Le MOI et l'ETHIQUE

                   Cet été, lors de mon dernier passage à Paris,  Jacques L., un ami de longue date, me montra un livre qu’il venait de lire :  « Supériorité de l’éthique », avec en sous-titre : De Schopenhauer à Wittgenstein ( Paul Audi,  1999, Presses Universitaires de France, Paris ).
                   -   Le titre me « choque » déjà, dis-je en riant, ce n’est pas « un langage éthique » !
                   -  Ah ! Vous autres Orientaux, vous avez toujours quelque chose à redire, avec votre sacrée  dialectique, dit Jacques.
                   -  Bonjours cher ami ! me salua Thérèse qui surgit du fond de la pièce. Vous voulez de nouveau faire bande à part, pour pouvoir vous chamailler à votre aise ? A mon avis, la critique sans dialectique conduit à la « pensée unique », que ce soit en politique ou en littérature.
                   -   Et encore plus en philosophie, renchéris-je.  Je voulais être simplement précis dans un langage qui exprime la pensée. « Si la nomination ( ou dénomination ? ) n’était pas juste, le langage ne serait pas correct ( ou adéquat ? ) » disait Confucius. C’est aussi une forme de logique.
                   -  Laisse-moi deviner, dit Thérèse, c’est bien ce terme de « supériorité » qui te cause des démangeaisons ?  Bien sûr, l’éthique est quelque chose d’essentiel et ce qui est essentiel n’a pas de degrés ni de limites qu’on puisse mesurer ou discuter comme la morale courante dite universelle ou « la morale provisoire » de Descartes.

                   -   Tout à fait exact, répondit Jacques. Audi, l’auteur du livre, affirme que « dans le premier temps, l’éthique du jeune Wittgenstein ( Ludwig, 1889 – 1951 )  se caractérise par une absence totale de la notion de devoir,  ainsi que l’absence caractéristique de référence aux problèmes de l’autre » ( Carnets  de 1914 – 1916 ). Le philosophe autrichien faisait déjà, à 23 ans, la nette distinction entre l’éthique sans attributs superflus et la morale humaine relative, avec ses diverses restrictions et  son lot de règlements.
 

                   -   C’est parfaitement clair, acquiesça Thérèse. Alors pourquoi Wittgenstein a-t-il encore eu besoin d’élaborer un  Traité de logique philosophique à 32 ans tout en continuant à   se comporter et vivre de façon contraire à ce qu’il avait si doctement enseigner à l’université de  Cambridge ?  Et  Paul Audi se voit obliger d’écrire encore un nouvel ouvrage, en  espérant trouver un  Wittgenstein III, plus compréhensible que les deux autres ? ( Avant-propos du livre, page 5 ). Enfin, le titre « Supériorité de l’éthique » ne serait-il pas une tautologie ?

                   -   En voilà des questions pertinentes, observai-je. Il y a une multitude de réponses. Le philosophe, en général,  semble avoir pour but de philosopher,  c’est à dire de discourir,  de disserter, quitte à   interpréter,  à projeter, à se justifier,  bref à spéculer, en  essayant de chercher  à comprendre le monde dans son ensemble.  
                   -   Descartes, ce grand philosophe du XVIIe siècle, disait  « qu’il faisait la philosophie  pour bien se conduire dans la vie », ajouta Jacques. Wittgenstein, a conçu « la philosophie comme un travail sur soi », après avoir rédigé son «  Tractatus logico-philosophicus, 1921 ». C’est le seul livre publié de son vivant et qui représente, selon Paul Audi, la philosophie proprement dite. La seconde philosophie,  la période post-Tractatus, est représentée par les « Investigations philosophiques » (  publiées  en 1953 ), texte dont il avait préparé l’édition quelque temps avant sa mort, et ses  divers écrits intimes ( Carnets de 1914-1916, Carnets de Cambridge et de Skjolden, 1930 – 1932,  Remarques mêlées 1930, 1937, 1948 ).

                  -    Ce sont les confessions de Wittgenstein qui m’intéressent, beaucoup plus que sa philosophie, trop hermétique pour moi, dit Thérèse. Je viens de lire ce livre de Roland Jaccard : « L’enquête  de Wittgenstein » (  l998, Presses Universitaires de France, Paris ).  Après avoir vécu une existence jugée  scandaleuse, professé une théorie qu’il a  considérée lui-même comme dérisoire, la lumière ne lui est apparue que juste avant son dernier  soupir. Dans la nuit du 28 avril l951 -  raconte R. Jaccard - le mourant murmura à la femme du Dr Bévan qui l’avait accueilli chez lui : « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse ! » ( ibid., p. 88 ).

                   -    Goethe a  dit la même chose : «  La vie est merveilleuse », mais bien avant sa mort, remarqua Jacques. Je ne suis pas psychologue, mais j’ai remarqué que les optimistes  ont une vie relativement moins tragique que celle des pessimistes, surtout quand on les traite en génies. Goethe était l’un des premiers, comme Einstein d’ailleurs, qui firent partie de ces êtres qui croyaient à la vie, à la perfectibilité humaine. Tandis que Wittgenstein était un  individu foncièrement pessimiste. Comment suivre une voie quand on ne croit pas pouvoir aboutir à une issue ? On va au devant de l’impasse. Descartes, malgré ses doutes, savait exactement où il allait. Le Cogito, avec la méditation métaphysique, conduit au souverain bien, qui n’est pas autre chose que l’éthique ou la morale définitive qui n’existe pas encore sur cette terre. De même, Spinoza a édifié son système avec une parfaite sérénité, sans avoir recours à la logique pour parvenir à son concept d’éthique.

                   -  Wittgenstein est-il né pessimiste ? demanda Thérèse. Ou a-t-il été influencé par les lectures de Nietzsche, de Schopenhauer, de Kafka, trois autres génies pessimistes, et  surtout  par le livre qu’il a lu à 15 ans,  Sexe et Caractère de Otto Weininger ( cet auteur qui se tira une balle dans le cœur à 23 ans, six mois après avoir publié son ouvrage exalté qu’il renia par la suite ) ? Il était encore marqué par Karl Krauss, son contemporain. Ce dernier ne rata aucune occasion de ridiculiser le père de Ludwig, Karl Wittgenstein. Fin satirique, exigeant une intégrité morale sans faille, Krauss ne croyait pas au progrès humain, à la perfectibilité de « cet animal qu’il exècre ».

                   -   Le livre de Roland Jaccard raconte que Wittgenstein, né dans un palais,  était le cadet d’une famille de la haute bourgeoisie, dont le père, grand industriel, possédait une des plus grosses fortunes d’Europe, poursuivis-je.  « En  plus, ce chef de famille, ingénieur et homme d’affaires, était supérieurement doué, aussi bien en économie politique qu’en philosophie. Avec son caractère autoritaire, dominateur et intransigeant, il constituait une figure paternelle type du célèbre complexe œdipien, difficilement supportable pour ses cinq fils, dont trois se suicidèrent »  ( ibid., pp. 6, 8 ).

                   -   Je ne crois pas à ce complexe œdipien, dit Thérèse. Ne se sentent écrasés que ceux qui sont particulièrement faibles de caractère, qui ne savent pas se défendre dans la vie. Si ces gens ont en revanche une mauviette pour père, on dit que c’est l’hérédité qui est en cause.  Et puis, Roland Jaccard a écrit une phrase à l’accent bien misogyne : « Les filles, elles, avaient hérité de leur père cette confiance inébranlable dans l’existence – et le désir de le perpétuer qui nous rend si souvent les femmes insupportables » ( ibid., p. 8 ). D’autre part, si les filles héritaient les caractères de leur père, les garçons en hériteraient de leur mère, selon cette croyance populaire universelle observée en Occident comme en Orient. 

                   -   Bien raisonné, approuvai-je. Pendant la période où je travaillais dans un centre psychiatrique universitaire, j’ai souvent mis en garde les assistants-psychiatres et même les psychiatres contre une interprétation abusive de ce concept freudien. Je me rappelle bien cette fois où le professeur Jean Bergeret   fut invité pour donner une conférence. Questionné sur ce sujet, ce  psychanalyste de renommée internationale répondit : « La notion du complexe d’Œdipe, c’est comme de la  mayonnaise, si elle ne prend pas, il faut chercher autre chose... ».

                   -    Quelle prudence ! Il ne voulait pas se mouiller, observa Thérèse.  D’ailleurs, à aucun moment, Wittgenstein ne reprocha  à son père d’être la cause de ses  difficultés, en tout cas, pas ouvertement. Il se contenta de quitter sa famille à l8 ans pour aller aux U.S.A.  Il suivit le conseil de son père en entamant des études d’ingénieur, comme ce dernier. Quand il les renonça  pour se consacrer à la philosophie, il lui fit part de son intention. Il se comporta en fils respectueux.
                   -   J’apprécie bien la réponse du père Wittgenstein à son fils, coupa Jacques : « Oublie ton bien-aimé Schopenhauer, l’Ecclésiaste actuel ! Schopenhauer peut toujours se taillader les poignets et appeler ça de la littérature : il n’a jamais eu à gagner sa vie pas plus qu’il n’a été obligé d’offrir au monde  d’autres choses que de vains gémissements. Il nous faut des hommes qui apportent au monde de l’énergie ; il nous faut, si tant est que ce soit nécessaire un nouveau Goethe, et toi - est-il besoin de le dire ? - tu n’as rien d’un Goethe. » ( ibid., p. 30 ).

                   - A mon avis, cette sortie semble être superflue, car le jeune Wittgenstein avait lui-même compris ses propres faiblesses et son état d’âme à ce moment, fit remarquer Thérèse. C’était un être fort intelligent, et très lucide si l’on en juge par ses critiques du freudisme : « Freud ne nous apprend rien, mais nous fait voir ce dont on ne s’était pas avisé jusque là...  Ce qui est le plus impressionnant dans le cas de Freud, c’est l’énorme éventail de faits psychiques qu’il ordonne... C’est dommage que ses disciples soient tantôt myopes, tantôt presbytes...  La psychanalyse flatte trop le narcissisme ( l’ego ) ... », et son ironie sur la psychologie des profondeurs : « Les gens y trouvent un dédale dans lequel s’égarer » ( ibid.,  p. 53 ).

                   -   Il faut préciser que ces observations pertinentes  furent prononcées après les années passées à Cambridge avec Russell, remarqua Jacques. Car, bien que pessimiste de nature, il a su chercher un Maître de philosophie optimiste, et engagé en plus. Il a aussi subi l’influence d’un autre philosophe  éclectique,  Fritz Mauthner. Autodidacte, passant de Schopenhauer et Nietzsche, à  Lao-tseu et Bouddha, ce contemporain de Freud aboutit, à partir d’une critique du langage, à un mysticisme sans Dieu. « Chaque individu est un prisonnier de son ego dit-il, et il est vain de vouloir envoyer des signaux d’une prison à l’autre ». En écho à ce précurseur clairvoyant, le jeune Wittgenstein notait dans ses carnets    1914-1916 : « Le Je, le Je, le Je, voilà le profond mystère ! »  ( ibid., p. 55 )

                   -    Ce cri me fait penser à celui d’un soldat français qui fit cette même guerre 1914-1918, mais de ce côté de la ligne Maginot, dis-je. Plus jeune de six ans environ, ce futur philosophe notait aussi dans son carnet, à 19 ans : «  Je cherchais mon moi, mais je ne l’ai pas trouvé ». Devinez qui était-il ? .
                   -   Facile, dit Thérèse. C’est Jean Paul Sartre, celui qui a réveillé la conscience du XXe siècle.
                   -   Et pourtant, c’est Karl Marx qui a été élu récemment par la BBC le penseur du millénaire, dit Jacques, même avant Einstein.
                   -   Qu’as-tu contre Marx ? s’exclama Thérèse. Il l’a bien mérité parce qu’il avait les pieds sur terre, il pensait  avant tout à la condition humaine. Regrettes-tu encore nos belles colonies et tes anciens privilèges...  ?
                   -    Oh là ! m’écriai-je.  Jacques, tu le sais bien mais tu la provoques ! Pourquoi ?
                   -    Pour animer un peu la conversation, pardi ! répondit Jacques en riant.

                   -   Le Je du Carnet du jeune Wittgenstein est équivalent au Moi du jeune Sartre, continuai-je. Devenu plus âgé, il le précisa dans son traité de logique philosophique : «  Le Je philosophique n’est ni l’être humain, ni le corps humain, ni l’âme humaine dont s’occupe la psychologie, mais c’est le sujet métaphysique qui est frontière - et non partie - du monde »  Tractatus logico-philosophicus ( 1921 ).

                   -   Dans ce cas, comment reconnaître qui est le vrai je, qui est le vrai moi ?  protesta  Thérèse. Quand  je mange, ce n’est pas moi qui mange ? Je ne peux pas dire : « Je suis Thérèse », parce que Thérèse n’est pas moi ? Où est la logique ! Moi qui croyais que la logique aidait à éclairer et non pas à embrouiller l’esprit !
                   -   Calme-toi, chérie ! dit Jacques en souriant. C’est Proust,  ton auteur préféré, qui sent cette distinction entre   « le Moi intérieur qui écrit, et le Moi extérieur de la vie sociale et   quotidienne ». On peut considérer le Je philosophique comme le Moi intérieur,  et le Moi  habituellement  parlant comme le Moi extérieur, tout en gardant à l’esprit que ces deux entités forment un tout  inséparable. 

                   -    Dans ce cas, je préférerais les termes de Moi essentiel et de Moi existentiel,  dis-je. Proust écrit divinement. Sa littérature vient à la fois de son Moi essentiel et de son Moi existentiel. Pourtant la vie de Proust ne présente rien de particulier, excepté son handicap asthmatique, qui ne le dérange nullement dans sa production littéraire. C’est un génie sans complexe, qui mène une vie sans histoire.
                   -    Par contre, le génie de Wittgenstein ne le mène qu’à « la nudité et la détresse » comme il le constate lui-même,  remarqua Thérèse. Est-ce parce que Proust ne doute pas souvent, tandis que Wittgenstein doute toute sa vie ? Le premier atteint probablement ses objectifs, tandis le second passe péniblement son existence à douter. Il est mal dans sa peau, comme un personnage de Proust : « vivant dans un malaise semi-permanent cherchant un-je-ne-sais-quoi ! ».
                   -    Si, il cherche l’Ethique, dis-je. Il a écrit un Traité de logique philosophique devenu célèbre en Europe. Pourtant, non content de son ouvrage  il continue à chercher.

                   -    La célébrité n’est qu’une forme d’appréciation extérieure, tandis que dans son for intérieur, l’auteur n’est pas du tout satisfait de son œuvre, dit Jacques. Le doute est nécessaire pour n’importe quelle sorte de recherche. Descartes doutait, mais je ne pense pas qu’il fût mal dans sa peau, ce sont la plupart de gens que le lisent qui se sentent mal à l’aise.

                   -   Je me rappelle une phrase du livre de Roland Jaccard : « Ce que Weininger a entrevu dans un éclair de lucidité,  il faudra toute une vie à Wittgenstein pour l’affronter »      ( ibid., p. 18 ), dit Thérèse. Weininger est celui qui s’est suicidé à l’âge de 23 ans, après avoir renié l’essai philosophique « Sexe et Caractère » qu’il avait publié six mois auparavant. Il s’était lui-même condamné à mort par son livre, dans lequel sourd une haine de soi violente, inexorable, parce qu’il se voyait porter  tous les péchés d’Israël qu’il avait dénoncés chez les autres. L’Ethique ou la Mort.  Il a choisi la mort. C’est cette œuvre néfaste que le jeune  Wittgenstein a dévoré vers quinze ans au lycée de Linz,  où son camarade de classe, Adolf Hitler, excella en histoire, tandis que lui, Ludwig, obtint de très bons résultats en... éducation religieuse. Toute sa vie, des idées de suicide l’ont hanté, mais comme le Christ, il a préféré porter sa croix.

                   -   Wittgenstein,  n’avait pas seulement entrevu cette lucidité, qui luisait déjà dans ses premiers carnets ( 1914 – 1916 ), dit Jacques. Il poursuivit cette lumière jusqu’à sa mort.  Cette époque  de Cambridge,  depuis 1911 comme disciple de Russell, puis comme simple soldat sur le front pendant la première guerre mondiale, jusqu’à  la publication en 1921 de son Tractatus logico-philosophicus, a  été intitulée « Wittgenstein I » par Paul Audi (  Supériorité de l’Ethique, p. 4 ).  Ce dernier y décèle  d’énormes différences doctrinales avec celle de « Wittgenstein II », groupant les écrits postérieurs, ce travail sur soi - selon l’expression du philosophe - qui passe par la confession dont participent des journaux et autres écrits intimes  ( Carnets l914 – 1916, Carnets de Cambridge et de Skjolden 1930 – 1932 , Remarques mêlées, 1930 – l937 - 1948 ), et les Investigations philosophiques ( 1953 ), publiées à titre posthume. 

                   -    Il y a donc un progrès dans le cheminement de sa pensée, dis-je. Le Tractatus logico-philosophicus, le seul livre publié de son vivant, qui le propulsa vers la célébrité, Wittgenstein l’a renié, comme  Otto Weininger l’a fait avec son unique ouvrage « Sexe et Caractère ». Il ne s’attendait pas à cette folle admiration pour un livre dans lequel lui-même n’avait pas pu  exprimer toute sa pensée, résoudre les contradictions multiples, et tenir ces paroles écrites dans la préface :   « Tout ce qui peut être dit, peut être dit clairement, et tout ce dont on  ne  peut parler, il faut le taire ». A son éditeur Ficker, il donna même la clef :  « Mon ouvrage comporte deux parties : celle qui est présentée ici, et tout le reste que je n’ai pas écrit. Et c’est justement cette seconde partie qui importe » ( L’enquête de Wittgenstein, p. 56 ).

                   -   Alors, à quoi bon le publier ? dit Thérèse. L’auteur du livre conseilla  même à son éditeur anglais d’y ajouter quelques feuilles blanches pour que le lecteur puisse cracher dessus sa rage de ne pas l’avoir compris. ( ibid.,  p. 57 ).
                   -    Wittgenstein était conscient du caractère dérisoire de son livre, dit Jacques. Dans la même année de sa parution, en 1921, Wittgenstein a écrit le 2 janvier  à son ami Paul Engelmann : « Je suis un de ces cas qui peut-être aujourd’hui ne sont pas si rares : j’avais une tâche, que je n’ai pas accomplie, et maintenant la faillite est en train de briser ma vie. J’avais  envie de faire de ma vie quelque chose de positif, de devenir une étoile au ciel. Au lieu de cela, je suis resté fixé à terre et maintenant je m’éteins peu à peu » ( ibid., p. 59 ).
                   -      Cette tonalité mélancolique recèle un orgueil démesuré : vouloir devenir une étoile du firmament, dis-je. Parce qu’il visait trop haut, il devait tomber bien bas, ou plutôt il a réalisé qu’il n’était pas à la hauteur de sa tâche. Il le sut très tôt. Ce livre qu’il venait d’écrire ne répondait pas à son espoir de devenir un génie. Car il était très perfectionniste, intransigeant avec lui-même, prenant pour devise : « Tout ou rien »,  synonyme de : « Le Génie ou la Mort » d’Otto Weininger.

                   -      On sait la fascination que le livre « Sexe et Caractère » exerça sur le jeune Wittgenstein, dit Thérèse.  Ces phrases recopiées dans ses Carnets semblent être gravées dans sa mémoire : « Le grand homme n’est pas seulement le plus fidèle à lui-même, le moins oublieux de sa propre vie, celui à qui l’erreur et le mensonge sont le plus odieux et le plus insupportable ; il est  aussi le plus social, l’homme le plus solitaire en même temps le plus solidaire. Le génie est une forme supérieure de l’être, non seulement intellectuellement, mais moralement.  Le génie exprime l’Idée dont l’Objet  est représenté par l’Univers entier. Et il en est l’affirmation vivante et éternelle » (  ibid., p. 25 ).
                   -      C’est l’idéal du Moi essentiel, encore inaccessible pour le Moi existentiel de Wittgenstein, dis-je. Ce dernier est parfaitement conscient de ce décalage, et de  son impuissance à y parvenir. De là naissent des sentiments de culpabilité, d’auto-dépréciation, de haine de soi, voire des idées de suicide.

                   -      Dans ses Carnets, il répétait souvent : « Je suis un salaud, je suis un lâche». Bassesse et pourriture, étaient les mots qu’il s’attribuait, dit Thérèse. Il détestait le monde humain. A quatorze ans, au lycée de Linz, il montrait son mépris pour ses camarades, fils d’ouvriers et de paysans en général, qu’il traitait de « racaille ». Sur le front pendant la guerre 1914 - l918, il trouva intolérable sa lâcheté, cette peur qu’il éprouva quand les obus plurent autour de lui, intolérable le dégoût que lui inspiraient ses compagnons d’armes. Comme dépourvu de tout sentiment humain, il ne témoignait d’aucune compassion en apprenant la mort d’un compagnon tombé sur le champ de bataille. Il disait  chaque fois : « C’est encore ce qui pouvait lui arriver de  mieux ». Il répéta souvent par la suite que c’était la guerre qui lui avait sauvé la vie, qu’elle lui avait métamorphosé, qui l’avait rendu plus digne. Il précisait aussitôt qu’il entendait par là qu’il état devenu un peu plus lucide qu’alors sur son manque de dignité ( ibid., p. 49 ).

                   -      S’il a fait des progrès sur le plan intellectuel, il n’a rien changé sur le plan émotionnel et affectif,  malgré cette lucidité qui ne l’a fait que souffrir davantage, dit Jacques.  Vers la cinquantaine, il écrivait dans son journal intime : « J’ai beaucoup souffert, mais je suis apparemment incapable d’apprendre de ma propre vie. Je souffre toujours exactement comme je souffrais il y a de nombreuses années. Je ne suis pas devenu ni plus fort, ni plus sage »  ( ibid., p.85 )
     

           Suite/2.-une-qu-c3-aate-inachev-c3-a9 (2.- Une quête inachevée)