La spiritualité en Orient

            En Occident, la notion de spiritualité (du latin ecclésiastique spiritualitas) comporte aujourd'hui des acceptions différentes selon le contexte de son usage. Elle se rattache traditionnellement à la religion dans la perspective de l'être humain en relation avec un être supérieur (Dieu). Elle se rapporte, d'un point de vue philosophique, à l'opposition de la matière et de l'esprit  ou encore de l'intériorité et de l'extériorité. Elle désigne également la quête de sens, d'espoir ou de libération et les démarches qui s'y rattachent (initiations, rituels, développement personnel).

          À partir de la seconde moitié du XXe siècle que se développent des approches spirituelles non religieuses, avec le New Age, l'adoption par l'Occident des pratiques orientales, souvent dissociées de la religion qui les contenait, et les psycho-spiritualités. (Figure à droite : Les 7 chakras dans la représentation du Nouvel Âge).

            Dans le discours des pratiquants de diverses spiritualités postmodernes, on retrouve deux tendances principales « se connecter à son soi profond (se relier à soi) ou se rapprocher de l’autre (se relier à l’extérieur de soi) ».

            Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la foi en Dieu, jusqu'à évoquer une  "spiritualité laïque". Elle désigne parfois des aspects esthétiques dans la littérature.

            En Orient, la spiritualité est sans nom, selon Lao T’seu, car c’est une évidence comme le fait du divin résidant en nous et dans la Nature.           

             Le chi (chinois) ou ki (japonais) est une notion essentielle des cultures chinoise et japonaise qui désigne un principe fondamental formant et animant l'univers et la vie.

             Dans cette approche spirituelle, le qi est à l'origine de l'univers et relie les êtres et les choses entre eux : "Nous ne possédons pas le chi, nous sommes le chi !"

             Dans un organisme vivant, il circule à l'intérieur du corps par des "méridiens" qui se recoupent tous dans le "centre des énergies " appelé "champ du cinabre". Il est présent dans toutes les manifestations de la nature.

             La notion qi n'a aucun équivalent précis en Occident. Apparaissent toutefois de nombreux liens de convergence avec la notion grecque de "souffle", et dans la même optique avec la notion d'esprit (en latin "spiritus" dérivé de spirare, souffler), qui signifie souffle, vent. Plusieurs concepts de la philosophie indienne s'en rapprochent, tels que le prana (prāṇa), le soma (soma) ou l'ojas (ojas).

             Le qi reste difficile à traduire. D'abord parce que sa notion s'étend à différents aspects de la vie et de l'univers dans la cosmogonie chinoise. Ensuite parce que le sens a évolué tout au long des époques, au gré de l'influence de différentes écoles de pensée.

             La notion de qi évolue simultanément sur trois plans ; celui des êtres vivants, celui de la structure de l'univers et celui de la spiritualité. Par extension, la notion s'utilise aussi pour rendre compte d'un effet d'harmonie, qu'il soit artistique, architectural ou corporel.              L'interprétation du qi en terme d'énergie reste propre à l'Occident, car elle n'apparaît jamais dans les textes chinois qui en restent, eux, à l'idée d'un souffle ou d'une essence.

             Tout au long de son histoire, la pensée chinoise désigne le qi comme un souffle vital à la circulation alternée yin/yang, inspiration-expiration. Ce souffle animerait et accompagnerait la naissance, l'existence et la mort dans un cycle permanent de renouvellement. La philosophie taoïste et la médecine traditionnelle chinoise en font une sorte d'essence immatérielle, invisible et inodore, qui anime et réchauffe les corps selon un mode de circulation précis. Dans la médecine traditionnelle, l'état pathologique serait engendré par une mauvaise circulation du qi, ou par la circulation d'un qi nocif. Elle désigne alors un qi favorable à la bonne santé, et un qi vicié qui engendre la maladie.

            (Aï : harmonie, union, amour - Ki : énergie, souffle de vie - Dô : voie, chemin)

            "Aïkido est la Voie d'Harmonie entre l'Homme et l'Univers."
            Morihei Ueshiba, 1883-1969, Fondateur de l'Aïkido

         Aïkido est un art martial japonais. Il cultive l'harmonie (Aï) et permet au pratiquant d'établir une relation riche et harmonieuse avec soi et son environnement.
            Aïkido favorise l'écoulement libre et fluide de l'énergie vitale (Ki). Il contribue à la libre expression de toutes les manifestations de la vie.
            L'écoulement du Ki renforce la bonne santé du corps, éveille l'esprit, et ouvre le coeur.
            Aïkido permet au pratiquant de trouver son équilibre. Il stimule la fluidité, éveille les sens, et favorise la créativité.
            Aïkido permet d'investir son existence de manière responsable et éclairée.

            Aïkido est toujours actuel, quelle que soit l'époque, quelle que soit la culture, quel que soit le lieu. Aïkido concerne l'homme dans sa relation au cycle de la grande nature.
            Le pratiquant d'Aïkido apprend à se laisser librement pénétrer par le flux de la vie, sans tensions ni résistances. Il s'épanouit, comme les fleurs au printemps.
           Takemusu Aïkido.

         "Science ( c'est-à-dire toutes formes d'activité humaine ) et Religion n'ont jamais fait, à mes yeux, qu'une même chose - L'une et l'autre étant, pour moi, la poursuite d'un même Objet."
(Extrait  de Mon Univers, Ay (Marne), 14 avril 1918, in : "Œuvres"
, Éd. du Seuil, tome 12, pages 296-297).   De même, pour Jean Piaget "Toute recherche ( Science ) est une Religion », in ( roman  "Recherche").

          Ce concept est illustré dans un interview sur le site Psychologies.com deTrinh Xuân Thuân, né le 20 août 1948 à Hanoï, au Viêt Nam, un astrophysicien et écrivain vietnamo-américain, actuellement professeur d'astronomie à l'Université de Virginie, à Charlottesville ...

           Trinh Xuân Thuân : "Je cherche la cohérence entre science et bouddhisme" 

             Et si le bouddhisme pouvait nous expliquer le réel aussi bien que la science ? L’astrophysicien Trinh Xuân Thuân, reconnu comme l’un des plus grands connaisseurs actuels des galaxies, n’est pas loin de le penser. Et de pouvoir le prouver. Il publie une autobiographie inspirée, où il revient sur ce qui le fonde.
                  (Propos recueillis par Anne Laure Gannac) 
 
            Psychologies : Comment vous présenter ? Comme un astrophysicien bouddhiste ou comme un bouddhiste devenu astrophysicien ?

            Trinh Xuân Thuân : Ce sont deux compartiments de ma vie étroitement mêlés, et je serais malheureux si l’un des deux manquait. Mais j’ai d’abord été bouddhiste, puisque j’ai été éduqué dans cette tradition, principale religion au Viêt Nam, où je suis né. Enfant, j’allais souvent à la pagode, et ma mère avait un autel à la maison où je la rejoignais lorsqu’elle récitait les sutras. Pour autant, je connaissais mal cette religion; je ne m’y suis intéressé de près que bien plus tard.

             Psy. : Pourquoi cet intérêt tardif ?

            T.X.T. : Jeune, j’étais surtout excité par la connaissance, apprendre, découvrir, soulever des pans de mystère de l’univers. Mais, avec les années, la vie intérieure prend plus de place : je vois ma mère vieillir, et moi-même… Face à cela, la science n’est d’aucun secours. Le bouddhisme, si. Quand il m’apprend, notamment, que l’on ne meurt jamais tout à fait, cela me rassure. Par ailleurs, j’ai rencontré Matthieu Ricard (Matthieu Ricard est un moine bouddhiste et le traducteur français officiel du dalaï-lama ndlr. Dernier ouvrage paru : Cent Huit Sourires (La Martinière, 2011)), il y a une dizaine d’années, et nos longues discussions sur le bouddhisme m’ont encouragé à m’y plonger plus intensément.

               Vous avez publié un livre ensemble : "L’Infini dans la paume de la main" (Pocket, 2002), où vous compariez les théories du bouddhisme et les connaissances de l’astrophysique. Le sage et le scientifique se situent-ils sur le même plan ?

            T.X.T. : Non, leurs méthodes et leurs buts sont différents. Le but du bouddhiste est qualitatif, voire thérapeutique : il s’agit de vivre mieux. Tandis que celui du scientifique est de comprendre la nature, de découvrir des lois, des régularités dans le cosmos. Car ce n’est pas un chaos complet, et c’est ce qui m’a toujours étonné : qu’il y ait de l’ordre, de la beauté, de l’harmonie dans l’univers.

            Vous parlez là comme un bouddhiste plus que comme un astrophysicien…

            T.X.T. : Disons que c’est une découverte que tous deux peuvent partager. Mais chacun la fait avec ses propres méthodes. L’intuition et l’esprit pour le bouddhiste, le langage mathématique et l’expérience pour le scientifique. Vous savez, la vraie science est née au XIXe siècle, et le bouddhisme il y a deux mille cinq cents ans : aucun des deux n’a eu besoin de l’autre pour émerger, il serait donc idiot de vouloir les rapprocher à tout prix. Ce que je cherche plutôt, c’est de la cohérence entre leurs discours : puisque tous deux portent sur une même chose, le réel, et puisqu’ils sont cohérents chacun a sa façon, ils doivent forcément se recouper.

            Dans votre dernier ouvrage, "Le Cosmos et le Lotus", vous citez Einstein, qui, déjà, disait que s’il y avait une religion en accord avec la science moderne c’était le bouddhisme… 

             T.X.T. : Oui, et c’est ce que disent aussi les pères de la mécanique quantique et beaucoup d’autres grands scientifiques. Je prends un exemple : en science, on sait que la lumière peut être à la fois particule et onde. Mais comment être une chose et une autre en même temps ? Cela paraît impossible pour la pensée occidentale, alors que la pensée bouddhiste le conçoit sans difficulté : puisqu’il n’y a pas d’existence en soi, figée, je peux être une chose et son contraire.

            Tout bouge, tout change, c’est cela ?

            T.X.T. : Oui, c’est l’impermanence, concept de base dans le bouddhisme, mais que l’on peine à envisager ailleurs, notamment dans la science occidentale. Ainsi, celle-ci a longtemps pensé que le ciel était fixe, suivant ce que l’on appelle l’immuabilité aristotélicienne : étant du domaine des dieux, et les dieux étant parfaits, le ciel doit l’être aussi. Or, comment changer ce qui est parfait ? Le ciel, donc, doit être statique, éternel. Il aura fallu attendre Copernic, en 1543, pour admettre son impermanence. De même, vous pensez sans doute qu’en ce moment nous sommes assis, ici, sans bouger ? Grâce à la science, je peux vous affirmer qu’en même temps que je vous parle, la Terre nous entraîne à une vitesse de trente kilomètres par seconde autour du Soleil, qui tourne lui-même à deux cent vingt kilomètres par seconde autour du centre de la Voie lactée, qui tourne elle-même à quatre-vingt-dix kilomètres par seconde.

            Pourquoi est-il important, pour vous, d’avoir des preuves rationnelles de concepts spirituels ?

            T.X.T. : Ces connaissances de scientifique rassurent le bouddhiste que je suis. Imaginez que, au contraire, en prenant des mesures dans le ciel, je découvre que tout y est fixe : je serais très ennuyé ! J’ai l’esprit scientifique, j’aime avoir des preuves. Cela dit, la science ne peut pas encore toutes les donner, et il reste des domaines dans lesquels je suis obligé de croire. Par exemple, dans le cycle de renaissance et le karma. J’y crois parce que je n’ai pas le choix, c’est très difficile à vérifier scientifiquement. Bien que certains phénomènes m’interpellent, comme les événements qui permettent le passage d’un dalaï-lama à l’autre : comment, sinon grâce au karma, un enfant pourrait- il reconnaître ce qui a appartenu à un précédent dalaï-lama ? Et si cet enfant avait été choisi par hasard et non suivant les consignes d’un rêve du dalaï-lama, comment pourrait-il dégager une telle bonté et une telle intelligence ?

             Donc, de votre point de vue de scientifique, le karma existe ?

            T.X.T. : C’est mon avis de bouddhiste plus que de scientifique, car cela ne relève pas de mon champ d’étude. Mais il est certain que lorsque j’entends des neurobiologistes affirmer que si l’esprit meurt, la matière meurt aussi, je n’y crois pas. Ou, plutôt, je parie que non. L’amour que vous ressentez pour votre enfant ou pour votre conjoint ne serait que l’effet de courants chimiques ou électriques ? Le sentiment de beauté ne serait qu’une affaire d’électrons ? Moi, je parie que l’esprit est différent de la matière et que, lorsque votre corps meurt, votre esprit s’échappe et, si vous êtes toujours pris dans le cycle des renaissances, se réincarne. Le but étant de sortir de ce cycle et de ne plus renaître. Cela me semble d’autant plus probable que, depuis Bouddha, personne, n’a pu, en une vie, atteindre l’éveil.

            Et où vous situez-vous dans le cycle du karma ?

            T.X.T. : [Rire gêné.] Je n’ai pas la prétention de me situer où que ce soit ! Mais si je reste fidèle au principe du karma, il est probable que je me sois plutôt bien comporté dans mes vies antérieures, sans quoi je n’aurais pas eu, dans celle-ci, l’opportunité d’apprendre, de comprendre, de découvrir…

             Rien n’arrive par hasard ?

            T.X.T. : Non, en effet, dans le bouddhisme règne la loi de la causalité, ce que vous faites et pensez a des conséquences directes. Ce n’est pas par hasard que vous êtes ici, que vous vivez avec tel homme. Attention, il ne s’agit pas de dire que nous n’avons pas de libre arbitre, mais simplement que notre vie suit une ligne directrice. À nous de profiter de ce temps pour agir et penser au mieux, afin de réduire notre karma. Cette absence de hasard, je la vois également en physique : les lois de l’univers sont réglées trop précisément pour être le fait de la seule contingence.

                Vous pensez qu’il y a un principe créateur ?

T.X.T. : Oui, mais pas au sens chrétien. J’ai une vision panthéiste à la Spinoza ou à la Einstein, selon laquelle le principe créateur relève davantage de l’harmonie.

            Et l’homme, dans tout cela ?

            T.X.T. : Selon moi, la conscience humaine est apparue pour appréhender cette beauté et cette harmonie. Cela s’appelle le principe anthropique, et c’est le pari que je fais. Car pourquoi créer un monde d’une telle perfection s’il n’y a personne pour la constater ? Pour rien ? Beaucoup de mes collègues le pensent : ils croient en un « multivers », c’est-à-dire qu’il existerait plusieurs univers parallèles, configurés de façons toutes différentes, et dont la plupart seraient vides de conscience et de vie, sauf certains où, par hasard, la vie aurait surgi. Mais cela relève du postulat métaphysique : nos télescopes ne nous permettent pas de voir plus loin que notre propre univers.

            Votre bouddhisme n’oriente-t-il pas vos conclusions scientifiques ?

            T.X.T. : Aucun scientifique ne travaille de manière isolée, il est toujours inséré dans une culture, une tradition, une société. Mais, ensuite, ses travaux sont repris par d’autres scientifiques, qui les utilisent et les affinent, et d’autres après eux… Ce qui, je pense, vide peu à peu ses travaux de leur substance subjective, jusqu’à les rapprocher chaque fois un peu plus de la vérité.

             Vous croyez la vérité inaccessible ?

            T.X.T. : En bouddhisme, on distingue deux formes de vérité, la vérité apparente et la vérité ultime. Je crois que la science nous rapproche de cette dernière, mais sans parvenir jusqu’à elle, en effet. À moins d’atteindre l’état de l’éveil : alors, peut-être, nous pouvons voir la vérité ! Sinon, il reste toujours ce que j’appelle « la mélodie secrète » [en référence au titre de son premier ouvrage, ndlr] de l’univers, indéchiffrable. C’est une chance pour le scientifique : il aura toujours des problèmes à résoudre !

            Quand vous étiez enfant, pensiez-vous devenir un jour un scientifique mondialement connu ? Était-ce un projet ?

            T.X.T. : Non. Je n’ai jamais été dans une quête de réussite ou de célébrité. Je suis seulement mû par le désir de faire de mon mieux et d’insister sur ma voie. Ce n’est pas de l’ambition, c’est quelque chose en moi qui me pousse depuis toujours. Je pense que c’est inné ; certains l’ont, d’autres non. Il suffit qu’à cela s’ajoutent un petit peu de talent et beaucoup de chance – être au bon endroit au bon moment, rencontrer de grands maîtres… Et être né dans un certain environnement familial : mes parents ne m’ont jamais « poussé » au travail, mais je suis convaincu que, malgré moi, la tradition familiale de mandarinat dans laquelle je m’inscris m’a beaucoup porté.

            Sinon que vos aïeux mandarins étaient surtout des littéraires…

            T.X.T. : Les arts et les lettres comptent également beaucoup pour moi. Il ne faut pas croire que, sous prétexte qu’elle utilise des méthodes rigoureuses et sait dominer la nature, la science a réponse à tout. Monet, Rubens ou William Blake en savent autant sur la condition humaine que les scientifiques. L’hyperspécialisation me désole : quel intérêt à savoir presque tout sur presque rien ? La science n’est qu’une fenêtre ; si nous voulons comprendre le réel, sachons regarder à travers toutes les autres, aussi.

            Pendant vos études aux États-Unis, le Viêt Nam était en guerre, vous saviez votre famille en danger, votre père a même été emprisonné : se mettre « la tête dans les étoiles » alors que son pays et sa famille sont en train de subir le pire, n’était-ce pas une façon de fuir la réalité ?

             T.X.T. : C’est une question que je me suis posée. J’avais l’oeil plongé dans le télescope de Palomar alors que le nord du Viêt Nam envahissait le sud dans le sang. Oui, c’est étrange… Mais, là encore, je suis convaincu qu’il n’y a pas de hasard et que tout se rejoint. Si je n’avais pas fait ces études et rencontré, via une amie de l’université, un proche du Premier ministre vietnamien de l’époque, je n’aurais pas pu faire sortir mon père de prison.

             L’étude de l’univers vous aidait peut-être aussi à relativiser sur votre propre vie ?

            T.X.T. : Oui, cela permet de garder en tête que les problèmes que je crois importants ne sont rien à l’échelle de l’univers… Mais ils peuvent être cruciaux pour mes proches ! La référence au plus grand permet de relativiser la violence de ce qui m’affecte, moi, elle ne doit pas m’inciter à relativiser ce qui affecte les autres. Quand leur bonheur est impliqué, je dois revenir à l’échelle de la vie.

            Vous avez vécu au Viêt Nam, en Suisse, en France, aux États-Unis… D’où vous sentez-vous ?

            T.X.T. : Aujourd’hui, ma vision astronomique de l’homme l’emporte, je me sens du cosmos. L’image qui m’a le plus marqué dans ma vie, c’est lorsque, grâce aux astronautes de la mission Apollo, nous avons découvert la Terre depuis un autre astre, en 1967. En voyant cette petite planète bleue flottant dans l’espace, fragile, il m’est apparu évident que les frontières n’existent pas, ou seulement dans nos têtes. Nous sommes tous liés. Tous poussières d’étoiles.


Convergences entre bouddhisme et physique quantique

Exposé du Docteur Dominique Prapotnich lors du colloque "Le bouddhisme dans la société moderne" à l’Institut Bouddhique Trúc Lâm  (Paris) le 14 Juin 2015.

            Introduction
            La théorie de la physique quantique principalement développée par Niels Bohr et Max Planck décrit le monde de l’infiniment petit et celle de la relativité générale formulée par Albert Einstein décrit celui de l’infiniment grand. Ces deux grandes théories (incompatibles entre elles), qui ont bouleversé la physique classique déterministe, ont été élaborées pratiquement en même temps au tout début du 20 è siècle. Elles ont complètement modifié notre façon de concevoir le monde et ont entrainé un bouleversement des idées issues de la physique newtonienne classique matérialiste ainsi qu’un changement complet de paradigme.
             Certains aspects surprenants de la physique quantique permettent de prendre conscience des convergences entre la doctrine bouddhiste et cette nouvelle approche de la physique. De nombreux physiciens des années 1970 avaient déjà remarqué ces connexions subtiles et ces parallèles impressionnants entre la physique quantique et les idées fondamentales de la spiritualité orientale (D. Harrisson, F. Capra, W. Pauli). Le propos de cet exposé n’est pas de faire un cours exhaustif de physique, mais plutôt de montrer comment ces deux approches à priori si différentes, peuvent converger vers une signification commune. Ceci est peut être le signe que nous effleurons quelque chose d’universel et de fondamental.
            Pour un esprit occidental cartésien de formation scientifique, il n’est pas toujours aisé de comprendre et d’accepter de prime abord certains aspects de la philosophie bouddhiste mais en persévérant, on se rend vite compte du bien- fondé de ces principes pour notre société moderne en proie au stress et à la disparition progressive de ses repères spirituels. D’autre part, il n’est pas non plus très simple, pour un physicien classique, de renoncer à l’aspect matériel et rassurant de la physique déterministe qui bien que dépassée, fournissait antérieurement un cadre conceptuel solide et tangible pour expliquer la "réalité" qui nous entoure, en utilisant le bon sens et le matérialisme.

            La physique quantique
            Nous allons donc reprendre quelques-uns de ces concepts et montrer les similitudes entre les deux approches. Revenons à la physique (ou mécanique) quantique en évitant d’introduire des formules mathématiques complexes.  Comme nous l’avons déjà vu, celle-ci décrit le comportement des " objets " subatomiques, c'est-à-dire de dimensions cent mille fois plus petites que celles d’un atome (0.1 milliardième de mètre) et implique une quantification de l’énergie qui est délivrée par paquets (ou quanta) et non de façon continue comme on le pensait jusqu’alors. Elle introduit donc la notion fondamentale du quantum d’action "h" qui est à la base du raisonnement. C’est une théorie effective ad hoc, très pratique pour les calculs, extrêmement précise, complète sans variable cachée, mais qui ne fournit pas d’explication sur le pourquoi et le comment des choses. Ce comportement de la matière au niveau microscopique est extrêmement contre intuitif pour l’être humain et ne correspondent pas du tout à ce que l’on peut constater dans le monde macroscopique ou nous vivons. Une pierre fragmentée à l’extrême ne donnera pas de minuscules petites pierres in fine, mais "autre chose" dont nous parlerons ultérieurement. De très nombreuses expériences scientifiques réalisées depuis plus d’un siècle sur l’ensemble de la planète ont prouvé la validité de ces descriptions et aucune n’est venue, jusqu’à présent, contredire la théorie.
           Nous avons même, avec l’électrodynamique quantique, qui est une branche du Model Standard des particules élémentaires, une prédiction théorique qui peuvent atteindre 9 chiffres après la virgule et qui est toujours vérifiée par l’expérience. Aucune théorie scientifique n’a atteint jusqu’à ce jour une telle précision, cela prouve son efficacité à décrire le "réel" et doit donc être pris en considération dans la réflexion comme un argument solide. Ces calculs nécessitent l’utilisation d’outils mathématiques très complexes, difficilement explicables sans formation préalable tant le niveau d’abstraction est important. Quoiqu’il en soit cela marche, même si peu de personnes au monde sont capables d’expliquer pourquoi. La vie de tous les jours en fournit la preuve avec les différents objets que nous utilisons régulièrement (laser, micro-transistors, GPS) qui sont des applications pratiques de cette théorie. La lumière laser est une lumière "cohérente" directement produite grâce à la physique quantique.
           
            Les convergences
            La première convergence qui mérite d’être soulignée est sans doute la notion de non séparation des choses et des êtres (non substantialité des phénomènes), fondement majeur du bouddhisme. Tout est relié et interdépendant, l’égo n’est qu’une illusion. Cette notion correspond à celle de non séparabilité et de non localité en physique quantique. En effet deux photons (grains de lumière) produits simultanément et s’éloignant l’un de l’autre à 180 degrés, garderont un "contact instantané" même à de très grande distance. Une mesure effectuée sur l’un sera immédiatement révélée sur l’autre (alors que rien n’est normalement susceptible d’aller plus vite que la vitesse de la lumière soit 300000 Km par seconde), comme si les deux grains ne formaient qu’une seule et même entité. Ce phénomène est connu sous le nom d’intrication quantique et a été mis en évidence expérimentalement par Alain Aspect à Orsay. Einstein lui-même disait : "on doit penser l’univers comme un tout ". Bien entendu on ne connait pas d’explication simple à ce phénomène troublant qui pourtant existe bel et bien et qui est déjà utilisé pour la cryptographie quantique.
            La deuxième notion est celle d’impermanence que les bouddhistes ont parfaitement intégrée dans leur vie quotidienne mais qui est habituellement "oubliée" par la grande majorité des occidentaux. Cela conduit malheureusement à de grandes désillusions et à de grandes souffrances car la croyance en la permanence des choses expose à des traumatismes importants lorsque ce que l’on croyait immuable change tout à fait naturellement. La cosmologie moderne intègre parfaitement cette instabilité des choses en montrant que dans l’univers tout bouge et tout change constamment au niveau des galaxies, du système solaire ou de la terre. Au niveau de la physique quantique cela peut s’exprimer par le principe d’indétermination de Heisenberg qui dit que l’on ne peut jamais connaitre en même temps la vitesse et la position d’une particule subatomique et que par essence celles-ci changent à chaque instant.
            Un autre aspect passionnant concerne l’ignorance de la véritable nature des choses et de l’esprit. La recherche de celle-ci est enseignée par les maitres bouddhistes et conduit à l’éveil et à la parfaite sagesse. "Les choses ne sont pas vraiment telles qu’on le croit" et la physique quantique traduit ceci par le fait qu’au niveau le plus infime de la matière, les plus petits éléments apparaissent soit comme des ondes, soit comme des particules (dualité ondes-particules). La physique quantique décrit ce paradoxe apparent sous la forme d’une équation mathématique complexe à 6 variables ou degrés de liberté (fonction d’onde Ψ de Schrödinger).
            La réalité sous-jacente de la matière, à son niveau le plus élémentaire, est très différente de ce que nous avons l’habitude d’appréhender dans la vie courante. En effet les choses sont "solides et palpables" dans la vie de tous les jours et ne ressemblent pas soit à une onde, soit à une particule. Il existe un effondrement du paquet d’onde de Ψ qui explique ce phénomène de décohérence quantique lorsqu’on passe du microscopique au macroscopique et qui donne de la consistance à notre monde quotidien. Pourtant les atomes eux-mêmes sont essentiellement constitués de vide entre le noyau et les électrons (un petit grain de sable dans un stade). A notre échelle nous ressentons surtout les influences des répulsions électromagnétiques des molécules entre elles et c’est cela qui nous donne l’impression de "dureté et de réalité matérielle". La matière manifeste ainsi une tendance à survenir plutôt qu’une tendance à être.
            De même la conscience humaine ordinaire joue un rôle dans cette notion de réalité puisque qu’en physique quantique, les résultats des expériences changent en fonction du type d’appareil que l’on choisit pour effectuer la mesure. En d’autres termes l’observateur n’est pas en dehors de l’expérience physique, il influe par sa présence sur le résultat, il fait intégralement parti du système de référence et de l’univers. Il ne peut se placer en dehors du cadre de configuration. Selon la vision bouddhiste, la conscience fondamentale pure non modifiée par nos états et processus mentaux est le principe supérieur constitutif du cosmos qui existe indépendamment de la matière. Selon certains neuroscientifiques la conscience doit émerger de la vie à partir de l’énergie et donc de la matière, pour donner un sens au tout plutôt qu’à rien. "La matière regarde la matière". Cela conduit à la notion d’interdépendance des choses et des êtres, bien connue des bouddhistes qui en font la base de leur règle de vie. Les conséquences immédiates sont la compassion et l’altruisme ainsi que le refus de succomber à la violence envers les autres, puisque chacun aspire à la même chose que son voisin notamment dans sa volonté d’éviter la souffrance. "L’autre c’est moi" est une formule d’une puissance absolue qui peut permettre de contrer les pulsions agressives des êtres humains. Ces pulsions par définition difficilement contrôlables puisqu’en partie génétiquement déterminées, sont héritées des gènes sélectionnés pour la survie par l’évolution darwinienne des espèces (dont nous dérivons) et qui peut expliquer pourquoi il parait plus facile de faire du mal plutôt que du bien aux autres. A notre stade d’évolution, nous devrions pouvoir nous libérer de cette influence génétique néfaste. L’esprit ordinaire désordonné et imprévisible devrait pouvoir penser autrement et être discipliné par une pratique méditative répétée et continue afin de s’améliorer jour après jour pour devenir un meilleur être humain. Certains bouddhistes comme Matthieu Ricard ont montré grâce à des expériences utilisant l’IRM fonctionnelle cérébrale que la méditation intense et continue peut modifier certaines structures du cerveau qui elles-mêmes en retour par leur activité plus soutenue, modifie durablement notre comportement. L’esprit est donc capable de s’étudier et se modifier lui-même ainsi que la matière cérébrale qui le sous-tend. L’équanimité et le lâcher prise doivent être la réponse à l’inquiétude et au stress de masse qui caractérise actuellement notre société en limitant l’influence néfaste de nos émotions conflictuelles sur notre équilibre psychique.
           La lumière est une onde électromagnétique et sa vitesse, bien qu’extrêmement rapide, est constante et finie. Cela implique une autre conséquence importante, parfaitement identifiée par la philosophie bouddhiste, à savoir les illusions. En effet lorsque nous regardons quelque chose ou quelqu’un, nous voyons toujours dans le passé car il faut le temps que la lumière voyage d’un endroit à un autre et que notre œil capte les photons. Nous avons donc l’illusion de voir les étoiles dans le ciel "en temps réel" alors qu’en fait ces astres ont peut-être disparu depuis longtemps. Les illusions sont renforcées par le fait que notre cerveau interprète ces signaux et qu’il reconstruit une image de ce qu’il croit voir. Les prestidigitateurs ou illusionnistes connaissent parfaitement ces phénomènes et les utilise pour nous faire croire à une "certaine réalité" qui les intéresse. Les illusions règnent en maitre dans notre monde et rien n’est moins fiable qu’un témoignage humain lors d’une enquête policière par exemple. Ce n’est que par un travail soutenu sur notre esprit par la méditation en accentuant progressivement notre concentration et notre observation subtile que nous pouvons nous libérer de ces illusions et entrevoir la véritable nature des choses.
            La vacuité (ou dissolution de l’égo) est l’absence d’existence substantielle (ou autonome) et est bien identifiée dans la doctrine bouddhiste. Elle correspond au fait que rien ne peut exister indépendamment du reste et que tous les phénomènes sont interconnectés et interdépendants. Rien n’existe par lui-même et tout a une ou plusieurs causes, avec la notion de coproductions conditionnées en filigrane. En physique quantique la notion de vide ne correspond pas au néant mais plutôt à un foisonnement de matérialisations d’énergie qui apparaissent et disparaissent grâce à certaines fluctuations de l’énergie du vide quantique. La matière apparait et disparait en fonction du flou quantique et perd donc de sa substantialité palpable et immuable. En bref le vide n’est pas rien et peut au contraire donner naissance à quelques particules ou à un univers entier, selon la quantité d’énergie présente (E= mc² selon la célèbre formule d’A. Einstein où l’énergie et la matière sont considérées comme les deux formes d’une même grandeur).
            De même la vacuité au sens bouddhiste du terme est très différente du néant. En effet la vacuité n’est pas le nihilisme comme cela est trop souvent présenté. Il s’agit simplement de l’absence d’existence intrinsèque. En physique quantique, les états superposés sont une autre forme d’expression étrange de la matière difficilement concevable dans la réalité de tous les jours. Ce principe exprime la possibilité pour une particule-onde d’être dans plusieurs états superposés d’énergie en même temps aussi longtemps que l’ incertitude n’a pas été levée par la mesure ou l’observation. La célèbre expérience de pensée du chat de Schrödinger à la fois mort et vivant tant que la boîte le contenant n’a pas été ouverte, est une autre variante de ce phénomène difficilement compréhensible dans un contexte habituel.
            Le problème des origines fournit également une occasion de confronter les idées bouddhistes et celles de la science. En effet les lois physiques et la vingtaine de constantes physiques qui autorisent l’apparition de la vie dans notre univers, sont très précises et très finement réglées les unes par rapport aux autres, sans que nous puissions expliquer pourquoi. Il aurait suffi par exemple que la masse du proton ou que la charge de l’électron soit légèrement différentes pour que la vie n’apparaisse pas sur terre. La doctrine bouddhiste explique naturellement cela par les notions d’interdépendance et par les flux de conscience qui s’auto ajustent dans un univers sans début ni fin. En fait la théorie du Big-Bang contredit apparemment cette conception en suggérant un début à l’univers mais ce modèle bute sur la singularité même de la première seconde où les lois physiques connues perdent pied. Le mur de Planck ainsi nommé car on ne peut expliquer ce qu’il y avait avant le Big-Bang vient tempérer la certitude d’une naissance de l’univers. Même si "l’hypothèse d’un grand horloger " n’est pas nécessaire comme le disait Laplace, il nous faut bien admettre notre incompréhension scientifique du Tout.

            Conclusion
            A l’issue de ce petit tour d’horizon non exhaustif des rapports entre la physique quantique et le bouddhisme on peut dire que science et spiritualité sont complémentaires et non opposées. Les deux aspects sont absolument nécessaires et indispensables à l’homme pour son évolution future. La philosophie bouddhiste offre à l’être humain par son pragmatisme et sa simplicité le cadre spirituel naturel pour l’épanouissement de la science moderne. Celle-ci découvre chaque jour que la puissance de réflexion et les enseignements empiriques d’hommes ayant vécu il y a 25 siècles sont d’une actualité stupéfiante et qu’ils permettront peut-être à l’humanité de se libérer de ses conditionnements et de ses illusions et d’évoluer enfin vers la sérénité le bonheur et la paix.