La psychologie du vieillissement

            En marge du Congrès annuel de la Société Suisse de Gérontologie
                                   (  Dorigny, 14 -16 octobre 1982 )

 
            Le constat du vieillissement ramène souvent à ce cortège de maux et de déficiences physiques divers, conduisant fatalement au syndrome psycho-organique et à la démence sénile. Si cette réduction est nécessaire en clinique, elle empêche la compré­hension totale de l'homme en général.

            Tout être humain n'a pas seulement une vie du corps, mais en­core une vie des sentiments et une vie de l'esprit. "Le dégéné­rescence de la corporalité, dit le Professeur VAN DER HORST (1), n'est pas uniquement un phénomène physio-chimique .... C'est sou­vent notre conception de la vie et la façon d' "être dans le monde" qui influencent soit la dégénérescence, soit la préser­vation de la force vitale...".

            Pour le médecin-écrivain, Paul TOURNIER, "C'est la maturation personnelle qui compte au seuil de la vieillesse": "...Et les vieillards les plus pénibles et les plus malheureux ne sont-­ils pas ceux qui ne peuvent pas accepter le monde et la vie tels qu'ils sont, avec la maladie, la vieillesse et la mort, qui ne peuvent pas connaître l'abandon, qui ne supportent pas la contradiction, qui. ne sont que plaintes et critiques, qui ne peuvent pas s'accepter eux‑mêmes, limités, infirmes, dépen­dants ?" (2).

            Dans la première conférence, donnée à notre récent Congrès par le Professeur munichois, Hans LAUTER, nous avons vu que "les personnes qui vieillissent bien" sont celles qui ont acquis avec l'âge une maturité du cœur et de l'esprit, in­dépendamment de leur situation matérielle, de leur prestige social ou même de leur santé physique.

            Pour nous, la maturité de cœur se remarque chez l'individu dont les affects sont "socialisés", les sentiments affinés. La maturité de l'esprit s'observe chez celui dont la pensée est souple, l'intuition vive, l'humour naturel ( le contraire de l'humour forcé, à sens unique ) et le bon sens solide. Ce dernier peut se permettre de se moquer de cette courbe descen­dante de son rendement intellectuel ( selon cette notion de Q.I. de Wechsler tant contestée ), comme il peut se préserver de l'illusion du savoir ( instruction académique que l'on con­fond souvent avec "intelligence" ) et de celle du pouvoir ( que l'on confond volontiers avec "responsabilité" ).

            Cette triple évolution du corps, des sentiments et de l'esprit, permet à l'être humain de "vivre" pleinement son existence, sans crainte de la vieillesse. Dans cette union du corps et de l'âme ( sentiments et esprit ), la problème de "perte d'iden­tité" ne se posera pas. Malgré toutes les vicissitudes de la vie, il saura se remettre sur pieds, faire face à diverses si­tuations et trouvera facilement son chemin.

            De même, il n'a pas peur de la solitude, qui n'est pas un fait physique mais un état d'âme. Un groupe de discussion au congrès a fait remarquer qu'il n'est pas nécessaire d'être seul pour être dans la solitude. Il y a la "solitude à deux" ‑ chez un couple ‑ qui est difficilement supportable, et pire encore, la "solitude à plusieurs" face au monde.

            La vraie solitude, ce n'est pas seulement ce sentiment d'être abandonné, rejeté par les siens, par ses proches - ce qui est dans la nature des choses -, mais par autrui, par la société, par le monde. Elle est alliée, dans la "dépression involutive", avec ces sentiments de dévalorisation de soi, d'inutilité, d'in­complétude ...

            Car, dans le jeune âge, l'homme n'a pas su "être dans le monde", créer des liens avec autrui. L'homme vivant dans le monde "doit être intégré au monde", ne pouvant pas se retrancher de la com­munauté. "Chacun est responsable de tout devant tout", c'est le mot de DOSTOIEVSKI qui nous permet de comprendre ce lien entre l'individu et la communauté. En rejetant les fautes sur celle-­ci, l'individu n'accepte pas ses défauts et sans le savoir, se renie. Il se met sans se rendre compte, "hors de la vie", s'enferme dans sa tour d'ivoire, perdant le contact avec la réa­lité.

            Dans l'autre cas, l'individu s'accroche au monde tout en reje­tant ses difficultés sur autrui, tout en vivant aux dépens de la communauté, en lui imputant ses échecs, ses déboires, ses frustrations, avec parfois, des sentiments de culpabilité qui le rendent encore plus "mal dans sa peau" au milieu des autres.

            Le monde, la vie et eux‑mêmes échappent aux "orgueilleux" comme aux "abandonniques". Ils se défendent, les uns, par d'incessan­tes justifications et de fausses motivations, les autres, par de multiples exigences et des chantages affectifs répétés. Mal­heureusement ces deux types peuvent être parfois coexistés dans le même individu.

            Enfin, l'élément tragique de la vieillesse serait-il ce manque d'épanouissement personnel  ( corps - cœur - esprit ) qui fait obsta­cle à l'intégration au monde ? Ce qui est tragique, ce n'est pas une menace extérieure, mais un isolement intérieur, c'est l'im­puissance à comprendre les problèmes de la vie, c'est ne plus voir de sens à sa vie, faute de n'avoir pu donner un sens à la Vie.

            L.D.T.
            Prilly - Lausanne
            Octobre 1982
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            (1) VAN DER HORST, Psychopathologie et conception de l'homme. L'évolution psy- chiatrique, No 7/8, 1949, Paris.
            (2)  Paul TOURNIER, Apprendre à vieillir, 1971, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel‑Paris.
  


            Tout redeviendra grand et formidable,
            les terres seront simples et les eaux plissées
            petits les murs et les arbres géants ;
            multiple et fort; vivra dans les vallées
            un peuple de bergers et de paysans.

            Il n'y aura plus d'églises qui retiennent
            Dieu comme un fuyard, et qui le plaignent
            ainsi qu'un animal blessé au piège.
            A tous les inconnus qui frapperont
            les maisons ouvriront leurs portes accueillantes
            et nos actes et nous, respireront l'offrande.

            Plus d'attente d'un au-delà,
            plus d'inutiles regards perdus, rien que désir
            de ne pas profaner la mort et de servir
            humainement les choses de la terre, afin
            de n'être plus inconnus à nos propres mains.

                                             
Rainer Maria Rilke