Le sens clinique

                                                       
   DE LA RECONNAISSANCE DES VISAGES A LA RECONNAISSANCE DES MALADIES

 ( Propos à bâtons rompus à l'occasion du colloque "Troubles de la reconnaissance des visages" - 24 janvier 1969, Hôpital de Cery, Centre Universitaire de Psychiatrie de Lausanne ).


            Le Docteur ASSAL, ancien assistant de l'Hôpital, a eu la bonne idée d'amener comme orateur au colloque hebdomadaire, son ami et condisciple le Docteur ZARAVAS, actuellement Chef de laboratoire de la Section neurologique de la Salpêtrière à Paris.

            L'invité, sans préambule ‑ son ami s'en étant déjà chargé ‑ entra directement dans le sujet. Se mettant au point de vue d'un chercheur pratique et non pas dans la position d'un théoricien spéculatif, il décrivit à un auditoire nombreux et attentif certaines observations cliniques précises.

            Citant les travaux de J. de AJURIAGUERRA, directeur de la clinique psychiatrique de Bel-Air à Genève, il fit constater que parmi certains cas de dégénération praxique, dans les démences dégénératives du grand âge, nombre de vieillards ne reconnaissent plus leur visage devant un miroir.

            Un père de famille d'une cinquantaine d'années a eu un accident avec traumatisme crânio-cérébral. A la sortie de l'hôpital, il n'arriva pas à reconnaître sa femme et ses enfants.

            Le médecin parisien souleva alors la question : "La reconnaissance des visages est-elle une fonction congénitale ou acquise ? Le seul fait qui lui semble certain c'est qu'elle n'obéit pas aux lois de la Gestalt" ( Cf. Psychologie de la Forme ).

            Dans son laboratoire parisien, il a conçu d'abord deux séries de tests. L'une est constituée par plusieurs photos de visages, soit dans leur version originale, soit avec certains détails retouchés. L'autre série se compose de photos d'objets modifiées et non modifiées. Il a fait passer successivement ces épreuves aux malades de la Salpêtrière ( malades âgés en majorité et d'origine hétérogène ), et a remarqué que certains sujets reconnaissaient mieux les visages, tandis que d'autres mieux les objets. Il en fut de même avec son autre test de reconnaissance des visages et des objets habituels dans leur position inversée. Aucune différence entre les résultats de ces trois tests ne peut être considérée comme "significative". Le médecin-expérimentateur termina son exposé en laissant les questions ouvertes.

            Le Directeur de l'Hôpital de Cery remercia l'orateur et donna son avis. D'après le Professeur Christian MULLER, la reconnais­sance des visages est avant tout "intentionnelle" ; on ne se rappelle le visage d'une personne que si on "veut" la reconnaître. Ce "vouloir" recèle une motivation le plus souvent incons­ciente que consciente. ( Notons que dans nombre de cas de psychose post‑partum, les mères qui ne désirent pas la mater­nité, qui ont peur des responsabilité du rôle féminin, refusent de reconnaître leur enfant. Certaines prétendent qu'on a changé leur bébé contre un autre à leur insu. Dans d'autres cas d'amnésie hystérique, les malades ignorent jusqu'à leur nom, leur identité, leur origine... ).

            Le Professeur MÜLLER cita ensuite les travaux de Konrad LORENZ, célèbre par ses recherches sur le comportement animal, qui ont démontré le caractère "non inné" de cette "faculté" de reconnaissance ( En effet, dans son ouvrage : "Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons", le Professeur de l'Université de Munich raconta comment il est devenu une "mère oie". L'ayant vu à son éclosion, une petite oie prit l'homme de science pour sa maman, refusa l'oie couveuse et ne s'intéressa pas à la compagnie des autres oisons de même couvée. Le soir, le zoologue dut placer le berceau de Martina ‑ nom qu'il donna à son oison adoptif ‑ près de son lit et même la prendre dans sa couche pour calmer les cris plaintifs de la petite créature ).

            Le Docteur ASSAL fit remarquer que la reconnaissance des visages pourrait être une fonction comme celle du langage par exemple, et se demanda pourquoi ne pouvons-nous pas être "localisationnistes" ou "associationnistes"

            Le Docteur KAUFMANN émit l'hypothèse des "schèmes" innés et acquis ( plus acquis qu'innés, précisa-t-il après, car l'être humain est relativement moins instinctif que l'animal et doit y suppléer par l'apprentissage ). A chaque reconnaissance d'un visage, l'observateur réfère à la fois aux schèmes existant en lui et aux critères établis par lui-même. Ainsi, pour un Européen, tous les Asiens : Japonais, Coréens, Mongols, Tibétains, Philippins, etc.. sont Chinois. De même, pour un Asien fraîchement débarqué à Paris, tous les Européens rencontrés sont Français... ).

            Le Docteur ZARAVAS répondit à ces interventions par une attitude neutre et une franchise déconcertante :"J'accepte vos théories. Je ne peux pas trancher la question. Je fais des expériences de laboratoire pour gagner ma vie. Je vous ai rapporté les premiers résultats tels quels ... "

            Evidemment, cette profession de foi ne plut pas à nombre d'auditeurs qui - s'attendant à des conclusions nettes ou à des révélations inouïes - quittèrent la salle en restant sur leur faim.

            Avec ma manie habituelle de vouloir approfondir les problèmes, je me demande pourquoi ces expériences sur les troubles de la reconnaissance des visages ne donneraient-elles pas des résultats attendus ? Et je crois pouvoir y trouver deux raisons : l'une d'ordre méthodologique et l'autre d'ordre théorique :

            Dans le recours à la méthode statistique pour les recherches psychologiques, le choix d'un "échantillon repré­sentatif" est fort important et plus difficile, que pour les enquêtes sociales ou économiques. Car si les éléments des groupes expérimentaux n'ont pas approximativement les mêmes caractéristiques ( âge, sexe, niveau intellectuel ou socio­culturel, force physique ou autres facteurs suivant le problème posé ), les différences ou similitudes observées ne seront pas considérées comme valables même si le calcul mathématique indique un "seuil significatif". Or les groupes de malades du chercheur parisien sont loin d'être homogènes et en plus les différences entres les résultats ne sont pas "significatives".

            Au point de vue théorique, la "fonction" de reconnais­sance des visages n'est pas simple, mais serait la résultante de trois principaux facteurs ( dégagés à la lumière de ce colloque ) :

            Le premier, tout le monde le sait, est la mémoire visuelle ( Ce pouvoir d'évocation, de récognition ‑ immédiate ou différée ‑ n'est pas simple non plus ). On sait aussi que cette faculté qui, au début est indépendante du sexe et du niveau intellectuel, baisse avec le déclin de l'âge, varie suivant les professions exercées, subit des troubles dans certaines formes de dépression ou de psychose, se détériore facilement dans plusieurs cas d'intoxication chronique et dans maints types de traumatisme crânio-cérébral... Cette fonction mnésique serait en général plus innée qu'acquise.

            Mais la mémoire visuelle ne suffit pas. Les "schèmes" de référence - deuxième facteur relevé par Dr KAUFMANN - sont indispensables par leurs activités organisatrices et associatrices. Ces critères intériorisés, de dominance plus acquise qu'innée, s'avèrent indépendants de l'âge, du sexe, du niveau d'instruction et des lois de la Gestalt.

            Le troisième facteur, l'"intentionnalité" ‑ dynamique, car d'ordre affectif ‑ fut mis en relief par le Pr. MULLER. Le point de vue psychanalytique rejoint ici le point de vue génétique de PIAGET selon lequel il y a interaction entre l'intelligence et l'affectivité. Il n'y a pas d'opération mentale sans résonance ou participation affective. Autrement dit, il n'y a pas d'acte purement intellectuel ou purement affectif. La récognition visuelle des visages notamment, ne doit pas être considérée comme une simple opération intellectuelle. Ce dernier facteur, à la fois inné et acquis, paraît aussi être indépendant de l'âge, du sexe, de l'intelligence, du niveau socioculturel.

            D'après cette analyse de la fonction de reconnaissance des visages, nous voyons bien que toute expérimentation s'y attachant qui ne tient pas compte de ces trois facteurs et de ces caractéristiques variables ou invariables, serait faussée d'emblée, et les résultats obtenus dans ces conditions ne seraient pas valables.

            D'autre part, nous remarquons qu'il est vain de vouloir distinguer les caractères innés et acquis dans la reconnaissance des visages, qui relèvent des différences individuelles des sujets testés. Chez les uns, ce sont les données congénitales qui dominent. Chez les autres, c'est l'apprentissage qui joue le rôle prépondérant. Chez certains, il y a part égale entre l'inné et l'acquis, l'interaction des deux données s'équilibre...

            ( De même, il nous semble futile de vouloir séparer "hérédité" et "milieu" dans l'étude du processus de formation de la personnalité ou dans la recherche d'une étiologie commune pour certaines maladies mentales. Il y a des écoles d'éminents savants qui ne démordent pas du rôle de l'hérédité. D'autres ne jurent que par les influences du milieu. Les discussions pourraient traîner indéfiniment sur le plan académique. Tandis que dans la pratique médicale ou dans les consultations psychologiques ‑ ou investigations psychiatriques ‑ nous avons appris à nous méfier des généralisations non contrôlées par la clinique. Chez certains patients, les influences du milieu prédominent. Chez d'autres, les charges héréditaires pèsent de tout leur poids implacable. Dans quelques autres cas, les influences bénéfiques du milieu parviennent à contrebalancer le facteur constitutionnel non favorable.)

            La reconnaissance des visages nous fait penser par analogie à une autre forme de reconnaissance : la reconnaissance des maladies ou le sens clinique. En poussant à fond l'analyse du sens clinique comme nous l'avons fait avec la reconnaissance des visages, nous en déduisons aussi trois principaux facteurs:

            Le premier relève des connaissances théoriques acquises - par la mémoire, en grande partie à l'Université - qui sont censées être assimilées par la confrontation avec la pratique. Les connaissances sans assimilation ne font que nous encombrer et parfois même nous sont néfastes.

             La pratique permet d'acquérir le deuxième facteur : les "schèmes de référence". Comme les résultats des tests de niveau intellectuel ont besoin de barème ("étalonnage") pour pouvoir situer les rendements par rapport à la moyenne d'une population étudiée, les données cliniques doivent être comparées avec des critères dit normaux et pathologiques. Si les testeurs peuvent passer entre eux des tables d'étalonnage rigoureusement classés suivant les groupes d'âge, de sexe ou de profession, les cliniciens ne peuvent pas se fier aveuglément aux syndromes décrits qui varient d'un cas à un autre, ni à une classification simpliste qui diffère d'une  "école" à une autre. Chaque praticien - psychiatre ou psychologue - doit acquérir soi-même ses schèmes de référence qui ne sont pas susceptibles d'être transférés ou enseignés à quelqu'un d'autre.

            Les schèmes ou "critères" physiques ‑ physiologiques ou biologiques ‑ sont facilement quantifiables et mesurables. Ceux du "sentir" et du "penser" qui constituent le psychisme se révèlent difficilement saisissables. Le sens de la relativité s'impose dans la compréhension des sentiments et des pensées humaines qui sont autant d'échelles de valeur qu'il y a de différences individuelles et sociales.

            Chaque praticien digère sa formation et acquiert ses schèmes de référence - et ses échelles de valeurs - en fonction de sa propre structure et de son propre vécu.  Inconsciemment ou non, il se sert comme point de référence pour "juger" ses malades. Il se trouve donc lié, conditionné par ce facteur "intentionnalité" qui règle ses sentiments et qui dirige sa manière de voir. Ce facteur dynamique est souvent ignoré voire nié par nombre de praticiens.

            Il n'y a pas longtemps, la Radio Suisse Romande relata une recherche américaine, comparant la validité des diagnostics sortant des ordinateurs électroniques avec ceux formulés par les psychiatres. Les premiers s'étaient vu attribuer 17% de succès en plus que les seconds. Evidemment, on invoque facilement là faillibilité humaine face au progrès merveilleux de la technique. Pour nous, cette, relative supériorité vient du caractère objectif de la machine qui n'est pas "intentionnelle", qui ne connaît pas la projection.

            Ce troisième facteur indépendant de l'intelligence et des connaissances théoriques peut aider le praticien dans l'appréciation des données cliniques comme il peut aussi le conduire en erreur dans l'art de diagnostiquer.

            Nous avons analysé les trois facteurs qui constitueraient ce qu'on appelle le sens clinique. Ce n'est donc pas une simple reconnaissance des syndromes, ni le fait de "coller" le patient dans le cadre d'une classification ou d'une typologie toute faite.

            Dans son ouvrage "Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical" ( P.U.F. Paris 1963 ), Michel FOUCAULT parla de l'étrange caractère du regard médical : "Il est pris dans une réciprocité indéfinie : il s'adresse à ce qu'il y a de visible en la maladie, mais à partir du malade qui cache ce visible en le montrant ; par conséquent, il doit reconnaître pour connaître, mais détenir déjà la connaissance qui appuiera sa reconnaissance".

            En effet, il n'y a pas de reconnaissance sans connaissance préalable, et connaissance sans schèmes de référence reste inutilisable. Ce va-et-vient "reconnaissance-connaissance"  -"connaissance-reconnaissance" enrichit les schèmes de référence du praticien qui doivent être ajustés, complétés incessamment et même renouvelés si c'est nécessaire. Car les schèmes rigides, cristallisés l'empêchent d'élargir ses horizons, de saisir la réalité mouvante.

           Pouvons-nous conclure avec Michel FOUCAULT que le sens clinique est une reconnaissance appuyée sur des connaissances bien assimilées, structurées ( une structure est constituée par des schèmes ) et sans intentionnalité ? Nous ne le pensons pas. Car il n'y a pas d'acte sans intentionnalité.

            Le regretté psychanalyste bâlois, Dr CHRISTOPHEL, qui assimila l'intuition au sens clinique, a écrit : "L'intuition, ce n'est pas autre chose qu'une projection juste". C'est bien dit, mais comment peut-on savoir qu'une projection est juste ?. Les projections proviennent des motivations souvent irrationnelles, suivant des voies sinueuses parfois impénétrables. Le fait de projeter déforme déjà plus ou moins les dimensions de la réalité. Nous avons cru faire de l'esprit en rétorquant, il y a cinq ans : "L'intuition est une opération mentale sans projection". C'est exact dans un certain sens, mais c'est encore une vue théorique, bien que les machines électroniques citées plus haut ont fait leurs preuves d'efficacité.

            Toutefois, nous ne sommes pas partisan du remplacement ‑ même partiel ‑ des praticiens par des machines dans le diagnostic médical ou psychologique. Ce sera pour nous un refus des responsabilités, une abdication de la dignité humaine. L'apprentissage du diagnostic ne permet pas seulement l'assimilation des connaissances théoriques, il enrichit en même temps la personnalité du clinicien qui évolue et qui surmonte peu à peu ses propres difficultés. La recherche de la compréhension d'autrui aide la compréhension de soi et vice-versa. L'étude des fantasmes des autres mène à la prise de conscience des siens. Le praticien vit et voit alors la réalité dans ses dimensions réelles, c'est-à-dire avec "le moins de projection possible" ( le milieu juste entre "projection juste" et "sans projection" ).

            Le praticien peut enfin s'identifier au patient, sans crainte ni défense, tout en pouvant se dégager aisément de cette identification. Il doit compatir, participer aux affects du patient tout en sachant les observer du dehors avec l'impartialité sereine d'un spectateur. Apte à combiner l'esprit objectif avec le sens de la relativité, le clinicien arrive à atteindre l'objectivité dans la subjectivité.

            Le sens clinique est une "science + art" qui exige non seulement de la compétence et du sens des nuances mais aussi de cette capacité d'aimer. Car sans communication authentique, sans "empathie" chaleureuse avec autrui, le praticien ne fait que travailler en automate devant les êtres vivants.

            C'est FREUD qui a posé le problème de l'équation personnelle dans "Médecine et Psychanalyse" : "Quand vous aurez acquis, dit FREUD, une certaine discipline sur vous-même et serez en possession des connaissances appropriées, vos interprétations resteront indépendantes de vos particularités et toucheront juste". Pouvons-nous en déduire qu'on voit plus clair, qu'on projette moins, qu'on approche de plus près de la réalité, quand on arrive à contrôler ses sentiments et ses pensées ?. Mais cela est aussi vrai et aussi valable pour les non‑praticiens : savants, avocats, journalistes, hommes d'affaires, politiciens, chefs d'entreprise, stratèges militaires, etc.. Et si nous mettions de côté les connaissances acquises appropriées à chaque profession, le dénominateur commun, le facteur dynamique de leur véritable réussite resterait ce pouvoir tant évoqué par les anciens philosophes d'Orient et d'Occident qu'il est devenu un lieu commun, négligé, voire oublié par la plupart d'entre nous : la MAITRISE DE SOI ( de ses gestes, de ses sentiments et de sa pensée ). Or actuellement la préoccupation majeure de l'homme moderne n'est pas de se contrôler, mais de dominer la nature, voire le cosmos. Il cherche moins à se perfectionner qu'à perfectionner les choses. Dans cette société de consommation, il pense plutôt à AVOIR qu'à ETRE...

            Si nous ne réagissions pas activement et énergiquement contre cet état d'esprit, nous serions tôt ou tard fatalement subjugués et substitués par ces "computers", machines à cerveaux électroniques'....

 

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            NOTA.. - Nous ne sommes pas contre ces ordinateurs électroniques qui rendent un service considérable à l'homme surtout dans maints travaux de calcul et de contrôle divers. Ce que nous admettons difficilement c'est qu'on puisse se fier à ces "computers" pour l'obtention d'un diagnostic psychologique ou pour décider du choix d'un conjoint.


            L.D.T.
            Cery,
            Janvier 1969.

            *Quand un professeur de psychologie du Viet-Nam vint "sonner sa cloche" en Suisse ! (proverbe vietnamien : "aller sonner la cloche à l'étranger")


            (Souvenir d'une collaboration avec l'ancien directeur de l'Hôptal de Cery en 1970)

            Pendant la période du Nouvel An 1996, j'ai reçu une communication téléphonique du Président de la Fondation Ling, me demandant si je suis disponible pour parler de la civilisation vietnamienne.

            Fondateur de ce mouvement spirituel visant à une connaissance et à un rapprochement de l'Orient et de l'Occident dans les domaines de la médecine, de la psychologie et de la culture, le médecin psychiatre de la place de Lausanne, le Dr Gérard Salem est une de mes anciennes connaissances. Nous avions travaillé ensemble, pendant au moins une quinzaine d'années, dans le Service Psychiatrique Universitaire de Lausanne, à l’Hôpital de Cery.

            Après sa formation, il ouvrit un cabinet de psychothérapie avant de créer la Fondation Ling à laquelle je fus convié à être membre individuel. Je trouvais tout naturel qu'il s'adressât à moi, un psychologue oriental.

            Toujours discret, calme, cachant une réceptivité créative allant de pair avec une soif de savoir intuitif, le psychiatre n'aime pas les digressions analytiques stériles et préfère aller sonder directement le Moi profond de ses patients, par la pratique de l'hypnose, un de ses moyens de thérapie préféré. De même, la recherche de la compréhension des faits cliniques et leurs interactions dans les relations intra et interpersonnelles l'intéressent beaucoup plus que leurs aspects théoriques.

            Arriva le jour de ma causerie, le 21 janvier 1997, qui a eu pour sujet : "Aperçu de la Civilisation vietnamienne". En regardant ces rangées de chaises pleines de gens qui vinrent aussi, selon l'invitation, pour goûter quelques spécialités vietnamiennes, je me demandais laquelle des deux parties du programme intéresserait ce public. Mais je me consolais en me disant que la seconde pourrait agrémenter la première et vice-versa.

            Le Président de la Fondation Ling prit la parole pour remercier l'auditoire, puis fit la présentation de l'orateur. Ce fut pour moi, en écoutant les paroles du Docteur Salem, la plus belle récompense de ma vie professionnelle. Voici quelques extraits de cette introduction :

            " ... Je suis médecin, je suis psychiatre. Pendant des années, j'ai travaillé à Cery-Prilly (Service psychiatrique universitaire de Lausanne) et dans cet hôpital, je rencontrais souvent M. Lê-Dinh, dans les couloirs ou dans son bureau où nous parlions ensemble des patients communs. M. Lê-Dinh était psychologue (ancien professeur de psychologie au Viêt-Nam). Il avait accepté pendant un certain nombre d'années d'apporter à l'hôpital un éclairage, non seulement qui sortait de la passion du diagnostic... "

            (Puis se tournant vers moi) : "Je me souviens que vous avez contrarié beaucoup de ces psychologues qui prétendaient que dans le diagnostic, ce sont les résultats des tests, - d'un TAT, d'un Rorschach (tests de personnalité) ou d'un QI (test d'intelligence) - qui font foi. Vous avez dit : "Jamais, sans confrontation avec la clinique, cela ne tient pas la route". J'étais un assistant comme les autres, sauf que vous m'impressionniez beaucoup. Je travaillais souvent avec vous. Quand il m'arrivait de vous demander des tests, vous disiez : "Hum ! Mais les tests, ce n'est pas tout, vous devez aussi tenir compte de ce que vous voyez, de ce que vous sentez avec quelqu'un, ce mystère de la relation humaine... ". Et cela, permettez-moi de vous le dire, sans vous encenser, je sais que vous êtes tellement modeste, que vous ne supportez pas ça, M. Lê-Dinh. Je sais que vous m'avez beaucoup appris, parce que je venais avec des théories toutes faites, et vous, vous aviez votre expérience, votre sagesse, pas simplement la sagesse de quelqu'un d'ici, de bien de chez nous, mais de quelqu'un qui apportait une subtilité différente. Peut-être que vous avez été l'un des premiers à me donner le goût de l’Extrême-Orient...

            ... Ainsi, nous travaillions ensemble à l'Hôpital de Cery. De temps en temps, nous échangions des réflexions sur les mêmes patients. Parfois M. Lê-Dinh me corrigeait, parfois il me disait : "Bon, vous voyez juste, etc., …", mais toujours, il tenait compte de ce qu'on appelle la clinique dans ce métier. La clinique, ça veut dire : vous, moi, ici présent. On parle, on se regarde, on respire le même air, on n'est pas dans des schémas, nous sommes deux êtres humains en train de nous regarder, l'un aide l'autre... Et voilà, M. Lê-Dinh m'a apporté quelque chose dans ce domaine qui a été très précieux pour moi. Peut-être qu'aussi à cette époque, il défiait un peu certaines théories, certaines routines de la psychiatrie. Moi, j'aimais bien son défi. Parfois, j'étais mal pris, parce que mon Patron (le Prof. Christian Müller) qui était aussi le sien n'était pas souvent très content de la manière dont les choses se passaient. Ce que M. Lê-Dinh osait faire, moi je n'osais pas, petit assistant blanc bec que j'étais. Lui, avec son expérience, il osait dire au Directeur : "Mais je ne suis pas d'accord avec vous", il n'y avait pas d'histoire ... Mais c'était intéressant, on avait deux personnalités en présence.. Voilà, c'est ma petite expérience que je vous apporte ce soir avant qu'on l'écoute. 

            Car, M. Lê-Dinh est psychologue, psychothérapeute. Il a l'expérience de la souffrance, du drame de la maladie, du drame de la dépossession de soi-même. Il a vu des maladies graves à l'hôpital de Cery. Il ne s'est pas contenté de voir des petites névroses à la mode ou pas ....

            … Eh bien, M. Lê-Dinh m'a appris un certain nombre de choses, et puis après coup, je me suis rendu compte que je n'ai pas su assez profiter de lui. J'étais trop fasciné par des choses faciles qui fascinent des jeunes gens qui veulent tout de suite obtenir le premier plan, être en vue dans je ne sais quel domaine à l'avant garde. Lui, il avait cette sagesse orientale, il me regardait parfois avec un sourire bienveillant et ironique, comme tout vrai "Lao-seu" comme on dit en Chine, le Maître, celui qui enseigne peut observer son élève. Et c'était bien naturel pour nous, à la fondation Ling de faire appel à M. Lê-Dinh pour lui dire : "Venez un peu nous apprendre deux, trois choses". Alors, nous apprendre quoi ? Notre objectif, c'est de profiter de M. Lê-Dinh dans le domaine de la thérapie, de la réflexion de ce que c'est que soigner dans le domaine mental. Vous savez qu'à la Fondation Ling, nous ne nous contentons pas de dire qu'on va soigner comme à Lausanne, comme à Paris, comme à Londres, nous voulons savoir comment ça se passe à Kaboul, à Pékin, à Porto Rico, à .... , parce que soigner, c'est quelque chose d'universel. Alors, nous comparons...

            Et M. Lê-Dinh, ce soir, va nous parler du Viêt-Nam, en nous donnant d'abord un aperçu de sa civilisation... ".

Lausanne, 24 février 1998.
 

             Le philosophe allemand Fichte a dit: « La petite lumière cache la grande lumière ». Les pensées humaines empêchent souvent de recevoir la vérité. Le bouddhisme enseigne qu'il faut avant tout se débarrasser de ses idées fausses, afin d'être en mesure de s'ouvrir à la vérité. Le Tibétain Padmasambhava, le « Sage du lotus » , a défini le terme samadhi par « vide » ; c'est la même notion que Lao-tseu appelait Tao: l'homme doit  «se vider le cerveau » et la science ne l’y aidera pas.

            Un grand savant se présenta devant Nan-ln pour apprendre de lui le Zen. Nan-ln était grand spécialiste du cérémonial du thé. Il remplit un grand bol pour son visiteur. Mais le bol étant plein, il continua de verser.
            Le professeur ne put se contenir et s'écria : « Le bol est plus que rempli, tu ne pourras plus y ajouter une goutte. »
            Nan-ln répondit : « Ce bol est aussi plein de thé que ta tête l'est d'opinions et de spéculations. Comment t'expliquerais-je le Zen si tu ne commences pas par la vider? »


                            Cf. : Les dialogues Zen, - Le Zen et la méthode C. Rogers