espace. D'où le déve­loppement fulgurant de la technologie qui étouffe l'humain, qui engendre la lutte des classes, le conflit économique, la course aux armements. Malgré leur niveau de vie élevé, leur confort et leurs richesses, ils sont relativement plus dépendants, facilement plus insatisfaits, plus frustrés que la plupart des Orientaux.

            Il en résulte que c'est la différence des mentalités qui entraîne surtout la divergence des moyens d'action, lesquels ne sont pour les Orientaux que d'importance secondaire. On comprend alors pourquoi les Chinois appellent leur révolution la révolution culturelle pour la distinguer de la révolution économique des Russes.
"Celui qui voudrait introduire les méthodes russes en Chine dit Mao Tsé-toung, serait sem­blable à cet homme qui se tranchait les orteils sous prétexte que ses souliers sont trop étroits." Staline traitait la méthode chinoise de "marxisme de margarine".

            Les Russes semblent-ils oublier la mise en garde du Christ au sujet de la lettre qui tue et de l'esprit qui vivifie ? Les Chinois, imprégnés du principe du Milieu-juste de Confucius, savent depuis des milliers de siècles que tout formalisme poussé à l'extrême débouche dans l'absurde. A preuve cette anecdote attribuée à Han Fei-tseu (du IVème siècle avant J.-C.) et intitulée "La mesure exacte" :


            "Un habitant du pays de Tch'en désirait acheter des chaussures. Il se prit soigneusement les mesures des pieds et les nota. Il se ren­dit alors au marché, y remarqua une paire de souliers qui semblaient lui convenir, mais il s'aperçut à ce moment qu'il avait oublié chez lui la tablette où il avait noté les mesures. Il rentra chez lui au galop mais lorsqu'il revint au marché, l'heure de fermeture était passée. Et il n'avait pas de chaussures neuves.
            Le voyant déçu, quelqu'un lui demanda :
            - Pourquoi n'as-tu pas essayé ces souliers tout à l'heure ?
            - Je ne pouvais ! répondit-il. Imagine qu'ils n'aient pas eu les mesures que j'avais notées ! ". 

            LE-DINH Tuê
            Cery,  Printemps 1969.

                     Entrrée du temple dédié à Confucius (VĂN MIẾU) à HANOI

Sur Confucius, à voir la page : /1.-pens-c3-a9e-chinoise-et-civilisation-vietnamienne  (Pensée chinoise et Civilisation vietnamienne)