Le Paradoxe


             Etymologiquement, le mot paradoxe vient du préfixe "para" ( contre ) et du grec "doxa" ( opinion ) et signifie donc opinion contraire à l'opinion commune. Ce qui est contraire à l'opinion commune est considéré comme paradoxal car selon le sens commun, les contraires ne peuvent que s'opposer.

              L'opinion commune s'est forgée ainsi une logique défensive croyant pouvoir préserver sa tranquillité et son conformisme rassurant
              Il faut admettre que le paradoxe dérange et insécurise, qu'il peut ébranler les préjugés admis comme les convictions acquises, que, faute de temps, de courage ou d'occasion, on n'a pas pu remettre en question.,

              Or c'est le contraire qui se produit. L'être humain semble plus angoissé, plus désemparé que jamais devant les changements et les transformations de l'individu, de la société et du monde. En niant ou en fuyant le paradoxe, il s'interdit et l'explication et la compréhension du mouvement de la Vie. Pourtant, le paradoxe est un phénomène naturel que l'on trouve chez les mystiques de tous les temps, comme chez les scientifique  de la physique moderne.  

                      A.‑ PRADOXE ET SPIRITUALITE

              Si en Occident, l'esprit logique et analytique écarte souvent le paradoxe, en Extrême‑Orient la pensée pragmatique et synthétique chinoise s'y plonge tout entière et même en fait un symbole.

              En effet, le T'aï‑Ki T'u ou diagramme du Principe suprême, existant depuis plus de 40 siècles, est représenté graphiquement par un cercle dans laquelle une partie blanche ( le Yang ) et une partie noire ( le Yin ) sont séparées par une courbe en forme d'un S.

            Au sens propre, le Yin et le Yang désignent les versants sombre et ensoleillé, d'une montagne ou les intervalles nuit et jour qui ne sont que les deux aspects d'une même réalité.
            Au sens figuré, ces deux pôles sont interprétés comme féminin et masculin, doux et dur. Yang, le pouvoir fort, masculin, créateur, est associé au Ciel ( le cosmos mouvant, tandis que Yin, l'élément faible, féminin, réceptif, est assimilé à la Terre ( sous nos pieds ) au repos. Par extension, Yang représente l'intellect masculin clair et rationnel, Yin indique la conscience féminine complexe et intuitive. Yang est considéré aussi comme la force créatrice du Roi, Yin est le caractère tranquille et contemplatif du Sage.

              Le petit point noir dans la partie blanche et le petit point blanc dans la partie noire montrent que tout élément masculin comporte un principe féminin et que tout élément féminin comporte un principe masculin.
              La disposition du diagramme symbolise en outre le mouvement de la Vie: naissance, mort, renaissance, ... 
              Chaque fois que l'une des deux forces atteint son extrême, elle contient déjà le germe de son opposé:

              "Lorsque le Yang atteint son apogée, il laisse la place au Yin, le Yin ayant atteint son apogée laisse la place au Yang" ( Wang‑Chung, cité par J. Needham ).

              Le Yang et le Yin constituent le principe directeur du Yi‑king ( Livre des Changements ou Livre des Mutations qui existe dans sa forme écrite depuis environ 30 siècles, tout comme les Védas ( livres sacrés de l'Inde contenant des recueils de prières, d'hymnes, etc.. Les trois principaux courants de la pensée chinoise le Taoïsme, le Confucianisme et le Bouddhisme, notamment le Bouddhisme Zen ),malgré leurs formes diverses, ont pour dénominateur commun ce Principe suprême ( ou le Tao, la Voie ) dont la principale caractéristique est la nature cyclique de son mouvement et de ses transformations incessantes.

              Tous les développements dans la nature, tant ceux du monde physique que ceux des situations humaines révèlent ces modèles "alternés" : de va‑et‑vient, d'expansion et de contraction, d'élévation et d'abaissement.

              Les sentences du Tao Te king ( Livre du Tao ) attribué à Lao-tseu ( 570-490 avant J. C. ), illustrent bien cette interaction continuelle entre les tendances opposées :

            "S'abaisser pour s'élever,
            Renforcer pour affaiblir,
            Exalter pour éliminer,
            Donner pour prendre,
            Telle est la subtile sagesse" ( Chap. XXXVI ) 
ou bien:

            "Courbe-toi et tu resteras droit
            Vide-toi et tu seras plein,
            Use-toi et tu redeviendras neuf" ( Chap. XXVII )
ou encore :

            "La vertu suprême est sans vertu,
            c'est pourquoi elle est la vertu.
            La vertu inférieure ne s'écarte pas de la vertu,
            c'est pourquoi elle n'est pas la vertu" ( Chap. XXXVIII )
et aussi :

            "Quand tout homme sous le ciel
             nomme beauté ce qui est beau,
             voici que naît la laideur.
             Quand tout homme sous le ciel
             Nomme bonté ce qui est bon,
             voici que naissent les maux …" ( Chap. II )

              Les notions du Bien et du Mal ne sont pas opposées comme en Occident, mais
interdépendantes comme le Yang et le Yin. Reconnaissant leur relativité et celle de toutes les conventions morales, politiques ou sociales, le sage taoïste ne s'efforce pas d'atteindre le bien absolu ou l'ordre parfait, mais tente plutôt de maintenir un équilibre ( dynamique et non pas statique ) entre le bien et le mal, entre l'ordre et le désordre.

              Le couple Yin‑Yang est partout présent dans la culture chinoise. "La vie, dit Tchouang-tseu, est le mélange harmonieux du Yin et du Yang". La médecine traditionnelle chinoise, y compris l'acupuncture, et la diététique, se basent également sur l'équilibre du Yin et du Yang dans le corps humain et considèrent toute maladie comme une rupture de cet équilibre.

              A l'époque même où Lao-tseu et son école développaient leur conception du monde, les traits essentiels de ces notions taoïstes étaient également enseignées en Grèce par HERACLITE d'Ephèse ( 546 ‑ 480 avant J.C. Le physicien Fritjof CAPRA, dans son ouvrage célèbre "Le Tao de la physique" ( 1975, traduction française chez Tchou éditeur, Paris, 1979 ), dont nous avons emprunté quelques citations et commentaires pour illustrer cet article, révèle qu'on établit souvent un rapport entre HERACLITE et la physique moderne, mais il est rarement fait allusion à certaines convergences entre les idées de ces deux contemporains ( page 118, op. cit. ). Héraclite ne fut pas seulement d'accord avec Lao-Tseu sur l'importance du changement continuel qu'il exprima en son célèbre aphorisme "Tout passe", mais aussi sur l'idée que tous les changements sont cycliques.

              C'est le mouvement qui assure l'unité du Tout en sa multiplicité. "C'est la même chose d'être ce qui est vivant et d'être ce qui est mort, éveillé ou endormi, jeune ou vieux; car par le changement, ceci est cela, et par le changement, cela est à son tour ceci." ( frag. 88, cité par A. Jeannière "La pensée d'Eraclite d'Ephèse", Edition Montaigne, Paris, 1959 ). Comme Lao‑Tseu, Héraclite voit l'harmonie dans le jeu des opposés :


              "Ce qui est taillé en sens contraire s'assemble, de ce qui diffère naît la plus belle harmonie; tout devient par discorde" ( frag. 8, op. cit. ) car, "On ne saurait même pas le nom de la justice s'il n'y avait pas d'injustices" ( frag. 23, op. cit. ).

              Ces deux derniers fragments semblent faire écho aux sentences du Tao Te King de Lao‑Tseu, comme le langage suivant d'EMPEDOCLE, philosophe grec ( Agrigente, Sicile v. 490 ‑ V. 435 av. J. C. ) :

              "Tout naît de la contradiction, chaque chose se convertit en son contraire."
              "L'harmonie la plus belle est celle qui naît des dissonances.".

              Au début de l'ère chrétienne, la théologie en Occident fut fortement influencée par la vision aristotélicienne de l'univers, soutenue par l'Eglise romaine. Pourtant, ces versets bibliques paraissent bien déconcertants :

              "Je suis venu dans le monde pour exercer ce jugement: que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles." ( Jean 9 ; 39 ).
              "Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu apporter non la paix, mais l'épée; je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison." ( Mat. 10 ; 34 ).
              "Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple." ( Luc 14:26 ).
              "Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a." ( Mat. 25 ; 29 ).

              On retrouve ce langage paradoxal chez une grande figure de la mystique rhénane Maître ECKHART ( 1260‑1327 ) : "On ne peut voir que par la cécité, connaître que par la non connaissance, comprendre que par la déraison." ( dans "Faux‑pas", M. Blanchot, P. 36, Gallimard, Paris, 1943.) Le dominicain Jean ECKHART fut traité d'hérétique vers la fin de sa vie parce qu' "on ne comprend rien à ses sermons''. Voici deux des 28 articles incriminés, condamnés par le Pape Jean XXII d'Avignon :

              "Celui qui blasphème Dieu loue Dieu."

              "Dieu n'est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur. Quand j'appelle Dieu bon, je parle aussi mal que si j'appelais noir ce qui est blanc." ( Cf. "Bulle de Jean XXII" dans "Maître ECKHART, Traités et Sermons", Traduction allemande de F. A. et J. M. Bd. Montaigne, Paris, 1942 ).

              Nicolas de CUES 1401‑1450 ), cardinal et philosophe allemand, est un autre représentant de ce courant mystico-chrétien : "L'admission des contraires, réputée hérésie dans la secte aristotélicienne, dit‑il, est le point de l'ascension mystique." ( "La Docte ignorance", cité par Vansteenberghe, Nicolas de Cues, p. 283 ).

              Ce mouvement de spiritualité mystique est exprimé sous forme de poèmes par le moine espagnol Saint Jean de la Croix ( 1542‑1591 ) :

             "Je pénétrai où je ne savais
             et je demeurai ne sachant,
             toute science dépassant..."

ou encore:

            "Je vis sans vivre en moi, 
              et telle est mon attente 
              que je meurs de ne pas mourir …"

              Pour avoir tenu un langage jugé absurde et scandaleux par les autorités religieuses de cette époque, le Père Jean de la Croix fut jeté en prison en décembre 1577 :

              "Que l'âme s'applique sans cesse non à ce qui est plus facile, mais à ce qui est plus difficile, 
              Non à ce qui plaît, mais à ce qui déplaît ...  
              non à vouloir quelque chose, mais à ne rien vouloir ... 
              Non à chercher ce qu'il y a de meilleur dans les choses, mais ce qu'il y a de pire...
              Pour arriver à savoir tout, veillez à ne rien savoir de rien
              Pour arriver à être tout, veillez à n'être rien en rien
              car pour venir du tout au tout, il faut se renoncer du tout au tout ..."  
              ( Montée du Carmel, Ch. XIII ).

              Le sens de ce langage mystique ne peut être saisi que si l'on se baigne dans la vision mouvante du TAO ou dans l'expérience vécue du ZEN.

              Le Zen, cette branche du Bouddhisme chinois et japonais ( fondée en Chine au VI e siècle ) utilise aussi le paradoxe comme l'un des procédés d'enseignement. Cependant, les Maîtres Zen évitent l'abstraction et se cantonnent dans le concret en recourant parfois aux faite triviaux de la vie quotidienne ( D. T. SUZUKI, "Essais sur le Bouddhisme Zen", Editions Albin Michel, Paris, 1940 ).

              En voici quelques exemples :

              "Les mains vides j'avance, et pourtant la bêche est dans mes mains;
              Je vais à pied, et cependant je suis monté sur le dos d'un bœuf;
              Lorsque je passe sur le pont, voyez! L'eau ne coule pas, mais c'est le pont qui coule!  ( op. cit., page 348 ).

              Pa-kiao, un moine coréen du IX e siècle fit un jour un sermon commençant par : "Si vous avez un bâton, je vous en donnerai un; si vous n'en avez pas, je vous le prendrai"

              Lorsqu'on demanda à Tchao-tcheou, un autre Maître zen :"Si un homme vient à vous dénué de tout, que lui direz-vous?  ‑ Qu'il le jette au loin, répondit immédiatement le Maître.  ‑ Que devra-t-il jeter puisqu'il n'a rien!  ‑ Qu'il continue à le porter, conclut le Maître".

               D. T. SUZUKI, un des grands Maîtres contemporains du Zen nous rapporte enfin cette anecdote:
              "0koubo Shiboun, célèbre comme peintre de bambous, fut prié d'exécuter un kakémono ( sorte de paravent ) représentant une forêt de bambous. Il accepta et peignit avec toute son habileté renommée un tableau où tout le bouquet de bambous était peint en rouge. Le client s'émerveilla du talent extraordinaire avec lequel ce tableau avait été exécuté. Puis il se rendit chez l'artiste et lui dit: "Maître, je viens vous remercier pour le tableau, mais excusez‑moi, vous avez peint les bambous en rouge.‑ Eh bien! s'écria le Maître, de quelle couleur les voudriez-vous? ‑ En noir, évidemment, répondit le client. ‑ Et qui donc, répondît l'artiste, a jamais vu un bambou à feuilles noires?".

              Lorsqu'on est habitué à considérer les choses d'une certaine façon, commente Maître SUZUKI, on trouve indéfiniment difficile de changer de direction et de partir sur une nouvelle base. La véritable couleur du bambou n'est peut‑être ni le rouge, ni le noir, ni le vert, ni aucune couleur connue de nous. Peut être est il rouge, et peut être est‑il noir. Qui sait? Après tout, les paradoxes qu'on imagine ne sont peut‑être pas réellement des paradoxes ! ( page 350, op. cit. ).


                       B.- PARADOXE ET PHYSIQUE MODERNE

              Depuis le début du siècle, le paradoxe devient un caractéristique de la physique moderne. Les physiciens, en abordant pour la première fois la réalité étrange et inattendue du monde atomique, se heurtèrent à des paradoxes insolubles malgré les instruments de plus en plus perfectionnés mis à leur disposition. "Chaque fois que les physiciens questionnèrent la nature dans une expérimentation atomique, celle‑ci répondit par un paradoxe, et plus ils essayaient de clarifier la situation, plus aigus devenaient les paradoxes. Il leur fallut un long moment pour accepter le fait que ces paradoxes appartiennent à la structure intrinsèque de la physique atomique et réaliser qu'ils surgissent chaque fois qu'on essaie de décrire les phénomènes atomiques dans les termes de la physique traditionnelle." ( Fritjof CAPRA, op. cit. page 68 ).
              En effet, il leur fut difficile d'approcher les deux bases de la physique moderne ( théorie de la relativité et théorie des quanta ) avec les notions euclidiennes et newtoniennes de la physique classique.

              Rappelons que la théorie de la relativité et la théorie des quanta ont été conçues par Albert BINSTEIN et décrites dans deux articles publiés en 1905.
              "Selon la théorie de la relativité, écrit F. CAPRA ( op. cit., page 64 ) l'espace n'est pas tridimensionnel et le temps n'est pas une entité séparée. Tous deux sont intimement liés et forment un continuum à quatre dimensions. Dans la théorie de la relativité, par conséquent, nous ne pouvons jamais parler de l'espace sans parler du temps et vice‑versa … "

              Dans la physique classique, la masse d'un corps est toujours associée à une substance matérielle indestructible et interchangeable. La théorie de la relativité a montré que la masse n'a rien à voir avec une substance quelconque, mais est une forme de l'énergie.

              "Même un corps au repos contient de l'énergie emmagasinée dans sa masse, et le rapport entre les deux est donné par la célèbre équation : E = mc2 , c étant la vitesse de la lumière." ( op. cit. page 65 )  "Le fait que la masse d'une particule soit équivalente à une certaine quantité d'énergie signifie que la particule ne saurait plus dès lors être perçue comme un objet statique, mais doit être considérée comme un modèle dynamique, un processus mettant en jeu l'énergie qui se manifeste elle‑même comme masse." ( op. cit. page 79 ).

              La théorie de la relativité ne saurait être complète sans la fusion avec la théorie des quanta.
              La théorie des quanta, dont le premier pas fut fait en 1900 par l'Allemand Max PLANCK qui lui a donné la dénomination, fut reprise vers 1905 par Albert EINS­TEIN, qui travaillait d'une manière tout à fait indépen­dante de l'hypothèse de PLANCK ( Otto R. FRISH, "Atomic Physics today, Basic Book", In., New York, 1961 ). Ce fut le physicien danois Niels BOHR, qui, en 1913, appliqua pour la première fois l'idée de la théorie des quanta à l'atome ( op. cit., traduction française, Editions Albin Michel, Paris, 1964, page 86 ). Elle n'a pu enfin prendre naissance que vers 1920, "grâce à un groupe international de physiciens parmi lesquels le Danois Niels BOHR, le Français Louis de BROGLIE, les Autrichiens Ervin SCHRO­DINGER et Wolfgang PAULI, l'Allemand Werner HEISENBERG et l'Anglais Paul DIRAC." ( Fritjof CAPRA, op. cit., p. 68 )
              Ce dernier a formulé une équation relativiste décrivant le fonctionnement des électrons et révélant "une symétrie fondamentale entre la matière et la non­-matière". "La symétrie entre la matière et l'anti‑matière suppose que pour chaque particule donnée ( électron ), existe une anti-particule ( anti‑électron ou "positron" ), de masse égale et de charge opposée." ( op. cit., page 79 ).
              Cette découverte de DIRAC a été commentée par Louis de BROGLIE ( "L'électron magnétique", page 207 ) : " … Nous n'avons besoin que d'une masse, le calcul nous en donne deux, deux masses pour un seul objet."
              D'autre part, toutes les particules peuvent se transformer en d'autres particules: elles peuvent être produites à partir de l'énergie et retourner à l'état d'énergie. "Les particules subatomiques sont donc à la fois destructibles et indestructibles." ( Fritjof CAPRA, op. cit. page 80 ).
              En plus, ces unités subatomique de la matière sont des unités très abstraites et ont un double aspect :

              Selon la façon dont un physicien les observe, elles ap­paraissent tantôt comme particules ( perçues comme fixes, localisables ), tantôt comme ondes ( en mouvement, insai­sissables ).


 

Particule et Onde
 
              Et il s'avère impossible de mesurer la position ou la vitesse d'une particule. "Si nous décidons de mesurer avec précision la position de la particule, dit F. CAPRA, celle‑ci n'a tout simplement pas d'énergie cinétique déterminée, et si nous décidons de mesurer sa vitesse, la particule n'a plus de position déterminée." ( op. cit., page 143 ). En outre, "la mesure modifie l'état de l'électron. L'univers ne sera jamais le même ensuite. Pour décrire ce qui s'est produit, il faut rayer l'ancien mot d'"observateur'' et lui substituer le terme de "participant". D'assez étrange façon, l'univers est un univers de participation." ( J.A. WHEBLER, "La conception de la nature selon les physiciens", J. Mehra édit., page 244 ).

              On ne peut donc décrire avec précision l'état de la particule. "Elle n'est ni présente à une place précise, ni absente. Elle ne modifie pas sa position ni ne reste en repos. Ce qui change, c'est le modèle de probabilité, et donc les tendances de la particule à exister en certains lieux." ( P. CAPRA, op. cit., p. 156 ).

              Selon les mots de Julius Robert OPPENHEIMER, père de la première bombe A: "Quand nous nous demandons, par exemple si la position de l'électron reste la même, nous devons répondre "non". Quand nous nous demandons si la position de l'électron change avec le temps, nous devons répondre "non". Quand nous nous demandons s'il est en mouvement, nous devons répondre "non"  ! ". ( J.R. OPPENHEIMER, "Science and the Common Understanding" pages 42‑43 ).

              Ainsi, les théories de la physique moderne ont radicalement bouleversé les notions traditionnelles d'espace et de temps, d'objets isolés et 'statiques, de cause et d'effet. "A l'étroite notion classique de causalité succède désormais le concept plus large de causalité statistique, où les probabilités de événements atomiques sont déterminés par la dynamique de l'ensemble du système." ( F. CAPRA, dans "Science et Conscience. Les deux lectures de l'Univers", Colloque International de Cordoue du 1er au 5 octobre 1979, Stock éditeur, 1980, page 45 )

              Niels BOHR a introduit le mot de "complémentarité" pour répondre à la relation d'incertitude HEISENBERG. Selon l'expression de Bohr, la position et la vitesse d'une particule sont des quantités "complémentaires" Otto R. FRISCH, op. cit. page 261 ).
              En remplaçant le terme d'observateur par celui de participant, la théorie quantique implique la conscience humaine dans la description de l'univers. Selon l'expression d'Eugène WIGNER, cité par F. CAPRA :"Il n'était pas possible de formuler les lois de la théorie des quanta d'une façon pleinement cohérente sans faire référence à la conscience." ( op. cit., page 305 ) ).
              Energie et matière, particules et ondes, matière et anti‑matière, existence et non‑existence, opposition et complémentarité, science et conscience, ces concepts sont autant de paradoxes pour la physique classique.
              Ces paradoxes ne peuvent être dépassés que par l'adoption de la conception relativiste de l'unité des êtres et des choses et de leurs interactions réciproques.

                           CONCLUSION

              La spiritualité des mystiques et l'exploration du monde subatomique ont révélé que le paradoxe métaphysique et le paradoxe de la physique moderne viennent de l'incapacité humaine d'appréhender la réalité du monde. Cette réalité est aussi insaisissable que le mouvement de l'électron que semblent décrire ces anciennes prières sacrées hindoues au V e siècle avant l'ère chrétienne :

              "Cela bouge, cela ne bouge pas.
              C'est loin et c'est proche.
              C'est à l'intérieur de tout ceci 
              Et c'est en dehors de tout ceci." ( Isa‑Upanishad, 5 )

              En effet, cette réalité est au delà du langage et du raisonnement, où des notions en apparence contradictoires et inconciliables sont considérées comme n'étant rien d'autre que les divers aspects de cette réalité mouvante.

              Pour atteindre cette réalité, les anciens mystiques ont emprunté la voie intuitive de la méditation, et les initiés de la physique moderne ont suivi le chemin rationnel de l'expérimentation.
              Ces deux choix opposés sont cependant complémentaires et nécessaires pour une meilleure compréhension de l'univers entier.
              Nous ne pouvons la saisir que par une vision "holistique" ou "systémique" du monde, en reconnaissant le caractère provisoire et illusoire des théories, l'interdépendance entre la nature et l'être humain, et la nécessité d'une participation, ou d'une coopération harmonieuse de tous les êtres avec le monde environnant.

              "Parallèlement aux leçons de la théorie atomique, dit le physicien Niels BOHR, nous devons nous tourner vers les problèmes épistémologiques auxquels déjà des penseurs comme Bouddha et Lao-tseu ont été confrontés, en essayant d'harmoniser notre situation de spectateurs et acteurs, dans le grand drame de l'existence." ( "Atomic Physics and Human Knowledge", page 20 ).

              Ce drame de l'existence provient de notre imagination fantasmatique, de notre illusion du savoir, de notre soif du pouvoir, de la peur et l'angoisse qui nous entraînent dans une quête incessante de l'absolu et de la permanence, au milieu d'un monde continuellement en mouvement et en évolution. Et c'est dans ce contexte de vie que notre esprit se heurte aux paradoxes et notre cœur aux ambivalences.
              L'antinomie des opposés ou l'opposition des contraires provoque certes des résistances, des conflits, des désordres, mais crée aussi des mouvements, des courants, des élans... C'est le dynamisme de la VIE.

              Sans recourir à la physique subatomique, nous savons que l'Univers ne peut avoir de formes existantes s'il n'y a pas le phénomène d'attraction moléculaire ( cohésion des forces opposées entre molécules ). De même, le courant électrique ne se produit que s'il y a une différence de potentiel entre le pôle positif et le pôle négatif.

              Une vraie démocratie ne progresse pas sans une opposition gauche-droite des partis politiques.
              Le véritable amour profane oscille entre l'amour et la haine. Cependant nous ne rêvons qu'au grand Amour, à cette image de l'amour impossible ou inachevé figée dans le temps.
              L'opposition des contraires est dans la nature des choses et des êtres. Accepter ce postulat, c'est accepter la Vie. La notion de complémentarité même semblerait être superflue si nous arrivions à saisir le sens de ces paroles du sage HERACLITE d'Ephèse, datant d'il y a plus de 25 siècles :
              "Le conflit ‑ l'opposition des contraires ‑ est père de toutes choses et roi de toutes choses ; dans les uns il révèle des dieux, dans les autres des hommes ; des uns il fait des esclaves, des autres des êtres libres." ( "De la Nature" frag. 53, op. cit. ).
 
            LĐT
            Prilly,
            printemps 1984.
 

            Cf. : Maître ECKHART : Bouddhisme et Christianisme

            A voir : Yin-Yang et la notion de Complémentarité

                                                         Les cygnes à Vidy (Lausanne)