Le Zen et la méthode C. Rogers

                           
            Pour une meilleure approche de cette originalité orientale, il est intéressant de mettre en parallèle le Zen avec une autre forme de thérapie occidentale, la méthode "centrée sur le client" de Carl ROGERS, en confrontant les vues communes et les aspects différents qui les caractérisent.
 
                      A.- Principes communs 

            1.- Conception du dynamisme humain 

          Le fondement de la méthode "centrée sur le client" est exprimé dans ce passage d'un article que Carl ROGERS a écrit dans une revue américaine ( "Significant aspects of client-centered therapy" The American Psychologist 1946, vol. l, p. 441-442.) :

           "On pourrait résumer les faits de l'expérience clinique en disant que la conduite de l'organisme humain peut être déterminée non seulement par des influences auxquelles il fut soumis, mais aussi par l'intuition créatrice et intégrante de l'organisme lui-même ( le terme "organisme" est pris ici dans le sens large d'unité organisée, in casu, l'organisme psycho-physiologique qu'est l'homme ).

            Ce pouvoir qu'a la personne de découvrir, dans les influences qui agissent sur elle et les expériences passées qui l'ont dominée, une signification et un sens nouveau, de même que le pouvoir de changer consciemment sa conduite à la lumière de cette signification nouvelle, ont dans notre pensée une grande portée qui n'a pas encore été pleinement réalisée.


            Nous devons reviser les fondements philosophiques dans la mesure où nous pouvons reconnaître l'existence des forces intérieures de l'individu qui peuvent exercer sur sa conduite une influence spontanée et importante que ne permettent de prévoir ni la connaissance des influences passées, ni les formes de réactions apprises ( conditioning )".

            Cette "force spontanée capable d'intégration et de changement de direction dont parle ROGERS peut être comparée à l'intuition du Zen ou Bouddha :

            "Si vous désirez cherchez le Bouddha, dit le premier patriarche du Zen ( image ci-contre ), vous devrez regarder en votre propre Nature, qui est le Bouddha lui-même … Si au lieu de regarder en votre propre Nature, vous vous détournez pour chercher le Bouddha dans les objets extérieurs, vous ne L'atteindrez jamais. Le Bouddha est dans votre Nature originelle". 
                                      ( "Six essais de Bodhi-dharma" ).

           L'illumination ou "satori", d'après le professeur japonais D. T. SUZUKI, est l'éveil de ce pouvoir intérieur qui "bouleverse de fond en comble l'ancienne évaluation des choses, en faisant changer entièrement d'attitude", c'est l'éveil d'un sens nouveau qui "révisera les anciennes valeurs sous un angle entièrement neuf et avec une vision toute fraîche de la
Réalité"…

          2.- Principes thérapeutiques

            a.- Alors que la plupart des psychanalystes considèrent les tendances instinctuelles comme des forces perturbatrices, Carl ROGERS met l'accent sur le fait qu'elles sont des forces saines et constructives qui constituent la base de la personnalité. Cette poussée à l'actualisation de soi-même - d'après GOLDSTEIN - est le fondement de la méthode rogersienne.

            Le passage suivant d'un sermon du Maître Zen TCHAO-TCHEOU rejoint cette conception :
            « … Le Bouddha est ce qui constitue les désirs humains et les désirs humains ne sont pas autre chose que l'état de Bouddha ».
            Après le sermon, quand un moine lui demanda :
            - "Où s'élèvent les désirs de Bouddha ?
            -  Ses désirs s'élèvent dans tous les êtres doués de sentiments.
            -  Comment donc fait-on pour s'en débarrasser ?
            - Quelle utilité y a-t-il à s'en débarrasser
répondit le Maître."

            b.-  Carl ROGERS met l'accent sur le fait que "c'est au client lui-même qu'il incombe de construire soi-même sa propre personnalité". Le thérapeute n'est que le catalyseur qui facilite le processus d'évolution du client.
            Cette anecdote du Zen en est la meilleure illustration :
            "Au temps de Taï-houeï, le grand Maître Zen sous la dynastie Soung ( Xlème siècle ), il y avait un moine nommé Tao-K'ien qui avait passé de nombreuses années à l'étude du Zen, mais qui n'avait pas encore plongé dans ses secrets. Il fut découragé quand on l'envoya en mission dans une ville éloigné. Un voyage qui demanderait en tout six mois serait certainement un obstacle dans ses études. Tsoung-Ian, l'un de ses condisciples, prit pitié de lui et lui dit :"Je t'accompagnerai dans ce voyage et ferai tout ce que je pourrais pour toi. Il n'y a aucune raison pour que tu ne puisses poursuivre ta méditation tout en voyageant". Ils partirent ensemble.
            Un soir, Tao-K'ien implora désespéremment son ami de l'aider à résoudre le mystère de la vie. Son ami lui dit: "Je suis tout disposé à t'aider de toutes les façons, mais il y a cinq choses pour lesquelles je ne puis t'être d'aucun secours. De celles-là, il te faudra t'occuper toi-même". Tao-K'ien exprima le désir de savoir quelles étaient ces cinq choses. "Par exemple, dit son ami, lorsque tu as faim ou soif, le fait que je mange ou que je boive ne remplit pas ton estomac. Quand tu veux répondre aux besions de la nature, tu dois1e satisfaire toi-même, car je ne peux t'être d'aucune utilité. Enfin, ce n'est nul autre que toi qui portera ce corps qui est tien le long des grands chemins ». Cette remarque ouvrit aussitôt l'esprit du moine chercheur de vérité qui fut si transporté par sa découverte qu'il ne savait comment exprimer sa joie. Tsoung-Ian lui dit alors que sa tâche était accomplie et que dorénavant sa compagnie n'avait plus aucun sens. Ils se séparèrent donc et Tao-K'ien resta seul à poursuivre son voyage".

            c.- Un troisième principe découle du précédent : si c'était le client qui construit lui-même sa propre personnalité, ce serait à lui que revient en premier lieu la tâche de se guérir dans le cas d'un trouble fonctionnel quelconque, ou de prendre l'initiative de se libérer d'une situation critique.
            Ces strophes du Zen ( Dammapada, 165 ) vont dans le même sens : 
           "Par soi-même seul le mal est fait,
            par soi-même on est souillé, 
            par soi-même le mal est défait,
            par soi-même on est purifié, 
            Pureté et impureté appartiennent à chacun.
            Nul ne peut purifier ("délivrer") un autre ».

            d.- Selon C. ROGERS, la fonction du thérapeute consiste à créer une situation dans laquelle le client arrive à voir et à éprouver d'une manière nouvelle sa propre personnalité et celle des autres. Donc il importe avant tout de donner au client une perception neuve de la réalité et une expérience nouvelle de lui-même.

            De même, pour les Maîtres Zen, le résultat le plus caractéristique qui est l'éveil ( ou le Satori ) ne consiste pas en une résolution du problème d'une manière purement intellectuelle, mais en une libération des pulsions, une modification de la manière de voir et de s'éprouver soi-même. L'éveil n'est pas un acte de l'intellect, mais une expérience personnelle (vécue) permettant l'acquisition d'un nouvel angle de vision sur la vie des êtres et des choses.

            e.-  Par son orientation vers une approche phénoménologique de la personnalité, le thérapeute rogersien au lieu de chercher à obtenir le plus de données et d'informations possibles, s'efforce plutôt de voir et d'éprouver le monde dans les formes mêmes où le client vit l'expérience. C'est ainsi que le diagnostic en tant que stade séparé et préalable est considéré par Carl ROGERS comme sans nécessité. "La thérapie, écrit-il, est le diagnostic, et le diagnostic est un processus qui se déroule dans l'expérience du sujet et non pas dans l'intellect".

            Cette attitude qui suscita - et qui suscite encore actuellement - de nombreuses protestations de la part de plusieurs thérapeutes occidentaux, est depuis seize siècles une des caractéristiques du Zen. Cette appellation de "méthode centrée sur le client" ne vient-il pas de ces vers définissant le Zen qu'on attrubue à Bodhi-Dharma le premier patriarche :
               « …………………..
               Une voie directe vers l'essence humaine, 
               Voir en sa propre nature et réaliser l'état du Bouddha". 

            La méthode des Maîtres Zen est sans intermédiaires.
            Elle ne requiert aucune investigation systématique, ni des antécédents, ni de la personnalité du disciple ; elle ne fait aucune tentative pour le saisir de l'extérieur par des critères quantifiés ( des tests psychologiques ) et par des interprétations subjectives ( des théories diverses et opposées ). Le Zen exige une compréhension lucide, c'est-à dire objective, réversible et relativiste, venant de la capacité d'aimer du Maître ("empathie") et non pas spécialement de son intellect. Ainsi, dans ses dialogues, le Maître Zen utilise le langage pour exprimer des sentiments, des états d'âme, des attitudes intérieures, mais non pas des jugements ou des explications. Avec des questions ou des réponses apparemment illogiques, insolites, paradoxales, il attaque directement ses disciples en passant par-dessus de leurs mécanismes de défense. Ainsi, ces derniers ne peuvent plus recourir ni au raisonnement, ni aux justifications, ni à l'accusation de soi ou d'autrui… Les activités intellectuelles écartées, les disciples sont obligés de mettre à nu leur personnalité pour une communication authentique avec le Maître.

                       B.- Caractéristiques différentes

            1.- Différence dans la conception de la réussite thérapeutique

            Théoriquement, le but visé par les deux méthodes est presque le même :"une libération de l'énergie créatrice naturellement emmagasinée en chacun de nous et qui dans certaines circonstances :"est entravée et déformée...". Mais les résultats escomptés paraissent différents.

            La méthode de C. ROGERS amène le client à développer sa personnalité dans le sens d'une prise de conscience et d'une prise de responsabilité. Si dans cette évolution, le client arrive à dépasser ses difficultés et parvient à s'adapter à son milieu, le résultat serait jugé bien satisfaisant .

            Les Maîtres Zen se montrent plus exigeants et ne se contentent pas de cette notion d'acceptation rogersienne. Dans la réalisation de soi, l'homme peut accepter ses potentialités, sa manière d'être fondamentale et la réalité telle qu'elle est. Mais il ne doit pas accepter ses dispositions d'esprit et son développement actuels comme un point d'arrivée. La réussite du Zen ne commence qu'avec l'ouverture du Satori ou l'éveil qui bouleverse non seulement les structures de la personnalité mais aussi les processus mentaux du disciple. D'après eux, tant qu'on est lié par les activités de l'intellect qui sont dualistes ( Bien et Mal, Matière et Esprit, Etre et Non-être, … ), la Réalité perçue n'est qu' une Réalité relative. Tant qu'on n'a pas atteint cette Réalité ultime - cette fusion entre la Connaissance et le Connu, entre la Pensée et le Sentir - tout résultat thérapeutique n'est que provisoire.

            2.- Différences des techniques utilisées 

            a.-  Dans la méthode rogersienne, il n'y a pas de techniques thérapeutiques déterminées. Le thérapeute agit selon les cas et les circonstances, mais la consultation se fait toujours dans un salon, loin de la nature.
            Les Maîtres Zen utilisent des procédés insolites, non comparables à aucune autre technique occidentale ou orientale. La vie est prise sur le vif, dans son flux mouvant: au milieu des occupations journalières, dans les champs, pendant la nuit noire, au bord d'un ruisseau, ou devant une tasse de thé …

            b.-  Le thérapeute rogersien cherche à entrer en relation avec le client par son attitude de compréhension et d'acceptation. Il se met dans la peau du client. Le premier mouvement, l'action nondirective vient d'abord du thérapeute.
            Tandis que dans la méthode Zen, c'est le disciple qui, par son souci et son désir d'évolution, tend d'abord à se hausser au niveau du Maître, à se mettre si possible au diapason de ce dernier.  Une réponse ( geste ou langage ) adéquate dans le dialogue Zen confirme cette possibilité de communication ( entre le Maître et son disciple ) et fait jouer le déclic de l'éveil qui en résulte. Tout l'effort vient du disciple, le Maître représente simplement l'occasion, le témoin qui s'abstient de toute intervention quelle qu'elle soit. Il n'interprète pas - comme font la plupart des psychanalystes - ni ne réflète - comme le prétendent les rogersiens - les attitudes du disciple.

            c.- Enfin, dans le souci de ménager les susceptibilités du client, la méthode rogersienne n'ose pas aborder l'humour qui fleurit abondamment dans les dialogues Zen.

            CONCLUSION 

            Comme il ne s'agit pas ici ni d'une synthèse, ni d'une critique des deux méthodes, il est donc bien difficile de faire une conclusion habituelle.
            Ce sermon du Maître Zen Ou-tsou peut en substituer brillamment :
            "Si on me demande à quoi ressemble le Zen, je dirai que c'est comme l'apprentissage dans l'art de cambrioler :
            Le fils d'un cambrioleur voyait que son père devenait vieux et il se dit :"S'il ne pourra plus exercer sa profession, qui donc gagnera le riz pour la famille, si ce n'est moi ?. Je dois apprendre le métier". Il communiqua cette idée à son père qui l'approuva.
Une nuit, le père conduisit le fils vers une grande maison, pénétra par effraction à travers la clôture, entra dans la maison, et, ouvrant un vaste coffre, dit à son fils d'y entrer pour prendre les vêtements et d'autres objets qu'il contenait. Aussitôt que le fils y fut entré, le couvercle retomba et la serrure fut fermée avec soin. Le père sortit alors dans la cour et frappant à grand bruit sur la porte, réveilla toute la famille puis s'échappa tranquillement par le trou pratiqué dans la clôture. Les habitants de la maison s'affairèrent, allumèrent des chandelles, mais s'aperçurent que les voleurs étaient déjà loin. Le fils, qui pendant tout ce temps restait dans le coffre bien fermé à clef, pensait à son cruel père. Il était grandement mortifié lorsqu'une belle idée lui vint. Il gratta contre le bois du coffre, imitant le bruit que fait un rat en train de ronger. La famille demanda à une servante de prendre une chandelle et d'examiner le coffre. Lorsque la serrure fut ouverte, le prisonnier sortit, souffla la chandelle, bouscula la servante et s'échappa. Les gens de la maison le poursuivirent. Apercevant un puits sur son chemin, il ramassa une grosse pierre et la précipita dans l'eau.
            Les poursuivants se groupèrent autour du puits, essayant de voir le voleur en train de se noyer dans ce trou noir. Pendant ce temps, il rentra sain et sauf chez son père et lui fit de vifs reproches au sujet de cette aventure dont il s'était tiré à si grand'peine.
             " - Ne sois pas irrité mon fils, lui dit le père. Dis-moi seulement comment tu t'en est tiré". Lorsque le fils lui eut raconté sa mésaventure, le père radieux s'écria :
            "- Tu y es, maintenant, tu as appris l'art !". 

            Exposé fait à la Faculté de Psychologie de
            l'Université de Montreal 1961.
            Tuê LE-DINH
 

            Le Maître Zen agit par gestes ou paraboles pour faire comprendre la situation vécue par le sujet lui-même. Il n’interprète ni donner aucune directive.

                  Le neveu dépensier

             Ryo Kouam consacrait toute sa vie à l'étude du Zen. Un jour, on lui apprit que son neveu dépensait toute sa fortune pour une courtisane, malgré les protestations des siens. Comme ce neveu, depuis que Ryo Kouam s'était retiré du monde, gérait les biens de la famille, les parents demandèrent à Ryo Kouam d'intervenir.
            Ryo Kouam dut entreprendre un long voyage pour rencontrer son neveu. Le jeune homme parut ravi de revoir son oncle, après tant d'années.
            Ryo Kouam passa la nuit en méditation. Au matin, comme il allait se remettre en route, il dit au jeune prodigue:
            - Je vieillis maintenant. Mes mains tremblent. Veux-tu m'aider à lacer mes sandales?
Le neveu s'empressa.
            - Merci, dit Ryo Kouam avec douceur. Tu le vois, un homme vieillit d'un jour chaque matin. Veille bien sur toi-même.
            Il partit, sans la moindre allusion à la courtisane et aux inquiétudes de la famille. Mais à partir de ce matin-là, les prodigalités du neveu cessèrent …

                  L’épouse avare.

            Le moine Mokusen Hiki vivait dans un temple de la province de Tamba.
            Un de ses fidèle vint le voir pour se plaindre de l'avarice de son épouse.
            Mokusen alla rendre visite à la femme, et, lui montrant son poing fermé, lui demanda :
            - Si ma main était toujours ainsi, qu'en dirait-tu ?
            - Je dirais qu'elle est déformée, dit la femme.
            Mokusen ouvrit sa main toute grande et demanda :
            - Et si elle est toujours ainsi ?
            - Ce serait une autre sorte de déformation, dit la femme.
            - Si tu comprends cela, conclut Mokusen, tu es une bonne épouse.
            A dater de ce jour, la femme aida son mari à dépenser son argent aussi bien qu'à l'épargner.
 

             J. Lacan commence le livre I de son séminaire ("Les écrits techniques de Freud") en assimilant la psychanalyse et le Zen, le maître zen et Freud. Puis Lacan termine sa vie en pratiquant les séances sans paroles, les «non-séances», «le passage au degré zéro de la séance analytique» où le maître se contente «d'exhiber des tresses et des nœuds topologiques», comme le rapporte l'historienne de la psychanalyse E. Roudinesco. C'est que le langage de l'inconscient et le langage du Zen entendent aussi «le langage des fleurs et des choses muettes». La première transmission du Zen, rapporte la tradition, eut lieu sur le «Pic des Vautours», quand le Bouddha annonça à ses disciples qu'il allait leur transmettre l'essence la plus profonde de son enseignement. Les disciples se réunirent autour de lui. Mais le Bouddha ne prononça aucune parole et se contenta d'exhiber une fleur. Personne ne comprit. Seul Mahakashyapa sourit. Le Bouddha le désigna comme son successeur. E. Roudinesco donne des derniers temps de Lacan une description qui pourrait s'appliquer parfaitement à un maître zen: «...tel un sphinx, il séjournait dans les montagnes de la planète Borromée, sortant parfois de son silence pour énoncer la vérité sous forme d'énigmes... » ("J. Lacan" (Fayard).

            Lévis-Strauss et d'autres n'ont pas manqué d'identifier J. Lacan à une sorte de maître zen laïc. Dans "Le désir d'éthique", Patrick Guyomard cite en conclusion Freud, Lacan et Keisan, célèbre maître japonais du XlIlème siècle.

            A ceux qui déplorent que «la passe» soit devenue aussi passive qu'une chose, c'est-à-dire une passe fictive pour formation inachevée, la passe du Zen, «la passe dont la porte est le rien», «la passe sans porte», pourrait raviver la source profonde de «l'expérience des limites», de la «destitution subjective» et du «désêtre» qui n'ont rien à voir avec «une apologie du désespoir», comme l'a bien souligné Stuart Schneiderman dans son livre "Lacan, maître zen" (P.U.F.).

            A ceux qui désespèrent des conflits et des ruptures entre les sociétés de psychanalyse, le Zen pourrait bien montrer que toute transmission authentique -la psychanalyse est une transmission- ne s'opère que par dénégation. Par exemple, c'est en traitant un de ses disciples «d'âne aveugle» que le patriarche zen Lin-tsi, au moment de mourir, lui confia la perpétuation de son enseignement : «...Qui eût cru que mon enseignement s'éteindrait avec cet âne aveugle! Ce qu'ayant dit, il se redressa bien droit et manifesta la quiétude (il mourut)...».

            «La tradition unanime comprend cette injure comme l'éloge du maître sanctionnant ce disciple, nommé San-Shang, comme son successeur», explique le professeur Demiéville dans sa traduction des "Entretiens de Lin-tsi" (Fayard).

            Le style même des histoires zen peut nous faire comprendre celui du discours lacanien. Des notions fondamentales de l'enseignement de Lacan peuvent être éclairées par le Zen, comme par exemple: le signifiant, le grand A, I'objet petit a, le transfert, la pulsion, la répétition, le réel, la fonction scopique, la castration, le phallus, le rien, la jouissance etc.

            Même si la psychanalyse et le Zen ont pour fonction de démasquer le réel, il ne s'agit nullement de réduire la psychanalyse au Zen ou le Zen à la psychanalyse. Chacun a sa propre histoire. Il ne s'agit pas d'assimiler l'un à l'autre mais bien, plutôt, de mieux pénétrer, grâce à eux, la méthode des associations libres.   De même qu'il existe «une puanteur du Zen», comme nous l'enseignent les maîtres zen (Nietzsche l'a prophétisé: «Un bouddhisme mou envahira l'Europe»), de même, comme certains l'ont bien vu, dans psychanalyse, psych-anal-lyse, il y a "anal", ce qui autorise à lire le mot par : psych (le souffle), anal (anal), lyse (libéré), «le souffle anal libéré», c'est-à-dire le pet. Emmanuel Kant remarque, lui aussi, ce point : «Au moment où souffle le vent hypocondriaque dans mes entrailles, il est très important de savoir quelle direction il va prendre. Vers le bas, un pet, mais vers le haut, une illumination.» La psychanalyse peut parfois aussi, comme chacun le sait, depuis Freud, empester comme la peste. Mais l'association libre étant sa méthode constitutive, n'est-il pas aussi permis de voir écrit au centre même du mot «psychanalyse» -psy-«chana»-Iyse-, le signifiant «chana» (zen), qui désigne l'absorption des oppositions, c'est-à-dire la méthode des associations libres, et la conscience de l'inconscient ?

            L'interprétation analytique, comme dans le Zen, n'est pas faite pour être comprise mais, comme le dit Lacan: «Elle est faite pour faire des vagues». D'où l'importance de la topologie des nœuds.

            (Extrait d'un article de Guy Massat "Taiku Sogen" moine zen et psychanalyste)

             Le linguiste et philosophe américain Noam Chomsky, qui a connu Lacan dans les années 1970, a confié qu'il le considérait comme un « charlatan conscient de l'être qui se jouait du milieu intellectuel parisien pour voir jusqu'à quel point il pouvait produire de l'absurdité tout en continuant à être pris au sérieux »
            (« Noam Chomsky : an Interview », Radical philosophy, n° 53, août 1989, p. 32.)