Le Moi et l'Amour

           Si je me rappelle bien, il y a presque deux ans, avant de prendre sa retraite, un vieux professeur de l’Université de Bâle s’était fait huer par ses étudiants en abordant le thème de l’amour dans sa dernière conférence. 

            Ce n’est pas sans appréhension que je vais vous exposer aujourd’hui pendant trois quarts d’heure environ un aspect de ce sujet vieux comme le monde, en m’appuyant sur les points de vue de deux de nos contemporains, un oriental et un occidental.

            Le premier est 
Krishnamurti, une figure spirituelle de l’Inde qui a parcouru le monde entier pour propager sa pensée.

            “Ce sont les activités du Moi, qui constituent l’obstacle à l’amour” dit-il dans une de ses causeries en 1946 (“Commentaries on Living”). "Le Moi se montre essentiellement égocentrique, possessif, avide, dominateur, le Moi ne vise qu'à son expansion".        
             “Lorsque nous observons ce qui se passe dans nos vies et dans le monde, nous voyons que la plupart d’entre nous, subtilement ou brutalement, sommes intéressés à l’expansion du Moi. Nous sommes avides de nous prolonger dans le présent ou dans le futur. Pour nous la vie est un processus d’expansion conti­nuelle du Moi, au moyen de la puissance, des richesses, de l’ascétisme ou de vertus, etc. Et ce n’est pas seulement pour l’individu, mais aussi pour le groupe, pour la nation, que ce processus signifie un devenir, un épanouissement et qu’il conduit à des conflits et à des tourments”.

            De même, le sacrifice de soi pour lui n’est qu’une extension du Moi, un raffinement du Moi : ”Le sacrifice conscient est l’expansion du Moi, qui renonce pour mieux obtenir. Vous renoncez à ceci afin de gagner cela. Ceci est placé à un niveau inférieur, cela à un niveau supérieur. Dans ce processus il n’y a pas abandon mais gain d’une plus grande satisfaction, d’une récompense souhaitée. Certains la souhaitent dans le ciel, d’autres ici-bas et dans l’immédiat”.

            Krishnamurti ne croit pas cependant que l’homme soit condamné à l’asservissement de son Moi dominateur et avide. L’amour peut nous en délivrer. Mais il ne faut pas prendre ici “amour” dans son sens ordinaire. Ce dernier implique le désir, la possession et la dépendance, tandis que l’amour véritable exclut, pour Krishnamurti, toute espèce de sujétion ou de domination, il est le jeu d’une communion qui met dans une égalité absolue le Moi et l’Autre, le Moi et tous les Autres.

            “Vivre avec nos semblables est chose difficile et complexe, et bien peu y réussissent sans dommage. Nous voudrions que nos rapports avec nos semblables soient stables, durables, alors qu’ils sont essentiellement mouvants, nous devons comprendre qu’il ne faut pas se plier à des règles intérieures ou extérieures. La conformité, qui est la structure même de l’équilibre social, ne perd son poids et son pouvoir que lorsqu’il y a l’amour. L’amour dans les rapports humains purifie l’individu, car il lui révèle le fonctionnement du Moi. Sans cette révélation les relations entre les individus ne signifient pas grand chose" (“Commentaries on Living”). 

            “Qu’entendons-nous par relation ? Une stimulation et une réponse réciproques entre deux personnes, entre vous et moi. Etre en état de relation, c’est être conscient des rapports réciproques de deux personnes. Ces rapports sont basés sur ce qu’on appelle l’interdépendance, l’assistance mutuelle.

            C’est du moins ce que nous disons : nous parlons d’entraide, d’assistance etc., mais si nous mettons de côté les mots et les écrans émotionnels que nous plaçons entre nous, sur quoi sont basés nos rapports ? Sur un plaisir mutuel, n’est-ce pas ? Si je ne vous plais pas, vous vous débarrassez de moi, si je vous plais, vous m’acceptez comme conjoint, voisin ou ami. C’est là le fait !

            “Qu’est-ce qu’on appelle famille ?  Un rapport d’intimité, de communion. Dans votre famille, dans vos relations avec votre femme, avec votre mari, y a-t-il communion?  Pourtant, c’est le sens réel du mot relation : c’est une communion sans peur, une liberté de se comprendre l’un l’autre, de communier directement. Etes-vous dans cet état ? Peut-être, entre conjoints, l’êtes-vous physiquement, mais cela n’est pas un réel état de relation, car vous vivez l’un et l’autre derrière un mur d’isolement. Chacun de vous a ses désirs et ses ambitions. Vous vivez derrière un mur par-dessus lequel vous jetez à l’occasion un regard et vous appelez cela relation. Un réel état de relation, c’est-à-dire de communion, a des implications infinies. Car là, il n’y a pas d’isolement, il y a de l’amour et non des responsabilités et des devoirs. Ce sont les personnes isolées derrière leurs murs qui parlent de devoirs et de responsabilités. Mais la personne qui aime partage avec l’autre ses joies, ses chagrins, sa fortune et son infortune”. (“The first and last Freedom").

            “L’amour est la seule chose qui soit éternellement neuve. Mais comme la plupart d’entre nous ont cultivé l’esprit, qui est un produit du temps, nous ne savons pas réellement ce qu’est l’amour. Nous en parlons, nous disons que nous aimons nos enfants, notre femme, notre voisin, les hommes, les bêtes, la nature, mais dès que nous sommes conscients que nous aimons, l’activité égocentrique surgit et ce n’est plus de l’amour". 

            L’amour est un état d’être en lequel les activités du Moi ont cessé, mais elle ne cesseront pas si vous ne faites que les repousser, les éviter ou les discipliner.                                                           
            “S’entraîner à aimer, à subir la fraternité humaine est encore dans le champ de l’esprit, et quand les choses de l’esprit remplissent le cœur, il n’y a plus d’amour.

            “L’amour n’est ni quantitatif, ni qualitatif. Lorsqu’on aime, on ne dit pas “J’aime le monde entier" mais lorsqu’on sait aimer une personne, on sait aimer le tout. Parce que nous ne savons pas encore aimer une personne, quelle qu’elle soit, notre amour de l’humanité est fictif. Lorsque vous aimez, il n’y a ni "une personne”, ni "les autres”, il n’y a que l’amour. Ce n’est que par l’amour que nos problèmes peuvent être résolus et que nous pouvons vivre en paix dans le monde”.  

            Car pour Krishnamurti les confusions et les conflits actuels ne sont pas surgis tout seuls.
            “C’est vous et moi qui les avons engendrés, dit-il, n’accusons ni le capitalisme, ni le communisme, ni le fascisme: c’est vous et moi qui les avons créés dans nos rapports réciproques. Ce que vous êtes intérieurement a été projeté à l’extérieur, sur le monde : ce que vous êtes, ce que vous pensez et sentez, ce que vous faites dans votre existence quotidienne est projeté au dehors et constitue notre monde. La société est le produit de nos relations réciproques, lesquelles étant mal posées, égocentriques, étroites, limitées, chauvines, engendrent par projection le chaos”.

            Devant l’état de confusion et de souffrance actuel, vous songerez évidemment à une transformation radicale, une révolution efficace.

            Mais, dit Krishnamurti, il ne s’agit pas de désavouer les capitalistes, ni de se débarrasser des communistes.“Ce qu’en général on appelle révolution n’est que la modification ou le prolongement de la droite, selon les idées de la gauche. La gauche, en somme, n’est que la continuation de la droite sous une forme modifiée. Si la droite est basée sur des valeurs sensorielles, la gauche n’est qu’une persistance de ces mêmes valeurs, différentes seulement en degré et en expression.
            “Un système ne peut pas modifier l’homme, c’est l’homme qui altère toujours le système ainsi que le démontre l’histoire.

            “Par conséquent, la vraie révolution ne peut avoir lieu que lorsque vous, l’individu, devenez lucide, vous comprenez vous-même dans les rapports avec autrui et que l’amour soit la base des relations humaines”. ( “The first and last Freedom” ).

            Selon
Erich Fromm, le psychanalyste de New-York, l’amour est un besoin profond de l’homme. Mais, contrairement à certains autres psychanalystes, il ne croit pas que ce besoin soit d’ordre purement physiologique. "L’union dont l’homme a besoin n’est pas essentiellement l’union érotique, mais l’union au monde, à la nature comme à l’être humain en général, au milieu matériel infini comme aux milieux sociaux divers. Ce qu’on appelle ordinairement “amour” est un échec de ce besoin profond." L’homme croit souvent trouver l’amour humain dans ce que Fromm appelle “l’union symbiotique” qui ne lui donne que la vie en commun avec une autre personne dans l’interdépendance. "En fait, en voulant s’unir de cette manière, l’individu n’arrive qu’à s’emprisonner dans cette prison à deux, l’énergie réellement unitive ne peut plus s’exercer que dans la négation sadique ou masochiste, écrit-il dans “The Art of Loving”.

            “Le coup de foudre, le grand amour, n’est pas en réalité autre chose qu’une forme de dépendance mutuelle et momentanée”.

            “Une autre forme de dépendance, c’est la tendance à “avaler” l’autre, à l’obliger de vous adorer. On est alors le chef mystérieux, inaccessible, le mari ou le père autoritaire qui est craint de toute la famille, le tortionnaire des chambres de tortures. L’anxiété alors diminue, parce qu’en rabaissant l’autre, on s’élève soi-même, on se sent fort, puissant, d’autant plus que l’autre se sent plus faible. Mais il ne s’agit là que d’une fausse puissance, on reste dépendant de sa propre victime parce qu’on ne peut pas se passer de son souffre-douleur. Si, par exemple, la femme humiliée veut se séparer d’un mari autoritaire, celui-ci la suppliera de rester, car sans elle il n’est plus rien, tout comme le tortionnaire a besoin de ses détenus pour "se sentir exister”.

            Le dernier procès de ce couple à Genève, que les journaux qualifient de curieux, illustre bien cette forme de dépendance sadomasochiste. La femme a avoué avoir empoisonné son mari, puis s’est rétracté au dernier moment. Au tribunal, le mari prétendit s’être empoisonné lui-même parce que sa femme lui menait une vie intenable. Et ils sont prêts actuellement à reprendre la vie commune.
            Ce “pardon après le poison" - c’est le titre des journaux - sauvera-t-il leur amour ?

            D’après Krishnamurti, le pardon n’est pas un acte d’amour mais une forme d'extension du Moi. "Ce n’est pas l’amour, ce n’est pas la personne pardonnée, qui comptent, c’est le “Moi qui pardonne” qui demeure le personnage central qui assume l’importance".
                                                                                                    
            En réalité, on n’est pas toujours complètement masochiste ou sadique. Le plus souvent, il se produit chez le même individu une oscillation d’une forme de dépendance à une autre. C’est ainsi qu’on peut un jour parer une personne de toutes les qualités, en être éperdument amoureux et le lendemain, au moindre soupçon, l’accabler des reproches les plus humiliants. Le chef autoritaire peut se faire craindre de ses subordonnés et lui-même se sentir face à son supérieur ou à sa femme, faible et intimidé.

            "La dépendance sadique, comme la dépendance masochiste, créent une “union au monde artificielle" et laissent l’individu insatisfait parce que son dynamisme créateur ne peut pas librement s’exprimer. Il en résulte une sorte de blocage de l’énergie productrice, source d’union réelle au monde qui va tendre à s’exprimer sous forme d’agressivité et de destructivité".

            Pour Erich Fromm, la destructivité n’est pas un instinct de mort, mais une “potentialité secondaire enracinée dans l’existence même de l’homme”( secondaire par rapport à l’élan primaire de créativité productrice ).

            L’homme doit se relier au monde par ce que Fromm appelle l’amour productif pour distinguer de l’amour passif, dépendant et possessif dont nous venons de parler. “L’amour productif n’est pas fondé sur l’aliénation de l’individu au profit d’une Idole qui le transcende et l’engloutit : Dieu, Nation, Parti, Chef ou autre personne, auxquels il faut se sacrifier”. C’est un amour fondé sur la connaissance objective et le respect de l’individualité de l’autre : “Je dois connaître l’Autre objectivement, lit-on dans “The Art of Loving”, afin de surmonter les illusions, les déformations irrationnelles”.

            Et dans “Man for Himself” : “Aimer une personne productivement, signifie être relié à elle en tant que représentant de l’humanité. L’Amour pour un être humain, s’il est séparé de l’amour de l’homme en général, reste nécessairement creux”. L’amour productif est fondé sur un sens profond de l’égalité, c’est-à-dire sur la connaissance que tous les êtres humains, quels que soient leur niveau intellectuel et leurs différences individuelles, partagent les mêmes qualités fondamentales de base, celles d’être avant tout des individus tendant à s’exprimer librement et créativement, tout en étant reliés au monde. Enfin l’amour productif est fondé sur le respect de soi-même. Pour aimer les autres et respecter leur liberté, il faut aussi pouvoir s’aimer soi-même, avoir développé ses propres potentialités créatrices. Ce ne peut être évidemment le fait d’un être dépendant et frustré".

            Dans la société moderne, non seulement les hommes ne s’aiment pas entre eux, mais ils ne s’aiment pas davantage eux-mêmes. Ils recherchent le succès, le profit, le prestige, la puissance, des griseries diverses, mais rarement l’intérêt de leur Moi profond. “La faillite de la culture moderne, dit Eric Fromm, repose non dans le principe d’individualisme ... mais dans la détérioration du sens de l’intérêt de soi, non dans le fait que les gens se soucient trop de leur propre intérêt, mais dans celui qu’ils ne s’intéressent pas assez à l’intérêt de leur Moi réel, pas dans le fait qu’ils sont trop égoïstes, mais dans celui qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes”.

             "Pour atteindre l’état de non-dépendance qui nous permet d’aimer créativement - et non plus sacrificiellement - l’homme moderne doit surmonter de terribles obstacles... Cela tient  au fait que la société où nous vivons est fondée sur la dépendance ( hiérarchique, économique, politique ). Nous vivons au sein de collectivités où l’activité sociale est constamment conditionnée par le désir et la peur. Prendre le chemin du véritable amour, c’est donc forcément se mettre à "contre-courant”. Mais cela n’est possible que si notre maturité intérieure est suffisante".

             L’ouvrage de Erich Fromm “The Art of Loving" commence par ce sérieux avertissement : “Ce livre a pour but de montrer que l’amour n’est pas un sentiment que chacun peut se permettre facilement, en étant différent au niveau de maturité atteint par l’individu... Toutes les tentatives pour aimer sont vouées à l’échec à moins qu’on essaie activement de développer sa personnalité totale...”.

            Nous voyons que, malgré leurs manières différentes de s’exprimer, Krishnamurti et Erich Fromm ont une convergence de pensées étonnantes. Dans ce monde de confusion où une troisième guerre mondiale nous menace comme une épée de Damoclès sur nos têtes, leurs points de vue nous font entrevoir une éclaircie dans ce ciel d’orage : l’espoir, l’espoir en l’homme, non pas en la société ni en des systèmes politiques ou religieux, mais  avant tout, en vous et en moi.
 

            Cery,
            Printemps 1965.

         Erich Fromm, né à Francfort le 23 mars 1900 était un psychanalyste humaniste étatsunien d'origine juive allemande. Il fit ses études à l'université de Heidelberg puis à celle de Munich et enfin à l'Institut de Psychanalyse de Berlin.
         Il fut avec Adorno, Herbert Marcuse et d'autres, un des premiers représentants de l'"Ecole de Francfort".


        Aux États-unis où il a vécu à partir de 1934, il a enseigné au Bennington College, à la Columbia University, puis celle du Michigan et à Yale, et aussi auprès de l'Université Nationale du Mexique. Il fut l'un des chefs de file du mouvement néo-freudien américain.

           Fromm considérait la révolution de l'amour comme l'unique alternative à la destruction de l'humanité. 
            Il est pour un socialisme humaniste, qui ne serait pas utopique, et fait le plaidoyé de la désobéissance à la fois au capitalisme américain et au soviétisme russe. 
            Il est mort à Locarno ( en Suisse ) le 18 mars 1980. 

         Cf.  Biographie détaillée en bas de la page  /2.-pr-c3-a9face-de-l-expos-c3-a9 (2.- Préface de l'exposé)

                                    L'ego s'efface devant le "vrai" amour.